CHAPITRE
Causes de ruine. — Opinion de Humboldt sur l'existence d'un môle de glace autour du Groenland. — Réunion des colonies américaines à la couronne de Norvège. — La peste noire de i347 à i35i. — Marguerite de Waldemar déclare les colonies domaine de la couronne.
*UELQUES auteurs pensent que de gigantesques banquises ont bloqué les côtes de l'Amérique du Nord et formé une barrière infranchissable entre les colonies vinlandaises et celles du Groenland ; que, par suite de leur isolement, ces colonies ne purent résister aux attaques incessantes des Skrellings. Les Skrellings, que le gouvernement danois traite maintenant avec une bienveillance intelligente et paternelle, qu'il élève peu à peu par la douceur de son administration, par ses missionnaires et ses écoles, exercèrent incontestablement une action néfaste sur les anciennes colonies.
Quant au mur de glace que le courant polaire aurait momentanément fixé sur les côtes, il n'est pas admis par Hum-
boldt. a Aujourd'hui, » ditréminent écrivain, « on ne croit « plus aux fables météorologiques d'un changement subit « de climat, de la formation d'un môle de glace qui aurait « complètement séparé de leur métropole les colonies fon- « déesdans le Groenland ' ».
Si le môle de glace est une fiction, il n'en est pas de même du glacier dont les derniers explorateurs, notamment Kane et le docteur Hayes, ont constaté l'existence.
La goutte de rosée que distille la fleur des tropiques tombe sur le gazon, glisse dans le ruisseau, et va, par la rivière, s'ajouter au volume de l'Océan. Un chaud rayon de soleil la caresse, l'enlève dans le nuage et la confie aux vents qui la portent aux montagnes du Nord. Saisie par la brise, elle devient un léger flocon de neige voltigeant dans l'espace comme un blanc papillon et finit par toucher le sol où le froid impitoyable la transforme en cristal.
Les gouttes de rosée cristallisées qui s'ajoutent l'une à l'autre depuis des milliers, peut-être depuis des millions d'années ont formé, du cap Farew^ell aux régions inexplorées du Nord, un immense champ de glace, qui s'avance lentement, mais d'un pas mathématique. De sa masse se détache ce que les Danois appellent, très-exactement, les rivières de glace. Par ces rivières, les gouttes de rosée viennent se fondre dans l'Océan pour recommencer la série de leurs transformations.
A mesure que le glacier et ses rivières s'avancent vers la mer, le froid augmente d'intensité, la bordure de terre habi-
' HuMBOLDT, Cosmos^ t. II, p. 346
table se rétrécit. Il est certain que le Groenland d'aujourd'hui n'a pas, à beaucoup près, la température de la Terre- Verte, retrouvée par Erikle Rouge il y a bientôt neuf cents ans.
L'action des glaces sur la destinée des colonies groenlandaises est donc bien réelle, mais on doit l'attribuer au glacier, non à l'existence temporaire d'un môle de glace.
La cause de ruine la plus efficace est l'œuvre de l'administration norvégienne.
Les colonies américaines et groenlandaises entretenaient de fréquents rapports avec la métropole, surtout avec l'Islande. Elles échangeaient contre du fer et des armes, des bois précieux, des pelleteries, des dents de phoque, de l'huile de baleine '. La pêche était très-abondante, et les colons ne craignaient pas, comme on l'a vu, de poursuivre le poisson jusque dans les régions polaires.
La couronne crut fort habile de s'approprier le monopole de leur commerce. Cette politique enrichit quelques particuliers mais ne profita point à la Norvège.
Les colonies cessèrent de prospérer, par conséquent d'amener à elles de nouvelles recrues par le prestige d'une vie libre et l'assurance de gains certains. Elles cessèrent ainsi de gagner du terrain et combattirent plus mollement contre les Esquimaux. Quand arriva la peste noire de 1 847 à 1 35 1 , elles furent presque anéanties.
Mais ce fléau avait pesé sur le nord de l'Europe comme sur
' Th. Torf^us, Historia Vinlandiœ Antiquœ, p. 71.
le nord de l'Amérique' et détendu lesliens qui fixaient les colonies à la métropole. Ce relâchement leur permit sans doute de reprendre vigueur, car, dès iSSg, Marguerite de Waldemar, régente des trois royaumes Scandinaves, les déclara domaines de la couronne et défendit aux marchands, sous les peines les plus sévères, d'y aborder « à moins de pouvoir justifier qu'il leur a été impossible de résister à la force des vents et aux môles de glace qui flottent sur les eaux ^ ».
Cette décision eut les conséquences les plus désastreuses.
La marine Scandinave ne put se mouvoir avec les nouvelles entraves qu'on lui imposait, et celle des villes Hanséatiques la supplanta peu à peu dans toutes les mers septentrionales qu'elle avait parcourues en souveraine du ix'' au XI v^ siècle.
A ces causes de décadence se joignirent les pirates, et, au premier rang, Henry Sinclair et les fameux Frères Vivandiers.
' IsAACUs PoNTANUs, ivcrz/jn danicaruvi liistoria, libris XL Unoq. Tomo ad domiim usq. Oldenburgium deducta. Avasierdam, i63i, p. 476.
2 I. PONTANUS, op. cit., p. 52 1.