‹ Decouverte de la vieChapitre 2 sur 12 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Nous avons longtemps erré à côté de la vie. Aujourd'hui, nous comprenons combien la vie est belle et généreuse. C'est pourquoi nous proclamons si joyeusement la découverte que nous avons faite. Nous aimons l'art, nous avons découvert l'art en regardant la vie que l'art renferme, nous avons découvert la vie que les écoles, l'enseignement, le faux-art, dérobaient à notre conscience. Nous avons découvert la vie en nous-mêmes, autour de nous, partout, «t c'est avec orgueil, c'est avec enthousiasme, que nous proclamons cette découverte. Aujourd'hui seulement nous vivons, parce qu'aujourd'hui seulement nous comprenons la vie, d'aimer l'art qui est la preuve dç sa beauté, qui est la vie idéale que nous aspirons à réaliser. Nous voulons créer de belles œuvres qui soient la preuve que nous avons découvert la vie. Nous n'avons pas d'autre but désormais : réahser notre amour de la vie par la création d'œuvres dignes de la vie, et par l'admiration, par la critique, découvrant à nos yeux la vie dans une œuvre. Oui, nous voulons prouver que nous sommes vivants, et que notre qualité de vivants nous ordonne de haïr la mort, toutes les formes que la mort adopte pour essayer de ressembler à la vie, d'imiter la vie, — ces formes

odieuses, malfaisantes, grotesques, qui se résument dans la laideur du faux-art. Art bourgeois et art d'Institut, critique officielle et pédante, articles lourds et prétentieux, faux esprit des vaudevillistes, fausse beauté du théâtre, du roman et de la musique, faux gestes, fausses attitudes, fausse mode, ne sont que les formes transitoires dans lesquelles la mort essaie de se révolter contre la vie, par lesquelles elle veut vaincre la vie, s'acharne après la vie. La mort, comme elle est bien là, dans toutes ces œuvres sans envergure, sans signification, sans utiHté. C/est la mort que je vois dans tout ce faux-art, dans toute cette fausse pensée, cette fausse beauté. L'horreur de la vie est tellement profonde, tellement enracinée au cœur de l'humanité présente, que ce serait collaborer à l'œuvre de mort, à l'œuvre du néant, de ne pas protester contre cette œuvre, de ne pas essayer de l'anéantir. Bien qu'elle appartienne au néant, elle a l'air de vivre, et c'est contre ce semblant de vie, cette illusion qu'il faut protester. Découvrons la vie, au sein môme de la mort, et confions désormais à nos œuvres notre amour de la vie.

L'art est la preuve de notre amour pour la vie. Il est la preuve de l'effort que nous faisons pour la reconnaître, pour la découvrir sous les apparences qui la recouvrent. L'art est la substance même de la vie. C'est la vie se découvrant à nous, par l'amour que nous avons pour elle, par l'amour qu'elle a pour nous, et qui la rend si attirante, si séduisante, si majestueuse et si harmonieuse pour que nous l'aimions totalement. Oui, la vie, pour que nous

raimions, veut être belle, elle veut être glorieuse, elle veut être admirable, et c'est pourquoi elle est artistique, et c'est pourquoi elle se revêt de la beauté de l'art. Cette beauté de l'art, c'est la beauté même de la vie. La vie, en découvrant l'art, n'ajoute rien à elle-même. C'est sa beauté qu'elle découvre ; elle ne se pare d'aucun mensonge, d'aucune fiction, d'aucune illusion ; elle n'en a pas besoin, étant la vérité ; c'est elle-même qu'elle découvre, car elle décoiivre sa gloire, sa beauté et son harmonie dans la gloire, la beauté et l'harmonie de l'art. L'art et la vie se confondent. L'art n'est que la vie dans sa beauté réelle, se manifestant, pour la première fois, à ceux qui l'ignoraient. Ils n'en avaient pas aperçu la beauté quotidienne. C'est pourquoi cette révélation semble si extraordinaire, c'est pourquoi il semble que la vie se pare et s'embellit pour se faire aimer, alors que cette parure existe vraiment. Seulement, on ne l'aperçoit que par l'art, et c'est pourquoi l'art semble être cette parure, alors qu'il est la vie même.

L'art, splendeur de la Vie ! Comme en écrivant ce mot calme, majestueux, harmonieux, je me sens ému. C'est une émotion profonde, une émotion qui, au lieu de me briser et de m'anéantir, me soulève, me force à penser, agir. Comme, harmonieusement, il résonne. Il ne m'attendrit pas, il ne m'apaise pas, ou plutôt cet attendrissement et cet apaisement sont vivants. C'est le mouvement, c'est l'action, c'est la vie. que cette parole fait naître dans tout mon être. Je me sens une force inaccoutumée. Je me sens vivre, je veux vivre, je veux me développer

— dO —

■dans le sens de la vie. Ce mot est donc bien puissant qu'il me secoue ainsi, simplement, à le prononcer, qu'il me réveille ainsi, me stimule, m'encourage. Il faut donc qu'il renferme quelque chose de bien étrange, de bien extraordinaire. Ce quelque chose qui m'émeut si fortement, qui m'entraîne si irrésistiblement, c'est la Vie. Oui, je sens -que ce quelque chose qui constitue l'art, qui est tout l'art, c'est bien la Vie.

L'art est la découverte de nous-mêmes, au contact de la vie, il nous découvre à nous-mêmes en nous découvrant la vie, il nous révèle notre vie dès que nous connaissons le but que nous avons à remplir, but qui est de vivre en beauté, de réaliser l'art dans nos actes. La découverte de la vie, c'est la découverte de. notre volonté, de notre énergie, de nous-mêmes, découverte qui ne s'accomplit pas en un jour. C'est la découverte de notre vie à chacun de nous, du but qui la dirige, de ce que nous devons faire, et ce que nous devons faire c'est vivre en beauté, c'est vivre en artistes. Notre vie a un sens. On n'a pas vécu tant que ce sens n'a pas été découvert. Le but que chacun de nous doit remplir : réaliser l'art par sa vie, c'est le but vers lequel tend l'humanité entière. Ce n'est pas seulement la découverte de notre personnaUté qui s'affirme dans l'art, par nos actes et nos pensées esthétiques, c'est la découverte du rôleque l'humanité remplit tout entière. Par la découverte de la vie en nous-mêmes, nous collaborons

à Tœuvre de rhumanité, nous permettons à Thumanité d'agir comme nous agissons nous-mêmes. Découvrir la vie, c'est pour chacun de nous, et pour Thumanité que la volonté de chacun de nous, en découvrant sa vie, annonce et précède, réahser l'art dans tous les actes et les sentiments. On a découvert la vie dès que. comprenant qu'elle n'a pas d'autre but, d'autre raison, que de réaliser l'art, on se sent la force de le réaliser, — d'être artiste. Notre vie a un sens qui lui est donné par l'art : la découverte de la vie. Nous la découvrons par l'admiration que nous vouons à l'art, et qui nous porte à réaliser son idéal, à être artistes. Dès qu'un homme comprend que le but de sa vie est de se rendre artiste dans chacun de ses actes, — but qui lui est indiqué par l'œuvre d'art qui renferme la vie, — cet homme n'agit plus sans raison, il sait ce qu'il veut, et dès lors il découvre la vie chaque fois qu'il vit esthétiquement. C'est à cette vie de l'art que l'humanité tout entière collabore. A cette découverte,

chacun de nous apporte son énergie. Tout concourt à la préparer en chacun de nous pour que nous la préparions dans chacun des hommes qui doivent former l'humanité future : nos douleurs, nos luttes, nos joies et nos désillusions, — ce qu'il y a de médiocre en nous, comme les médiocres qui nous entourent. Il faut bien penser qu'à cette découverte si importante, les médiocres eux-mêmes collaborent. Ce que l'humanité recherche sans cesse, ce qui a provoqué la création de son art, ce qu'elle a découvert par son art, c'est la vie. Les religions et les morales n'ont pas découvert la vie. Seul, l'art, en montrant le danger des religions et des morales, a découvert la vie. La vie existe désormais. Cette découverte est faite. Il reste à l'humanité à la voir, à la connaître, à vivre de cette pensée. L'humanité n'a désormais d'autre but que de dé-

couvrir la vie. Elle la découvre un peu plus chaque jour parce que, chaque jour, elle se délivre des lois, des morales, des préjugés, des conventions qui méconnaissent la vie. C'est du moins le but que se propose aujourd'hui rélite de Thumanité, le but que se proposent ses artistes, le but qu'ils ont assigné à leur esprit, à leur pensée. L'artiste est celui qui a donné un but a sa vie, le but indiqué par la vie même. Tout homme qui remplit le but indiqué par elle, — sa découverte, — est un artiste. C'est pourquoi nous n'avons plus à être tristes, nous n'avons plus à penser que l'effort est inutile, nous n'avons plus à être indifférents. Nous avons à vivre, nous savons que notre but c'est, uniquement, de vivre. La plupart des hommes ne le savent pas. C'est pourquoi le but de notre vie c'est encore de leur dire qu'ils ne vivent pas de la vraie vie, que s'ils veulent vivre, intégralement, il faut qu'ils vivent en artistes, — c'est-à-dire en interprétant chaque expression de la vie dans le sens indiqué par elle. La vie fait naître l'art, elle veut que chaque homme exprime l'art qu'elle renferme, elle veut que les hommes soient des artistes, — c'est-à-dire qu'ils comprennent la vie, qu'ils découvrent la vie, qu'ils aiment la vie.

Une partie de l'humanité reconstruit sans cesse ce que l'autre détruit, elle découvre sans cesse les idées, les sentiments, les actes qui lui permettent de continuer à vivre, malgré les médiocres et malgré la mort. Elle reforme sans cesse la vie que déforme le médiocre, elle répare les pertes, les dégâts, les crimes causés par la mort. Une partie de

rhumanité découvre la vie sous les mensonges dont la recouvre Tautre partie. On a beau essayer de déformer, de caricaturer, d'enlaidir la vie, elle triomphe toujours.' Sa revanche est éclatante. Il y a, dans l'humanité, ceux qui ne vivent pas, qui ne veulent pas agir, qui symbolisent la mort parmi l'éternel renouveau de la vie. C'est aux autres vivants à les aider à revivre, à les initier à ce qu'ils aiment eux-mêmes, à ce <iu'ils ont découvert. Le génie n'est pas autre chose que cette découverte de la vie. En dehors de cette explication, toutes les expUcations que l'on donne du génie sont fausses. Comprendre la vie, c'est avoir l'intelligence et la volonté. Le génie est la compréhension de la vie. Il faut s'habituer à considérer le génie humainement. Le génie cessera d'être une exception, il se généralisera de plus en plus. L'art qui est le génie de l'homme, — art et génie sont synonymes, — fait naître le génie, se perpétue, s'engendre, dans ceux des hommes qui n'ont pas encore découvert la vie. L'art est la reconstruction du monde, selon la pensée de la vie, selon son harmonie, selon lui-même, c'est la pensée le reformant tselon sa beauté, méconnue par le médiocre. Les artistes découvrent le sens dé la vie, la dégagent de ses apparences, reconstruisent le monde, — atteignent la vérité où elle est. L'art est l'homme parlant à l'homme, lui parlant de lui-même, de son héroïsme, de sa médiocrité, de sa joie, de sa douleur, lui parlant de la nature, — de la vie enfin. C'est une conversation entre les hommes, conversation dans laquelle les uns interrogent, et les autres répondent, à laquelle prendront part chaque jour plus d'individus, et qui est bien l'unique conversation qui soit utile, qui ait un résultat.

Une partie de rhumanité découvre la vie, tandis que l'autre la contrefait, ne veut pas la connaître, s'efforce de l'enlaidir, veut la rendre insupportable au reste de l'humanité. Quelquefois, on l'accuse des mensonges dont elle n'est pas la cause ; on confond avec la vie que découvre l'art la vie voulue par les médiocres. On ne voit plus la vie. On n'a plus d'orientation. Le médiocre a fait son œuvre. Comme on ne voit plus l'art, on n'a pas la lumière qui permet de voir la vie, de la découvrir. Elle ne représente plus que sa contrefaçon. On vit en laideur, au lieu de vivre en beauté. On cherche une consolation et un refuge dans la contrefaçon de la vie. On se réfugie dans le mensonge. On substitue le mensonge à la vérité. On est médiocre. C'est alors qu'éclosent toutes les lâchetés humaines, tous les rêves déprimants, toutes les illusions factices, toutes les morales et les philosophies sans art. C'est alors que se découvrent les décadences sans beauté, les mysticismes ou les naturalismes barbares, le pessimisme et l'égoïsme, — le faux art sous toutes ses formes. C'est alors que, dans la société, on ne décou\Te que laideur, petitesse, mesquinerie. C'est alors que triomphent les médiocres. Notre société en est là. Elle a créé un art sublime, héritier de l'art du passé qu'il continue sans le copier, et cet art est méconnu, et la plupart des êtres ne l'ont pas découvert, ne savent ni ce qu'il est, ni ce qu'il signifie. C'est pourquoi il faut réconcilier l'art et la foule, — rapprocher l'humanité de l'art. C'est pourquoi l'humanité doit revenir à la vie en revenant à l'art. Ce retour, à la critique d'en être la. réalisation, à la critique de proclamer la supériorité de la vie esthétique sur la vie médioce et sans art, sur le métier, sur la réclame, sur tout ce qui est odieux et sans beauté. A la critique de proclamer que l'homme qui n'ose pas regarder la vie.

radniirer comme elle exige qu'on Tadmire, est ûui-^ sible. On n'arrive pas du premier coup à découvrir la vie. Il faut se délivrer de tous les préjugés de Téducatioîi et de la race, il faut souflFrir dans son corps et dans sa pensée, il faut aimer et hair, il faut lutter, agir, il faut vouloir. Quand l'âme est complètement affranchie, quand elle existe enfin, elle a découvert la vie. Elle a réalisé l'idéal de l'art. Elle a compris la beauté. Elle sait ce que c'est que le médiocre. Désormais, elle ne se laissera plus vaincre par le médiocre; elle lui opposera une résistance héroïque; elle triomphera de la mort. Il faut découvrir la vie. Il faut le vouloir. Ce doit être l'unique préoccupation des hommes de ce temps.

Il n'y a pas d'autres découvertes en dehors de celle-ci. Toute autre recherche est stérile. Tous les travaux des savants, tous les écrits des poètes, toutes les actions des héros, n'ont pas d'autre cause que cette découverte, ne sont pas autre chose que l'effort de l'humanité pour échapper à la mort, pour agir et penser librement. C'est l'art qui groupe tous les efforts, les associe dans sa pensée, leur communique la vie. I.a vie ne peut être découverte que par l'art, puisque l'art en découvre chaque expression, qu'il résume en l'éternisant, puisque tout ce qui est vivant est artistique.

Notre vie n'a qu'un but : la recherche de l'art et de la

beauté. C'est Tunique but de la vie humaine. Cest le but auquel tendent, volontairement ou non, toutes les existences. C'est par cette recherche que Thomme est vraiment utile, qu'il se délivre du mensonge, qu'il réalise la justice, qu'il rachète ses petitesses, et qu'il éternise son action. C'est par elle qu'il est immortel. Cette foi de l'humanité dans la beauté, c'est ce qui la sauvera, c'est ce qui l'a toujours guidée à travers le mensonge, l'injustice, l'erreur. C'est la seule foi qui reste debout, parce que c'est la foi en la vie, en la réaUté de la vie, méconnue par les morales et les politiques.

Il est certain que c'est la mort, uniquement, l'horreur que nous avons de la mort, le spectacle de la mort, qui nous incite à découvrir la vie, — à nous déhvrer de la mort. C'est parmi la mort, c'est dans la mort même, c'est à cause de la mort, c'est parce que la mort nous entoure, que nous voulons échapper à la mort, — que nous voulons vivre, — revivre, — survivre. Notre vie n'a pas d'autre but que de combattre le mort. La combattre, c'est exalter la vie. Notre vie a donc pour but d'aimer la vie, et de prouver cet amour par notre lutte contre la mort. Nous découvrons la vie dans la mort, dans la douleur qui nous opprime, dans le milieu où nous vivons, nous faisons un effort désespéré pour vivre, et c'est cet effort, — réalisé par l'art, qui nous délivre de la mort qui nous entoure, de la mort qui est partout. C'est ainsi que nous aimons la vie dans un milieu qui la déteste, et que nous défendons l'art dans une société où l'art est méconnu;

La Mort ! nous avons de la mort une conception aussi fausse que la conception de la vie. Nous prenons pour la mort ce qui n*est pas la mort. Nous ne voyons pas la vraie mort, et nous nous obstinons à voir la mort là où elle n*est pas, nous Topposons à la vie alors qu'elle est la vie sous une forme nouvelle. La mort, elle est partout autour de nous, dans ce que nous croyons de plus vivant : elle est dans les idées, eUe est dans les passions, elle est dans les sentiments, elle est dans les cerveaux, elle est dans les gesticulations et les mouvements de tous ceux qui s'agitent et se remuent autour de nous, et que nous nous obstinons à prendre pour des vivants. Il faut bien, pour se manifester, qu'elle emprunte une forme quelconque, qu'elle prenne les apparences de la vie, pour mieux la combattre, pour substituer sa laideur à sa beauté. Poursuivons là. mort sans nous lasser jamais. Combattons toutes les formes de la mort, de la vraie mort, de la mort odieuse, ignominieuse, infâme. La plupart de ceux que nous considérons comme vivants ne vivent pas. Ils ne vivent pas, parce qu'ils sont incapables de penser et d'agir. Ils sont la mort dans une société vivante, la mort que la vie condamne par sa beauté, la mort qui s'obstine dans sa laideur, la mort qui fauche les consciences, dessèche les cœurs, empoisonne les héroïsmes, supprime les enthousiasmes. Ayons à jamais l'horreur et l'épouvante de la mort que nous rencontrons* à chaque pas, dans la vie.

L'art n'est qu'une lutte contre la mort, — contre toutes les formes de la mort. La mort, bien qu'elle présente toutes les nuances et se multiplie en tous les aspects

présente partout et toujours les mêmes caractères négatifs ; partout et toujours la mort est stagnation, régression, analyse, douleur, laideur, — mensonge. La vie, au contraire, c'est la synthèse, la joie, le progrès, Tavenir. L'art est la protestation de la vie contre la mort. C'est la vie renaissant, triomphant sans cesse de la mort. Comment la vie parvient-elle à vaincre la mort ? Par l'art, -— par ce qu'elle renferme de beauté, — par sa signification esthétique.

Eliminons la mort de nos sentiments, de nos actes, de nos pensées, — pour qu'ils vivent éternellement.

L'art triomphe de la mort en effaçant la distance des cœurs, des espaces, des temps. Il est le trait d'union de toutes les formes de la vie et de la nature. Il est à la fois l'esprit et la forme de la vie. L'art est solidarité, — association.

La plupart des philosophies sont remarquables par leur incompréhension de la vie. Elles ne cherchent qu'à nous en détourner, par l'explication qu'elles en donnent, La vie, dans les œuvres des philosophes, c'est la mort.

la mort lamentable, Téternelle douleur, contre laquelle on ne peut rien. Les philosophies, les morales, les religions, qui s'efforcent de rendre la vie détestable, ne peuvent heureusement rien contre elle dès que Uart, dissipant les doutes qu'elles ont fait naître, substitue aux fausses conceptions de la vie, la confondant avec la douleur, une conception vivante, la conception joyeuse de la vie, excluant la douleur. L'art oppose la joie à la douleur que les morales, les philosophies et les dogmes ont ntêlée à la vie, afin de faire croire que la vie est douloureuse, pour que nous la détestions.

Nos récriminations contre la vie sont dirigées contre la vie médiocre, — la mort. Nous haïssons l'œuvre qui veut enlaidir la vie, sans y parvenir il est vrai, mais qui nous attriste quand même. Nous ne confondons pas la vie avec sa contrefaçon, et c'est pourquoi nous n'accusons pas la vie des mensonges qui sont à côté de la vie.

Ce qui est triste, douloureux, dans la vie, n'est pas la vie. La vie suppose l'attranchissement suprême, celui de la laideur et de la douleur. Il faut aimer la vie, il ne faut pas que la mort qui se mêle à la vie, qui la contrefait, nous fasse maudire et mépriser la vie. Qu'elle nous rapproche d'elle, au contraire, afin que toute douleur s'évanouisse en elle. Parce que certains hommes sont

odieux, ne détestons pas tous les hommes. Il faut puiser sans cesse dans le spectacle de la mort, non le découragement et rinaction, mais Tenthousiasme nécessaire à la vaincre. La victoire de la laideur serait absolue si elle nous empêchait de découvrir la beauté, la vraie beauté qui en est la condamnation. Faisons succéder la compréhension de la vie à son incompréhension. Qu'aux heures de tristesse, — triomphe de la douleur sur la vie, — qu'à la prostation, le désenchantement, Tennui de vivre, succèdent les aurores glorieuses réservées par l'art pour assurer le triomphe de la vie, les aurores glorieuses dont la beauté nous charmera, par lesquelles nous apprécierons mieux la douceur et la joie de vivre.

Le mal de vivre, — comment une semblable pensée a-t- ^lle pu UcUtre parmi les hommes, sinon par la douleur que la contrefaçon de la vie causait à ceux qui en rendaient la vie responsable, n'étant pas suffisamment Ubérés et délivrés de la mort pour la découvrir, et confondant ainsi l'une avec l'autre. C'est la joie de vivre qu'il sied d'opposer au mal de vivre. Cette joie, il faut la chercher dans la vie, pour qu'elle soit une réalité,et non une fiction.

Parce que la majorité des hommes se contente de vivre une vie médiocre, esclave des préjugés, il ne suffit pas que le contraire de la vie leur tienne lieu de la vie pour que ce soit là réellement la vie. Du moment qu'ils s'en contentent

on pourrait croire qu'ils l'ont découverte. Parce que chacun interprète la vie à sa façon, parce qu'il trouve ou croit trouver la joie et le bonheur dans l'idée qu'il s'en fait, n'en concluons pas que ce que chacun croit être la vie est bien réellement la vie. Une seule conception de la vie est vraie. C'est la vie réelle qu'il s'agit de vivre, non ce que Ton croit être la vie. L'individualisme est l'expression de la vérité. Il ne peut pas être l'expression du mensonge, C'est un idéal supérieur qu'il s'agit de réaliser, non pas un idéal médiocre. C'est pourquoi toutes les déformations que les esprits font subir à la vie sont fausses, inférieures, médiocres ; c'est pourquoi une seule conception de la vie est admissible : celle indiquée par la vie m^me. Seuls l'aperçoivent les artistes dont l'œuvre l'exprime et la résume, et c'est pourquoi seuls ils peuvent transmettre au reste des hommes le sens de la vie, pour que chacun abandonne sa conception d'une vie étroite et médiocre, — comme ils l'ont fait eux-mêmes. Il faut qu'ils reconnaissent qu'ils n'ont pas vécu jusqu'ici, qu'ils commencent seulement à vivre. Il faut qu'ils découvrent l'idéal abseiit de leur vie, pour qu'il devienne leur vie même.

Il ne nous est plus permis de vi\Te médiocrement, dès que nous avons découvert la vie. Cette découverte est la preuve que nous comprenons que la vie est hbre, et que nous entendons vivre librement, c'est-à-dire selon l'enseiment que notre volonté et notre inteUigence, éveillés par elle, découvrent en elle. Celui, qui a découvert la vie a découvert son propre néant, le néant dans lequel il s'était complu jusque là, qu'il avait substitué à la vie, qui repré-

sentait la vie pour lui. Cette découverte suppose que rhomme s'est délivré de ses préjugés, de ses erreurs, des mensonges dont il s'est enlaidi en enlaidissant la vie. l'out ce que nous avons fait n'est rien, si nous n'avons pas agi en harmonie avec l'art, si nous n'avons pas réalisé, par nos actes, l'idéal de l'art. Nous entendons le réaliser désormais pour chacun de nos actes. Nous entendons être justes, généreux, libres. Nous entendons substituer une vie esthétique à notre vie médiocrer II importe que nous soyons des artistes, pour que nous soj^ons des hommes. La découverte de la vie suppose que nous rejetons toute loi qui n'est pas conforme à la beauté, que nous refusons d'adhérer à un dogme et à une morale rétrogrades. Elle implique que nous entendons n'avoir désormais d'autre loi, d'autre morale, d'autre pensée que celles que nous aurons puisées en nous-mêmes au contact de la vie, par sa parfaite compréhension, et que nous entendons refuser d'obéir aux lois, aux religions, aux politiques, aux morales, qui sont la contrefaçon de la vie, qui ne s'inspirent pas de'sa beauté.

Ce n'est pas en un seul jour que nous avons découvert la vie. Sans doute, le jour où elle nous a été révélée intégralement, la minute où nous l'avons découverte ont été privilégiés, choisis par la vie même, et il semble qu'elle nous a été ainsi révélée en une seule fois, sans effort. Ce jour miraculeux, cette minute heureuse qui firent éclore la joie pour le reste de notre existence, qui ont engendré la joie vivante de notre existence, ont été précédés de minutes douloureuses, inquiètes, affolantes, d'heures

de lassitudes, de craintes, d'agonies, d'impuissance, d'illogisme, de désespérance, — ils ont été précédés de toute la douleur humaine résumée dans la nôtre. Nous avons compris que la vie venait d'apparaître au calme et au bien-être que nous avons éprouvés au jour miraculeux, choisi par elle pour se découvrir à notre inquiétude. Quand nous nous sommes sentis bien portants, sans fièvre, — sans fièvre mesquine^ quand nous avons senti, compris qu'une fiè\T:e neuve, vivante, succédait à notre fièvre factice, alors nous avons compris que nous venions de découvrir la vie. Il a fallu chacune des minutes douloureuses de notre existence, comme chacune des minutes de l'existence de l'humanité qui a vécu, se perpétue dans l'humanité présente, pour nous préparer à cette découverte, pour nous en rendre dignes, pour que nous méritions d'en éprouver le bienfait suprême. Oui, notre joie est née de notre douleur quotidienne, comme elle est née de la douleur universelle. Si nous pouvons aujourd'hui proclamer si joyeusement notre amour de la vie, c'est que nous avons souffert, c'est que l'univers entier a souffert en nous, avec nous. Il a fallu toute la douleur des poètes, — c'est toute la douleur humaine devenue joie, puisque devenue art, — pour nous permettre à notre tour de découvrir la vie. Chaque génération y parvient par ses poètes et ses artistes de génie. C'est aux générations suivantes à décou\'Tir ceux de ces artistes qui ont été les vrais artistes, dans l'œuvre desquels elles découvrent la vie. Elles y parviennent par la critique, qui est le sentiment de l'art, que l'art, par sa puissance et sa force, fait naître au cœur de l'humanité. L'art ne serait pas l'art s'il n'amenait pas tous les hommes à sa compréhension. Il faut qu'il triomphe de la médiocrité. Il est la seule force qui triomphe de la médiocrité. Il faut qu'il y ait, dans la vie, une force

qui, la résumant, Timpose à ceux qui la méconnaissent, triomphe du néant. I^'art serait imparfait, il ne serait pas l'art s'il n'avait pas la puissance de vaincre le médiocre, de transformer les esprits en beauté, de les délivrer de leur laideur, et de la laideur qu'ils communiquent à la vie. Il faut attendre de l'art seul le triomphe de l'art. Quand Tart triomphe, c'est qu'il est compris, c'est que le sentiment de l'art existe, par conséquent la critique. La critique, c'est l'art compris de tous. La critique est îe terme du progrès. C'est à la critique, ou compréhension de l'art dans chaque individu, dans une élite d'individus destinée à rallier à sa foi le reste des hommes, — il y a le temps pour cela, — que tout vient aboutir. Il n'y a rien au-dessus de la compréhension de l'art, parce que l'art est la compréhension de la vie, et parce que, comprendre la vie, c'est vivre selon le sens de la vie, c'est s'être délivré des préjugés qui entravent le progrès, qui ne le servent que momentanément, par l'obligation qu'ils nous imposent de les combattre. Pour arriver à découvrir la vie, on élimine successivement les mensonges qui la recouvrent. On la découvre en même temps qu'on réalise l'art. L'art, c'est la vérité môme. Il faut que notre époque ait le sentiment de Tart, que la critique prouve que notre époque est aussi capable que n'importe quelle époque de découvrir la vie. C'est à la critique, — la critique est la compréhension de Tart, qui est lui-même la compréhension de la vie, — que vient aboutir la douleur humaine. La critique a pour cause ia douleur humaine. Elle est, comme l'art qu'elle exprime, née de cette douleur. Le terme final du progrès, c'est le triomphe de la critique dans l'humanité. Ce sera le recommencement d'une vie nouvelle, d'une vie comprise et sentie, jusqu'ici seulement pressentie. Le progrès réalisé, c'est une vie nouvelle qui commence, harmonieuse et

artistique, — Tidéal de Tart réalisé, par la critique, dans rhumanité.

On ne découvre pas la vie du premier coup. Il faut mériter de la découvrir par le travaD, par l'observation, — par la douleur. La vie, c'est la joie succédant à la douleur. C'est la compréhension de la beauté. C'est l'âme affranchie de la laideur. On ne la découvre pas du premier coup,, bien qu'elle se découvre tout à coup. C'est une illumination intérieure, préparée depuis longtemps. Cette découverte est le plus grand acte de notre vie. Elle est extraordinaire. La joie de cette découverte se manifeste par un cri, par le jaillissement spontané de l'âme, — par le lyrisme. Chaque instant de la vie nous découvre la vie. Chaque instant la découvre intégralement, — sans restriction. C'est pourquoi nous sommes heureux de vivre. C'est pourquoi nos œuvres diffèrent essentiellement de celles des écrivains d'hier et d'aujourd'hui qui ont méconnu la vie. et qui, pour cette raison, n'ont pas réalisé l'art. Nous protestons contre la fausse interprétation que le faux art continue à nous donner de la vie, contre la conception d'une vie étroite et médiocre, — l'opposé de la vie. Le faux-art exalte la mort. La mort ! C'est le signe sous lequel nous groupons toutes les insanités, les insignifiances de l'époque. C'est la mort qui émane de ces productions inférieures, sans aucun rapport avec l'art. La mort, pour faire croire à son existence, s'insinue dans les plates élucubrations des romanciers, dans les chroniques des journahstes, dans les soi-disant œuvres des vaudevellistes, dans tout le fatras académique satisfaisant l'esprit. bourgeois. C'est la mort

dans les œuvres, dans les esprits, dans les consciences. C'est la mort en face de la vie, la couvrant de sa laideur, de son impuissance, et dès lors notre effort, tout notre effort, est de détruire T œuvre de la mort, de retrouver sans cesse, de découvrir sans cesse la pensée de la vie. On ne peut qu'aimer la vie dès qu'on vient de la découvrir. Cet amour est vaste et profond. Cet amour est infini. La contrefaçon de la vie, la mort, engendre une haine infinie. L'amour que nous vouons à la vie, la haine que nous vouons à la mort, voilà notre raison de vivre. Nous n'en avons pas d'autre. L'amour de la vie n'existe pas sans la haine de la mort. Ils se complètent. Nous aimons l'art ; donc, nous haïssons le faux-art. Nous le haïssons d'une haine infinie, d'une haine aussi vaste que notre amour pour l'art, — pour la beauté, — pour la Vie. On ne peut qu'aimer la vie dès qu'on vient de la découvrir. D'ailleurs, on ne la découvre que par l'amour. Cette découverte est la preuve que nous la cherchions, — et souvent, longtemps, nous l'avons cherchée là oii elle n'était pas, là où elle ne pouvait pas être, — avant de la chercher où nous devions, dans l'art qui la résume. Désormais, confiants en la vie, nous écrirons des poèmes vivants, des œuvres renouvelées aux sources de la nature, des œuvres qui seront belles chaque fois qu'elles saisiront l'harmonie de la vie.

Nul n'a découvert la vie sans effort. Elle se découvre à chacun de nous après un temps plus ou moins long, proportionné à l'effort que nous avons fait pour la découvrir. La vie récompense l'effort. Elle retarde sa découverte, lorsque l'effort n'a pas été suffisant ; elle provoque un

effort nouveau, un effort désespéré, total, prodigieux, inouï. Cet effort, le plus formidable des efforts pour saisir la vie dans son unité, exprime le triomphe de l'homme sur la mort. Il le libère de la mort, du faux-art, et des préjugés. L'homme se retrouve en présence de la vie, rajeuni et meilleur.

On découvre la vie en n'étant pas indifférent devant la vie. L'indifférence en présence de la vie, c'est le mal de notre époque. C'est le mal qui se manifeste sous la forme horrible du dilettantisme. Le dilettantisme,c'est l'impuissance à vivre, à aimer, à penser, c'est le refuge que l'homme cherche en dehors de la vie, dans l'égoisme, le rêve, le néant. C'est le manque de sincérité devant la vie. C'est être incapable de la vivre, parce qu'on n'y croit pas. C'est vivre les apparences de la vie, s'en tenir à la caricature de la vie, par peur de la vie réelle. En tout, le dilettantisme côtoie la vie. On combat le dilettantisme par l'art. Le dilettantisme est le contraire de l'art. C'est l'impuissance à découvrir la vie. Quiconque est dilettante est faux artiste.

Jamais on ne découvrira la vie par la force. C'est par la force de la pensée, c'est par l'inteUigence et la volonté que l'on découvrira le sens de la vie, que la conscience se confondra avec elle. La force n'est qu'une illusion destinée

à servir les desseins des puissants, — la preuve de leur irrémédiable faiblesse. La vie condamne la fausse force, le mauvais emploi de la force. Elle fait naître la force active et intelligente, — la Pensée. Elle n'est pas injuste ; on la rend injuste par la mort que l'on essaie d'y introduire, que l'on veut lui substituer. L'humanité est en désaccord avec la vie, elle n'en voit pas le véritable sens, et c'est pourquoi la vie semble si triste, alors qu'elle ne cesse de protester contre sa contrefaçon qui la remplace, pour l'humanité. Il faut supprimer l'injustice, la laideur, non pas parce que la vie est injuste et laide, mais parce que la laideur et l'injustice tiennent Ueu de la vie pour l'humanité, soit qu'elle se complaise dans ces maux, soit qu'elle y découvre la preuve que la v'e est détestaUe. L'art réconcilie l'humanité et la vie.

On découvre la vie, totalement, par l'être tout entier. On la découvre par le sentiment et par la raison, qui ne peuvent rien séparément, qui, séparés, ne sauraient constituer la vie. L'art les rapproche et permet que, de leur rapprochement, la réalité de la vie apparaisse. L'art est l'intelligence et l'émotion s'adressant à l'intelligence et à l'émotion ; ceux qui séparent le sentiment et la pensée, qui ne voient pas qu'au Ueu de se contredire ils se fécondent l'un et l'autre, ne peuvent pas prétendre au titre d'artistes. L'art, c'est l'être vivant qui parle à l'être vivant, qui, pour provoquer la vie, la suggérer, la susciter, — la découvrir, — ne peut pas faire une seule concession à la mort, et c'est une concession à la mort que de séparer le sentiment et la pensée, qui sont incapables de vivre

séparément. L'art n'est que l'association de toutes les formes de la vie ; — de cette association naissent l'amour, la justice et la beauté.

Pour découvrir la vie, il faut être soi-même, vouloir être oi-même. On ne découvre pas la vie si on copie quelqu'un, n peut être soi-même, et pourtant ressembler à un autre, voir les mêmes idées, — il importe qu'elles soient belles, conformes à la beauté de l'art, et toutes les idées de tous lies vrais artistes sont les mêmes ; — on est soi-même I parce que l'on aime un idéal, parce que cet idéal on le pré- ^fère au médiocre ; on est libre de ressembler ainsi aux plus {grands artistes en réalisant le même idéal, comme on est

? libre, — ce n'est plus la vraie liberté, — de ressembler aux j médiocres. Vouloir être soi-même, c'est donc vouloir réa-

I User l'idéal de l'art, avec ses forces, avec ses moyens, en ne les puisant qu'en soi, en ne les empruntant pas à un

J autre, en n'essayant pas de les obtenir, — on ne les obtient jamais, — par l'imitation et par la copie. Si l'on ressemble à un autre, sans avoir tenté de l'imiter, d'imiter les moyens qu'il emploie, et qui lui appartiennent, — si l'on a des ressemblances même dans la forme, — (il y a des règles dont on ne peut pas s'écarter parce que la beauté réclame une forme digne d'elle), — on est soi-même, quand même, parce qu'on a voulu l'être. Nul n'a dès lors le droit de vous reprocher d'avoir voulu copier quelqu'un.

Découvrir la vie, — développer sa vie dans le sens de la vie, — n'est-ce pas le triomphe suprême de l'indivi-

dualisme ? L'individualisme est la vie reconquise par l'individu, et ce qu'elle suppose de liberté, d'énerp^ie, de volonté. Chaqvie homme ne devient absolument libre, n'est absolument soi-même que par cette découverte. C'est la découverte de son individualisme et de sa pensée, agissant conformément à l'idéal de la vie. Découvrir la vie eu soi-même et chez les autres, c'est l'idéal de l'artiste. L'œu\Te d'art n'existe que si elle découvre la vie. Cette découverte est une suggestion, une évocation, une reproduction. Pour découvrir la vie en soi-même et chez les autres, tout homme doit être un artiste. Il devient artiste dès qu'il la découvre. C'est par l'individualisme, ou victoire de la vie sur la mort, que l'homme devient artiste. L'individualisme ne s'affirme que par l'art ; il ne s'affirme dans aucune action dépourvue d'art. L'homme ne devient lui-même qu'en devenant artiste, — et il ne devient artiste que parce qu'il découvre la vie. L'énergie, la volonté, la force de l'homme se découvrent uniquement par son art. Chaque homme n'affirme son individualité qu'en devenant artiste. L'art est la découverte, dans chaque homme. de son énergie, et de sa volonté, c'est-à-dire de la vie. II substitue la vie réelle, la vie esthétique, à la vie médiocre, qui la contrefait. — Découvrir la vie, c'est ce que font, pour tous les hommes, les artistes. Pas un écrivain c(,^ritemporain qui ne soit admirable dès qu'il s'efïorccde découvrir la vie, et qui ne réalise l'art par cette découverte. C'est la plus belle des découvertes, — c'est l'unique découverte, — et l'écrivain ne peut pas s'en proposer d'antres, parce qu'en dehors de la vie on ne découvre rien. Ce qui est admirable, c'est que l'écrivain découvre en même temps l'art et la vie. c'est qu'il ne peut pas les découvrir séparément, parce que, séparément, ils n'existent pas. En dehors de leur union, rien n'existe. C'est le

néant. D'où vient que si peu d'écrivains ont réalisé l'art ? C'est que très peu ont voulu découvrir la vie ; ceux qui ont voulu la découvrir, ceux-là seulement y sont parvenus. La volonté crée l'œuvre. D'où vient que tant d'œuvres ne nous émeuvent pas. ne nous troublent pas, et que, ne nous émouvant ni ne nous troublant, elles ne doivent pas être considérées comme des œuvres d'art ? C'est que leurs auteurs ont été incapables non seulement de découvrir la vie, mais de vouloir la découvrir. Ils ont manqué de volonté. Ils ont manqué d'énergie et d'enthousiasme. Ils ont manqué d'indépendance et de sincérité. Ils ont été vaincus à l'avance, vaincus parce qu'incapables de combattre, d'agir, de vouloir. Que peuvent-ils avoir découvert, si ce n'est leur propre faiblesse, leur impuissance ? Comment eussent-ils été capables de découvrir l'art ? L'art est la découverte de la vie. Il n'y a pas d'autre définition à donner de l'œuvre d'art. Toutes les définitions, ou contredisent celle-ci, ou se confondent avec elle, expriment, sous une forme moins précise, cette vc'rité. Si très peu d'auteurs nous émeuvent, c'tst que beaucoup d auteurs n'ont pas découvert la vie, et que ne l'ayant pas découverte leur œuvre est sans force. Ils ne l'ont pas découverte pour ne pas avoir été émus, pour ne pas l'avoir comprise. Nous aimons la vie, dès que l'art nous la fait aimer, — et nous aimons l'art pour cela, — dès qu'elle devient esthétique, dès qu'elle se continue dans l'art, dès que l'art devient la vie même, parce que la vie est devenue l'art. Nous ne la découvrons pas dans une œuvre sans art. Le signe des œuvres sans art, c'est de ne pas découvrir la vie. Croyezvous que tant d'œuvres ineptes, prétentieuses, folles, dans le théâtre, le roman, les arts, ont découvert la vie, ont cherché à la découvrir ? Nous répondons : u non » devant

la plupart des œuvres contemporaines. N'appartenant pas à la vie elles ne peuvent appartenir qu'à sa contrefaçon. Non. tous ces auteurs ne se proposent qu'un but : contrefaire la vie, par impuissance à la saisir, à l'exprimer, à la découvrir. Ils ne répondent pas à notre angoisse, à l'angoisse de découvrir la vie, qui est en nous, qui est notre suprême inquiétude, — la vie que nous ne découvrons que si nous créons ou que si nous admirons une œuvre d'art. Nous avons l'angoisse de la connaître, de la découvrir, — et c'est dans sa forme esthétique qu'elle nous apparaît, qu'elle se découvre à nous. C'est sous la forme « œuvre d'art », — notre œuvre ou rœu\'Te d'un autre, œuvre de l'humanité toujours, — qu'elle nous apparaît, et que nous l'aimons, et que nous l'adorons. La découverte de la Vie ! On comprend, maintenant, qu'il faut beaucoup, beaucoup de courage pour y parvenir, pour la réaliser en réalisant l'idéal de l'art par nos actes, — tous nos actes deviennent alors œuvres d'art, — et ceux qui reculent devant l'épreuve manquent d'enthousiasme et de volonté. Il n'y a pas de courage à se révolter contre la vie ; pas de courage à lui résister. Elle ne se découvre que par le courage, la volonté ; en créant cette volonté et ce courage, elle se crée elle-même, elle se décou\Te aussitôt. Aussitôt que la volonté et la conscience se révèlent, c'est la vie qui se révèle. Elle est art. Que de labeurs, que de luttes, que d'émotions, que de désillusions, avant de découvrir la vie ! Car si les artistes l'ont découverte pour éternellement, chaque artiste qui vient a la volonté de la découvrir à son tour, comme chacun de nous voulons la découvrir dans son œuvre. Chaque artiste découvre la vie comme, avant lui, tous les artistes l'ont découverte, et après lui voudront la découvrir. Chaque artiste recommence la même œuvre, éprouve la même douleur. La

douleur qui n'a pas été épargnée à ses devanciers ne lu^ est pas épargnée non plus. Chaque artiste recommence le même labeur, découvre la vie à force d'énergie et de courage, la recrée intégralement, — n'y parvient que par la synthèse. Il faut que l'artiste arrive à la joie, à posséder la joie par la douleur. Découvrir la joie, c'est découvrir la vie. L'art exprime la joie que l'humanité ne découvre que parce qu'elle souffre, et qu'elle oppose sans cesse à la douleur, pour suppprimcr sa douleur. Beaucoup ne veulent pas découvrir la joie dans la douleur, c'est pourquoi leur œuvre ne compte pas. C'est pourquoi elle n'est ni joyeuse, ni douloureuse. Elle est pourtant douloureuse, parce qu'elle s'ajoute à la somme des douleurs humaines, parce qu'elle est dans la laideur, cause de la douleur. Mais elle ne fait naître aucune joie de sa douleur, parce que cette douleur est stérile. Ce n'est pas d'elle-même qu'elle fait naître la joie ; c'est par l'œuvre d'art qui s'élèvera contre cette laideur, protestera contre cette doulexir. Et celle-ci sera joyeuse et douloureuse à la fois. C'est l'œuvre d'art qui combat cette laideur, qui s'oppose ensuite au faux art. D'elle-même l'œuvre sans art ne peut rien. Au contraire, l'œuvre d'art fait naître la joie de la douleur qu'elle renferme. Ce sont les artistes dont les douleurs se transforment direciemevt en joie, dont les œuvres ont pour cause la douleur de l'humanité tout entière, qui combattent cette douleur en la résumant dans la douleur de quélques-ims. Cette douleur de quelquesuns, c'est de souffrir de la contrefaçon de la vie, de lutter contre elle, de vouloir la vaincre. Que d'efforts ! Il faut que l'artiste découvre la vie, qu'il épuise ses forces à cette découverte, et bien souvent il y parvient lorsqu'il est très las, lorsqu 'épuisé, lorsqu'il meurt d'avoir voulu la découvrir- et de l'avoir découverte en effet. E'arliste ne

parvient à découvrir la vie, — à réaliser l'art, — qu'en se sacrifiant. Sacrifice momentané, qui pour lui-même devient joie, — sa joie est de penser qu'il procure de la joie à tous les hommes, — (il ne s'agit pas ici de l'artiste au sens étroit, ne réalisant l'art qu'en de certaines conditions, il s'agit de tout homme le réalisant de quelque manière que ce soit, l'unité de l'art étant reconnue, tous les actes devenant esthétiques), — sacrifice momentané, qui devient joie d'avoir vaincu la douleur, de s'être dépouillé de la mort, d'avoir vaincu ses préjugés, — joie qui devient l'exemple, — œuvre qui éternise vraiment rhomme, par laquelle éternellement refleurira, de la douleur humaine, la Joie.

Le besoin de découvrir la vie — - le malaise dont nous avons souffert, dont laplupart, des hommes continuent à souffrir, bien qu'ils s'efforcent de dissimuler cette souffrance sous le masque de l'indifférence et du scepticisme, c'est l'impuissance à découvrir la vie, — le besoin de découvrir la vie nous a fait rechercher les écrivains et les artistes qui l'ont réellement découverte. le « retour » aux écrivains du siècle dont l'œuvre a longtemps été méconnue, n'a été qu'un « retour » à la vie. Nous avons lu et relu les œuvres de Vigny, de Michelet, de Balzac, parce que nous y découvrions la vie que nous cherchions vainement ailleurs. Tandis que certains écrivains ne nous]intéressent que médiocrement, parce qu'ils ne correspondent pas à notre inquiétude, ceux-ci, chaque jour plus aimés, voient le nombre de leurs admirateurs augmenter, grandir l'élite qui découvre leur génie. La compr^ension de leurs œuvres vivantes, voilà ce que

notre époque réalise, Nous les aimons, parce que ceux qui nous entourent les ont découverts. Leurs œuvres les continuent. Chacun de nous découvre dans un auteur préféré, dans un auteur aimé, la vie qu'il cherche anxieusement. Pendant qu'il réhabilite, par l'amour, l'œuvre des grands méconnus, il restreint l'influence des auteurs médiocres. Par l'amour qui les unit aux grands écrivains du siècle, les écrivains actuellement vivants méritent que nous les aimions ; ils les continuent. Ils nous ont révélé ceux dont ils ont voulu imiter l'exemple de pensée féconde, de philosophie humaine. Nous découvrons, en chacun d'eux, le môme refuge qu'ils découvrent dans ceux qu'ils ont aimés. Puissions-nous devenir, à notre tour, le refuge des âmes inquiètes, heureuses de découvrir dans nos œuvres un pou de l'idéal qu'elles recherchent.

Nous n'avons pas seulement découvert la vie dans ceux de nos écrivains qui représentent exactement la tradition française, nous l'avons découverte chaque fois que nous avons senti le besoin de la découvrir, dans Tœuvre d'Ibsen, de lolstoï, de Gorki, de d'Annunzio ; et ils nous ont aidé à découvrir la vie qu'ils avaient découverte en nous-mêmes. Il a fallu que nous les lisions pour relire nos écrivains, et les comprendre mieux.

Nous avons découvert la vie dans l'exotisme, le cosmopolitisme et l'internationalisme vrais.

Le retour à la vie que découvre dans les œuvres contemporaines toute critique digne d'elles, n'est que le retour à l'art, que la présence de l'art dans la société contemporaine. Chaque fois que l'œuvre d'art se réalise, la vie se manifeste. La vie ne se manifeste pas sans s'accompagner de sa contrefaçon, l'œuvre d'art reproduit le faux pour lui opposer le vrai, pour s'opposer au mensonge. Ce retour à la vie, c'est la description, par l'art, de toute la vie, y compris sa contrefaçon, et de la vie profonde, de cette vie qui. par son caractère d'harmonie, se trouve intégralement signifiée par l'harmonie de l'œuvre d'art. On est revenu à l'art, à la vie, par l'observation. Chaque fois que l'on oublie d'observer, on oublie de vivre.

Quelques esprits supérieurs ont découvert la vie en eux-mêmes, et sont devenus supérieurs le jour où cette découverte a eu heu. C'est le jour où leur œuvre, réalisant absolument l'idéal de l'art, les affranchissant de leurs préjugés et de leurs doutes, a marqué leur adhésion à la vie, les a libérés de la servitude.

On évolue pour découvrir la vie, pour décou\Tir sa personnalité au contact de la vie. Ont évolué dans le sens de la vie, jusqu'au moment où ils se sont découverts euxmêmes, tous les esprits audacieux de notre époque : les Zola, les Mirbeau, les Jean Grave, les France, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui ont eu l'honneur d© doter notre époque d'une pensée virile.

Ces dernières années furent pour quelques-uns la découverte de leur personnalité. Une évolution, qui se continue chaque jour, s'est faite dans les esprits. C'est la découverte de la vie par ceux qui l'ignoraient. C'est la révélation de l'idéal de l'art. Cette révélation, — révolution, — continua à s'accomplir pour ceux qui viennent après nous. L'avenir s'édifie sans cesse. Demain, il y aura moins de lecteurs pour les œuvres médiocres. Il y aura moins d'admirateurs pour l'art officiel et bourgeois.

La vie nous aide à découvrir l'art pour que dans l'art nous la découvrions. Elle se découvre à mesure qu'elle nous découvre l'art. C'est ainsi qu'elle a façonné notre conscience esthétique, pendant les dernières années que nous venons de vivre. La vie fait naître en nos cerveaux le jugement que nous portons sur elle. Le spectacle de la vie nous l'a révélée. En se révélant à nous, elle nous a révélés à nous-mêmes. Elle s'est révélée à nos esprits. Par conséquent, nos esprits ont vécu à partir de ce moment. La vie a fait naître en nous le jugement sur la vie, — c'est-à-dire la critique. — En présence de la vie, source de l'œuvre d'art, — l'œuvre d'art n'est que la continuation de la vie sous sa forme éternelle, que le prolongement éternel de la vie, — l'idée de beauté a germé dans nos cœurs (la vie est devenue la source de notre inspiration esthétique), — nous sommes devenus artistes, c'est-à-dire meilleurs. Il a fallu d'importants changements dans la politique, dans les idées dans les mœurs, pour que beaucoup d'entre nous devinssent des hommes. Ils ont été contraints de se rallier à l'idéal esthétique, de le réaliser par leurs actes, de préférer la vérité au mensonge.

A vrai dire, ça été pour eux la révélation tic l'art, des idées que Tart contient. Ils n'ont fait que se conformer à l'idéal de l'art, qu'agir dans le sens de la vie que leur indiquait l'art. L'art, dans ces moments de trouble et d'incertitude, dirigeait les esprits vers la justice qu'il réalise. Si tant de consciences protestaient contre l'injustice, l'égoïsme, l'erreur, c'est qu'elles obéissaient à l'idéal de l'art. Le mouvement d'indépendance et de liberté qui a agité la société moderne n'a été qu'un mouvement esthétique. En présence des iniquités de notre époque, la conscience esthétique de l'humanité s'est éveillée. Tout ce qui a endeuillé notre jeunesse, — tout cela contre quoi nous avons protesté si énergiquement , a permis aux uns de continuer à affirmer leur amour de la vie. à en donner de nouvelles preuves, aux autres de se découvrir une âme nouvelle. Nous avons accueilli ces derniers venus, comme nous continuerons d'accueillir ceux qui s'inclineront devant la souveraineté de la vie. Tant d'événements ont creusé l'abîme qui existe entre les médiocres et les artistes. 11 a fallu, pour que certaines consciences devinssent esthétiques, pour que l'idéal de l'art s'imposât dans les âmes, la plus grande iniquité du dix-neuvième siècle.

Nous devons aux événements politiques de ces dernières années la « conversion » de certains esprits. Ils se sont convertis à l'art. Ces conflits politiquos se ramènent, en dernier lieu, à un conflit esthétique. Ce n'est pas l'art, c'est le faux art qui a divisé les hommes. Ces événements politiques ont une cause esthétique. Ils sont le résultat du faux-art, la preuve du néant du faux-art, dans ce qu'ils représentent de médiocrité, — et l'effort qui, dans ces

événements, représente la vie, qui s'est opposé à l'injustice, qui a dressé les hommes de pensée et d'action en face des médiocres, a eu pour cause l'art. L'art s'est opposé aux petitesses de la politique.

Notre époque a rallié à l'idéal esthétique des esprits incertains. Cet idéal a dissipé leurs doutes en s'imposant à leur conscience. Ce n'est pas qu'une époque d'incertitude et de doute, c'est aussi une époque d'enthousiasme et de progrès. C'est une époque dans laquelle ont vécu des esprits généreux qui ont protesté contre les médiocres. Ceux qui ont lutté pour l'idéal esthétique ne se sont jamais démentis ; notre époque n'a pas eu à enregistrer de défection de leur part (il y a ceci d'admirable que le véritable artiste ne peut pas renoncer à son art, ne peut pas renoncer à la vérité, qu'une fois que l'idéal esthétique s'est imposé à la conscience, cet idéal ne peut pas s'efiacer). D'autres ont renoncé à vivre en dehors de l'art, dès que l'idéal esthétique a vaincu leurs doutes ; ils sont passés du côté des artistes, des penseurs généreux, et, comme eux, n'ont pas eu à se démentir, après avoir démenti leur conduite passée.

Le pessimisme, l'optimisme, c'était notre façon de méconnaître la vie. C'était une double insulte à sa beauté. Notre conscience esthétique exprime notre libération. Elle fait justice des petitesses dont les hommes de notre époque ont enveloppé la vie. Il n'existe de conception de la vie que la conception qu'en dégage lœuvre d'art, qu'une conception esthétique, et cette conception est

joyeuse dans le sens de la vie, elle est joyeuse d'être l'expression d'une découverte, elle est la joie que l'homme éprouve d'avoir découvert la -vie. Elle n'est pas plus optimiste que pessimiste, parce que la contrefaçon de la vie s'y exprime, et parce qu'elle oppose, à la laideur, la beauté qui l'excuse. Devant la conception esthétique de la vie, optimisme et pessimisme s'écroulent. L'attitude de l'art en face de la contrefaçon de la vie n'est pas une attitude chagrine qui envelopperait, dans la haine de cette contrefaçon, la vie même confondue avec sa parodie ; elle est une attitude joyeuse, l'attitude de la vie à l'égard d'elle-même, heureuse d'être libre et juste en face du mensonge qui l'ignore. L'art ne dissimule aucune des tares dont l'ensemble constitue la contrefaçon de la vie, non dans le but de les confondre avec la vie, mais de les en séparer, pour découvrir la vie, et par là se découvrir lui-même. Il ne s'émeut pas.de cette contrefaçon parce qu'il la croit éternelle, mais parce qu'il suffit qu'elle soit passagère pour être confondue, par les hommes, avec la vie. Il ne s'émeut contre la contrefaçon de la vie que momentanément, bien qu'éternellement il en soit la condamnation. Il ne s'émeut devant la vie que parce qu'il s'émeut d'y retrouver son idéal de justice et de beauté, de s'y retrouver lui-même, — que parce qu'il a puisé dans la vie cet idéal de justice et de beauté qui est ia \ie supérieure que désormais il oppose à la vie m.édiocre. En présence de la vie, nous sommes émus et troublés, d'un trouble et d'une émotion qui diffèrent radicalement du trouble et de l'émotion que prolonge en nous le spectacle de sa contrefaçon. D'une part, c'est la sympathie, que le médiocre ne connaît pas, et qui est pour lui l'antipathie pour ce même idéal, c'est-à-dire l'ignorance et l'indifférence; d'autre part, l'antipathie

pour le' médiocre, qui est pour nous la conséquence de notre amour pour la vie. En dernier lieu, ces deux attitudes, l'une d'amour, et l'autre de haine, se résument dans l'amour que nous avons pour la vie. L'œuvre d'art n'est donc pas pessimiste, elle ne peut pas nous donner une impression douloureuse, puisqu' aussitôt elle oppose la vie, et elle s'oppose elle-même, à sa contrefaçon. Elle n'est pas non plus optimiste, puisqu'elle tient compte de de cette contrefaçon, puisqu'elle la condamne. Elle est l'impartialité de la vie à l'égard d'elle-même, par la quelle elle se reconnaît supérieure au néant qu'elle condamne, qui ne parvient pas à lui ressembler. C'est pourquoi nous devons avoir en face de la vie l'attitude que l'art nous indique. Notre attitude est une attitude esthétique, par laquelle se manifeste notre haine du faux-art, expression de la contrefaçon de la \de, et notre amour de la vie découverte, retrouvée. Chaque fois que l'on s'éloigne de l'idéal esthétique, on s'éloigne de la vie. On n'a que des attitudes de mensonge en sa présence, des attitudes qu'elle condamne. Ces attitudes, la fausse littérature de ces dernières années les a contenues toutes. L'art n'a pas été réaUsé parce que la vie n'a pas été comprise. La vie n'a pas été découverte par le faux-art des psychologues, des décadents, des symbolistes, — et l'art est absent de leurs œuvres. Toute œuvre qui a découvert la vie, et que l'on s'obstine à classer dans une des catégories du faux-art, proteste de toute la vie qu'elle renferme. N'ont pas découvert la vie ceux qui s'astreignirent à l' é troit esse d'une formule,et qui ne purent, par conséquent, réaliser l'œuvre d'art. La découverte de la vie, c'est la fin des écoles, c'est la découverte de l'art par l'individualisme et par la synthèse.

Par impuissance à comprendre, à découvrir la vie, sont nés le néo-chriatianisme. le symbolisme, l'idéalisme, qui prenaient pour la vie le contraire de la vie en la cherchant là où elle n'était pas. là où elle ne pouvait pas être. L'histoire de la fin du dix-neuvième siècle est l'histoire des recherches inquiètes, des efforts pour découvrir la vie en dehors de la vie, quoique souvent ces recherches paraissent généreuses et sincères. Dans leur haine de l'étroitesse de l'époque, de la contrefaçon de la vie, les artistes, — qui ne furent pas artistes, — eurent aussi leur étroitesse et découvrirent; — ce qui équivaut à ne rien découvrir du tout, — une nouvelle contrefaçon de la vie, en prenant pour la vie ce qui n'était pas la vie, et méritèrent d'être confondus avec la société bourgeoise, qu'ils croyaient combattre dans son idéal. I.a mort a les apparences de la vie, surtout lorsqu'elle a l'air de combattre la mort. Les artistes combattant les bourgeois, et ne pouvant échapper eux-mêmes aux vices bourg eoL*?, par conséquent n'étant que des bourgeois qui se disaient artistes, c'est ce que nous ont permis de constater toutes les petites chapelles d'art, — de faux-art, — toutes les étiquettes, tous les symboles qui nous para,isscnt bien morts au début du vingtième siècle. C'est pourquoi nous revenons à la \'ie, après ce malaise, après cette nouvelle forme de la mort se combattant elle-même, impuissante à vaincre la vie en voulant se substituer à elle, — nous revenons à la \ie, qui apporte avec elle la joie et la santé dont nos cœurs avaient tant besoin.

Il y a un faux idéalisme qui est la contrefaçor» de la vie* L'idéalisme bourpreois est un mensonee. une des formes du mensonge. Il lui manque le caractère de l'idéalisme

beauté. Cette révélation, c'est la récompense de ceux qui ne se sont pas contentés d'accepter les morales reçues, les préceptes admis, qui ont refusé de s'endoctriner. Ce jour là, on peut dire qu'ils ont réalisé l'art dans leurs consciences. Ceux qui n'ont pas éprouvé cette révélation, n'en étaient pas dignes ; ils n'avaient pas accompli l'efîort suffisant. Ceux que la vie n'a pas encore révélés à euxmêmes en se révélant à leur pensée, sont bien à plaindre, car ils ne vi\Tont peut-être jamais. Pour n'avoir pas souffert, ils ne connaîtront pas la joie. Ceux qui cherchent, au contraire, finiront par avoir leur <( crise )> bienfaisante, par découvrir la vie. 11 ne faut plaindre que ceux qui ne font pas d'eftorts, parce qu'ils ne découvriront pas la vie tant qu'ils n'agiront pas, tandis que ceux qui la cherchent la découvriront fatalement. Nous n'avons pas à les plaindre de ne pas l'avoir encore découverte, parce que nous sentons que cette découverte est imminente. Vivre, c'est agir. C'est pourquoi ceux qui n'agissent pas ne vivent pas. Il faut agir dans le sens de la vie. Comment hésiter devant l'action, quand l'action nous sollicite, nous réclame, réclame notre jeunesse, nos forces, pour les féconder ? La vie nous attire. Il faut entrer résolument dans la vie. Il faut prendre part à la lutte pour le triomphe de la vie. Ceux qui luttent dans le but d'assurer le triomphe de la vie sont certains de la victoire. Ils ne peuvent pas être* sacrifiés. Ils ne peuvent pas s épuiser en efforts stériles. C'est en luttant contre la vie que l'on se dispose à succomber, à être vaincu. La lutte pour le triomphe de la vie, c'est la lutte pourquela justice etl'harmonie triomphent dans la vie. 11 ne s'agit plus de cette lutte égoïste qui est la justification des intérêts les plus bas, de l'égoïsme, du mensonge. Ce n'est pas la victoire assurée au plus rusé, au plus égoïste, à la laideur, c'est la

victoire ass^urée au plus juste, au plus harmonieux, à l'être le plus beau. Voilà la véritable lutte pour la vie. Les médiocres conçoivent la lutte pour la vie comme la justification et l'excuse de leurs bas calculs, de leur vanité, comme îa justification de 1' « arrivisme », — du faux arrivisme. C'est la lutte pour le néant, qui est leur vie à eux, inutile et stupide. Dans cette lutte pour la vie qu'ils nous rendent évidemment pénible, puisque nous avons à lutter contre leurs mensonges, leur triomphe n'est qu'apparent, autant qu'apparente notre défaite, — une illusion à laquelle ils croient. Ceux d'entre nous qui paraissent succomber, être vaincus dans cette lutte telle que la conçoivent les médiocres^ si leur pensée ne peut triompher que par l'immolation, que par la mort, — la mort — seront vengés par ceux qui survivront à leurs douleurs comme à leur propre douleur. Ceux-ci décupleront leurs forces, se sentiront plus redoutablement armés, puiseront dans cette lutte pour la vie qui est pour eux la lutte pour l'art, pour la pensée libre, contre la pensée esclave, l'absence de pensée, une ioirce devant laquelle le médiocre finira par succomber. En regardant la vie, telle qu'ils la conçoivent, ils regarderont la vie telle que la médiocrité l'a enlaidie. Ils s'efforceront de découvrir la vie protonde que les médiocres ne connaissent pas. Il faut Regarder la vie, - - dans sa beauté, — et \o. vie des médiocres, — pour ne plus avoir à chercher sa voie, pour ne plus tâtonner. A ceux qui cherchent la vie, nous répondrons qu'il n'y a ^u'uTi moyen de la découvrir: c'est de la vivre, c'est de l'obseryer. Regardons la vie, — pour agir, — poiir aimer, — pour vivre.

Cette découverte de la vie, c'est la réalisation, après tant d'essais, d'efforts, de recherches inquiètes, de l'art. C'est la substitution, dans les œuvres, de l'art au non-art. C'est pour toute la jeunesse contemporaine, après l'avoir ignorée, la compréhension de la vie. C'est la découverte de la vérité, de la vérité esthétique, son expression par l'individualisme, et par la synthèse. Il ne faut pas que tant d'efforts restent stériles. Il a fallu un retour à l'art véritable pour découvrir la vie. Ce retour, c'est l'amour que nous avons eu pour toutes les belles œuvres de tous les temps, que nous avons opposées au faux-art de notre époque. La découverte de la vie, c'est pour notre époque l'existence d'(i3uvres qu'elle oppose au faux-art. C'est pour chacun de nous,au-dedans de nous-mêmes, la révélation et la compréhension de l'art. Les jeunes écrivains. — il ne s'agit pas ici des écrivains médiocres, — n'hésitent pas, car ils comprennent où est la vie. Leur compréhension • de l'art, c'est aussi la compréhension du faux-art, bien que le faux-art,étant l'inintelhgence môme, ne puisse rien donner à comprendre que sa propre insuffisance. On a découvert la vie quand on a renoncé au faux-art, quand on sait ce que c'est que le faux-art, parce qu'on sait en môme temps ce que c'est que l'art. Notre époque a découvert la vie parce qu'elle s'est rendue compte de la nature de l'art, de son rôle et de sa mission, parce qu'elle a réalisé l'idéal de l'art dans certaines de ses œuvres, parce qu'elle a reconnu que l'art est vivant, qu'il n'y a pas d'art en dehors de la vie, — c'est par là même la condamnation de l'analyse, de la psychologie, et de toutes les formes inférieures du faux-art — . Elle a découvert que l'art est la synthèse de la vie, — chaque œuvre d'art a été une découverte, — qu'ainsi dans l'œuvre d'art est toute la vie, que 1 art est la vie sous sa forme unique, intégrale, éter-

nelle, et que, de renfermer la vie il la prolonire et devient la vie même. Par la synthèse notre époque a découvert Tart. Elle a découvert qu'elle ne pourrait pas le réaliser en dehors de la synthèse. Chaque époque n'a pu la découvrir que par la svnthèse. L'art, n'étant pas autre chose que la synthèse de la vie, — toutes les œuvres qui ont duré afi&rment ce caractère, — c'est dans l'art et par l'art que l'on comprend la vie, et l'aime, et désire vivre. C'est la vie de l'art qui apparaît comme la raison de vivre, comme une \'ie supérieure, parce qu'il e.st la vie retrouvée, renouvelée, recréée. C'est une nouvelle vie qui commence pour nous. En découvrant que l'art est la synthèse de la vie, notre époque découvre la vje dans l'art, elle découvre la vie esthétique, et elle n'a pas, d'autre motif d'agir que de réaliser la beauté. Notre époque découvre la vie dans l'art en découvrant l'idéal dont elle a besoin, et qu'elle réalise par l'art, au-dessus d'elle-même, pour laisser le témoignage de sa beauté. Tous ses actes n'étant pas esthétiques, un seul acte, l'œuvre d'art, rachète ses actions sans art. Notre époque découvre la vie, dans l'art, parce qu'elle y découvre la vie réelle, dépouillée des mensonges, des erreurs, des petitesses qui la contrefont, et que l'art condamne en leur opposant sa vie de beauté. Elle y dé couvre la vie telle que les bourgeois l'ont voulue, et telle qu'elle est. telle qu'elle n'a jamais cessé d'être, malgré les mensonges que la médiocrité essaie d'y introduire. En dégageant la vie de sa contrefaçon, — et cela tout en décrivant cette contrefaçon, — l'art dégage ce qui n'a jamais cessé d'être l'idéal de l'humanité, ce qu'il faut retrouver maintenant que les hommes l'ont dénaturée, faussée, caricaturée, en constituant à coté de la vie une vie fausse ayant toutes les apparences, ou plus exactement la réalité de la mort. L'art retrouve la vie sous les apparences sous

— sales mensonges qui la dissimulent; iln'a pas d'autre butque de la retrouver, que de la découvrir constamment, que de la faire apparaître, pour que l'humanité vive de cette vie profonde, belle, et vraiment humaine. L'art, c'est la découverte de la vie par la synthèse de la vie, — c'est l'idéal de la vie se manifestant et triomphant, c'est la vie esthétique à laquelle l'humanité doit conformer ses actes, celle qui nous permet de supporter l'autre tout en la combattant. En l'art commence et recommence tqute vie, dans son éternité et dans sa beauté.

La jeunesse a découvert la vie le jour où elle est devenue esthétique, où elle a compris la beauté de l'art, où eUe a réalisé l'art. EUe a réalisé l'girt paxce qu'elle a regardé ^a vie. La v^e lui a été découverte le jour où elle lui a découvert l'art. L'avaient décquverte tous les graads artistes de tous les temps. Les jeunes, en s'éloignant de l'idéjal de l'art, ne découvrirent pjlus rien du tout, que leur propre impuissance. En y revei;ia9.t, ils ont compris qi^e l'art était dans la vie, que l'a-rt ^ était l'^éal. L'idéal de la vie, — l'art, — ils l'ont compris dès qv'i^ o^t aimé ceux des artistes de leur tçmps qui \q réalisaient, en conti^VWt rœuyre d^es aj^^iste? de ijous les tenaps. Cettç découverte s'est exprimée ]^^ l'amour ^e la jjBUnesse active et pensan1;e ppvir l^es grands artistes mécçnnijis de ce temps. Elle s'est expi;im^ par sçs opinions d<é- B^çnçant la médiocrité de réppg,\ie, dont l'œuvre, d'a^ é^it la vivante c9ndamna,tii^4W^. Ççs, jçvVJpes renoncèrent à s'immobiliser en un rêve stér^« à, contempler leur ooiçi sinistre. Ils fureiit hostiles a,u fa^ipç symbolisme, au faipç déalisme, au fSvUx réalisniç, — et pfw là affirmèrent leu^

amour de la vie, qui maintenant a sa revanche éclatante, qui fait comprendre ce qu'il y a de durable ou de passager dans notre époque, et en nous révélant sa vraie beauté condamne tant dé pauvres petites œuvres sans expression, condamne ce qui n'est pas sincère, ce qui manque d'harmonie et de grâce, ce qui manque de force, ce qui exclut la poésie et l'art, — condamne ceux dont le faux-art n'est que la contrefaçon de la vie, — contrefaçon de la pensée, contrefaçon du rêve et de la réalité, — contrefaçon aes gestes et des paroles, — grimace odieuse de la médiocratie triomphante.

Nous sommes nés en même temps que le symbolisme. Nous avons grandi, pendant que les auteurs symbolistes développaient leurs théories. Nous n'étions alors que des enfants, et nous ignorions qu'il y avait un symbolisme, comme nous ignorions qu'il y avait eu un naturalisme. On nous apprit bientôt ce que nous ignorions aussi : la littérature classique, aux beautés de laquelle nous fûmes mal initiés. Après cette éducation imparfaite, nous commençâmes à lire les auteurs symbolistes. A ce moment, il n'était pas encore question de la faillite du symbolisme, mais le symbolisme commençait à se juger, à' juger ses résultats, ses œuvres, ses théories, — à se juger dans la personne de ses rex)résentants les plus remarquables, — après avoir été jugé par les autres. Le symbolisme allait opérer une réaction contre lui avec ceux qui, après avoir subi son influence et s'être ralliés à son idéal, allaient renoncer à le suivre, renoncer à son étroitess^ pour l'élargir, le transformer en formule vivante. lis contredisaient ce que le symbolisme contenait de mortel pour.

après y avoir adhéré, développer ce qu'il représentait d'indépendance et d'individualisme. Le symbolisme affirmait, comme toutes les écoles qui le précédèrent, la nécessité de l'individualisme en art ; mais, comme toutes les écoles qui le précédèrent, il se faisait de cet individualisme une idée fausse, il le comprenait mal. Aujourd'hui les symbohstes se sont jugés. Ils ont jugé leurs manifestes de jeunesse, les ont relus, ils ont été plus justes pour euxmêmes que leurs adversaires. La lumière sur le symbolisme ne pouvait se faire que par lui. La plupart d'entre eux se jugent avec équité, conviennent de ce que leur œuvre a pu avoir d'imparfait, et voient ce qui en est resté, en restera. Nous avons retrouvé leurs querelles dans leurs revues, nous avons lu leurs œuvres, nous nous sommes initiés à ce mouvement. A notre tour nous avons jugé le symbolisme, nous avons aimé ceux de ses auteurs qui correspondaient à notre idéai. qui se prouvaient au-dessus de l'école, et renoncé à admirer les autres. Nous jugeons le symbolisme à peu près comme le jugent aujourd'hui ses premiers représentants, qui ne veulent voir désormais dans la vie que la vie même.

Il est resté dans nos âmes un dernier reflet du symbohsmc mourant. Le symbolisme est-il mort ? ou ne s'est-il pas transformé ? Cette mort du symboHsme, c est une renaissance, c'est par elle qu'il s'est élevé à la compréhension de la vie, qu'il s'est élargi. A cause de l'imperfection de nos œuvres, — à cause de ce que nos œuvres renferment à la fois de vivant et de mortel, nous sommes des symbolistes. Nous sommes des symbohstes en révolte contre le symbohsme. Les nouveaux symbohstes

— Sole sont profondément dans le sens de la vie. Leur symbole, c'est la vie. C'est le symbole unique, l's ne reculent pas devant le réel. Ils n'hésitent pas devant l'action. — Que nous le voulions ou non, nous sortons du syaibolisme jeunes de vingt à \'ingt-cinq ans qui confions aux livres notre pensée. Le symbolisme nous a permis de nous découvrir. Peut-être qu'il nous eût été impossible de nous développer sans lui, peut-être eussions-nous été tout autres s'il ne nous eût pas précédés. Peut-être eussionsnous été symbolistes ? Nous eussions fait le symbolisme. Le symbolisme nous a évité d'être symbolistes. Ce mouvement d'ensemble d'une génération contre la génération qui l'a précédée nous a servis. Par ce que nous avons de bon et par ce que nous avons de mauvais, nous avons encore des liens avec lui. En combattant le symbolisme nous sommes encore tout imprégnés de symbolisme. Kous n'avons pas le pouvoir de supprimer de l'histoire de la pensée contemporaine un mouvement dont les défauts nous ont été plus utiles que les qualités.

Des mouvements comme le syn;bolisme sont utiles parce qu'ils sont l'occasion, pour beaucoup, de se reconnaître, de reconna-tre leur impuissance ou leur talent, de se rendre compte ou, de nous permettre de nous rendre compte de ce qu'ils peuvent ou de ce qu'ilsne peuvent pas, parce qu ils découvrent, avec la santé, la maladie. C'est à cause du symbolisme que nous connaissons de nouveaux poètes, qu'après lui de nouveaux poètes se révèlent, complètement dégagés ou cherchant à se dégager de son influence. Ces poètes sont d'inégale valeur, et si nous leur donnons à tous le nom de poètes, nous entendons bien que seuls le méritent quelques-uns.

Le symbolisme, d'avoir été l'occasion, pour quelques poètes supérieurs, de se reconnaître, — il ne s'agit pas seulement de ceux qui ont londé ce 'mouvement, il s'agit de ceux qui l'ont suivi, qui en sont en quelque sorte la continuation, l'élargissement, et qui n'auront bientôt de commun avec lui qu'un ou deux points essentiels, par lesquels le symbolisme condamne son imperfection et se libère de lui-même, — d'avoir permis que se découvrent, — qu'importe qu'ils soient trcp peu nombreux, — des poètes. — ^^t qu'importe qu'il y en ait eu de sacrifiés parce que, -- ca qui est juste, — n'ayant pas de génie, dcnc n étant p jis de vrais poètes, — a été utile. Tous les poètes qu'a fait naître le symbolisme sont d'inégale valeur. De pareils mouvements ne se produisent pas sans laisser aprr^s eux plus de morts que de vivants, et ce qui suf&t à les légitimer, c'est souvent la survivance d'un seul.

I/école symboliste, subdivisée en tant d'écoles, a groupé un moment tous les esprits en quête d'un idéal nouveau, tous ceux que mécontentait l'idéal d'une société médiocre On s'est jeté dans le symbolisme par dépit, par haine, par passion, par vanité. Depuis, l'expression s'est élargie, et l'on a appelé « symboliste » tout écrivain qui refusait de se soumettre aux ordres, aux goûts, aux préférences de la société bourgeoise. Chacun a contribué à démontrer ce que le symbolisme étroit avait eu d'essentiellement bourgeois, et comment, par certaines de ses œuvres, il ne s'élevait guère au-dessus du niveau de la mo^/enne. Les jeunes écrivains appelés à tort ou «à raison k symbolistes » auront eu l'inappréciable mérite de la curiosité, curiosité souvent maladive, souvent saine et bienfaisante. Nous devons à

cette curiosité de connaître la littérature et la pensée étrangères, la plupart des œuvres qui ont donné à notre époque sa beauté, dans la poésie, le théâtre, la critique ; de connaître à la fois les manifestations les plus neuves d'un art vivant hors de Franct; ; de connaître mieux la pensée des écrivains de France, méconnus, inconnus, incompris, — parce qu'artistes. C'est une curiosité générale, universehe, à laquelle nous sommes redevables de bien des découvertes. On doit aux revues, aux livres des jeunes écrivains de ces dernières années la révélation de ridéal humain qui manque aux écrivains bourgeois. Nous devons au symbolisme de ne pas le recommencer, de l'avoir quitté, et tenter aujourd'hui d'y revenir serait un anachronisme, une erreur nouvelle. Nous devons au symbolisme d'aimer la vie. de comprendre que l'art ne peut pas exister en dehors de la vie.

Il y a des influences qui, bienfaisantes à certa,ins moment, pendant un certain temps, deviennent nuisibles si elles s'éternisent. Elles deviennent nuisibles. Et ce n'est pas parce qu'elles renferment de mauvais germes, mais parce que à telle époque^ dès qu'elles ont exprimé toute leur beauté cette beauté doit être transformée, l'influence s'exercer vraiment. On n'utilise une influence qu'en la transformant. On la méconnaît SI on ne la transforme pas. On la méconnaît en la suivant à la lettre, tandis qu'on ne la méconnaît oas en ne la suivant que dans la mesure où noue sommes capables, où nous avons besoin de la suivre. Parmi les influences bienfaisantes nous en a\ons compté plusieurs qui après avoir accmpii leur rôle, ont dû laisser la place à l'œuvre qu'elles ont permis de créer. Et là a commencé

leur vrai rôle. Quelles influences ont été bienfaisantes? L'influence du préraphaélisme, du wagnérisme,de quelques écrivains français, — utiles à la formation du symbolisme. Il y a des influences néfastes, mais qui sont bonnes tout de même, parce qu'elles nous permettent de nous délivrer d'elles. 11 faut que certains travers de l'humanité se manifestent dans un mouvement d'ensemble, aux heures nécessaires afin que l'humanité, les voyant apparaître avec plus de force, s'aperçoive de leur existence, et s'efforce de les éviter. Elles sont en conflit avec la vie, mais eJles n'en servent pas moins l'évolution vers la vie. Celleci n'évolue pas. Elle est toujours identique à elle-même. C'est nous qui évoluons, qui progressons, chaque fois que nous nous rapprochons d'elle, jusqu'au jour où. la comprenant enfin parfaitement, le progrès sera réalisé. Les formes du faux-art nous rapprochent de la vie par l'effort que nous faisons pour les supprimer. Elles nous rapprochent de la vie. Ainsi le symbohsmc, chaque fois qu'il ne s'inspire pas directement de la vie. Il v a des influences heureuses que les médiocres modifient. Ils n'en comprennent pas l'e^^prit. Elles ne sont pas nuisibles par elles-mêmes, mais seulement à cause de l'interprétation des médiocres. Les médiocres n'aflirment que leur propre médiocrité par leur iiicomprChension. Là encore ils ne peuvent pas empêcher l'évolution vers la vie. Cette évolution est fatale. Influence néfaste par elle-même, parce qu'elle est une fausse interprétation de la vie, — influence heureuse parce qu elle est en harmonie avec elle, malgré le mensonge que les médiocres substituent à la vérité qu'elle renferme. — et c'est la copie, l'imitation d'une forme d'art que j'envisage dans ce dernier cas, par exemple le wagnérisme ou l'impressionnisme, — notre époque a sans cesse subi l'une et l'autre, retrouvant dans l'une la

vie que l'autre ne lui découvrait pas, opposant un idéal vivant à un idéal mortel. Elle a découvert la vie chaque fois qu'en les comprenant elle a subi l'influence heureuse des littératures étrangères — (ce fut une révélation), — chaque fois que nous avons compris Fart d'un autre peuple, ou qu'il a compris le nôtre, le degré de généralité et d'humanité de l'art prouvant sa beauté ; chaque fois que. nousmêmes, nous avons retrouvé ceux de nos artistes méconnus, comme chaque peuple a dû retrouver les siens. Chaque jour a réalisé en face de l'efïort contre la vie l'effort qui la découvrait, chaque jour a ser\'i la cause de la beauté. Bientôt, le? symbolistes s'aflranchirent du joug qu'Us s'étaient imposé, laissant à leurs imitateurs leurs défauts, échappant à l'étroitesse de la formule pour rejoindre la vie. Les écoles, — souvent un seul instaura une école ' — opposaient un idéal à un autre idéal, — chaque école représentait un idéal différent. Seul rmdi\âdualisme affirma, affirme au-dessus des écoles l'idéal vivant. Le Droit à la Beauté qui exprime la volonté de tous les écrivains individualistes de découvrir la vie, la croyance en l'utilité de la beauté de V œuvre pour toiis, — fait comprendre l'impuissance de certains ettorts, réhabilite les efforts sincères. Ce n'est pas autre chose que l'art se découvrant à nous après tant d'essais de non-art, transformant, utilisant toutes les influences, — fixant le sens de la V le.

Il est temps de donner un sens à notre agitation : il arrive une heure où ce qui n a été que de l'agitation doit céder la place à l'action. Il vient une heure où notre pensée se fixe, où nos rêves se réalisent. C'est l'heure de créer. Il ne s'agit plus de vagues promesses. Il s'agit de produire.

Comprend-on ce que ce vocable : produire, supJ)Ose d'énergie et de volonté ? On veut dire que le moment est venu, pour l'artiste, de prouver par une œuvre qu'il est artiste. Tant que l'on n'a pas donné l'œuvre que le monde attend, on n'a absolument rien fait. Tout le reste n'est que dispersion. C'est l'œuvre qui donne un sens à notre action passée. Par l'vKuvre est compréhensible pourquoi nous avons voulu retarder l'heure de créer, de produire. On s'explique les hésitations, les doutes, — l'attente du moment. Les gestes de l'enfant se précisent dans le geste de l'homme. Ils perdent ce qu'ils avaient de passager et de transitoire. Ils ne laissent subsister d'eux-mêmes que ce qu'ils contenaient de supérieur à eux-mêmes. L'heure est venue de réaliser l'art. Il ne faut pas que notre dispersion soit inutile. L'heure est venue de prouver que nos promesses ne sont pas des mensonges. Il ne faut pas que l'on puisse nous accuser d'impuissance. Il ne faut pas que les impuissants nous reprochent de leur ressenibler. Chacun doit renoncer aux discussions stériles, aux petites chapelles, aux petits amusements de ceux qui n'ont pas de pensée. Nous renonçons à nous conduire en enfants. Il ne faut pas que nos actes puissent faire supposer que notre amour profond de l'art n'est qu'un mensonge, et que nous n'avons jamais aimé, en dépit de nos protestations, que le fauxart, ne ressemblant qu'aux faux esthètes, dont nous nous proclamons les adversaires. Le moment est venu de trionvpher de notre médiocrité pour triompher de la médiocrité de nos adversaires. 11 faut que chacun de nous se recueille, et songe à laisser une œuvre après lui ; il faut que chacun de nou<^ se synthétise en une couvre forte. Le moment est venu, pour chacun de nous, non plus de nier, mais d'afi&rmer ; de désespérer, mais de croire. 11 faut que, de tous nos efforts combmés, de toutes nos douleurs

— ei —

passées, de tout ce que nous avons observé et retenu, de tout ce que nous avons aimé et baï, naisse la pensée qui résumera notre action en beauté. Il arrive un moment où l'on s'aperçoit que l'on n'a pas fait grand' chose, où l'on sent le besoin de vivre, de survivre ; et l'on se met à l'œuvre avec courage, avec enthousiasme, avec passion. — pour ne pas mentir aux autres et ne pajs se mentir à soimême.

Pour un écrivain, la découverte de la vie m.arque Tinstaçit Qii sa pensée devient elle-même, où il a trouvé sa voie, X\ a découvert la vio quand il acompris que sa pensée n'a p$^ d'autre but que de la découvrir, — par la réalisation de l'art. L'écrivain veut réaliser l'art, il veut que son art exprime la découverte de la vie. Chacun de nous doit découvrir la vie par ses œuvres ; chacun de nous sait qu'il n'a pas d'autre raison d'exister. C'est pourquoi tant d'efforts, tant de î\ittes, et tajût de douleurs. Nous sentons que la vie est là, tout près, nous la voyons, nous l'entendons, nous l'ineterrogepiii^, et nous voulans comprendre sa réponse. C'est dcià un but à notre vie que de ^vpir qu'ij nooi^ fau,t l'intexToger, pour la découvjir- ^çxas savons que npuç avqi;Ls à la découvri;r, et cet^ conviction c'est la découverte de la vie, promise un jour ou l'autre, et certa,iAe, par la réafoation de l'art en nous et bprs 4e no^s.

l-es écriy>aips qç^itemporaijQ^ iwus 3<baAdonne»t le soai d^ contioiuer leurs, œuvres. 1^ ont déjà r^osMiu ceux dfenjtre no,us qji^ en sojak^ ca$>aJ)les, Nous ve»o»ô, à» no*ce lipur, témoigofîi? 4^ litotiie sMîlu^pr pour la \âe, diu lîespect qj«e npu^ avpi^ pour eUe. IHptu^ ayons recoofiiiu ceuix de ap^ pi;écw:$ews 49n:t][nx;>us di^vons, parce q|Ue leur œuvre

est conforme à la vie, continuer rœu\Te. Nous sommes Tavenir, tout entier dans le présent, dans ce qui, du passé, est éternellement présent. Nous succédons à ceux qui ont découvert la vie. Nous profitons de l'heure où nous vivons pour exprimer, à notre tour, notre conception esthétique de l'univers. I. a petite critique est contre nous, parce qu'elle est contre ceux que nous aimons : son rôle est de contrarier, afin de retarder son triomphe, l'idéal que nous défendons. C'est l'idéal de la vie. Notre temps, par son égoïsme et son indifférence, — comme par la générosité qu'il lui oppose, prépare l'avenir. Elle ne peut rien contre l'idéal de l'art, que nous avons mission de conserver. Nous avons à préserver de la sottise des médiocres 'e trésor de beauté que des siècles de pensée, de poésie et d'art ont légué à notre époque.

Nous luttons pour le triomphe de la vie, afin de la substituer, dans l'humanité, à sa contrefaçon. Notre époque renferme, comme toutes les époques, le spectacle de la vie et de la mort mêlées. Notre arme de combat, c'est la parole, c'est le livre, — c'est l'art. Nous luttons contre la mort. I/art n'est qu'une lutte éternelle contre le néant. D'être le néant, le néant n'en résiste pas moins. C'est une résistance inerte, à cause de cela même dangereuse. Il n'est pas aisé de lutter contre le néant. Le rien oppose son inconscience, son inconsistance, son indifférence. Et c'est contre cela qu'il faut lutter, — c est contre ce qui n'existe pas. L'œuvre d'art ncst pas une cause de division, elle est la cause de l'union des hommes, que les hommes s'associent pour le triomphe de la vie contre les hommes qui, groupés dans la mort, sont la cause que l'humanité ne vit pas en har-

monie, que les hommes sont divisés. En luttant pour le triomphe de la vie, c'est pour e triomphe de l'art que nous luttons. Nous hvrons bataille aux médiocres. C'est le médiocre qui est la cause que l'humanité est divisée ; et c'est l'art qui lui rendra, lui découvrira l'harmonie qui lui manque, cette harmonie que seule une fraction de l'humanité réalise, que seuls quelques héros réalisent dans leur pensée. Nous luttons, à cause de ce qu'il y a de laideur dans la morale, la religion et la politique. La beauté nous rapproche, tandis que la laideur nous sépare. En présence de la beauté, nous nous reconnaissons les uns les autres, nous reconnaissons la même vérité, l'unique vérité à laquelle ne correspond pas l'illusion du faux-art. L'art n'est pas une illusion destinée à faire accepter la vie : il n'est pas un mensonge s'ajoutant aux mensonges qui la recouvrent. Il est la vie qui se découvre, qui se dépouille des erreurs dont les médiocres l'ont recouverte, dont ils croient qu'il est nécessaire de l'embellir. Nous ne pouvons pas lutter pour une illusion, pour un art qui donnerait l'illusion de la vie, au lieu d'être la vie même, sans ornement, sans qu'il soit besoin de lui ajouter quelque chose, parce que suffisamment ornée, parfaite, d'elle-même. Lart est l'ornement, la poésie, le charme de la vie qui émanent de la vie même. La poésie, — c'est l'art tout entier que je désigne ainsi, — c'est la vie même. T/art ce n'est pas un ornement surajouté, c'est la vie manifestant sa poésie, prouvant que, par elle seule, elle vaut, qu'elle puise, en elle seule, son vêtement et sa parure, sa couleur et son harmonie. Un art d'illusion nous sépare, un art de vérité nous rapproche. L'amour de la vie nous unit pour lutter contre la mort. Cet amour, plus fort que la mort, engendre la vie de demain, l'union des hommes que le faux-art are-

tardée, et qui ne triomphera que plus glorieusement le joiir où le faux-art aura été définitivement chassé de la vie.

Ceux qui affirment leur amour de la vie dans l'universelle indifférence des hommes devant la vie ont été, de tou.s temps, des révolutionnaires, des anarchistes, — des libertaires. Ce sont des théoriciens, dont les théories reposent sur le réel, sur la vérité, sur la vie. Aujourd'hui, les libertaires sont tous les penseurs, tous les écrivains, tous les artistes qui expriment la vie dans leurs œuvres, qui aiment la vie. qui découvrent la vie sous les apparences bourgeoises. Ils sont libertaires de ne pas être bourgeois, de ne pas acepter leur idéal mesquin et médiocre. Le rêve des Hbertaires, c'est de découvrir la vie à l'humanité qui l'ignore, c'est de l'amener à la compréhension de la vie, en la détachant progressivement de la mort, en substituant, dans les consciences, à la mort, la vie. I.a société telle qu'ils la conçoivent existe dès maintenant dans leurs œuvres. Elle est le con traire de la société d'aujourd'hui que renferment, également, leiurs œuvres. T. a critique, cette condition essentielle du progrès, c'est le triomphe de leurs idées dans les esprits, le triomphe de leurs idées dans les faits. Ces idées empruntées à la vie, lui retournent, par la critique. Piaurce qu'elles sont vivantes, parce que la vie les a inspirées, elles ne peuvent pas cesser de lui appartenir, de constituer la vie intégrale de l'humanité. La critique est l'expression de la pensée en avance, de la pensée des libertaires et des précurseurs. EUe est l'expression de oe que pensent quelques-uns, afin d'universaliser cette pensée, de l'étendre à la vie entière. Les libertaires, — les artistes, — ne font qu'exprimer pour tous la pensée de la vie.

que proclamer ouvertement ce que chacun pense secrètement, ou ne pense pas du tout, qu'exprimer intégralement ce que la foule ne ressent qu'obscurément, confusément.

Tout précurseur est un héros. Parce que^tout précurseur est obligé de combattre, de lutter pour imposer un idéal qui est de tous les temps, et que chaque époque méconnaît ; parce qu'il a contre lui une partie de l'humanité, — parce qu'il est Seul. Quiconque pense librement est un Précurseur. Il ne s'agit pas d'exprimer un idéal nouveau, il s'agit d'exprimer l'idéal que renferme l'art. C'est chaque fois une lutte nouvelle , un recommencement, l'afi&rmation d'une vérité étemelle. Le premier artiste — le premier homme qui a compris le sens de la vie — est le précurseur des artistes d'aujourd'hui. Les artistes viennent afi&rmer tour à tour le même idéal ; chaque époque de l'humanité délègue des artistes qui continuent d'exprimer la foi de l'humanité dans son avenir. Il y a donc des précurseurs à toutes les époques. Ils affirment l'idéal de l'art contre la foule qui le nie, ils lui opposent leurs œuvres. Elles sont l'expression de cet idéal étemel. Ils sont les précurseurs de l'humanité future. C'est pourquoi ils sont en contradiction avec l'humanité présente. Plus tard, l'abîme entre le génie et la foule s'écroulera. L'œuvre des précurseurs se manifestera. L'artiste aura trouvé un pubHc digne de son œuvre. Les artistes d'hier préparent un pubhc aux artistes de demain. Par là ils préparent également un public à leurs œuvres. L'art, en faisant l'éducation des foules, les prépare à le comprendre totalement. Il faut que nous aimions nos précurseurs, pour devenir à notre tour des précurseurs. A l'heure

présente, on ne comprend pas . leur pensée, leur art. Nous sommes quelques-uns à les vénérer. Cette minorité d'hier et d'aujourd'hui pense pour tous, prépare l'émancipation de tous.

Il ne faut pas que le mensonge nous décourage, décourage nos efiorts. Il ne faut pas trop nous attrister de penser que l'idéal de la vie, — l'art, — n'est pas l'idéal de l'humanité présente. Si elle vit dans le faux-art, — dans , la mort, — c'est afin que la victoire de la vie soit éclatante. Nous sonmies heureux de penser qu'elle triomphe toujours, qu'elle trioii^he de la médiocrité, — de la mort. C'est notre consolation, et notre espérance, de penser que la justice, — le châtiment ou la gloire que mérite chaque individualité, — est toujours présente, qu'elle condamne le faux-art, qu'elle est l'art triomphant par la critique dans les consciences. Il faut que ceux qui ont découvert la vie, qui la découvrent, autour de nous, possèdent la gloire qui leur appartient, la gloire universelle, que leur a volée le médiocre, qu'ils ont réduite à leur niveau, qui a perdu son caractère de grandeur, qui est devenue la fausse gloire. La fausse gloire des médiocres l II faut qu'elle soit connue. Il faut que la justice existe pour les artistes et pour les médiocres. Le monde est partagé en deux groupes : les artistes et les médiocres. Aux artistes d'accomplir l'acte de justice que les médiocres sont incapables d'accomplir. Aux artistes de prouver qu'ils sont artistes en rendant hommage à ceux qui les ont précédés ou qui les accompagnent dans la découverte de la vie. C'est notre consolation, dans l'égoisme de la société où nous vivons, de penser que les médiocres auront le châtiment qu'ils méritent, que la

gloire qu'ils ont usurpée redeviendra sublime, majestueuse, étemelle, quand éHe retournera aux artistes qui en sont dignes, quand elle sera redevenue digne des artistes. Si le faux-art triomphe de Tart vrai, rassurons-nous, c'est un triomphe momentané ; il y a, derrière cette fausse gknre, ce faux-art, derrière la fausse critique qui les résume, une pensée profonde, — la vraie gloire, — qui tiiomphera. Cette réhabiUtation de la pensée, ce triomphe de la vie, ce sera la récompense de l'effort que la critique aura fait pour découvrir la vie ; ce sera la réalisation même de la critique par la découverte de la vie.

Ce qui reste après nous c'est l'effort, l'effort que nous avons fait pour découvrir la vie. Il n'existe pas d'oeuvre d'art qui ne soit pas la découverte de la vie ; pas d'œuvre d'art qui ne renferme pas autre chose de meilleur que ce qui est, qui ne se substitue pas, ne substitue pas Tidéal de l'art, aux mensonges, aux préjugés ; pas une œuvre œuvre d'art qui ne mette pas à la place de ce qu'elle supprime autre chose. Cet autre chose, c'est sa beauté. Pas une œuvre d'art qui ne transforme, — de suite ou longtemps après elle, — les mœurs, les habitudes qui sont inesthétiques. L'œuvre d'art ne peut être l'œuvre d'art qu'à la condition d'opposer un idéal à ce qu'elle condamne. L'exemple d'écrivains indépendants, libres, hardis, ne reculant devant aucun problème, — s'ils reculaient devant la découverte de la vie ils cesseraient d'être artistes, — et résolvant tous les problèmes dans le sens de la vie, par l'idéal de justice et de pitié qui est dans l'art, — l'exemple d'écrivains indépendants, hbres, hardis, — il n'y a pas d'autres écrivains, que ceux-là, — ne dissimulant aucune des tares, aucun des mensonges qui essaient

de se substituer"à laVérité, cet exemple, aux jeunes écrivains de le suivre, et par là de se séparer du faux-art, de réaliser l'art, en s'égalant à ceux qu'ils reconnaissent être leurs maîtres. Il n'y a pas d'autre maître que la vie, et c'est parce que leur œuvre est la démonstration de cette vérité qu'ils sont bien nos maîtres, qu'ils libèrent cette expression de ce qu'elle représente, pour la médiocrité, de soumission et de bassesse. Il ne faut reculer devant aucune hardiesse, afin de réaliser l'art. Il faut obéir à l'enseignement de l'art, qui est sincérité, indépendance, générosité. Aucune œuvre ne peut reculer devant la description de la vie telle que la voulurent les médiocres. L'œuvre qui se dérobe à ce devoir n'est pas une œuvre d'art. Elle est dépourvue de sincérité. Elle est elle-même cette hypocrisie, ce faux-art que l'art condamne. Tout l'art élève à lui par l'esprit critique qu'il donne aux foules, parce qu'il transforme en intelligence leur émotion. Il réalise la critique dans les esprits en se faisant comprendre. Il oblige les individus à l'aimer. La critique est l'art compris, senti par le cerveau de l'homme. La critique est l'art devenu humanité, devenu foule, devenu individu, c'est l'art réalisé dans les consciences, c'est la conscience devenue esthétique. La critique, c'est l'humanité comprenant clairement la pensée de l'art, s'égalant, par sa compréhension, à sa beauté. Le roman, la poésie, le théâtre font naître la critique, c'est à-dire leur compréhension, dans l'humanité. Cette compréhension qui doit être totale en face de l'œuvre, — on ne comprend pas, on n'aime pas une œuvre à demi, — est restreinte quant au groupe qui la comprend. Il suffit qu'un individu réalise, dans sa conscience, la critique, par la compréhension de l'art, pour que sa pensée ne demeure pas isolée. Il suffit que les artistes aient produit leurs œuvres, que des

hommes aient prouvé leur sentiment de Tart en le réalisant par leurs œuvres, pour que cette pensée se généralise. Une partie de l'humanité \àvant de la vie de l'art a le devoir de diriger de son côté les âmes inconscientes, a le devoir de supprimer les âmes médiocres. A d'autres de continuer l'œuvre de beauté que certains hommes ont accomplie, de la multipUer dans les âmes, d'ajouter leurs efforts, d'ai&rmer, par leurs œuvres, et toujours en s'aifirmant eux-mêmes, que les idées, l'art de leurs précurseurs, ce sont les idées, l'art étemels. De même que l'on n'a pas tout dit avant nous parce que l'art, bien qu'ayant tout exprimé le jour où, pour la première fois, il s'est réalisé dans une œuvre en y réalisant la compréhension de la vie, n'est qu'un éternel recommencement, l'affirmation du même idéal chaque fois nouvelle, chaque fois inédite, l'adhésion que chaque homme apporte à son idéal, dans un accent personnel, — de même nous ne croyons pas avoir tout exprimé, nous pensons que d'autres hommes vivront après nous, qui réaliseront l'idéal de l'art individuellement, — pour qu'un jour il soit réalisé chez tous les individus, et pour toute la vie; nous croyons que l'humanité de demain sera plus artiste que l'humanité d'aujourd'hui, parce qu'elle renfermera plus d'artistes ; nous admettons parfaitement que l'on ajoute à notre œuvre d'autres œuvres qui ne la contredisent que dans ce qu'elle renferme d'in-esthétique,et la continuent dans sa beauté ; nous pensons, — l'histoire de l'art nous y oblige, — que d'autres artistes s'exprimeront différemment, découvriront d'autres beautés parce que restés fidèles à l'idéal de l'art, ne pourront être personnels que s'ils conforment leur pensée à la pensée de l'art, que s'ils nous ressemblent comme nous ressemblons aux artistes qui, dans tous les temps, chez tous les peuples, ont découvert la vie.

Les préjugés, les lois, ont faussé le sens de la vie. L'art restitue à la vie sa réalité. Il la dépouille des mensonges qui l'enveloppent, des surfaces qui la recouvrent. Il découvre, sous les préjugés, les mensonges, — la vie. Voilà son but, voilà son rôle.

L'art est la découverte de la vie. Les efforts que nous avons faits pour réaliser l'art ne sont que des efforts pour découvrir la vie. Ceux dont les œuvres n'ont pas réalisé cette découverte ne comptent pas, parce qu'ils n'ont pas eu la volonté de la réaliser. La recherche de la vie n'a été que la recherche d'un art vivant, et cet art vivant on ne l'a découvert qu'en reconnaissant les mérites de l'art éternel, on ne l'a découvert qu'après avoir reconnu combien prodigieux, vivant, énorme, était l'art du passé. On est revenu à l'art de tous les temps, à l'idéal de l'art à toutes

les époques, et c'est par ce retour, qui n*est qu'une marche en avant, qu'on a pu réaliser Tart. C'est en rendant hommage à l'art de toutes les époques, que notre époque s'est élevée à la hauteur de l'art, a condamné ainsi le fauxart et ses incertitudes, ses hésitations, qui n'ont pu être fécondes, pour s'être désintéressé de la recherche de la vie.

Tous les livres, toutes les œuvres d'art n'ont d'autre but que de découvrir la vie. Ce que recherchent les artistes de notre époque, après ceux de toutes les époques, c'est réahser la vie dans leurs œuvres, c'est la découvrir. La vie, qui se découvre à nous dans sa valeur esthétique, qui a besoin de l'art pour exister vraiment, — l'art n'étant que la pensée de l'homme sur la vie, que sa rencontre avec la vie, — c'est à nous à la rejoindre par le chemin de l'art, c'est à nous à découvrir l'art pour la découvrir dans l'art, et le moyen que nous avons de découvrir l'art est puisé dans la vie, puisque nous le puisons dans l'art. Ce moyen, c'est la critique, c'est la forme que l'art adopte pour se sociaUser, pour élever l'humanité à sa beauté.

C'est dans la vie que l'on découvre la vie, c'est en la regardant que l'on arrive à l'approfondir. Dès qu'elle a été parfaitement comprise, découverte intégralement, l'art existe. L'art est la compréhension de la vie. Comprendre, c'est avoir découvert le sens de la vie. L'art est la joie de l'homme exprimant la découverte qu'il vieat

de faire. C'est sa joie sans limites, glorieusement exprimée sa joie totale triomphante, magnifique. C'est ainsi que Ton ne peut qu'aimer la vie, qu'en se découvrant eUé fait naître la joie, que la jcne est le cri proclamant cette découverte. La vie et la joie se coidondent. La douleur n'est que l'impuissance de l'homme à comprendre la vie.

L'art est l'explication que la vie donne d'elle-même. Elle se fait aimer sous sa forme esthétique. Elle se fait comprendre par l'art. La critique découvre l'esthétique de la vie. C'est elle qui est chargée de démontrer que l'art est dans toute la vie, que la vie tout entière est artistique, qu'elle se manifeste par l'art, que l'art est sa beauté visible, découverte, révélée. L'art est la beauté révélée de la vie, qui n'en est pas moins esthétique dans sa beauté encore ignorée; seulement, cette beauté, parce qu'elle est ignorée, n'est pas encore l'art. Il faut que l'art la découvre pour que l'art existe. L'art est la manifestation visible de la beauté de la vie.

Cette manifestation n'est visible que si elle est comprise. Or, la critique est la compréhension de l'art. La critique est l'art compris, aimé, senti. Tant que l'art ne s'est pas découvert lui-même à l'humanité, la beauté de la vie demeure invisible, latente, comme si l'art ne l'avait jamais découverte. Par la critique, il se découvre, découvre par conséquent la beauté de la vie qu'il renferme; il ne la révèle vraiment que par la critique. Or, l'art ne peut être

découvert que par Tart. La critique n*est qu'une des formes de l'art, une forme indépendante, vivante, sans laquelle Tart demeure invisible. Chaque fois qu'une œuvre a été comprise, la critique a été réalisée. La critique, c'est le sentiment de l'art. Pour généraliser ce sentiment, pour se généraliser elle-même, pour qu'elle le fasse naître en chaque individu, la critique dispose de forces personnelles, qui constituent son originalité parmi les arts, son individualité, comme chaque forme d'art a la sienne. La critique, c'est l'art triomphant dans les consciences, — l'art rejoignant l'humanité, — se découvrant à l'humanité en lui découvrant la vie, le sens de la vie.

En nous révélant le sens de la vie l'art nous fait aimer la vie. On a découvert la \ie quand on a découvert le sens de la vie. Nous ne l'aimions pas de ne pas la comprendre. Aujourd'hui nous comprenons le sérieux de la vie. Nous comprenons que la vie ce ne sont pas ses apparences. Nous avons de la vie la conception esthétique qui nous manquait. Nous vivons, parce que l'art nous a appris l'existence de la nature, l'existence du peuple, — notre existence. Nous ne nous agitons plus inutilement, et comme par hasard. *

La vie, à la considérer superficiellement, est douloureuse, parce qu'on n'en aperçoit que le masque. Pour la connaître, il faut l'approfondir, la découvrir sous la forme vraie qui la manifeste, et cette forme est artistique. Plus

on l'approfondit, moins elle apparaît douloureuse, parce que l'on s'éloigne de la laideur, qui est son masque. Ceux qui croient qu'en l'approfondissant on s'expose à rapporter de cette enquête de la désillusion et de l'écœurement, ignorent que ce qui n'est pas la joie n'est pas la vie, que ce qu'ils prennent pour la vie n'est que sa contrefaçon. C'est cette contrefaçon qui cause toute la tristesse des œuvres véritables, tandis que le pessimisme du fauxart provient de ce qu'il est incapable de découvrir la vie. L'art, au contraire, approfondit ce qui n'est pas profond, en exprime la laideur, à laquelle il oppose la joie, — la vie, c'est la joie, tout le reste c'est la douleur, la mort, — combattant, joyeusement, la mort. L'art est la vie renaissant perpétuellement de la mort, parce qu'elle s'y oppose sans cesse. La joie vient de la révélation de la beauté, — vie et beauté se confondent. L'art est la joie que l'homme éprouve à découvrir la vie, à la voir apparaître dans sa réalité vraie. En même temps qu'il la découvre, l'homme se découvre, — sa pensée et l'univers ne font qu'un, — il s'éternise dans chaque action durable, il s'égale à l'éternité et à la beauté de tout ce qui est. Il devient artiste, il s'égale à la beauté de la vie, qui passe en lui tout entière, puisqu'il la comprend, l'aime et l'exprime.

La vie, dès que nous l'avons découverte, ne nous apparaît plus triste et douloureuse, parce que nous ne prenons plus pour la vie ce qui n'est pas la vie. Elle nous semble triste, douloureuse, parce que nous la confondons avec sa contrefaçon. Tout ce qui est laid est la contrefaçon de la vie. On prend pour la vie ce qui n'est pas la vie. On l'ac-

cnse de tous les maux qui proviennent de sa contrefaçon : or, elle-est le remède que nous opposons à ces maux, puisque r«rt est la vie reproiant sa revanche sur la mort, confondue avec elle. La déoouverte de la vie consiste à la sépara* de la mort, du médiocre qu'on veut lui substituer, à ne plus considérer la vie au sens restreint, -comme le mélange de la beauté et de la laideur, mais comme la beauté seule. Il faut donc rerchercher la beauté qui, dans la vie au sens restreint, constitue la vie, — au sens large. C'est le rôle de l'art. Dès que la vie est découverte, l'art existe. Chacun de nous doit la rechercher afin de la découvrir, devenir artiste par cette découverte. En avoir le pressentiment, la rechercher, c'est déià être dans le vrai. L'art fait naître ce pressentiment qui n'est que son attente, sa recherche ; on recherche la vie pour découvrir l'art : on veut le réaliser. Avoir le pressentiment de l'art, c'est avoir celui de la vie. L'un et l'autre éveillent ce pressentiment, qui se change en sentiment, en conscience, en réaUté, qui cesse d'être une illusion pour se confondre avec la vie.

La vie que nous cherchons existe, elle existe tout entière dans l'œuvre d'art. L'œuvre d'art nous la révèle. Il y a des œuvres admirables, qu'il suffit d'ad mirer et d'aimer pour aimer et comprendre la vie. La vie de l'humanité est tout entière dans son art, sa vie idéale qui supprime sa vie médiorce. La vie, nous n'avons qu'à aimer l'art, la beauté de l'art, dans toutes ses manifestations, dans toutes ses formes, à toutes les époques, pour la découvrir, la reconnaître, ne plus vivre en dehors d'elle. C'est à la critique à révéler ces œuvres de tous les temps

qui l'ont découverte. C'est à la critique à décou\Tir celles des œuvres cont^naporaines e& liarmonie avec la vie. La critique réalise la compréhcnsioil de Tart, c'est-à-dire de la vie. Elle découvre la vie dans l'art de Rodin, de Carrière, de Pesnard. EUe découvre la vie dans la littérature de Mirbeau, de France, de Geôroy. Elle découvre la vie dans la musique de Gustave Charpentier. Elle découvre la vie partout où elle est. Partout où elle est aussi, elle découvre sa contrefaçon : dans les œuvres sans art, sans expression et sans beauté : dans la littérature d'Institut, dans le mélodrame et le vaudeviQe, dans toutes les formes du faux-art. La découverte de la vie, voilà le but de la critique. Four la réaliser, cette découverte, elle se découvre dans la vie, elle devient vivante, elle est une des formes de l'art, elle est l'observation de la vie quotidienne, — elle est la synthèse de la vie et de l'art.

Comment l'art découvre-t-il la vie ? Rechercher de queUe manière il la découvre, c^est rechercher de quelle manière l'art se découvre à notre inquiétude. L'artiste est celui qui comprend la vie. et la comprenant parfaitement exprime parfaitement cette compréhension. Il la comprend parce qu'il l'aime, parce qu'il veut l'aimer. Les œuvres d'art de ses précurseurs lui ont fait aimer la vie, l'ont déterminé à la découvrir comme ils l'ont découverte avant lui.Il admire à la fois l'art et la vie, parce qu'il les découvre l'un dans l'autre. Il saisit, entre les œuvres de ses précurseurs et la vie, le Uen qui est indissoluble, — en dehors duquel c'est la mort. Il peut créer, parce qu'il a le vouloir, ramour,rinteUigence, — ^parce que la vie triomphe dans tout son être. Il n'y a pas de création en dehors de

Tamour. L'amour se confond avec la vie. L'art représente Tamour dans sa magnificence. La première condition pour créer, — celle qui renferme toutes les autres, l'unique par conséquent, c'est d'aimer. L'artiste est l'homme qui aime la vie. Qui aime, est artiste. L'indifférent, celui qui n'aime pas, n'est pas artiste. C'est parce qu'il aime que l'artiste découvre les formes, les paroles, les gestes seuls capables d'exprimer son amour. C'est parce qu'il aime que le musicien découvre es sons. Je peintre les couleurs, le poète les mots L'œuvre d'art est la manifestation de l'amour. Dans cet amour sont contenues toutes les formes de l'art, toute son histoire toute sa pensée — toute la Vie.

On découvre la vie par la volonté. L'artiste est celui qui ajoute à la volonté de la découvrir la puissance d'exprimer cette découverte. Il la découvre en reproduisant sa contrefaçon ; il la découvre en face de sa contrefaçon. L'œuvre d'art n'est qu'une antithèse, dans laquelle le génie exprime sa haine du médiocre, en le décrivant, sans participer à la laideur qu'il décrit, sans se confondre avec cette laideur. C'est une antithèse, parce que c'est la vie s'opposant au néant, et tout en renfermant le néant, pour se substituer à lui.

On découvre la vie loin des cénacles, loin des chapelles, loin des écoles, — en se dépouillant de son égpïsme pour s'isoler, être soi, exprimer les résultats qu'elle accomplit sur chacun de nous.

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