RIO
ikNDl
De 1343, date de la mort de Magnus V, dernier comte de la race de Rognald, à 1369, date de la nomination de Sinclair au comté des Orcades, ces îles furent, pour ainsi dire, sans administration. Elles étaient partagées entre plusieurs seigneurs qui prétendaient descendre, par les femmes, des anciens princes normands: William Sinclair était du nombre. Ces chefs, retenus au loin par leurs intérêts, laissaient le peuple user, dans de stériles dissensions, l'énergie dont il aurait eu besoin pour se préserver des pirates, surtout des pirates écossais.
Henry Sinclair, fils de William, qui avait sur les Orcades les mêmes droits que Weyland de Ard et Malis Spere, saisit la première occasion favorable pour signaler au roi Hacon l'état de ces îles et en demander l'entière possession.
Cette faveur, contraire au droit féodal mais conforme aux intérêts du peuple, fut accordée sans difficulté.
A la sollicitation du nouveau comte, le roi d'Ecosse défendit à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'aller pirater aux Orcades. Cette défense ayant eu, ce semble, l'effet désiré, Sinclair put employer toutes ses forces à la répression des tentatives que Malis et Weyland ou leurs héritiers faisaient sans cesse pour reconquérir leurs anciens droits.
Afin de prévenir le retour de l'anarchie et de fortifier sa position en enlevant tout espoir à ses compétiteurs, il sollicita du roi de Norvège, en 1379, la confirmation de ses droits. Le roi lui accorda sa demande, mais à de dures conditions, parce qu'il était sujet d'un prince étranger. Il est à croire que les mille nobles d'or qu'il offrit contribuèrent sensiblement à prouver ses mérites et la justice de sa cause.
Malis Spere et Alexandre, fils de Weyland de Ard, ne cessèrent pas néanmoins de l'inquiéter. Le dernier, à qui le roi de Norvège avait donné le comté pour un an, s'était même rendu très-dangereux par ses pirateries. En faisant la guerre à ce représentant du pouvoir royal, Sinclair put paraître s'attaquer à la couronne. Le roi ne le prit pas ainsi puisque c'est en iSjg, quatre ans après la nomination d'Alexandre, probablement au fort de la lutte, qu'il confirma Sinclair dans la possession du comté.
En i388, Malis était encore aux Shetland où, probablement, selon Barry, il cabalait contre Sinclair, intervenait dans l'administration, peut-être dans la collection des revenus. « Pour ces motifs ou des semblables, » les deux cousins en vinrent aux armes ; Malis Spere fut enlevé avec sept hommes, et le reste de ses compagnons, s'échappant avec peine, gagna la Norvège en bateau.
Cet illustre comte, dit encore Barry, épousa d'abord une fille du roi de Danemark dont il n'eut pas d'enfants; il prit en secondes noces Jeanne, fille de Walter Haliburton, lord Dirleton, qui lui donna plusieurs enfants, dont un fils qui lui succéda sous le nom de Henry II.
Henry II semble avoir pris possession des Orcades aussitôt après la mort de son père, il serait, dans ce cas, le vainqueur de Malis. Il fut, comme son père, un homme intelligent et brave, et son règne ne fut pas sans gloire ' .
De i388 à iSqo, au moment de la défaite de Malis, Nicolo Zeno, d'une illustre famille vénitienne, armait un na-
' Barhy, op. cit., pp. 199-203.
vire à ses frais et partait pour visiter l'Angleterre et la Flandre '.
Une affreuse tempête le saisit, le ballotta de longs jours, et finit par le briser sur une île qui porte dans les anciennes cartes le nom de Frisland ou Frislandia. Les insulaires étaient sur le point de lui faire un mauvais parti quand le prince des Orcades le vint prendre sous sa protection.
Dans la relation publiée par Marcolini et reproduite dans les raccolte de Ramusio, Nicolo donne à ce prince le nom de Zichmni.
Nous avons sous les yeux la liste des comtes souverains des Orcades depuis Rognald, père de Rolf, duc de Norman-
' Assaltato in quel mare da Tramontana con animo di veder ringhilterra e la Flandra. (Ramusio, Délie navigationi et viaggi. — Dello scoprimento deW isola Frislanda, Eslanda^ Engrovelanda, Estotilanda^ et Icaria. Fatto per due fratelli Zeni M. Nicolo ilCavaliero, et M. Antonio. T. ii, in Venetia, 1606, f. 2 3o r.
Ramutio {op. cit., f. 23o r.) et Ruscelli {Geographia di Tolomeo) fixent à i38o le départ de Nicolo, Mais le cardinal Zurla (Diss. intorno ai viaggi e scoperte settentr. di Nicolo e d' Antonio fratelli Zeni, dans le second volume de l'ouvrage di Marco Polo e degli altri viaggiatori vene^iani, i8og, pp. 6-94) prouve que Nicolo partit de i38S à iSgo. L'éditeur de Ramusio a pu écrire mille, e trecento, et ottanta pour mille, e trecento, e novanta, ou bien omettre Tadjectif 0//0 après ottanta. En tout cas, les meilleurs écrivains acceptent la date établie par Zurla.
die, jusqu'à John III, lord Sinclair, qui vivait au milieu du xviii^ siècle : on n'y trouve pas le nom de Zichmni '.
Il est certain que, vers la lin du xiv« siècle, Henry Sinclair était comte des Orcades; il est également certain que nous ignorons aujourd'hui comment, à cette époque, les hommes du Nord prononçaient Sinclair ou son équivalent, et comment un italien pouvait entendre et traduire ce nom. Des écrivains de grande valeur, notamment Forster - et M. Major 3 voient dans Sinclair et Zichmni un seul et même personnage.
' Table of the Ancient Counts of Orkney^ according to the Genealogical Séries above stated^ also of the Line of thèse Counts down to this Day. A Succession so long continued^ and so well vonched, that no Family in any Nation can boast of the like ; Having for its Foundation thèse concurring Authorities ; jirst^ those followed by the Little Parliament of this Country, in their Genealogical Séries before vientioned ; Secondly, those followed in the Orcades of Torfœus, and Orkneyinga Saga ; and lastly, the Authority of that great Antiquary, Sir James Balfour, King at Arms^ in his Catalogue of theScots N'obility (Ap. Barry, App. v, pp. 426-428).
2 J.-R. Forster, Histoire des découvertes et des voyages faits dans le Nord. Trad. Breussonnet, Paris, 1788, t. i, pp. 328- 33i.
5 M. R.-H. Major, The site of the Lost Colony of Greenland Detcrmined, and pre-Columbian discoveries of american confirmed (Abstract.) Ap. Slip of meeting of the royal Geographical Society of (jth June^ iS^S. — Rcgistredfor transmission abroad, and publishcd July iith, 1 873. (Communication de M. d'Avczac).
D'après Barry et la relation de Nicolo Zeno, Sinclair était seigneur de Caithness, en Ecosse, et des Shetland, des Portland, îles riches et populeuses, et du duché de Sorand, partie de Frislandia qui fait face à l'Ecosse.
Sinclair était brave, belliqueux, très-habile marin. Il ne voulait pas que ses peuples fussent rançonnés par les pirates et souhaitait sans doute de rendre son nom glorieux.
A cette époque, le nord de l'Europe était désolé par la piraterie. On jugera de l'intensité de ce fléau par ces seuls exemples : Quatre forteresses suédoises des plus importantes avaient pour gouverneurs des pirates ; l'archevêque Arendt Clemenssen exerçait la piraterie; le roi des trois royaumes, Erik de Poméramie, faisait ouvertement cet odieux métier.
Dans ces conditions, un homme de la valeur de Nicolo Zeno était pour Sinclair une précieuse acquisition. Ceprince, reconnaissant que le naufragé vénitien était habile guerrier et bon marin, s'empressa de le prendre à son service et l'attacha comme capitaine à la flotte qu'il destinait alors à la conquête de Frisland. Cet archipel était-il dans l'anarchie comme l'Ecosse et les pays Scandinaves? Servait- il de repaire aux pirates? Quoiqu'il en soit, la conquête en paraissait et en fut facile, et Sinclair compta sans doute que son suzerain, le roi de Norvège, approuverait sans peine le fait accompli.
L'amiral eut ordre de ne rien faire sans l'avis de Nicolo. Sinclair prit le commandement de l'armée de terre. La flotte et l'armée, s'appuyant réciproquement, manœuvrèrent près des côtes occidentales et eurent de si grands succès que l'île tout entière fut soumise dans l'espace d'une campagne.
Ils revinrent victorieux et chargés de butin.
Ils avaient trouvé à l'est des pêcheries qui fournissaient du poisson à la Flandre, à la Bretagne, à l'Angleterre, à l'Ecosse, au Danemark et à la Norvège. Toute la mer de Frisland était remplie de bas-fonds et de rochers; sans les Vénitiens, dit Zeno, toute la flotte se serait perdue corps et biens.
Sinclair, « qui se connaissait en vaillants hommes, surtout en bons marins », fit Zeno chevalier et gratifia généreusement tous ses compagnons.
Nicolo, enchanté de sa nouvelle position, écrivit alors à son frère Antonio : « Si vous voulez voir le monde, prati- « quer diverses nations, vous faire un nom illustre et une « grande position, suivez la longue route que j'ai parcourue « au milieu des dangers dont je suis sorti sain et sauf; je « vous recevrai avec le plus grand plaisir parce que vous a êtes mon frère par la valeur et par le sang ».
Antonio se rendit à l'appel de son frère et vécut en Frisland pendant quatorze ans '.
Cette île de Frisland, que Sinclair venait de joindre à sa principauté, fut l'objet de bien des hypothèses. Les meilleurs géographes s'accordent cependant, avec raison, ce semble, pour la confondre avec les Feroë.
La racine de Feroë est Fara; de Fara on a fait successivement Far-or, Fœr œr et Fair-island 2, nom que l'on re-
' Ramusio, op. cit., t. II, ff. 2 3o r. et 23i r.
2 Communication de M. d'Avezac. —Far, en danois, signifie bélier, Oer, île. (Forster, op. cit., pp. 3i8 et Szy). Far-Oerpeut donc se traduire par île aux béliers, nom qui convient encore parfaitement aux Feroii.
connaît sans peine dans Frisland, devenu le Frislandia des italiens'. Forster^ et Buache 5 ont retrouvé dans les noms
' Lucas Jacobson Dcbcs, qui fit'cn danois une description des Feroë, dans le pays même, en 1670, examine l'opinion des savants sur l'origine du nom de ces îles. Il conclut de cet examen que Feroë w'ient de/are^ qui, « dans l'ancienne langue de >i ces îles, signifie la même chose que le moi/errie^ en anglais, « c'est-à-dire un passage d'eau -, c'est à ce mot, sans doute, qu'il « faut aussi rapporter l'origine des noms de bosphore, de/ar et « de/retum, par lesquels on a désigné les détroits. Les îles de « Fer-oë sont, comme on le voit par la carte, pleines de golfes, « de détroits, de passages d'eau ; c'est vraiment le pays des dé- « troits. Or, il est visible .qu'on a pu les appeler Ferrie-land au « lieu de Fer-oc, c'est-à-dire terre^ au lieu d'îles, par la même « raison qu'on a appelé Schetland au Hitland un autre corps « d'îles semblable à celle-ci, et qui en est assez proche. De Fer- « rieland à Frislande, il n'y a pas, ce me semble, de différence « assez considérable, pour ne pas reconnoître l'un de ces noms « dans l'autre ». (Buache, Mémoire sur l'île de Frislande (lu le 9 juillet 1785), ap. Mémoires de l'Académie royale des Sciences, année 1784, vol. daté de 1787, pp. 45o, 45 1).
D'après M. Gaffarel, les Feroë s'appelaient autrefois Fers ey land et, par une prosthèse qui leur était habituelle, les Scandinaves changèrent ce nom en celui de Fereysland. (NL Gaffarel, op. cit., p. 273.)
« Friesland dérive suivant toute apparence de Faira, Nortlt Fara, South Fara ou terre de Para ». (Forster, op. cit., t. i, p. 286, n. a.
2 Forster, op. cit., t. i, pp. 286, 325.
5 Buache, op. cit., pp. 447-450.
actuels des îles et ports du groupe des Feroë une bonne partie de ceux donnés par les Zeni.
Ces îles sont indiquées sous le nom de Frislandia dans les mappemondes de Bianco (1436) et de Fra Mauro (1459); on les trouve encore, sous le même nom, dans les cartes de Juan de la Cosa (i5oo), de Ruscelli (i56i), de Mercator (1569 et 1634), de Sigurd Stephanius (iSjo), de Michaël Lok (i582), de Gudbrandus Torlacius (1606).
A ces autorités, la plupart d'un poids considérable, on peut ajouter celle de Christophe Colomb.
« L'an 1477, au mois de février, je naviguai, dit-il, plus de cent lieues au-delà de Tile, dont la partie méridionale est éloignée de l'équateur de 73 degrés et non de 63, comme le prétendent quelques géographes, et Tile n'est pas placé en dedans de la ligne qui termine (embrasse, incline) l'occident de Ptolémée. Les Anglais, principalement ceux de Bristol, vont avec leurs marchandises à cette île, qui est aussi grande que l'Angleterre. Lorsque je m'y trouvai, la mer n'était pas gelée, quoique les marées y soient si fortes qu'elles y montaient à 26 brasses et descendaient autant. Il est vrai que le Tile dont parle Ptolémée, se trouve là où il le place et se nomme aujourd'hui Frislande ». Ce passage, observe Humboldt, est doublement remarquable à cause de ce nom de Frisland, célèbre par le voyage des vénitiens Nicolo et Antonio Zcno, qui, de i388 à 1404, tirent des explorations dans le Nord. « Colomb, ajoute l'éminent écrivain, ne connaissait certainement pas le journal manuscrit d'Antonio Zeno qui, comme nous le savons, resta oublié dans sa famille jusqu'en i 558, où parut l'édition de Marco-
lini, cinquante-deux ans après la mort de l'amiral, et dixhuit ans après celle de Fernando, qui, par conséquent, n'a fait aucune interpolation. Ce ne sont pas les frères Zeni qui ont inventé ce nom de Frisland, que nous ne confondrons pas avec l'île des Morues (île de Stockfisch, Stokafixa) sur la septième carte de l'atlas d'André Bianco, dessiné en 1426 ' ».
Frislandia est beaucoup plus grande qu'aucune des îles de l'archipel Feroëde. Cela tient à ce que les anciens géographes considéraient parfois les archipels comme ne formant qu'une seule terre et n'en relevaient que la configuration extérieure sans tenir compte des canaux qui la divisaient. La même erreur se reproduit dans le dessin des Shetland. On remarque, au contraire, dans les anciennes cartes, que Terre-Neuve, qui ne forme qu'une grande île, est représentée comme un petit archipel.
Dans les cartes citées plus haut, Frislandia est portée trop à l'ouest; Michaël Lok la place même sous le méridien du cap Farewell. Par contre, on la trouve toujours à la latitude des Feroë. Ce fait n'est étrange qu'en apparence parce qu'alors on calculait assez exactement les hauteurs en latitude, tandis qu'on ne savait évaluer que par estime les distances en longitude. On sait d'ailleurs que la position d'une terre qui n'a pas été déterminée astronomiquement peut varier dans des proportions très-considérables.
Sur les portulans du xiv-' et du xv« siè:le, les côtes sont dessinées avec une admirable précision, d'après les rumbs
- Y{\3's\^ohuT. Examen critique^ x. 11, pp. loS-ioy.
des vents, qui sont indiqués par une multitude de lignes se croisant dans tous les sens, mais on n'y trouve aucune mention des latitudes et des longitudes.
La carte originale des frères Zeni, qui devait être construite d'après les mêmes procédés, ne contenait, vraisemblablement, comme leurs récits, aucune indication de latitudes et de longitudes. On ne peut donc attribuer aux deux navigateurs les erreurs de la Carta di navigar^ publiée par Marcolini et reproduite par Girolamo Ruscelli, dans sa Geographia di Tolomeo (i56i), sous le titre Septentrionalium parthim nova tabula '.
De ce que Frislandia ne se trouve pas à l'endroit indiqué par les anciennes cartes, on en a conclu qu'elle est fabuleuse ou que les flots l'ont engloutie. D'après les conjectures de quelques historiens, Vankeulen a mis cette mention sur ses cartes : « Cette terre a été submergée et n'a plus aujourd'hui « qu'unquartdelieuede circuit, lorsque la mer est grosse; c'é- « toit, il y a bien des années, une grande île nommée Fristc lande, qui avoit bien cent mille de circuit, et sur laquelle « il y avoit plusieurs villages ».Le P. Coronelli publiait une carte particulière de Frisland sous ce titre: Frislanda scoperta da Niculo Zeno, patricio Veneto^ crediitafavolosa, u nel mare sommersa. Et cependant, il disait dans son Isolar-io, que les Vénitiens tenaient pour authentique l'histoire des découvertes des frères Zeni. Comment concilier la tradition vénitienne avec le crcdiita favolosa de la carte?
' Nous donnons ici un fac-similé i\e la reproduction de Ruscelli.
Buache observe, avec raison, que la submersion d'une île aussi grande supposerait une révolution terrible dont on aurait au loin ressenti les effets. Or, tandis que l'on connaît dans leurs moindres détails les ravages que la mer a faits, depuisl'an 800, aux îles voisines duJutland, que l'on a la date des principaux événements survenus en Islande depuis le IX'' siècle, on ne trouve aucun souvenir de la submersion totale de Frislande, qui n'aurait pu arriver qu'après l'an 1400. « Supposition pour supposition », dit ce savant géographe, « il me semblerait beaucoup plus simple et même « plus naturel de supposer une erreur dans les Cartes géo- « graphiques, que d'admettre gratuitement une révolution « si étonnante ' ».
On a vu que, d'après la relation de Nicolo Zeno, les eaux de Frisland étaient poissonneuses et remplies de bas-fonds. Aujourd'hui, comme au temps des Zeni, on fait dans ces eaux des pèches très-fructueuses et, chaque année, beaucoup de navires y périssent corps et biens.
Frisland, que nous croyons pouvoir maintenant identifier avec les Feroë, devint le centre des expéditions ultérieures de Sinclair.
Tandis que ce prince en faisait la conquête, des pirates ravageaient les Shetland, indiquées dans la carte et la relation des Zeni comme une grande île nommée Estland ou Estlanda, située entre la Frisland et la Norvège. Le chroniqueur dit que Nicolo, envoyé pour la prendre, dut s'enfuir devant une flotte nombreuse du roi de Norvège; que cette
' Buache, op. cit., p. 434.
flotte fut détruite dans les bas-fonds par une tempête; que Nicolo, après des pertes sérieuses, se réfugia dans une île déserte, du nom de Grislanda, située sur la marge orientale de l'Islande '.
Comme on l'a déjà dit, l'histoire ne mentionne aucune guerre entre le roi de Norvège et le comte des Orcades. D'un autre côté, Sinclair était seigneur des Shetland et pouvait avoir à les défendre, non aies conquérir. Il est probable que Malis Spere, le vaincu de i388, avait recommencé ses déprédations, et que la flotte norvégienne dont il est parlé portait tout simplement, avec des compagnons de Spere, Alexandre de Ard, ancien comte des Orcades, ou des pirates Scandinaves.
En apprenant que la flotte de ses ennemis est détruite et que la sienne est en vue de l'Islande, Sinclair vint tenter une descente dans cette île.
D'après la carte et la relation des Zeni, les Orcadiens auraient reconnu sur les côtes de l'Islande sept îles nommées Talas, Broas, Iscant, Trans, Mimant, Dambert et Bres. Sinclair laissa, dans Bres, Nicolo avec quelques navires, des hommes et des munitions ^.
On objecte avec raison, que les annales de l'Islande ne parlent point de cette invasion; qu'il n'y a pas d'îles à l'endroit indiqué; que les noms donnés par Antonio ne sont pas nordikes.
Il serait puéril de contester la gravité de la première objection. On peut cependant répondre : que beaucoup des
' l<AMus;o, op. cit., 1. 11, f. 23 1 r. ^ Ramusio, op. cit., t. ji, f. 23 1 r.
chroniques islandaises sont perdues ou non encore connues des savants ; qu'Antonio a pu se méprendre sur le but de l'expédition ; qu'Islandais, Frislandais et Orcadiens étaient frères d'origine et en rapport de commerce; que des historiens feroëdes prétendent que leur pays et l'Islande furent plusieurs fois en guerre.
On peut répondre à la seconde objection que l'orient de l'Islande est creusé de fjords nombreux et de longs fleuves qui pouvaient facilement faire supposer à des observateurs peu attentifs, que cette partie de l'île était un petit archipel. Pareille erreur, nous l'avons déjà rappelé, s'est produite pour Terre-Neuve.
Quant à l'invraisemblance des noms, on remarquera que les voyageurs défigurent les sons des langues qu'ils ignorent, surtout, dit Humboldt, quand une fausse érudition dirige les interprétations. Dans les noms de lieux cités par les naturels d'Haïti, de Cuba, de Veragua, Colomb crut reconnaître ceux des villes dont Marco Polo décrivit les merveilles '. Les Zeni n'étaient pas plus habiles que l'illustre génois et purent rendre méconnaissable des noms Scandinaves.
Au mois de juillet suivant, Nicolo partant du fort de l'île de Bres prit au Nord, dans l'espoir de découvrir de nouvelles terres.
Il débarqua dans une contrée nommée, dans la relation, Engroveland, dans la carte, Grolandia.il y trouva, par 69° ^
' Humboldt, Examen critique^ t. 11, p. 122.
2 Par suite d'un vice de projection, toutes les parties de la Cartadinavigar sont de 5° 3o' trop au nord. Elle indique ainsi 740 3o' au lieu de 69°.
de latitude nord, un monastère de l'ordre des Prédicateurs et une église dédiée à saint Thomas. Dans le voisinage se trouvait une montagne qui jetait des flammes comme le Vésuve et l'Etna, et une source d'eau chaude que l'on utilisait au chauffage du monastère et de l'église, àl'alimentation de la cuisine et du jardin.
Les moines étaient norvégiens, danois, surtout islandais. Ils parlaient habituellement latin. Les naturels, émerveillés de leur habileté, les prenaient pour des demi-dieux, les reconnaissaient pour seigneurs et pourvoyaient à leurs besoins.
La source d'eau chaude entretenait constamment à l'état liquide la petite baie, très-poissonneuse, qui s'ouvrait devant le monastère. Des navires de toutes les contrées du Nord venaient y échanger les produits de l'Europe contre des peaux et du poisson sec. En hiver, les navires retardataires étaient emprisonnés par les glaces ' .
Les naturels se servaient très-habilement et avec une incroyable audace de canots en cuir semblables aux kayaks décrits par M. X. Marmier * et le docteur Hayes >.
On n'a pas revu le monastère de Saint-Thomas et son église. Leur existence n'en est cependant pas moins certaine.
D'anciens auteurs du Nord prétendent qu'en 1 244 un
' Ramusio, op. cit.., t. n, f. 281, r. etv. 2 M. X. Marmier, Lettres sur rislanJe, pp. xxix, xxx. 5 Docteur Hâtes, Voyage à la mer libre du pôle arctique. (Le Tour du Monde., t. xvii, pp. ii8ct 121).
monastère fut fondé sur les côtes du Groenland. Mercator, qui résume la relation des navigateurs vénitiens, dit : u Nous connaissons en Groenland deux habitations : Albe a et le monastère de Saint -Thomas ' ». Dans sa carte du pôle arctique, dont la projection est plus exacte que celle de la carte de Ruscelli, Albe et Saint-Thomas sont situés par 70° de latitude.
En 1564, lorsque le gouverneur de l'Islande confisqua les revenus du couvent de HelgafFoël, un vieux moine, qui prétendait avoir habité Saint-Thomas, fit du monastère une description conforme à celle des Zeni. La même année 1 564, un navire fut chargé de vérifier le rapport du moine. Les matelots ne franchirent que très-difïicilement le mur de glace qui bordait la terre ferme. Cette difficulté surmontée, ils se trouvèrent en présence d'une troupe d'ours blancs et souffrirent un froid d'une excessive intensité. Désespérant d'atteindre le but qui leur était indiqué, ils revinrent de suite en Islande ^.
Les difficultés qui arrêtaient les Islandais n'empêchaient pas les courses vagabondes des Esquimaux. Une de leurs troupes, venue dans les colonies danoises, probablement pour y faire des échanges, prétendait qu'elle avait vu des ruines d'habitations bien loin au nord, sur la côte orientale
' Atlas minor Gerardi Mercatoris à J. Hondio plurimis œneis Tabulis auctuset ilhtstratus : denuo recognitus additisque noris delineationibiis emendatus. Amsterdam, 1634, p. 22.
2 i\I. Gaffarel, op. cit., p. 276.
du Groenland. Ces ruines, dit Malte-Brun, sont peut-être celles du monastère de Saint-Thomas '.
Scoresby a trouvé, par le 70* degré, des bras de mer longs et profonds, des habitations semblables à celles des Esquimaux, un pays couvert d'herbes et de plantes 2.
Les frères Moraves ont vu, dans le vieux Groenland oriental, des plaines ondoyantes et des golfes qui, comme celui de Saint-Thomas, restaient libres derrière d'énormes amas de drifts-ice (glaces flottantes) que les courants polaires chassent des J^ténèbres boréales au golfe du Mexique. Ils y rencontrèrent aussi des tribus qui entretenaient des relations avec d'autres tribus beaucoup plus septentrionales 5.
De 1828 ù i83o, le'capitaine Graah, de la marine danoise, rencontra, par le 69*^' parallèle, environ 600 personnes de type européen 4. Cette peuplade a subi des guerres, des épidémies, des hivers d'une excessive rigueur; on peut la considérer comme un débris conservé providentiellement pour attester devant l'histoire l'existence de colonies européennes dans ces contrées.
Les sources chaudes de la petite îled'Onartok ne sont pas les seules du Groenland. Malte-Brun en signale deux autres, mais sans indiquer leur position. En 1783, le 11 juin, à
' Malte-Brun, Coup d' œil sur les découvertes géographiques qui restent à faire et sur les meilleurs moyens de les effectuer. (Nouvelles annales des Voyages., t. 1, 18 19, pp. 95-97.)
» Nouvelles annales des Voyages, t. xx, 1823, p, 421.
5 Nouvelles annales des Voyages, t. xui, 1822, p. 287.
4 Malte-Brun, Géographie complète et universelle., liv ciu, t. V, p. 43.
l'époque de l'eAVoyablc éruption du Krapta-Sysscl, entre le 67" et le 77*^ parallèle, au milieu d'énormes amas de neige, un volcan lança trois immenses colonnes de flamme qui furent aperçus de l'Islande '. Des baleiniers ont éprouvé des secousses en pleine mer et vu des amas de pierres ponces flottantes qui paraissaient indiquer l'existence de volcans vers le 75" degré de latitude boréale 2.
La baie de Saint-Thomas est maintenant inaccessible, mais jadis elle pouvait être ouverte plusieurs mois de l'année. L'accroissement continuel du glacier rend le climat de plus en plus rigoureux, la contrée de moins en moins habitable. Par cette raison même, les côtes orientales, comme les côtes occidentales, se trouvèrent autrefois dans des con-
I Malte-Brun, op. cit., liv. cm, t. v, p. 39.
« Voyez l'excellent rapportée M. Magnus Stéphenson, dans « Hooker's Tour in Iceland, p. 423. La supposition d'une dis- « tance de i56 milles donnerait à ce phénomène lumineux, « l'oeil étant placé à l'horizon, une élévation de 20,000 pieds. On « connaît des basaltes et des dolérites, non encore des trachytes « et des volcans actifs dans le Groenland, parcouru par M Gi- « seke et d'autres naturalistes. Est-on sûr que l'éruption lumi- II neuse ne fut pas dans la mer, par conséquent plus près de « l'Islande? Cependant, les feux qui s'élevèrent en trois im- « menses colonnes, le 11 juin ijSS, près des rivières Skapta et « Hwerfisfliôt, furent aussi vues, selon M. Magnus Stéphenson, « à la distance de 56 lieues nautiques, u (Hooker's Tour, p. 409, cité par Humboldt, Examen critique, t. u, p. 93. note 2).
- Malte-Brun, o/>. cit., liv. cui, t. v, p. 55.
dirions meilleures qu'aujourd'hui et pouvaient, il y a bientôt cinq cents ans, posséder le couvent de moines dont parle Antonio Zeno.
Il n'y a donc aucun motif de nier l'existence de ce couvent ou de supposer, contrairement au texte précis de la relation, qu'il fut situé sur une côte plus méridionale.
Nicolo n'était plus d'âge à passer impunément des lagunes de Venise aux confins de la terre habitable. Le climat rigoureux de Saint-Thomas lui devint fatal. Il se hâta, mais vainement, d'aller chercher en Frisland, une température plus douce. Il mourut peu de temps après son retour. Pendant quatre années, il avait utilement concouru aux succès remportés par Sinclair dans les mers du Nord.
Dans ce temps-là, un vieux marin frislandais prétendait avoir vu, dans l'ouest, des pays riches et populeux.
Il y a vingt-six ans, disait-il, quatre navires pêcheurs faisaient voile au couchant. Assaillis par une affreuse tempête, ils furent longtemps comme perdus au milieu des flots. Au retour du beau temps, ils se trouvaient à mille milles de leur pays, près d'une île nommée Estotiland.
Un équipage, composé de six hommes, fut pris par les insulaires et conduit dans une ville très-belle et très-peuplée. Le roi manda plusieurs interprètes, mais aucun ne savait la langue du Nord, si ce n'est un latin arrivé dans ce pays par fortune de mer. Quand le roi sut que ces hommes étaient frislandais et naviguaient pour la pêche, il résolut de les garder. Ils se soumirent à sa volonté, ne pouvant autrement faire, restèrent cinq ans dans le pays et en apprirent la langue.
L'un d'eux reconnut que l'Estotiland est un peu moins grand que l'Islande, mais plus fertile; qu'il est arrosé par quatre fleuves qui prennent leur source dans une montagne; que les habitants en sont ingénieux et paraissent avoir eu jadis des rapports avec la Frisland, parce qu'ils en pratiquent tous les arts, surtout parce qu'il y a, dans la bibliothèque du roi, des livres latins qu'ils ne comprennent plus '. Leur langue et leurs caractères alphabétiques diffèrent de ceux de Frisland. Le pays abonde en pelleterie, en soufre, en poix. On dit qu'au sud se trouvent des contrées populeuses et riches en or.
Les habitants cultivent des grains et font de la cervoise. La contrée est couverte de forêts, de villes et de châteaux. Il y a des navires, mais on n'y connaît pas l'usage de l'aiguille aimantée.
Les Frislandais, tenus en grande estime pour leurs connaissances nautiques, furent envoyés à Drogeo, région méridionale, avec douze navires. Une effroyable tempête, comme le GulfStream en cause fréquemment dans ces parages, les jeta sur une côte inconnue, fréquentée par des anthropophages. Quelques hommes seulement furent épargnés parce que l'un d'eux apprit au chef des sauvages à pécher au filet.
Leur renommée se répandit au loin. Un chef voisin les
' . . . . e credili, che in altri tempi havessero commercio con 1 nostri, perche dice d'aver veduti libri Lalini nella libraria del Re, che non vengono hora da lor intesi. (Ramusio, op. cit.^ t. n, f. 232 a.)
captura, un autre les lui enleva pour les perdre à son tour. Ils changèrent ainsi de maîtres vingt-cinq fois dans l'espace de treize ans. Les Patagons se disputaient de même la possession de l'infortuné Guinard dont ils admiraient la supériorité intellectuelle tout en le martyrisant.
Ils virent un pays très-grand^ et comme un nouveau monde ' , des populations grossières, allant nues faute de savoir se couvrir de la peau des animaux qu'elles tuaient, n'ayant point de métaux, vivant de chasse, portant des lances en bois et des arcs, se combattant avec férocité et mangeant leurs prisonniers.
Mais plus en avant, vers le sud-ouest, disait le vieux pécheur, on trouve plus de civilité à cause de la douceur du climat. Il y a là des cités, des temples et des idoles auxquelles on sacrifie des hommes que l'on mange ensuite. On y connaît quelque peu l'usage de l'or et de l'argent *.
Ce pêcheur résolut de retourner dans son pays. Ses compagnons n'osèrent pas tenter les mêmes aventures et le laissèrent partir seul. Il s'enfuit à travers bois, remonta la chaîne de ses anciens maîtres, qui ne cherchèrent point à le retenir, et finit par gagner Drogeo. Il était là depuis trois ans quand il fut recueilli par un navire de l'Estotiland.
' Et dice il paese essere grandissime, et quasi un nuovo mondo. (Ramusio, op. cit., t. ii, f. 282 h).
* Ma piu che si va verso Garbino, vi si trova piu civilità per laere temperato, che v'è : di maniera, che si sono città, tempij a gli Idoli, et vi sacrificano gli huomini, et se li mangiano poi, havendo in questa parte qualche intclligcnza et use dciroro, et deir argento. (Ramusio, op. cit., f. 2 32 c).
11 navigua quelque temps avec les marins qui l'avaient reçu et devint assez riche pour équiper un navire à ses frais et revenir dans sa patrie « porter à son seigneur la nouvelle de la découverte de ce richissime pays ».
Sur ce récit, dont l'exactitude fut confirmée par les marins, Sinclair résolut de tenter la conquête de ces lointaines contrées. Il arma dans ce but une flotte nombreuse.
« Nos préparatifs de départ pour l'Estotiland, dit Antonio, furent faits sous de mauvais auspices. Trois jours avant notre départ, mourut le vieux pêcheur qui devait nous servir de guide. Zichmni, ne voulant point abandonner son projet, le remplaça par quelques mariniers qui avaient vu l'Estotiland ».
Après des aventures de mer qui mirent la fîotte en danger, Sinclair atteignit un bon port; « mais un peuple, pour ainsi dire innombrable et bien disposé à se défendre, lui en interdit l'entrée ». Tous ses efforts pour prendre terre surun point quelconque de l'île échouèrent devant l'active surveillance et le courage des indigènes.
Antonio donne à cette île le nom d'Icaria, et aux rois d'I caria, qu'il fait descendre d'un prétendu Dedalus, roi d'Ecosse, celui d'Icarus.
Sinclair reconnut qu'il ne pourrait rien faire dans ce pays et qu'à s'obstiner dans son projet il épuiserait inutilement ses provisions. Il leva l'ancre par un beau temps et navigua six jours à l'ouest ; la mer devint alors mauvaise et le vent, tournant au sud-ouest, le prit en poupe pendant quatre jours au bout desquels on vit la terre. Sinclair envoya, pour re-
connaître cette terre, quelques hommes qui revinrent peu après avec cette bonne nouvelle, que le pays était très-beau et le mouillage excellent. Il fit approcher ses navires et débarqua.
Il trouva des eaux poissonneuses, une côte fréquentée par quantité d'oiseaux de mer, un rivage couvert d'oeufs. Dans la pensée que le pays était inhabité, il donna au port et au promontoire le nom de Trin.
Apercevant au loin une montagne qui lançait de la fumée, il envoya cent hommes à la découverte. Après une absence de huit jours, ces hommes lui apprirent que la fumée provenait d'un grandsouterrain et d'une fontaine qui rejetaient vers la mer des matières semblables au goudron; qu'il y avait des peuples nombreux, à demi-sauvages, de petite stature qui, à leur approche, se cachèrent dans des cavernes; qu'un grand fleuve coulait à peu de distance et qu'il existait un bon port.
Le capitaine normand apprit ces détails avec plaisir. Trouvant en outre le pays salubre, bien arrosé, fertile, il résolut d'y fonder un établissement.
Mais ses hommes étaient fatigués des longueurs et des incertitudes de la navigation. Beaucoup souhaitaient de revoir leurs familles; quelques-uns craignaient de passer l'hiver dans un pays qu'ils ne connaissaient pas. Sinclair ne fil rien pour les retenir. Il remit à son amiral Antonio le commandement de ses navires à voile, et tous ceux qui le voulurent retournèrent en Frisland avec lui.
« Je partis donc, » dit Antonio, « mais bien contre mon gré. Je naviguai à l'est pendant vingt jours. Tournant en-
suite au sud-est, j'arrivai en cinq jours à lilc de Neome, où je reconnus que j'avais passé l'Islande. Je pris des rafraîchissements dans cette île, qui était soumise à Zichmni ; me remettant en route par un bon vent, je fus en trois jours en Frisland, où le peuple, qui croyait avoir perdu son prince, à cause de la longueur de son absence, donna des témoignages de la plus grande joie ' ».
Le reste de la relation est malheureusement perdu, ainsi que les divers ouvrages qu'Antonio annonçait à son frère Carlo il Grande sur l'histoire naturelle et la législation des pays du nord, sur les expéditions de Nicolo et la vie du prince Zichmni. Cette perte est infiniment regrettable, car l'amiral donnait peut-être dans ces pièces des renseignements précis, décisifs sur les expéditions faites de son temps dans les régions du nord et de l'ouest.
Cependant, certains des faits qui viennent d'être racontés permettent d'entrevoir la vérité.
Les noms de Dedaluset d'Icaria ne peuvent être que des réminiscences mythologiques. Antonio, comme tous les patriciens de la noble cité de Venise, était très-lettré. Imbu des souvenirs poétiques de Rome et d'Athènes, peu habitué aux dialectes du Nord, il crut reconnaître, dans des sons qu'il entendit mal, des sons familiers à son enfance. La présence, sur les frontières de l'Amérique, de colons écossais ou irlandais, n'a d'ailleurs rien de surprenant. L'île d'Icarie n'a d'impossible que le nom.
Les cartes de Ruscelli et d'Ortelius la placent entre l'Is-
^ Ramusio, op. cit. y t. II, ff. 23i v. — 233 v.
lande, le Groenland et l'Estotiland, dans un endroit où l'on ne connaît aucune terre. Mais on sait, dit Buache, que la position d'une île qui n'est pas fixée par des observations astronomiques peut varier de deux à trois cents lieues. Les cartes, données sur les journaux des navigateurs et l'estime des pilotes, reproduisent les erreurs dont l'estime est susceptible. Au temps des grandes navigations et des premières découvertes, ces erreurs étaient très-considérables. Il arriva qu'une île vue par trois navigateurs fut regardée par chacun d'eux comme une nouvelle découverte, parut sur les cartes dans trois positions différentes et sous trois différents noms. La Géorgie de Cook, par exemple, est la même que l'île Saint-Pierre de Duclos-Guyot et que la Terre de la Rochedu capitaine de la Roche. En 1708, le chevalier Hébert donna son nom aux îles de Tristan d'Acugna, dont il se croyait à 400 lieues ' .
a Nous avons eu lieu de faire remarquer, » dit M. d'Avezac, « en parlant des îles de la Trinité et de Martin Vas, « que l'Ascension, figurée sur les anciennes cartes à cent « lieues dans l'ouest de la Trmité, était simplement un tt double emploi, une seconde édition de cette même île de « la Trinité. De telles erreurs, tout énormes qu'elles soient, « étaient autrefois assez communes; les Portuguais, dans « leurs routiers même les plus estimés, supposaient unedisa tance de 1 20 lieues entre la Trinité et les îlots de Martin
' Buache, op. cit., pp. 435, 436.
« Vas, et nous savons pertinemment que cette distance a n'est que de neuf lieues ' ».
Icaria peut avoir été l'objet de pareille erreur et se trouver beaucoup plus prés de la côte que ne l'indique la carte de Ruscelli. Zurla et von Eggers la font correspondre à Terre- Neuve et cette hypothèse semble bien voisine de la vérité.
C'est probablement dans l'Estotiland du vieux pécheur qu'il faut chercher le nouvel établissement du comte des Orcades.
Ce mot Estotiland paraît une traduction littérale du nordike East-oiitland^ terre extérieure de l'est, dénomination vraie par rapport à la situation du Labrador, du Nouveau- Brunswick et de Terre-Neuve.
D'après la relation, l'Estotiland était montagneux, bien arrosé, couvert de vastes forêts; on trouva des livres latins dans la bibliothèque du roi et les habitants, initiés aux arts de l'Europe, paraissent avoir eu des relations avec les hommes du Nord. — Le Markland est montagneux, bien arrosé et doit à ses forêts le nom que lui donna Leii le Fortuné; les livres latins rappellent le martyrede Jon, les prédications de l'évêque Erik et la nation des Porte-Croix ; la connaissance de nos arts éveille le souvenir des colonies normandes.
D'un autre côté, le nom d'Estotiland convient mieux à Terre-Neuve qu'au Labrador ou au Nouveau-Brunswick : le vieux pêcheur dit qu'Estotiland est une île un peu moins grande que l'Islande, et les Anglais ont trouvé dans cette île
' M. d'Avezac, Les Iles da l Afrique. 3e partie, p. 299. 'Coll. de V Univers).
les restes de murs de pierre et des monnaies flamandes qui semblent se rapporter au passage de Sinclair.
Forster ' et Malte-Brun -, qui d'ailleurs placent à tort le Vinland en Terre-Neuve, pensent que cette dernière terre est lEstoliland des Frislandais.
Les distances marquées dans la relation permettent d'affirmer que l'Estotiland était en Amérique, mais elles sont trop vagues pour nous autoriser à indiquer un point précis de la carte.
D'après le vieux marin, l'Estotiland était à mille milles de Frisland. Ces mille milles, évalués dans la relation à 200 lieues (norvégiennes ou danoises), répondent à 35o de nos lieues marines. La distance des Feroë aux côtes de l'Amé-rique étant d'environ 5oo lieues, nous avons une différence de i5o lieues. Mais outre que ce marin, qui fut porté par le courant, a pu se tromper dans son estime, il est possible, comme l'observe Buache, qu'il ait réduit la distance pour déterminer plus facilement Sinclair à rechercher le pays de sa découverte.
Antonio nous apprend qu'en partant du capTrin il a navigué vingt jours à l'est ; qu'ayant mis le cap au sud-est, il arriva en cinq jours à l'île de Neome, qui fait partie des Feroë. Il résulte de ces détails qu'il faut compter ses vingt jours de marche du cap Trin au méridien des P\n-oë. Un jour de navigation à voile par un beau temps, dans le sens du courant, ne représente pas moins de 24 à 25 lieues, et vingt
' Forster, op. cit.., t. i, pp. 322, 323.
^ Malte-Brun. op. cit., liv. xvni, t. i, p. 208.
jours environ 5oo lieues, soit la distance des Feroj aux côtes de l'Amérique.
Drogeo, qui vient après l'Estotiland, est à peine indiqué dans la relation. Lelewel, et après lui le savant Kohi, la confondent avec le Vinlandou Nouvelle-Angleterre '. Cette opinion ne repose que sur la Carta di Navigar, mais elle est très-soutenable du moment où l'on admet l'authenticité de la relation des frères Zeni.
Quant au pays du sud-ouest qui avait des villes, des temples et des idoles, qui sacrifiait à ses dieux des victimes humaines et connaissait l'or et l'argent, il ne peut être que la Floride. Plusieurs auteurs penchent pour le Mexique, mais à tort, ce semble, car cette province est séparée des côtes orientales de l'Amérique du Nord par des obstacles qu'un homme seul ne saurait franchir.
En résumé, il est incontestable que, tout au commencement du xv^ siècle, les Normands ont planté de nouveau leur étendard sur les côtes de l'Amérique, soit dans le Nouveau-Brunswick, soit à Terre-Neuve.
' KoHL, op. cit., p. io5, io6.