FINALE
Oui, la vie, on commence à s^ apercevoir qu*elle existe. C'est dans la vie que l'artiste découvre toute beauté *, c'est par elle que sont résolus tous les problèmes, apaisés tous les doutes. Il suffit de l'observer, de la voir, de l'aimer, — pour créer, — pour vivre. Dans la vie est l'idéal, le rêve, l'effort et l'action. N'aimons qu'elle, n'admirons et n'observons qu'elle. Ramenons à la vie toute religion, toute morale, toute politique. Qu'elle soit l'art enfin. Qu'elle soit la source de tout progrès, de toute beauté, de toute harmonie. Qu'en elle nous découvrions la justice. Qu'elle condamne tout ce qui va chercher en dehors d'elle une inspiration et un refuge. Que la beauté quotidienne en soit dégagée. Que tous nos gestes aient un sens. Nous ne découvrons qu'en sa beauté l'idéal que nous voulons réaliser. La découverte de la vie est l'unique raison que l'homme a de vivre. Si nous n'avions pas confiance eia. V^
vie, notre jeunesse ne ferait pas l'effort nécessaire pour assurer son triomphe sur la mort. On ne nous verrait pas agir. Nous luttons pour un idéal de beauté, qui est un idéal de justice. Nous acceptons la vie parce que nous acceptons d'en chasser la laideur, parce que nous acceptons la lutte et l'effort. Notre rôle, écrivains, penseurs, artistes, c'est d'accepter la vie, c'est-à-dire de la découvrir sous les mensonges qui la recouvrent. C'est de poursuivre la laideur, c'est de combattre les adversaires de la beauté. L'art fait justice des philosophies négatives, égoïstes et impuissantes. Il fait justice du pessimisme et de l'inaction. Il fait justice du mysticisme. Il exalte la vie que les morales défigurent. Oui, que cette acceptation, que cette « découverte » ne soit pas une vaine formule destinée à faire place à d'autres formules qui disparaîtront à leur tour. Puisque tant de fois les poètes ont exalté la vie, puisque ce vocable saint et sacré est celui que l'époque a le plus employé, du moins qu'elle le comprenne mieux et ne l'emploie qu'à propos. S'il a été nécessaire de prononcer souvent ce vocable pour nous mettre en garde contre le faux-art et le médiocre, si l'observation qui a le plus frappé l'élite des penseurs, en politique, en morale, dans toutes les expressions de la société, c'est la négation de la vie, s'il a donc fallu découvrir, de nouveau, ce que tous les penseurs de tous les temps ont découvert, maintenant que nous avons remis au point l'Idéal de l'art, que nous avons chassé, à notre tour, la mort, de la vie, qu'il est entendu que l'art c'est la vie dans toute sa beauté, que la vie c'est la réalisation de l'idéal esthétique, que la vie et l'art ne sont qu'une seule et môme pensée, nous l'écrirons moins souvent, — il sera sous-entendu chaque fois que la beauté sera profanée, chaque fois que l'art sera méconnu. L'époque se résume
en ce mot. Son idéal, ses aspirations, ses tendances, ce vocable les exprime. Il est saint et sacré.
Allons à la découverte de la vie, parce que c'est notre but, parce que nous avons découvert ce but en regardant la vie. Allons à la découverte de la vie, librement, généreusement, fiévreusement, — contre la mort qui s'obstine à vouloir nous engloutir, qui nous poursuit, qui s'efforce de nous attirer à elle, qui voudrait nous prendre tout entiers, — et qui n'y parviendra pas, à cause de notre volonté. Allons à la découverte de la vie que nul enseignement ne nous a révélée, que l'éducation, les préjugés, l'habitude ont voulu dérober à notre inquiétude, et que nous repoussons parce que nous serions incapables de vivre si nous vivions en eux et parce que nous aimons la vie et que nous voulons vivre. Allons à la découverte de la vie, par le chemin de l'art, le seul que notre conscience nous ordonne de suivre, le seul chemin que nous devons prendre pour ne pas nous égarer, pour ne pas nous égarer avec toute l'humanité qui doit^suivre le même chemin.
Nous n'ignorons pas queljsort est réservé aux œuvres que nous créons dans la douleur. La joie que nous faisons naître de notre douleur, tous ne la partagent pas, parce qu'elle est sincère et vraie comme la douleur qui l'engendre, et contre laquelle elle se révolte. Dès que l'œuvre existe, la mort s'approche pour l'anéantir, la mort, sous la forme de l'indifférence, sous la forme de la haine, sous
la forme de rincompréhension. La douleur.' vaincue» furieuse d'avoir été vaincue, se venge une dernière fois en faisant un efiort suprême. Notre œuvre parviendrat-elle à triompher de la mort qui s'efforcera de la combattre dans la proportion où elle est vivante ? Nous apprendrons si elle est vivante à la haine qu'elle suscitera, autant qu'à l'amour qu'elle pourra faire naître au cœur de quelques-uns. Notre œuvre est-elle vivante, a-t-elle découvert la vie, but que nous avons donné à l'œuvre d'art ? A-t-elle fait naître le sentiment de l'art dans les consciences, — c'est-à-dire la Critique, conséquence du labeur de l'artiste, cause et fin de l'art, preuve de sa puissance et de son génie ?
Automne 1904.