‹ Decouverte de la vieChapitre 9 sur 12 · IM · texte numérisé non relu

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de comparer l'art au non-art, nous éprouvons de l'angoisse, — mais en même temps qu'il est la cause de la douleur que nous éprouvons de ne pas le voir réalisé dans toute la vie, de voir que la médiocrité est en contradiction avec lui, il remplace la peine dont il est la cause par la joie qu'il y ajoute, et qiii détruit sans cesse cette peine. Le moyen de nous prémunir contre la laideur, — laideur sous toutes ses faces, laideur multiple — c'est d'imaginer et de penser ce que cette laideur est devenue ou ce qu'elle deviendra quand l'artiste l'a décrite ou la décrira. Aussitôt, ce qui n'a pas d'harmonie devient harmonieux, tout en ne cessant pas d'être sans art, ce qui est inanimé s'anime sans cesser d'être le néant, ce qui est injuste devient juste sans cesser d'être injuste. Telle attitude nous paraît stupide, telle situation grotesque, telles individualités amorphes ; tous ces êtres nous paraissent conduits par la folie, ils ont l'air de s'agiter sans raison et contre la vie ; tout paraît absurde et ridicule si l'on considère cette surface de la vie qui est pour la plupart des gens la vie même ; l'art vient au moment où nous allons être entraînes par le tourbillon macabre, où la mort va nous saisir, où la folie va nous vaincre, — et nous reprenons aussitôt le courage de vivre, de penser et d'agir.

r.a vie n'est pas restreinte. Elles ne se borne pas aux seules satisfactions matérielles. La vie est totale. Elle implique toutes les satisfactions, toutes les jouissances. On ne peut pas vivre uniquement de pain. On vit par la pensée, comme on vit par les sens. On vit à la fois toutes les vies qui constituent la vie. On peut dire que tout aboutit à la vie de l'esprit, — à la pensée. La pensée donne un sens

à la vie. dirige toutes les manifestations de l'être. La peilsée constitue l'unité de la vie. On ne vit pas uniquement de pain. Il y a une autre nourriture que nous réclamons. Nous avons faim et soif de jouissances intellectuelles. Elles donnent leur prix à toutes les autres, elles les associent, elles les augmentent, elles les résument. La vie mentale réclame ses droits. Nous sentons en nous la foule des désirs, des pressentiments, des rêves, des pensées, — toute une vie latente, puissante, qui veut agir, qui veut s'aifirmer, — le besoin de connaître, d'aimer quelque chose de supérieur, tout notre être tend à une vie meilleure. Sans elle, tout le reste perd sa signification. Cette vie intellectuelle délivre la vie de sa contrefaçon, elle proclame que l'individu veut vivre et doit vivre de la vie d'esprit, elle lui donne !e droit de vivre intégral. C'est cette vie de l'esprit qui proclame son droit à vivre physiquement, à ne pas souffrir de la misère et de la faim, à se délivrer de la douleur, de la loi, du meurtre, de la mort. C'est elle qui dresse l'individu en face de la société, — la vie en face de la mort. Par la pensée, les dogmes s'écrouleront. Cette force transporte notre époque vers la vie. Cette force s'impose désormais. Elle sera la loi. Elle renouvellera la société, elle rajeunira l'individu. La beauté dit aux hommes de vivre, elle se charge de les affranchir, c'est elle qui les délivre de la douleur. Ce besoin de connaître, ce pressentiment d'autre chose, qui existe chez l'être le plus infime, et qui, dès qu'il sera satisfait, lui révélera toute la vie, l'éclairera jusque dans ses profondeurs, lui créera une conscience, — c'est à l'art qu'il faut demander de l'apaiser. L'inquiétude où nous à plongés le faux-art doit être dissipée. Il faut demander à l'art le remède contre la mort que la politique, la loi, la morale n'ont pas donné à l'homme, par la raison qu'ils sont la mort même. On ne

vit pas sans art. Cet ensemble de sentiments supérieurs se réalise dçms Tart. Ils sont le pressentiment de la vie. L'art en est la découverte. L'art correspond à ce qui, dans notre nature, a besoin de penser, d'observer et d'aimer. Il complète la vie de l'homme, incomplète, imparfaite, si le sentiment esthétique n'y pénètre, ne la magnifie, ne l'élève. Cette vie mentale est nécessaire pour lui découvrir sa vie sentimentale, pour lui découvrir la vie de son cœur, la vie de ses sens, — sa vie tout entière. L'homme découvre dans l'art cette nourriture intellectuelle qui le fortifie, le ranime, l'élève. Il ne la découvre pas ailleurs. Ailleurs, il ne découvre rien. Ailleurs, il ne découvre que son néant, son impuissance en face de la vie. On comprend ainsi pourquoi nous avons voué une haine sans pitité au faux-art, adversaire de l'art et de la beauté. Nous lui avons voué la haine que nous vouons à la mort. Il y a toujours une place dans le cœur de l'homme pour la pensée et l'émotion ; son cœur ne bat pas inutilement : il bat pour les grandes et généreuses pensées, pour ce qui donne du prix à la vie matérielle, un but à reffort, une excuse à la douleur. L'art est le couronnement de l'existence de l'homme ; il se mêle à tous ses actes, leur donne une signification. Il complète sa vie, qu'il résume en beauté. C'est pourquoi aucun homme n'a le droit de dérober à un autre homme la beauté de l'art. C'est pourquoi le plus humble, le plus faible des hommes a droit à la beauté de l'art, a droit à vivre en beauté, — le faux artiste qui lui a dérobé ce droit est le plus criminel des hommes, — le droit, pour lui, d'apaiser sa douleur dans la création de l'œuvre d'art par tous ses actes, de se reconnaître dans la contemplation de l'œuvre d'art ; d'apprendre, du poète, ce qu'il faut faire, dans quel sens il faut agir, — quelle cité il faut réaliser. L'influence du poète sur la foule existe. Immédiate ou lointaine, elle

est. Elle peut ne pas être immédiate, elle n'en existe pas moins: un jour ou l'autre le cerveau de l'homme s'illuminera d!une lumière inaccoutumée. Ce sera le moment où l'art triomphera, en lui communiquant sa beauté.

L'homme doit vivre en beauté. C'est ainsi que vivront les hommes de demain, puisque ceux d'aujourd'hui ignorent cette joie. Vivre en beauté, c'est vivre en comprenant la beauté de 'a vie, en la découvrant et l'aimant. Aucun spectacle n'est indigne de notre vision. Nous ne ne sommes indignes de contempler aucun spectacle. La beauté de la nature condamne l'injustice des hommes ; elle condamne leur égoïsme et leur lâcheté ; elle condamne leur laideur. La nature ne détruit rien sans reconstruire aussitôt, c'est une création incessante. Il faut regarder la vie, la nature, humblement, avec l'étonnement des simples. La vie contient assez d'extraordinaire, de rêve, d'idéaL Tout spectacle est nouveau. Chaque heure a sa beauté. L'artiste est l'homme qui s'émeut devant la vie, qui en sent profondément la beauté. Est artiste tout homme capable d'admirer et d'aimer sincèrement. Plus le sentiment est profond, ne croyons pas qu'il est moins exprimable. Il contraint l'homme à reproduire ce qu'il a vu, pour l'aimer davantage, pour le perpétuer. Il l'oblige à créer. Créer, c'est prouver son amour. Par l'admiration l'homme s'égale à la beauté ; par la création, il la perpétue. L'artiste est celui qui s'émeut, tout homme capable de sentir et d'aimer ; c'est aussi lui qui crée. Admirer, c'est créer une seconde fois. Admirer la vie, c'est la recréer. L'artiste recrée la vie, parce qu'il l'admire. Les hommes s'égalent à la beauté de la nature, soit qu'ils l'admirent, soit qu'ils

perpétuent leur admiration par la création. S'ils admirent l'œuvre créée, ils admirent la nature qu'elle recrée. Celui qui admire l'œuvre que l'artiste a créée en aimant la vie, s'égale à l'artiste, et par là s'égale à la vie, parce qu'il retrouve dans son œuvre les sentiments qu'il a éprouvés devant la vie, ou parce que l'œuvre lui découvre, pour la première fois, la nature. Il collabore à l'œuvre de l'artiste, à l'œuvre de la vie, il crée, il recrée à son tour l'œuvre et la vie ; il collabore à l'œuvre de l'artiste, il lui confie sa pensée et son rêve, il l'encourage, il lui demande d'éterniser ce qu'il a aimé, ce qu'il a vu, ce qu'il a éprouvé : l'homme qui répond à ce sentiment et qui le fixe, c'est l'artiste, — c'est le créateur, — c'est le génie.

On ne parvient pas à comprendre la beauté sans effort' — et c'est dans cet effort que consiste llibération de l'être' C'est l'effort pour se délivrer de la laideur. I>a beauté n'exige pas un effort pour être comprise parce qu'elle est complexe, mais parce qu'elle est simple, parce que cette simplicité les hommes ne la voient pas, et ne voient que son masque. Il leur faut un effort pour comprendre, aimer ce qui est simple, et rien n'est plus simple que la beauté. On ne comprend, on ne réalise la beauté qu'après s'être dégagé de ses préjugés, de ses erreurs ; — il faut rompre avec la tradition, les dogmes, l'autorité, la loi. Il faut s'élever, par le rejet de tout dogme et de toute tradition, au dogme et à la tradition que contient la beauté. L'art est la victoire remportée sur le médiocre, — sur la mort. L'artiste répond à toutes les questions que lui pose l'humanité, questions qu'il obhge l'humanité à lui poser. L'humanité ne sait pas quelles questions elle doit poser à

Tart. L'art lui précise ces questions, les formule, lés dégage, il l'oblige à les lui poser, et après les avoir dégagées pour elle, — sans lui elle serait incapable de savoir ce dont elle a besoin et de l'interroger, — il lui donne une réponse. Sa réponse est dans sa beauté. Se délivrer des préjugés, — vaincre la mort, — c'est atteindre à la pure beauté. C'est réaliser l'art. C'est être libre. C'est vivre en harmonie avec la vie.

Où est la beauté de l'art ? Elle est dans le principe de vie qui est en lui, ce principe qui recrée toute la vie, qui correspond à la vie : l'amour. L'art aime la vie. La vie est tout amour. L'art est l'amour que nous vouons à la vie, que la vie fait naître. L'art est l'amour que la vie engendre pour elle-même. La beauté de l'art est de la recréer par l'amour. L'art aime ce qu'il décrit, ce qu'il reproduit, même lorsque la vie en est enlaidie, parce qu'il le supprime de la vie, — parce qu'il lui oppose la beauté qu'elle contient. L'art découvre la vie par l'amour. L'art, — réalisation profonde de l'amour, — transforme tout par son amour. Dans l'art, tous les gestes ont leur signification. La beauté de l'art, c'est de découvrir, parmi les gestes faux, en face des gestes faux, les vrais gestes de l'humanité. L'amour de l'art pour l'humanité consiste à supprimer la douleur qui l'accable, en réalisant, pour elle, la joie, l'amour, la justice, la bonté. La beauté de l'art, c'est de <ionner à l'humanité une morale, une loi, un principe, une religion, une science, — une direction. Cette morale, cette loi, ce principe, cette religion, cette science, cette direction, — c'est la vie. Sa beauté est dans son adaptation, qui lui fait prendre toutes les formes de la vie, pour les

iéconder et les renouveler, — pour les recréer en beauté. Il en découvre l'harmonie. Elle est dans la joie qu'il fait naître au cœur des hommes, elle est dans la survie qu'il donne à l'humanité, dans l'éternité et la solidarité qu'il réalise. La beauté de l'art, c'est de s'ajouter à la vie en créant une vie meilleure, en découvrant le sens de la vie, La beauté de l'art est dans son refus d'exalter certains sentiments, tout en les décrivant et les reproduisant. L'art se substitue à la religion. L'humanité n'a jamais eu d'autre religion. C'est la dernière croyance de l'humanité. C'est la foi de l'humanité en elle-même. C'est plus qu'une croyance. C'est une certitude. L'art élimine ce qui fait la laideur de la vie en la contrefaisant. Il n'exprime certains sentiments égoïstes que pour les faire hair. Quand un artiste reproduit un spectacle répugnant, il éveille le sentiment de la justice en nous. L'art n'a jamais été religieux. Ce que l'on appelle art religieux n'est que l'amour de l'art à reproduire les rêves que l'humanité lui confie, affirmant par là même sa foi en l'idéa' esthétique, plus qu'en l'idéal religieux, puisqu'elle comprenait que son sentiment ne pouvait survivre que par l'art, que l'art seul pouvait correspondre à ses aspirations. La religion faisait appel à la force de l'art, et démontrait par là sa faiblesse, puisqu'il était le refuge de la foi, incapable de survivre sans art. EUe survivait pour attester son impuissance en face de l'art, et le génie de l'art, supérieur à l'idéal religieux qui faisait appel à lui au moment où il allait mourir. L'idéal religieux faisait un effort désespéré pour durer, et cet effort se retournait contre lui, au profit de la vie. L'idéal esthétique condamnait ce qu'il exaltait. Ainsi les merveilleuses cathédrales exprimaient la foi de l'humanité dans la vie. Du moins, c^était là, dans l'art, une immortalité possible. Si rien ne restait l'art demeu-

rait. C'était l'âme immortelle de Thumanité. C'était une œuvre logique, dont tous les efforts réalisés pour l'édifier auraient une récompence : la durée. L'efiFort de l'homme était sûr d'être récompensé dans la vie. C'était une réaKté. Cette récompense n'était plus un rêve. Ce n'est pas l'art qui utilisait la religion; c'est la religion qui utilisait l'iatt. L'art lui donnait son appui. L'art accueillait rhumatiité pour l'aider à se découvrir, à reconnaître par l'abandori de toutes ses croyances qu'une seule foi lui convenait : la foi vivante de l'art. L'art réalise ainsi la joie de l'huma^ nité, son bonheur, parce qu'il l'aide à se délivrer des laideurs qui retardent son ascension vers la vie. En combattant pour son triomphe, c'est pour le bonheur de l'humanité qu'il combat. L'art ne nous apparaît plus que comme la suprême raison de vivre, puisque seul il fait aimer la vie et l'humanité, puisque seul il renouvelle la vie en supprimant nos fausses idées sur elle, sur nousmêmes, sur tout ce qui nous entoure. Le caractère le plus élevé par lequel l'art exprime sa beauté suprême et réalise une vie supérieure avec la vie qu'il décrit, — c'est la synthèse. La synthèse esthétique, — l'œuvre d'art, — ne transforme la vie et ne la fait aimer qu'à la condition de la reproduire entièrement. L'art est l'expression intégrale de la vie. C'est la synthèse de la vie. Par cette synthèse, il fait éclore dans l'humanité le sentiment esthétique qui la métamorphose, qui l'embellit et l'ennoblit, et qui est la reconnaissance et la découverte d'elle-même. C'est ce sentiment esthétique, — sa preuve, c'est l'admiration, — qui nous fait tous penser de la même manière, fait naître la solidarité. Ce sentiment supérieur, dans lequel tous les sentiments viennent se régénérer, qui les résume en beauté, — ce sentiment par lequel nous nous sentons unis à tout ce qui a vécu et vivra, ce sentiment fait de

nous des êtres supérieurs, des êtres renouvelés. Nous vivons, vraiment, par l'émotion, que Tœuvre d'art provoque en nous, nous nous sentons vivre avec l'humanité tout entière. Nous nous sentons meilleurs devant les belles œuvres, et nous devenons meilleurs en effet. L'admiration rachète nos hontes et nos faiblesses, notre misère et notre égoïsme. L'art qui est la sympathie pour tout ce qui existe, réaUse dans notre conscience cette sympathie, nous fait aimer la vie en se faisant aimer et comprendre lui-même.

L'humanité se dirige vers la beauté. A mesure qu'elle s'en approche, elle se libère de ses préjugés, elle se rapproche de la vie. Elle découvre la beauté de la vie par l'art, qui est la compréhension de la vie, et que découvi'e la critique, compréhension de l'art. La critique découvre à l'humanité la beauté. L'humanité découvre la beauté chaque fois qu'elle crée une nouvelle œuvre d'art. Elle vivra totalement d'une vie esthétique, dès qu'elle aura atteint ce but — indiqué par la critique — pour lequel elle a souffert, pour lequel elle a enduré toutes les douleurs : réaliser l'art dans toute sa vie. C'est la douleur, sous toutes ses formes, qui a fait naître l'art; c'est l'effort que l'homme fait chaque jour pour se délivrer de la douleur qui fait naître l'art. C'est lui qui a mêlé la douleur à la vie, par son ignorance ; c'est lui qui l'en retirera, par son génie. L'intelligence et la volonté triomphent du néant. L'humanité ne souffre pas pour créer de la beauté; elle crée de la beauté parce qu'elle souffre. Cette beauté est le but que chaque homme doit poursuivre dans sa vie, comme l'humanité le poursuit dans la sienne. Chaque homme

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est une humanité réduite. C'est à la condition qu'il réalise dans ses actes le but que l'humanité n'a pas encore atteint, que l'humanité l'atteindra. Chaque homme doit s'effor- " cer de réaliser la beauté par ses actes, comme l'humanité s'efforce de la réaliser. Tant de luttes, tant d'erreurs, n'ont pas existé dans le but d'engendrer la beauté, c'est à cause de tant de luttes, de tant d'erreurs, que la Beauté est née, pour les supprimer, pour s'y opposer, pour les vaincre. Si elle exigeait de l'humanité de souffrir pour se manifester, elle serait la cause de sa douleur, elle qui est joie et bonté. Elle détruirait son œuvre. Si l'humanité est obligée de réaliser un effort qui paraît surhumain pour découvrir la beauté, n'est-ce pas parce que c'est un effort pour se délivrer de la douleur, n'est-ce pas parce que le mensonge l'a détournée de la vérité, et n'est elle pas obligée, à cause du mensonge, pour atteindre la vérité, de faire des efforts prodigieux ? C'est le mensonge qui l'y oblige. Ce n'est pas la beauté. Cette beauté qui est sur les hauteurs exige un effort d'autant plus grand que le mensonge est enraciné au cœur de l'homme. Ce n'est pas la faute de la beauté si l'homme est plongé dans la servitude. Qu'il s'en délivre, qu'il se délivre des chaînes qui le retiennent à la mort, et que sa volonté victorieuse réalise la vie. L'homme a trouvé, dans la douleur, un apaisement à sa douleur, qui ne légitime ni n'excuse la douleur. Le spectacle de la vie fait haïr la mort. Parce que le spectacle de la mort fait désirer, aimer la vie, ne jugeons pas ce spectacle bienfaisant. Au fond, c'est la vie seule qui se fait aimer, qui rend la mort abominable et odieuse. Cette beauté qu'elle a créée dans la douleur, pour supprimer la douleur, l'humanité ignore qu'elle ' existe, c'est pourquoi elle continue à souffrir. Seuls les artistes savent qu 'elle existe, puisqu'ils en sont les créa-

teurs, et ils souffrent de l'ignorance et de rindifférencb des hommes. Ils ont découvert la vie. Ils souffrent pour ceux, à la place de ceux qui ne l'ont pas découverte. Ils leur parlent, ils les attirent dans leur rayonnement. Ils n'auront de joie que lorsque toute l'humanité les comprendra, les aimera, que lorsqu'une humanité d'artistes aura succédé à l'in-humanité des médiocres. Ce sont seulement les poètes, les artistes qui la comprennent parfaitement, qui en sont les créateurs et vers lesquels les foules devront tendre des mains reconnaissantes. Ils sont l'humanité. Parce qu'ils sont l'humanité qui pense, agit, crée. Ils sont l'élite. La plupart des hommes ignorent l'existence des poètes, que ces pioètes leur ressemblent, et qu'ils transforment la douleur en joie. L'oeu\Te des poètes est méconnue. Les hommes vivent sans art. Leurs yeux sont fermés à la lumière et à la vie. Ils vivent dans un tombeau. Ils ne connaissent pas le génie des poètes. L'humanité ne s'est pas encore reconnue en lui. Elle n'a pas vu que cette beauté c'est elle qui l'a créée et l'a créée pour elle. Seuls, les poètes l'ont compris, et l'on dit. Seuls, les poètes, — entendez par là tous les artistes (tout art est poésie) — ont parfaitement compris la beauté parce qu'ils l'ont sentie, et parce qu'ils l'ont crcéc. Les poètes, créateurs de beauté, conduisent les foules. L'humanité se dirige vers la beauté. Elle ne se renouvelle qu'en la beauté, elle ne se libère que par elle. Seules, vivront, survivront les actions belles. Ce qui est laid ne demeure qu'interprété par l'art. Ce qui est laid n'a jamais vécu. La beauté, c'est la réponse attendue, c'est la question que l'homme adresse à l'infini, et dont il ne trouve la réponse qu'en lui-même, qu'en les profondeurs de sa conscience, qu'en la plénitude de son génie. Elle est la question que l'homme pose au mystère ; elle est

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la réponse du mystère. Dès que la beauté se découvrira dans sa réalité à Thomme, il aura la vision nette de la justice et de l'harmonie. Il comprendra la vie. Il n'y aura plus ni morales, ni dogmes, ni lois. Il n'y aura plus de laideur. Par la beauté l'âme humaine sera affranchie. Chaque homme vivra en beauté.

Notre haine de la laideur du présent nous a fait rêver une humanité suoérieure, une société idéale née sur le mensonge de celle-ci, exactement son contraire, une société parfaite, purement esthétique. Cette société future, nous l'avons découverte dans le présent, dans les œuvres d'art qu'il a crées, comme, dans le passé, dans l'art qui l'a éternisé. Dans ce présent même, tout l'avenir existe. Il s'édifie au-dessus de la mort, parmi la mort. Si nous ne pouvons pas supprimer le spectacle du non-art, du moins nous avons le moyen d'y échapper en nous réfugiant dans la pensée d'harmonie et de justice que contient l'art vivant. Notre refuge, contre la mort, c'est l'art, c'est la beauté. Ce refuge n'est pas égoïste. Nous n'acceptons pas le faux-art, de penser que l'art nous préserve de la douleur. Nous le combattons. Nous vivons pour cela. Tout ce qui est pour nous une cause de douleur, au lieu de vaincre notre énergie, de nous détourner de l'action, devient une cause de joie, une cause d'énergie et de création. Et ainsi nous utilisons la douleur contre la douleur. Tous les êtres qui nous paraissent jouer un rôle sans art et sans beauté, nous les douons d'une âme, d'une beauté nouvelle, nous les faisons servir, contre la douleur que nous leur devons, à l'édification de notre propre jo'e. — La vie de liberté et de justice préparée par l'art pour l'humanité

future, — le triomphe de l'art dans toutes les consciences, — en admettant que ce ne soit qu'un rêve, qu'une Ulusion dont l'envergure nous fait \ivre, que la raison pour laquelle nous créons, puisque nous créons pour l'avenir, — c'jcst du moins un rêve qui rend la vie présente supportable, qui permet de la x-ivre. En admettant que l'art n'arrive jamais totalement à supprimer la médiocrité, en admettant que le médiocre ne cesse jamais de subsister en lace de l'art, est-ce que cela enlève à l'art sa besuté ? Oui, admettons, pour un instant, que l'œuvre des artistes ne parvienne pas à créer une humanité future uniquement composée d'artistes, admettons qu'il y ait toujours des médiocres en face des artistes, que ce qui est soit toujours ; que l'erreur subsiste en face de la vérité, que le progrès, s'il est réalisé par certaines âmes, ne le soit jamais par d'autres, que la compréhension de la vie réelle ne constitue pas toute la vie idéale de l'humanité, — l'art n'en aura pas moins sa raison d'être parce qu'il r.era la force vivante qui vaincra toujours le mensonge, qui se dressera toujours: en face de l'erreur, qui rétablira l'équilibre. En face de la mort, il sera la vie toujours présente. Il jouera le rôle d'un rédempteur, d'un éducateur, un rôle civilisateur et social. Il yieuivaliscra les forces mauvaises. Oui. si notre rêve s'écroule d'une humanité parfaite, harmonieuse, héroïque, si ce n'est là qu'une utopie, que du moins l'art représente, au cours de l'évolution des siècles. cet Le humanité parfaite opposée à l'autre. Pourquoi rêver une humanité parfaite, puisqu'une partie de l'humanité, représentée par les artistes, entretier.t la flamme sacrée de l'idéal ? La société, si elle n'est susceptible d'aucune amélioration, si les hommes restent ce qu'ils furent toujours, injustes daos leurs lois, in'quej dans leurs actes, s^ l'amcuoraticn de l'individu n'c^t qa'unc illusion, si,

comme le croienL le- bojrqecis satisfaits, la vie doit rester ce qu'elle est, aussi plate, aus^i monotone; arssi peu vi- ' vante, dUons-noTas pour cela ces::ex" de créer, de penser, d*agir ^ Le triomphe de ja médiocrité n'est qu'apparent L'arî. s'oppo;-e à son triomphe. îl l'annihile. Lp médio^ critê ne triomphe réellement p i^. C'est l'arc q\ù triomphe vraiment. Cessons d'envisager rav<mir * considérons le présen l. Deux sociétés sont aux prise? : l'une est sans envergure et sans art, l'autre est vivante. L'art est le refuge contre la mort, dans la société présente, comme il le sera dans la société de l'avenir, si elle ressemble à celleci. Acceptons le présent, tel qu'il est. Vivons avec le spectacle de la mort sous nos yeux. Pensons que ce spectacle est utile, que la laideur est nécessaire pour que nous aimions la beauté, que, si la laideur n'existait pas, nous cesserions d'être heureux de l'être trop parfaitement, de ne plus avoir à lutter ni à espérer. Oui, acceptons la vie telle qu'elle est, c'est-à-dire contrefaite, recouverte par le mensonge. Mais reconnaissons que le mensonge n'est pas la vie, et que nous avons à lutter contre le mensonge. Toujours la mort subsistera à côté de la vie, mais la description de la mort peut être vivante, esthétique, la mort est sans cesse absorbée par la vie, parce que l'art, qui est la vie réelle, la décrit et lui communique le caractère de grandeur, de beauté, de durée dont elle est privée. Voici la vie réelle découverte par l'art, en utilisant jusqu'à la mort même, en la reproduisant dans sa petitesse, dans sa laideur, dans son néant. C'est l'unique solution qui satisfait le penseur, l'écrivain aux prises avec la mort ; c'est l'unique raison que le philosophe découvre pour justifier l'action, pour lui donner un sens, pour que le progrès ne s'arrête pas. C'est l'unique raison pour laquelle le savant imagine, découvre, crée. C'est ! 'unique

faison qui fait les saints et les héros. C'est Tunique raison qui fait les artistes, légitime leur œuvre et leur vie. C'est sans doute aussi Tunique raison pour laquelle nous aurions le droit d'abandonner notre rêve d'une humanité parfaite, d'où la lutte serait exclue, bien que la lutte Tait préparée, d'une humanité où ne vivraient que des artistes, — des hommes meilleurs^.

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