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CHAPITRE V

BJARN HERIULFSON,

11 vient en Islande pour passer l'hiver avec son père. — En apprenant que celui-ci est en Groenland, il part à sa recherche. — Dangers de la navigation dans l'Océan boréal. — Catastrophe de la Lilloise. — Bjarn, emporté par les vents et les courants, découvre les côtes de l'Amérique. — Il remonte au nord en suivant les côtes et trouve la résidence de son père.

ARMi les compagnons d'Erik se trouvait un nommé Heriulf, venu en Islande avec Ingolf, son parent, qui lui avait donné de vastes terrains entre Vogan et Reykianes. Il avait un fils, du nom de Bjarn, Jeune homme fort habile et de beaucoup d'espoir. Dès sa première jeunesse, Bjarn avait trafiqué avec son père dans les diverses contrées maritimes du Nord. Il naviguait seul depuis quelque temps, mais

il venait chaque année passer l'hiver dans la maison paternelle '.

Il quitta la Norvège en 986 pour venir en Islande. En apprenant que son père est avec Erik, dans un pays inconnu situé à l'ouest, il ne décharge pas son navire et se dispose à reprendre la mer. Loin de se dissimuler les dangers de son entreprise, il dit aux marins qui devaient l'accompagner: « Ce voyage est insensé, car aucun de nous n'a vu l'océan « groenlandais ^ «.

Cet océan était sous leurs yeux. La curiosité, les hasards de la pèche les avaient poussés plus d'une fois au nord et à l'ouest. Ils avaient vu les glaces s'amonceler, s'échelonner à l'infini, affecter les formes les plus mobiles et les plus fantastiques, revêtir cette teinte bleue, veloutée, limpide, qui ternit l'azur du ciel et l'émeraude de la vague; ils avaient vu d'énormes glaçons, emportés par les courants, glisser près de leurs côtes et parfois s'y fixer ; ils connaissaient ce

' Snorre Stur'lesoks^ Heimskringla^ t. \ ^ Saga af Olafi Konungi Tryggvasyni^ cap cv, p. 304. — Mallet, Introduction à l'histoire du Dannemarc^ t. I, p. 241. — Islands Landnamabok^ pars 11, cap. xiv, pp. io3, 104.

^ Snorre Sturlesons, Heimskringla^ t. i. Saga af Olafi, cap. cv, pp. 3o4-3o6. — Thormodus Torf^us, Historia Vinlandiœ antiquœ,seu partis Americœ Septentrionalis iibi nominis ratio recensetur^ situs terrœ ex dierum brumalium spatio expenditur^ soli fertilitas et incolarum barbaries, peregrinorum temporarius incolatus et gesta, vicinarum terrarum nomina et faciès ex Antiquitatibus Islandicis in lucem producta exponuntur. Havniœ, ijoS, pp. i, 2.

flot violent qui bravait leurs efforts, ce ciel brumeux qui leur cachait les étoiles. Pas un cependant ne recula. On est confondu de tant d'audace.

Aujourd'hui même, avec leurs connaissances nautiques, leur habileté consommée, leurs instruments de précision, leurs solides et savantesconstructions, nos marins ne s'aventurent pas sans péril dans ces parages.

C'est sur la côte orientale du Groenland que disparut La Lilloise] c'est là que Jules de Blosseville fut moissonné à la rteurde l'âge, que la France perdit en sa personne l'un des hommes qui devaient le plus contribuer à sa gloire scientifique et maritime; c'est là que périrent, avec ce noble enfant de Rouen, Lepelletier d'Aulnay, Rulhière, Lieutier, Garnier, Lancrenon, — tous jeunes, pleins de savoir, de courage et d'avenir, — et Defrance, le fameux pilote dieppois, dont M. le marquis de Blosseville rappelle souvent le nom avec honneur.

Dans ces parages, aux environs de la Terre de Blosseville, vers le 69° degré de latitude nord, Scoresby a vu deux murs de glace broyer instantanément un navire dont la pointe du grand mât, restée seule debout, lui fit l'effet d'une croix sur un tombeau.

Outre ces difficultés, Bjarn avait les données les plus vagues sur la situation du Groenland et ne pouvait se diriger que sur la lumière des étoiles '.

' Le docteur Hayes a visité avec beaucoup de soin les importantes ruines de Krakortok. Il a été Irappcde la minutieuse exactitude de l'orientation de Téglise et des autres monuments

D'après la Saga d'Erik le Rouge, il aurait eu bon vent pendant les trois premiers jours de sa navigation. S'il en est ainsi, il ne put résister au courant polaire, parce qu'il lui fallait à peine trois jours pour aller de l'Islande au Groenland. Survinrent ensuite un brouillard très-intense ' et des vents du nord assez vifs qui le ballottèrent «plusieurs jours et plusieurs nuits «.

Quand le soleil reparut, qu'il put « consulter les plaines du ciel, » il vit à l'horizon se détacher, comme un nuage bleu, la silhouette d'une terre inconnue.

Il s'en approcha; la trouvant couverte de forêts, sillonnée de petites collines, ce n'est pas, dit-il, le pays que nous cherchons, « car on assure que les montagnes du Groenland sont hautes et couvertes de glace. »

Mettant le cap au nord, il découvre, après un jour et une nuit de navigation, un terrain uni, planté d'arbres, où les marins désirent aborder pour renouveler les provisions de bois et d'eau. « Nous nous en passerons bien, » répond Bjarn, et le hardi capitaine fait prendre la haute mer. Après

sacrés du voisinage. Il en conclut que les vieux Normands, qui observaient avec attention les mouvements des corps célestes, doivent avoir connu le nord vrai {La Terre de Désolation^ ap. Tour du Monde, t. xxvi, 652'= liv., p. ii.

' A l'orient de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Ecosse gît, surtout pendant les chaleurs, une atmosphère si dense que le ciel et l'horizon restent absolument invisibles au navigateur. Aucune observation n'est possible. On n'a pour se conduire que la sonde et des calculs que les courants, trùs-variables, rendent incertains.

trois jours de marche par un vent du sud-ouest, il arrive en vue d'une île coupée de glaciers. Elle lui « paraît stérile «. Après encore deux jours et deux nuits ' de navigation en pleine mer, par un très-bon vent, il reconnaît une autre terre qui projette, sur un ciel sombre, les blanches cîmesde ses hautes montagnes. C'était le Groenland ^.

On ne peut déterminer avec certitude les parties de côtes qu'il a vues; mais les circonstances du voyage, le rumb des vents, la direction des courants, la distance présumée qui sépare chaque station permettent de croire que ce sont celles de la Nouvelle-Angleterre, de la Nouvelle-Ecosse, de Terre- Neuve et probablement du golfe du Maine ?.

' M. E. Beauvois traduit : « Au bout de trois jours, ils aperçurent une quatrième terre » {Découvertes des Scandinaves en Amérique du dixième au treizième siècle^ fragments de Sagas Islandaises traduits pour la première fois en français. Paris, Challamel, 1859, p. 12, tirage à part de la Revue Orientale et Américaine) . Rafn traduit : « Sic cum biduum et binoctium navigassent, quartam terram conspexerunt » . (Antiquitates Americance, p. 24).

2 Particula de Eiriko Rufo, ap. Rafn, pp. 17-25. — Snorre Sturlesons, Heimskringla, t. ï^SagaafOlafi, cap. cv, pp. 304- 3o6. — Th. Torf/Eus, Historia Vinlandice Antiquce, pp. i-3.

5 KoHL, A history of the discovery of the east of Maine., 2 d. séries, i th. vol. of the T)ocumentary history of the State o/3/a/Me.Published hyûiQ Maine Historical Society .VovXlànd., 1869, p. 63. — Rafn, Mémoire sur la découverte de l Amérique au dixième siècle. Copenhague, 1843, pp. iS-iq.

Vers 994i Bjarn faisait devant Erik, puissant jarl norvégien, le récit de sa navigation. Ce seigneurie blâma de n'avoir pas mieux examiné les pays dont un heureux accident de mer lui avait offert la découverte.

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