‹ Decouverte de la vieChapitre 3 sur 12 · SI · texte numérisé non relu

SI

Quand on proclame que la liberté de l'art — la liberté sans laquelle l'art n'existe pas, — il est la liberté même, il se confond avec la liberté, — n'est réalisable que par l'individualisme, quand on proclame que l'individualisme seul exprime cette liberté qui est l'art, s'émancipe des écoles et des formules, on ne veut pas dire (pi'il s'émancipe de la vie. L'individualisme c'est, au contraire, la vie même. Quand on dit que la critique et l'art sont vrdividtialisies , que l'individu est le créateur par excellence, que l'individu est la cause du progrès, on ne veut jamais dire qu'il n'y a pas en dehors de lui d'autres forces vivantes, on n'oublie jamais la part de la foule, de l'humanité dans l'œuvre. L'individualisme, au Heu d'en être la suppression, en est l'affirmation, la confirmation. On n'oublie pas l'humanité. On la retrouve, on la découvre. Considérer l'individu comme une force isolée sans rapport avec la vie, 'c'est le contraire même de l'individualisme. On n'a jamais voulu dire une teUe absurdité que les adversaires de l'individualisme voudraient bien lui faire signifier. L'individualisme est la condition même du sociali.^we. C'est la libération de l'individu des tares qui l'oppriment. Il devient social, au sens large du mot, quand il devient humain. Et il s'humanise quand il se libère. L'individualisme est la condition même du socialisme. Il est la reconnaissance par un esprit libre et ime volonté consciente de la solidarité et de la beauté. Il est l'adhésion à la vie. Ce n'est qu'après s'être délivré de la mort que l'individu est capable de coopérer au bien-être social. C'est parce qu'il se libère que l'individu reconnaît à ses semblables le droit d'être aussi libres que lui, le droit et le devoir de vivre. C'est parce qu'il est libre qu'il est fort et meilleur. Sans individualisme, c'est-à-dire sans la libération complète, de l'individu, de la mort.

le socialisme, ou triomphe de la vie, est impossible. Mais les médiocres confondent l'individualisme et Tégoïsme, — qui sont une antithèse. Le socialisme n'est que la reconnaissance à Tindividu de tous ses droits. La critique, en proclamant que Tart est individualiste, proclame cette vérité. Elle répond ainsi victorieusement aux médiocres qui ne veulent absolument pas voir, dans une œuvre d'art, l'expression d'un individu ; l'œuvre d'un esprit libre en désaccord avec les médiocres; une conscience qui brise les habitudes et les contraintes, qui se façonne ses règles, ses lois, son milieu ; qui modifie les esprits, qui refuse de s'incliner devant la mort ; qui découvre dans la vie, dans toute la vie, des formes intarissables de beauté ; qui, dans son humanité, exprime toute l'humanité, qui retrouve en lui toute chose, qui n'est pas seulement l'écho, mais l'écho triomphant, l'écho vivant, — le génie dominateur et créateur par excellence. Oui, les foules, toutes les foules sont créatrices de beauté ; parce qu'elles sont riches d'individualités' pensantes, agissantes, et libres. Le génie est la découverte de l'humanité; il s'isole pour la découvrir ; il y parvient par la synthèse. L'individualisme ressuscite et perpétue la vie.

L'art est l'ensemble des œuvres c:éée«! par le génie de l'homme. Cet ensemble constitue un type idéal de beauté. Sans beauté cet ensemble ne serait pas l'art. Notre con ception de l'art ne fait que découvrir dans les œu\Tres l'idéal qu'elle découvre dans la vie. Elle découvre dans les œuvres, l'art qu'elle leur demande d'exprimer en le découvrant dans la vie. Les œuvres, en nous révélant la vie qu'elles contiennent, nous prouvent leur beauté.

L'art continue la nature. L'art est l'idéal de la nature. C'est pourquoi, en découvrant l'art dans l'art luimême, nous le découvrons par là même dans la nature. Comment découvrir l'art si ce n'est pas en présence de l'art lui-même, nous fournissant le terme de comparaison sans lequel nous serions incapables de le découvrir. Il nous révèle la nature, et dès que nous la connaissons par l'art, nous pouvons lui comparer l'art pour nous rendre compte de sa beauté qui la reproduit. Pouvaiton comprendre ce que c'est que l'art, avant que l'art existât ? Il existait dans la nature, mais comment l'homme pouvait-il le découvrir dans la nature, puisque l'art seul lui indique la beauté de la nature, et qu'il est incapable de la connaître avant de connaître l'art ? Il les a découverts en même temps. La découverte de l'art n'a été pour lui que la découverte de la nature. L'art a été la première émotion, la premi'>re pensée de l'homme en présence de la nature. L'homme a découvert l'art dans la nature, et du même coup la nature. En dehors de la nature, en dehors de lui-même, quelle conception pouvait-il avoiL de l'art ? En même temps que l'art se créait, il contenait son expHcation, il contenait la critique, chargée de démontrer qu'il était né dans la vie, chargée par lui de démontrer son utilité et sa beauté. La critique n'était que le sentiment de l'art réalisé par le sentiment de la nature dans les consciences. C'était l'homme comprenant qu'il aimait la nature, et que, par cette compréhension, il était meilleur, il devenait luimême, — il était artiste. Ne croyons pas avec les mystiques, ne croyons pas que la beauté est en dehors et au-dessus de l'humanité, alors que l'homme la crée par son art, ne croyons pas que la beauté de l'art n'est que l'image lointaine, imparfaite, d'une beauté supérieure.

et qu'on ne comprend pas Nous vivons, et l'art est un acte, non une entité.

Parce que la critique n'est que le sentiment de l'art, de l'art engendré par la vie, se découvrant en la découvrant, — parce que la conception que l'on doit se former de l'art, — cette conception n'est que l'art prenant conscience de lui-même, c'est la critique même, — résulte de l'observation des œuvres créées en face de la nature,^— en dehors de cette explication vivante l'œuvre e«ît inexplicable, — on ne pensera pas que nous proposons aux artistes l'imitation des œuvres qui ont droit à notre admiration, par conséquent l'imitation des règles, des lois que ces œuvres imposent aux artistes de demain. L'art étant la liberté même n'a pas le pouvoir de supprimer la liberté. Les artistes, sans se copier, reproduisent le même idéal différemment Chaque artiste est en face de la vie comme le premier homme qui a été artiste. Il découvre, dans la vie, les lois, l.s règles que d'autres découvrirent avant lui. et comme c'est la vie qui les impose, les artistes ne font que se conformer à son enseignement, suivent les mêmes règles, appliquent les mêmes préceptes. Ce n'est pas parce que d'autres artistes les ont fixés avant eux, mais les ont découverts, comme eux, avant eux. Us ne font que reconnaître, dans les œuvres de leurs précurseurs, les lois qu'ils suivent, et ils ne considèrent pas comme des artistes ceux qui les ont méconnues, ou les méconnaissent en leur substituant des règles factices qui expriment l'absence de génie. L'art ne copie pas l'art, il demeure identique, à toutes les époques, devant la nature Ce serait méconnaître la Hberté de la vie que méconnaître la liberté de l'art. Ce serait re-

tourner à cette conception étroite et médiocre qui veut qu'un artiste copie un autre artiste, — quand on est obligé de copier un autre artiste, c'est que l'on se sent incapable de comprendre la nature, donc d'être artiste, — à cette opinion qui prétend qu'il faut recommencer éternellement les mêmes œuvres, que tout a été fixé, — elle ne voit pas ce qui a été fixé, ce qui méritait vraiment d'être fixé, — et qu'il ne reste plus aux artistes qu à se copier éternellement. Notre conception de l'art, née en présence de la nature découverte par les œuvres, est aussi vaste que ces œuvres, et comme elles elle est libre. Elle est ce que l'art veut qu elle soit. L'art ne veut pas que l'on ait de sa beauté une autre conception que celle qu'il exprime, il veut que sa compréhension soit réalisée par la critique. Nous dégageons un type de beauté des œuvres. — l'archétype, — que notre sentiment d'accord avec le sentiment universel des peuples a été contraint d'élire parmi les plus belles, les seules belles, et nous pouvons afiîrmer aujourd'hui que ce consentement universel des peuple*? est juste: ce type de beauté ne s'écarte pas de la beauté de la nature, c'est d'après elle que nous le jugeons, c'est en comparant ces œuvres à 3a nature que nous comprenons pourquoi elles sont belles. Elles sont belles de nous révéler la nature. L'airt est la nature se révélant à nous. La critique constate cette révélation. Elle constate l'art.

L'art découvre à nos yeux émerveillés les spectacles de la vie dans leur beauté réelle. Il nous découvre cette vie large et indépendante, la vie de la pensée, la conception de la vie selon la vie, selon le sens de liberté qu'elle indique. L'art oblige à penser sur la vie, il est la pensée de

l'homme sur la vie. L'art est ce sentûnent qui oblige l'homme à découvrir la vie sous les apparences qui la recouvrent. Il veut être libre : — il devient artiste. En même temps que ce besoin de découvrir la vie constitue l'art, fait naître l'artiste, l'art s'impose à l'humanité, qui s'y découvre intégralement, qui, par la critique, prend conscience de l'œuvre d'art, y découvre la vie que ses actes contredisent. Il découvre à l'humanité cette vie idéale à laquelle elle aspire, cette vie d'harmonie qui n'existe pas encore pour tous les hommes. 11 la leur découvre en lui apprenant à regarder en elle-même, et autour d'elle, à comprendre les paysages, les spectacles qui l'entourent. Vivre, c'est comprendre ce que Ton voit, — la laideur autant que la beauté, — c'est ne rester indifférent devant aucun spectacle ; c'est arriver à vivre harmonieusement par la compréhension de chaque geste, de chaque spectacle ; c'est comprendre la signification de tout ce qui est. Vivre, c'est comprendre la beauté qui nous entoure, la beauté des gestes, la beauté des paysages et de la nature, — c'est \dvre en beauté. On vit lorsque l'on découvre la vie sous les apparences. Vivre, c'est aimer l'art, par conséquent aimer tout ce que l'art fait aimer en nous le découvrant. On vit d'aimer la nature, les paysages, les monuments des cités, la force et l'énergie des races. On retourne, par l'art, à la nature. L'humanité revient, par l'art, à tout ce dont le faux-art l'a éloignée ; l'art la réconcilie avec la vie, qu'elle ignorait. Il lui apprend à regarder la nature.

Après l'art que faut-il ?imer ? L'art. Aimer la nature, c'est continuer à aimer l'art. L'art c'est la nature com-

prise et sentie. Chaque fois que l'homme comprend la beauté de la nature, il est artiste. Il faut aimer tout ce que l'art veut que nous aimions. Il veut que nous aimions la nature. L'art veut que nous retournions à la nature, qne l'humanité se renouvelle par la compréhension de la nature, et c'est pourquoi il réalise pour elle cette compréhension. L'art, c'est le retour à la nature, — le retour à la compréhension de la nature. C'est en regardant la nature que l'homme retourne à l'art, qu'il réalise l'art. Il les rencontre sur le même chemin, et c'est eux-mêmes qui se découvrent à lui, l'un par l'autre, l'un dans l'autre. Le premier bienfait de l'art, c'est de découvrir la nature, dans sa beauté, c'est de la dépouiller des artifices que la médiocrité croit devoir y ajouter sous prétexte de l'embellir. EmbelUr la nature ! Existe-t-il plus odieux sacrilège ? L'art nous ordonne de protester chaque fois que le médiocre enlaidit la nature. Vraiment, il ne peut pas l'enlaidir, elle continue à vivre en beauté. Il ne peut pas faire que la nature ne soit pas belle. Ce n'est pas la nature qui devient laide ; ce qui est laid c'est l'œuvre des médiocres s'ajoutant à elle : ils corrigent la nature, bouleversent la nature, la modifient de fond en comble, méconnaissent son harmonie. Ils méconnaissent les perspectives, ils méconnaissent les horizons, — ils méconnaissent l'ordre, le rayonnement de la vie. Il faut qu'ils surchargent, brisent, saccagent, arrachent. Pour les médiocres, il faut que la nature devienne son contraire. Ils la font restreinte, mesquine, bourgeoise. Ils l'enlaidissent de leurs sculptures, de leur architecture, de leurs dessins, de leurs jardins, de leurs personnes. L'art découvre la nature en même temps qu'il fait naître l'amour et le sentiment de la nature ; il la venge des attentats de la médiocrité, il découvre sous les embellissements qui la recouvrent, l'indépendance et la vie qu'elle

exalte. L'art oppose à l'idéal bourgeois de la nature l'idéal de la nature elle-même, — et c'est encore la vie qu'il découvre à l'humanité, la vie dans son éternité et dans sa beauté.

L'art est l'œuvre de l'homme en présence de la nature L'art est l'impression que la nature produit sur l'homme. La pensée de l'homme qui naît en face de la nature, c'est l'art. L'art est l'émotion que la nature provoque dans l'homme tout entier. L'humanité, la nature, l'art, — telles sont les trois faces de la vie une et multiple. L'art est l'intermédiaire entre la nature et l'homme. L'homme collabore à l'œuvre de la nature ; en découvrant l'art dans, la nature, il découvre la nature. Le problème esthétique se ramène en dernier . lieu à ces deux expressions : nature — art. L'art n'existe que parce que l'homme le découvre au contact de la nature. L'homme crée la beauté. L'art est la seule beauté visible. Si nous attribuons à la nature une supériorité sur l'art, n'est-ce pas l'art qui lui donne cette supériorité puisque seul il la découvre en la faisant aimer, parce qu'il la fait comprendre ; et si nous attribuons à l'art une supériorité sur la nature, n'est-ce pas parce que la nature lui communique sa force en lui permettant de se découvrir en la découvrant. Il ne faut donc pas opposer l'art et la nature, puisque leur force est faite de leur union ; puisque leur beauté en dépend, puisque l'harmonie en résulte. L'art n'imite pas la nature : il la découvre. L'humanité se découvre, elle découvre sa pensée, sa volonté, son génie, en découvrant l'art dans la nature et la nature dans l'art. La nature, en se prolongeant dans le cerveau de l'homme, donne à l'homme conscience de son effort. En découvrant

la nature, l'humanité se découvre ; — l'art est l'expression de cette découverte ; — il est le résultat de la rencofitre de l'homme avec la vie, — il est la vie fixée, retenue prolongée. Il est la vie découverte, dans sa réalité que n'aperçoivent pas ceux qui ne découvrent pas l'art, qui ne créent pas de la beauté en la découvrant, — qui ne sont pas artistes. L'émotion que l'homme éprouve devant la vie est créatrice, action. L'homme agit parce qu'il s'émeut. L'action, c'est l'œuvre d'art. Les artistes sont les seuls hommes qui agissent dans l'humanité. Ceux qui pleurent, ceux qui peinent n'ap^issent donc pas ! L'artiste est donc isolé ! Elle ne compte donc pas l'œuvre de ceux qui créent dans la douleur, des travailleurs obscurs, des héros et des martyrs du travail et de la vertu ! Ne sont-ils pas artistes, — puisqu'ils agissent, puisqu'ils créent, puisqu'ils s'émeuvent au contact de la nature ? La douleur les élève. Ce sont des artistes. Est artiste quiconque crée ; qui conque pense, espère, adore, — quiconque collabore à l'harmonie de la vie, l'aime et la comprend, travaille et souffre. Ceux-là seuls sont des artistes. Et ils ne sont pas isolés. Ceux-là comptent. Et leur joie est l'œuvre de leur douleur. L'art n'est donc pas une œuvre isolée, spéciale, fermée, il est une œuvre immense faite de la douleur des déshérités, du martyre des humbles, de la conscience des simples. Avec la douleur, l'art fait de la joie ; avec la laideur, l'art fait de la beauté. Il oblige à collaborer à l'œuvre de la vie même ceux qui, agissant contre elle, n'agissent pas. Il décrit leurs gestes menteurs, leur petitesse, leur médiocrité. Il les rend détestables, il les rond haïssables : il accepte qu'ils entrent dans sa cité d'harmonie et de lu mière pour qu'ils soient confondus. Là aussi l'artiste s'émeut, bien qu'il ne soit plus en présence de la vie, car la vie est en lui.

Il n'est pas une expression, pas un geste, pas une pensée, — pas une forme belle ou laide, — pas un acte, sublime ou grotesque, — il n'est pas un des mille aspects qui tombent sous le sens, et que l'intelligence découvre, qui soient en dehors de l'art, que l'art ne soit pas susceptible d'exprimer. L'art exprime tout, — y compris son contraire. Et voici que les poètes, tous les artistes enfin se swit sentis pleins d'indulgence et de sollicitude pour ce que les ^aux artistes dédaignent et ne comprennent pas ; voici que psireils à tous ceux dont l'œuvre s'impose à l'admiration des siècles, ils se sont penchés sur la vie, n'ont jugé aucune de ses expressions indignes de leur attention. Ils ont recueilli les aveux, la confidence de la vie, dont ils ont fait part aux autres hommes. Revenus à elle, les vrais artistes ont été étonnés de sa beauté, de sa grandeur, de son infinie richesse, de ses merveilles, de ses miracles, et c'est cet inaperçu, cet inentrevu, cet indécouvert par les artistes bourgeois qu'ils ont mis en lumière, qu'ils ont vu, découvert, révélé. Tout le mystère de la vie quotidienne nous a été révélé. Quand on se détourne de la vie, c'est par impuissance à sentir la beauté qu'elle dégage, à découvrir sa signification. Le génie consiste à découvrir la beauté partout où elle est, dans les spectacles que l'on croyait les plus banals, et qui sont les plus extraordinaires, dans les gestes les plus humbles et qui sont les plus héroïques, dans les mille nuances qui échappent aux médiocres. Voici la vin réhabilitée. L'art a fait ce miracle. Tl sufl&sait de la découvrir, pour l'aimer. Lorsque l'on rêve une vie en dehors de la vie, en contradiction avec elle, quelle beauté peut-être découverte ? Le rêve est la vie même, toujours belle, toujours neuve, infiniment réconfortante. Ce que l'artiste se propose, dans son œuvre, c'est la découverte de la vie. De là ses recherches.

son labeur acharné, et parfois ses contradictions. De là sa tristesse, et de là sa joie. De là son doute et de là sa foi. Ce qui est désormais acquis, comme permettant de vivre une vie nouvelle par la compréhension exacte de la vie, c'est que rien n'est négligeable, c'est que tout concourt à réaliser l'harmonie universelle, c'est qu'en réalité ce sont les faits les plus cachés comme les âmes les plus humbles, qui sont les plus harmonieux, et qu'ainsi apparaissent comme réalisant la beauté suprême les faits cachés, découverts dans leur éternité, les humbles faits, les menus faits de l'existence quotidienne.

Entrevoir cet inaperçu, c'est ce que les grands artistes de notre époque sont parvenus à réaliser. Ils ont vraiment découvert la vie. Tout le quotidien de la vie est dans les œuvres les plus larges, — synthétiques. Un geste résume tous les gestes. Le réalisme large, c'est l'art véritabléT Il voit l'essentiel, il retient l'éternel. Aucun fait ne lui paraît négligeable. Tout est susceptible d'être interprété par l'art; non pas copié, — interprété. En copiant, on ne découvre rien, on ne fait rien sentir ni comprendre. Le génie interprète, et en interprétant il crée. L'art est création. L'art est vivant.

L'art n'est pas de s'isoler à contempler le néant. Il est de vivre en harmonie avec l'univers.

L'art est le rêve issu de la vie. L'humanité comprend la vie, et la comprenant la découvre. C'est l'esprit de l'homme s'éveillant à son contact, se découvrant à son contact, et la prolongeant par sa compréhension. C'est la vie de l'esprit se confondant avec la vie universelle» — de l'esprit se sentant vivre, comprenant l'unité de tout ce qu'il découvre, retrouvant, dans le monde, les lois qu'il contient. Les lois de la vie et les lois de l'esprit sont les mêmes. La pensée se retrouve dans la vie, la retrouve en elle, en ses lois, en sa raison, en son intelligence, en sa compréhension. Recréer la vie en beauté,c'est la découvrir. L'art accomplit ce miracle par la synthèse. Parti de l'observation, l'esprit aboutit à l'imagination. Ce passage de la vie à Vart n'est que la vie découverte. L'art, c est la vie comprise et sentie.

Parce que l'art n'est au service d'aucune religion, d'aucune politique, d'aucune morale, il ne faut pas en conclure que l'art ne sert à rien, qu'il est inutile et nuisible. Il ne faut pas en conclure qu'il se désintéresse de la vie sociale. N'est-il pas, seul, en dehors de toute influence, la religion, la politique, la morale mêmes ? La liberté de l'art, au lieu de l'isoler de tous les phénomènes, consiste en ce qu'il est le phénomène même, en ce qu'en chaque forme de l'activité vivante il se retrouve, en ce qu'il les anime toutes. La liberté de l'art le met au-dessus de ce qui contrefait la vie, mais elle est la preuve éclatante que la vie est en lui, que sa beauté est par lui découverte. N'isolons l'art de la morale, de la religion, de la politique, que parce qu'il est la morale, la religion, la poh-

tique, que parce qu'il prend leur place, que parce qu'il suffit.à combler ICvS besoins que celles-ci prétendent satisfaire, et qu'elles ne font qu'exaspérer. Et ainsi, le besoin suprême c'est l'art, c'est la beauté. Toute vie est dans l'art. Oui, parce que l'art est dégagé de toute influence, parce qu'il est libre de transformer la laideur çn beauté, de se développer en dehors de la morale, de la religion, de la politique, parce qu'il n'a aucun lien avec sa contrefaçon, il est utile, il est vivant. Il n'est isolé d'aucune expression, puisqu'il est l'unique expression. Il n'est pas isolé de l'action, puisqu'il est l'action. Il n'est pas isolé de l'idée, puisque lui seul est l'idée. Et il n'est pas non plus isolé de la vie, puisqu'il représente la vie la plus haute, la seule vie dégagée de ses apparences, et de sa contrefaçon. En replaçant l'art dans la vie, en le reliant à tous les phénomènes, il ne s'agit pas de l'emprisonner sous mille formes qui l'oppriment et le faussent, il ne s'agit pas de le subordonner à des influences bonnes tout au plus à engendrer le faux-art, le contraire de l'art, il ne s'agit pas d'en faire le reflet passif de ce qui n'est pas l'art, il s'agit de le retrouver en toute chose, de le découvrir, par la critique, dans toute la vie, et de découvrir dans l'art, et parce que l'art seul la constitue, toute la vie.

Nous voulons connaître l'humanité partout où elle a aime, partout où elle a souffert. L'art nous rapproche de l'humanité. Il nous obhge à nous mêler à la vie des cités, à saisir l'attitude des êtres, à voir ce qu'ils souffrent, ce qu'ils espèrent, ce qu'ils demandent, — ce qui leur manque, pour vivre en beauté. Il nous fait aimer l'hu-

mamté, il nous fait aimer la nature, les paysages, la femme. Comment ne pas vivre lorsque désormais toute la vie est compréhensible ? lorsque rien ne nous échappe des aspects de la nature, de la beauté des femmes, de l'agitation des villes, des douleurs de l'humanité ? Ces jouissances ne sont pas égoïstes, puisqu'elles sont la beauté de la vie qui se découvre à nous. L'égoïste est celui qui ne la voit pas, et vit une vie absurde. Une jouissance esthétique n'est pas égoïste. Nous ne voyageons et nous n'aimons que pour rejoindre l'humanité, combattre ses douleurs, aider à son afiranchissement. Nous découvrons l'humanité. Nous songeons aux êtres qui souffrent, et parce que leurs souffrances sont pour nous un motif de vivre, puisque désormais nous comprenons que nous avons à les combattre, la joie que nous éprouvons de découvrir un sens à notre vie n'est pas faite de penser que, sans la douleur humaine à combattre, nous n'eussions pas trouvé de but à notre vie ; elle n'est pas faite de penser que cette douleur est nécessaire à l'élaboration de notre joie, puisque notre joie provient de ce que nous la combattons, et qu'elle est l'expression de notre victoire. Parce que nous avons découvert la moyen d'employer utilement notre existence, — combattre la douleur, — la joie de savoir que notre vie est désormais utile, qu'elle a un but, n'excuse pas cette douleur, ne la légitime pas, ne peut pas faire que nous l'aimions. Nature, — Humanité, — voilà ce que l'art découvre à notre inquiétude, pour nous apprendre à connaître, à aimer la vie.

Les voyages nous permettent, en découvrant l'art, de découvrir la vie partout où elle se trouve. Pourquoi

voyager, si ce n'est pas pour s'instruire, pour s'arracher à l'obsession du médiocre ? Nous sentons le besoin de nous mettre en contact avec toutes les civilisations, d'aimer et de connaître toutes les âmes, de retrouver, partout, l'art de l'humanité. Notre conscience esthétique découvre l'harmonie des paysages et des monuments. Les villes nous parlent, parce que nous savons les interroger. Nous ne sommes pas des témoins muets de leur grandeur. Nous les visitons en artistes, seul moyen de les aimer. Nous les visitons respectueusement, pieusement, fidèlement. Il ne faut pas que notre présence soit un sacrilège. Oh! les villes, les villes d'art, — dans chaque ville, il y a une âme, un art que les bourgeois ne comprennent pas, — les villes que nous avons aimées, que nous aimons, pour tant d'hospitalité en tant de beauté. C'est l'art qui nous a révélé votre grandeur, l'art que vous renfermez, que nous avons compris parce que nous sommes allés vers vous, sans guide, — seuls. L'art qui fait votre gloire a découvert la vie de votre passé, de votre présent, de votre avenir, — le rôle immense que l'art, en vous choisissant pour se manifester, vous a fait jouer dans l'histoire.

Ce qui fait l'intérêt du voyage, — l'unique but du voyage, — c'est l'art. Pourquoi voyager si ce n'est pas pour retrouver partout l'art que l'on aime, pour l'admirer dans toutes ses transformations ? Il faut que la pensée de l'art nous accompagne dans toute la vie, il faut que l'art soit notre compagnon de route pour qu'il nous fasse aimer toute la vie, pour qu'il nous fasse comprendre la beauté des paysages que nous cherchons et que nous

découvrons, pour qu'il nous fasse aimer la nature, les hommes de races différentes, pour que partout nous soyons heureux de vivre et d'aimer librement. Assurément, c'est l'art qui nous conseille de voyager, d'aller chercher au loin des forces neuves, des sensations inédites, d'aller nous renouveler parmi la nature, et près d'autres visages. Sans doute, aussi, il nous retient aux lieux où nous sommes, il nous fait chérir la terre natale, sa beauté, les ancêtres ; sans doute, il ne veut pas que nous puissions renier notre petite patrie à cause de l'amour que nous avons pour la grande patrie ; il ne veut pas que ces deux amours se contredisent, il veut qu'ils se complètenf, qu'ils s'étendent par la constitution en nous d'une patrie intérieure. Sans doute l'on peut, de l'endroit où l'on est, aimer et comprendre la vie, la nature, et l'humanité. Le sage découvre autour de lui la beauté de la vie universelle, et il résume, dans le cercle étroit où il agit, la vastitude de la vie. Et pourtant, malgré tout ce que nous vivons en nous et autour de nous, au pays natal quel qu'il soit, pourquoi ne pas essayer de retrouver l'art, qui est à nos côtés, partout où l'humanité pense, aime, se reproduit, ne fût-ce que pour retrouver au milieu natal la beauté que l'on a aimée partout, ne fût-ce que pour dire : « J'ai fait le tour de la vie, je reviens à l'endroit que j'ai quitté, et je sens bien que l'art est partout présent, et qu'il, m'a fait accomplir le plus beau des voyages, sans désillusion, sans regrets, sans amertume. )> Voyager, vivre la vie esthétique des foules, des civilisations, des poètes, des amants ; — voyager, afin de ne pas mourir sans avoir, vécu, sans avoir aimé, sans avoir été un artiste !

Il faut découvrir par soi-même les monuments des villes, la beauté des paysages, les sentiments, les idées, les mœurs des hommes rencontrés. Il ne faut pas confier à d'autres le soin de les découvrir pour nous (seuls, les artistes en ont le droit). On est pareil aux archéologues qui découvrent la beauté sous terre, là oii nul ne la soup çonne, et qu'ils découvrent par la force de leur génie.

Tour à tour l'art nous fait aimer la nature, l'humanité, le peuple. En nous révélant ce qu'ils contiennent de beauté, il fixe le sens de notre vie par l'amour qu'il lui assigne pour la vie entière. Désormais, il faut aimer ce qui mérite d'être aimé ; il faut secouer l'indifférence et l'égoïsme, il ne faut pas que notre individualisme puisse être autre chose que la reconquête de nous-mêmes par la découverte en nous-mêmes de la bonté et de l'amour. Nous découvrons la vie à mesure que l'art nous fait comprendre, pour que nous les aimions, la nature et l'humanité. Apprenons, de l'art, à aimer la nature et l'humanité, — à les découvrir dans la vie.

Il faut aimer le peuple parce que l'art veut que nous l'aimions. Il faut découvrir le peuple au milieu du peuple. Mêlons-nous à la vie du peuple pour découvrir ce qu'elle renferme de beauté.

Quand nous aimons le peuple, nous continuons d'aimer l'art, parce que nous nous conformons à l'idéal de l'art

qui ordonne d'aimer le peuple, et parce que l'art est

Tœuvre du peuple. Serions-nous avec le peuple, si nous n'étions pas avec l'art, si l'art ne nous av3.it pas obligé à observer le peuple, à fixer ses attitudes, — s'il ne nous avait pas révélé «a grandeur ?

On découvre la vie dans les actes les plus humbles,, dans les gestes les plus insignifiants, où l'humanité ne la voit pas, ne veut pas la voir. On la découvre près des êtres que l'on aime, comme partout où l'on passe, partout où le besoin de connaître nous dirige. On la découvre dans les héros obscurs, dans les menus événements de la vie quotidienne, et l'on se découvre soi-même en découvrant l'amour que l'on éprouve pour toutes les formes belles de la vie.

L'art découvre la vie chaque fois qu'il découvre une attitude que nous ne connaissions pas, chaque fois qu'il décrit une expression nouvelle, et chaque fois que par la forme qu'il adopte pour se réaliser dans notre conscience, — pax le sentiment qu'il nous inspire, par la critique, —, il nous fait comprendre la vérité, l'originalité de sa description. Il nous découvre la vie en se découvrant lui-même.

L'art restitue à chaque sentiment son caractère de beauté, que les médiocres contrefont hypocritement. La gloire, la bonté, l'amour cessent d'être médiocres. Ils se découvrent tels qu'ils sont, c'est-à-dire le contraire de ce que les médiocres les ont fait. L'art substitue à l'expression inférieure de chaque sentiment son expression réelle, en accord avec la vie.

L*ainour, nous espérons bien que ce sentiment sera transformé pax l'art, qu'il deviendra un jour esthétique. L'amour vrai n'a pas existé en dehors de l'art. Seuls, les grands artistes ont aimé. C'est pourquoi seuls les grands artistes ont été capables de créer la vie. L'art est l'amour dans sa réalité, dégagé de tous les mensonges que les hommes ont essayé d'y mêler. Il condamne ce qui n'est pas l'amour, et ce qui passe pourtant pour l'amour. Il veut que l'amour soit libre et vivant. Il veut que la passion cesse d'être inférieure, que l'intelligence et la volonté la fécondent pour que les hommes n'agissent plus à rebours de la vie.

La femme, comment l'aimer et la comprendre, si nous ne demandons pas à l'art de nous aider? L'art nous éclaire sur le rôle véritable de la femme : celui d'aimer. La femme n'a pas d'autre rôle ni d'autre mission. Elle aime. Sa beauté est d'aimer. L'amour, l'art le transforme, il le dépouille de sa médiocrité et de son égoïsme. L'amour est ce qu'il y a de plus méconnu dans l'humanité. Nous ne connaissons de l'amour que sa contrefaçon. L'amour n'existe pas. Seuls, les grands artistes l'ont réalisé par leurs œuvres. L'homme doit aimer en artiste, et c'est ainsi qu'il aimera vraiment, grandement, humainement. L'art, en obligeant l'humanité à se libérer de ses préjugés et de ses illusions, l'obhge à se libérer des préjugés qu'elle a mêlés au sentiment de l'amour, et qui l'ont enlaidi. L*art découvre l'amour à l'humanité, il enseigne ce que l'amour comporte de beauté vraie, il dirige l'humanité vers l'amour intégral, le seul qui ne soit pas une douleur, une laideur, parce qu'il est absolument libre.

Les livres, les tableaux, les musiques, n'est-ce pas vivre que vivre parmi eux ? Il ne s'agit pas de s'entourer de tout ce faux-art qui exprime l'impuissance des médiocres à comprendre la vie. Ils ne vivent pas parce que leur art ne vit pas, parce qu'il exprime leur indifférence et leur vanité. C'est un art d'égoïstes. Vivre, c'est le contraire de l'égoïsme. On aime l'art d'y retrouver toute la vie. Aimons les livres, parce qu'ils exaltent la beauté de la vie, parce qu'ils sont sincères et vivants, parce qu'ils condamnent le médiocre. Aimons .toutes les manifestations de l'art. Entourons-nous d'avt sincère. Notre rôle, c'est de découvrir l'art pour découvrir la vie qu'il exprime , pour le faire connaître à l'humanité, pour l'amener à vivre d'une vie esthétique, dans laquelle nous avons découvert nous-mêmes un refuge contre la contrefaçon de la vie.

L'art découvre la vie en découvrant ce que les lois humaines contiennent d'imperfection, ce qu'elles contiennent de laideur. Il leur substitue sa loi puisée dans la nature. Refusons tout ce qui n'est pas juste, — c'està-dire tout ce que la société actuelle commande de faire.

L'art découvre la justice. Il n'y a pas de justice en dehors de l'art. L'art donne aux hommes le sentiment de la justice. Il le fait naître dans leurs actes, leurs paroles, leurs pensées. Chaque fois que l'homme est juste, c'est qu'il conforme sa vie à l'idéal de l'art, c'est qu'il est artiste. La justice ! C'est elle que l'art fait naître de la vie.

pour qu'elle lui retourne, pour qu'elle devienne la vie même. L'art puise dans la vie la justice qu'il propose aux hommes d'aimer en la réalisant. C'est la vie tout entière qui leur apparaît, le jour où ils deviennent justes. Ils prouvent, par la justice qu'ils réalisent, qu'ils comprennent la vie, et qu'ils vivent vraiment.

Justice, amour, beauté, — qui ne comprend pas que ce sont là des expressions identiques, des formes d'une même pensée ? qui ne comprend pas qu'ils désignent tout l'art, et que le fait de prononcer un seul de ces vocables implique qu'il renferme la pensée des deux autres ?

L'art condamne le < nationalisme », ou conception étroite des patries. Il dégage la véritable signification d'une race, l'humanité, la vie qu'elle renferme. Son rôle, c'est de découvrir la vie à la nation qu'il exprime, c'est de la faire vivre de la vie de l'humanité, c'est de la révéler à ellemême. Il agit pour les nations comme pour les individus : il les libère de leur inhumanité. Il les arrache à l'égoïsme. il leur donne une conscience esthétique. L'art est la preuve de l'individualisme d'une race : chaque race n'affirme aucun individualisme en dehors de son art, parce que seul l'art peut découvrir son énergie et sa volonté. L'individualisme est la vie succédant à sa contrefaçon, la vie libérant la race, comme l'individu, de ses préjugés. L'art condamne le nationalisme, qui est l'ensemble des préjugés d'un peuple. Il y a, pour les patries, comme pour les individus, un faux individualisme. Les races

s'influencent par leur arts afin de se libérer de leur faux individualisme, — de leur nationalisme. Les races ne s'influencent que par Thumanité de leur génie. Elles ne libèrent, avec elles, Thumanité, qu'en libérant les individus qui les composent, qu'en les faisant participer à la vie universelle. Chaque race découvre la vie par la réalisation de l'art qui est la véritable expression des patries. Cette découverte de la vie par l'influence des races les unes sur les autres s'est réalisée à notre époque comme à toutes les époques. C'est une solidarité, — la volonté commune de découvrir la vie, d'opposer à sa contrefaçon l'idéal de l'art. Les peuples, les époques s'influencent ainsi, pour que surgisse l'individualisme vrai, la liberté intégrale de chacun réalisé par l'art. A notre époque est-ce que la vie ne nous a pas été découverte par des races différentes, en même temps que nous la leur découvrions aussi, est-ce qu'il n'y a pas eu une volonté commune, audessus des patries, pour leur substituer la patrie idéale : la Vie ? La vie réalisée par l'art , — chaque peuple aura eu sa part dans ce triomphe de l'individuahsme. Chaque peuple s'est efforcé de la réahser, cette découverte, de condamner, par ses artistes, ses préjugés, de racheter son nationaUsme par l'humanisme de son art. Est-ce que la pensée de Carlyle, d' Emerson, de Ruskin ; la pensée de Hegel, de NovaUs, de Wagner, de Nietzsche ; la pensée de Dostoïewski, de Tolstoï, de Gorki; la pensée d'Ibsen, de Bjôrnson, pour ne parler que d'écrivains, que de quelques écrivains, n'a pas réaUsé cette découverte — chaque fois que leur œuvre, étant conforme à l'idéal de la vie, a été conforme à l'idéal de l'art ? Nous découvrons la vie dans celles de leurs œuvres qui l'ont découverte. Nous nous y découvrons nous-mêmes parce que nous y découvrons notre conscience, — la conscience

de la vie qui est autour de nous, qui est en nous — , notre individualisme, qui est le triomphe de la vie en nous-mêmes, qui est notre liberté. La vie nous rend libres dès qu'elle se révèle à nous, et elle ne se révèle que par Tart, que lorsque nous devenons artistes, — nous devenons artistes par la compréhension de la vie — ; nous prouvons que nous comprenons la vie dès que nous réalisons l'art par nos actes, nos gestes, nos paroles, dès que nous créons une œuvre d'art, soit par nous-mêmes, soit par l'admiration que nous éprouvons pour une œuvre qui n'est pas notre œuvre. L'admiration devient alors notre œuvre personnelle, elle devient une collaboration, elle découvre la vie dans l'œuvre qui l'exprime. Chaque fois que nous admirons un artiste, à quelque nation qu'il appartienne, nous découvrons la vie en même temps que lui, et certes, r effort que nous avons fait pour connaître les littératures et les arts étrangers n'a pas eu d'autre raison, n'a pas d'autre beauté que cette recherche anxieuse de la vie, c'est-à-dire des œuvres d'art qui la découvrent, dans le langage le plus universel, le langage même de la vie, qui sera le langage'de l'humanité future. La vie nous parle par l'œuvre d'art, elle nous interroge, elle veut que nous lui répondions, et la réponse de tous les hommes à l'interrogation qui leur est posée par la vie ne peut qu'être la •même dès qu'elle est conforme à la vie, dès que l'homme découvre, dans la vie même, la réponse qu'il lui doit. Cette réponse, son œuvre d'art, est toujours conforme à la vie. Si elle n'est pas conforme à l'idéal de la vie cette réponse sera tout ce que l'on voudra, excepté l'art, excepté la beauté. C'est ainsi que tous les peuples découvrent la vie par l'art qui les représente, et que chaque peuple doit reconnaître celles des œuvres de chaque peuple qni

ont découvert la vie pour former, avec les œuvres qu'il a choisies en lui-même parce qu'elles découvrent la vie, un hymne glorieux à la louange étemelle de la vie.

L'art est le contraire de l'indifférence. Est indifïérent celui qui passe en étranger dans la vie. L'art apprend à s'émouvoir, à ne pas rester insensible devant la vie. Il transforme notre émotion en pensée. Il fixe ce qui passe, fait apparaître ce que nous n'apercevons pas. i-:; \m\is humble spectacle, celui qui semble le plus dénué de beauté, il en découvre la beauté, il le réhabihte, il l'appelle à survivre. La beauté (Je l'art consiste à révéler la beauté de la vie. L'art est l'expression de la solidarité qui unit tous les êtres, qui rapproche tous les spectacles. Il découvre le lien logique des faits, des gestes, leur place dans l'ensemble, — l'harmonie — , qu'il propose à l'humanité de réaliser. 11 découvre le sens de la vie. Cela, c'est la beauté de l'art. C'est la raison de son existence. Il continue la vie en exprimant la pensée qu'elle renferme parles formes qu'il reproduit. Il découvre, dans la vie, la hberté qu'il oppose au néant. 11 la veut dans l'humanité. L'art veut tout absorber, il veut se mêler à tout, il veut tout exprimer, il veut tout révéler, il veut communiquer sa force et son renouveau à ce qui est incomplet, à ce qui est mesquin, en s'y substituant, pour le plus grand bien de l'humanité. Il veut qu'elle s'inspire de la nature dans ses lois, qu'elle ne lutte pas contre la nature, contre la vie. Les lois de l'art sont les lois de la vie, dont les lois humaines sont la négation ; celles-ci s'humanisent à leur contact, au contact des lois de la vie découvertes par l'œuvre d'art. Le mot « loi », appliqué à l'art, désigne exactement le con-

traire des lois sociales. 11 désigne les lois de la vie, contre dites par les lois humaines. L'art est la loi dans sa beauté souveraine, faisant surgir tout ce que les lois sociales contiennent de néant, d'impuissance et de laideur.

Par l'art, nous apprenons ce que nous sommes, ce que nous avons été, ce que nous serons. Nous ne cherchons pas d'explication de notre destinée en dehors de l'art. Nous comprenons ce que la métaphysique ne peut pas nous faire comprendre. Nous comprenons que nous sommes immortels,que notre pensée est immortelle,que nous ne mourrons pas tout entiers. Nous nous expliquons la solidarité, la survie, la passion. L'art, en môme temps qu'il oblige l'homme à penser, à se demander d'oii il vient, ce qu'il fait, ce que signifie son existence, en l'obligeant à s'interroger, lui répond en même temps, calme l'angoisse, le doute qu'il a provoqués. 11 veut que l'homme se demande ce que signifient ses actes, il veut qu il soit tourmenté du désir de connaître, et en môme temps qu'il suscite ce désir, en même temps que l'artiste essaie de déchiffrer l'énigme, il la lui révèle, cette énigme, elle est tout entière dans la création de l'œuvre. Tout est clair, comprépensible, par l'admiration. Lorsque les poètes, guidés par le désir de connaître et de savoir, demandent une réponse à la vie tout entière, lorsqu'ils se révèlent artistes par ce sentiment, ce pressentiment de ce qui doit être, — voilà 4a preuve du génie, l'angoisse de connaître, et c'est ainsi qu'il se manifeste, qu'un homme se révèle artiste dès qu'il pense, dès qu'il veut connaître la raison de tout ce qui l'entoure, et de lui-même — , cette réponse ils la trouvent dans leur œuvre, — c'est leur œuvre qui leur répond. Il»

comprennent qu'ils sont là pour cette œuvre, qu'ils n'ont pas d autre mission que de la créer, et ils répondent à tous ceux qui les interrogent, qui veulent connaître également le mot de l'énigme. Cette réponse qu'ils doivent à l'humanité, c'est leur œuvre. Ils ne s'interrogent, ils ne se posent de si redoutables questions que parce que c'est a leur œuvre à les exprimer, et parce que, les exprimer seulement, ces douleurs, ces martyres, c'est y répondre. C'est la réponse joyeuse, la réponse de l'énigme vaincue par le génie, qui a su faire naître de la beauté de sa douleur même, qui a créé de la beauté avec sa douleur. La réponse, c'est la beauté provoquée par la question, c'est la question elle-même. Une œuvre, par sa seule beauté, nous donne une réponse à tout ce que nous cherchons. Quand nous admirons et quand nous aimons, il n y a plus d'énigme pour nous.

L'art, en reproduisant la lutte que représentent clans la vie les passions et les intérêts, aplanit cette lutte, la supprime dans l'humanité.

Ce que l'art supprime ce sont les iniquités sociales, ce sont les préjugés de la société, ce sont toutes les douleurs qui ont pour cause l'état social. Ce que l'homme est incapable de supprimer, la mort, l'art la supprime en supprimant la fausse conception que nous nous faisons de la mort, en nous la rendant acceptable, en nous révélant la signification de la mort, en nous prouvant que la mort n'est pas une fin, mais un recommencement. Par l'art, l'homme

peut supprimer la mort. Il utilise sa beauté pour vaincre «a faiblesse. L*art supprime la mort par l'idée consolante qu'il substitue à tout ce que les hommes 3' ont mêlé de sinistre, de grotesque ou d'odieux. Il supprime ainsi la seule douleur que la nature n'a pas consenti à supprimer, la seule douleur qui subsiste après que la douleur d'oripjine sociale a disparu, il la supprime en substituant à l'idée médiocre de la mort, à l'idée qxii est la cause de notre douleur, une idée supérieure. Il modifie notre conscience en modifiant notre idée de la mort, comme il a modifié notre idée de la vie, et de tous les actes qu'elle associe. Il supprime ce que cette pensée a de douloureux, soit que nous considérions la mort en dehors de nous, ou que nous la sentions au fond de nous-mêmes, — et dans les deux cas nous mourons tout entier, nous mourons avec tout l'univers chaque fois qu'une parcelle meurt de cette univers, et c'est l'univers tout entier qui meurt en nous, avec nous, dés que nous mourons ; en même temps nous sentons et nous comprenons que rien ne peut mourir, que la vie ne peut pas se contredire, et que ce que nous appelons la mort n'est qu'une apparence, — que tout ce qui meurt, sentiments, actes, pensées, revit en plus de beauté ; que cette mort est nécessaire à l'éternité de la vie, que ce qui meurt ne fait que se transformer, devenir meilleur ; que ce qui ne meurt pas c est la beauté de nos actes, que cette beauté leur surWt, qu'elle engendre d'autres actes également beaux. Ce qui meurt, c'est le faux, c'est le laid, c'est le médiocre. Cela, c'est la mort vraie. La beauté ne meurt pas. Notre âme, c'est notre pensée. Notre pensée demeure. — Cette idée de la mort, l'art l'embellit encore, parce qu'il conserve le souvenir de notre passage, — plus que le souvenir, la réalité, — non seulement de l'artiste, mais de toute l'humanité pour laquelle l'artiste a crée»

Sous cette forme esthétique, aucun fait n'est supprimé. Le médiocre n'est conservé, éternisé, qu'afin de nous permettre de constater combien il représente la mort en face de la vie, combien il est transitoire en face de ce qui est éternel. De même que nous avons laissé, dans notre œuvre, ou que nous reconnaissons, dans l'œuvre des artistes que nous aimons, notre vie totale, désormais éternelle, de même nous avons retrouvé, dans leur œuvre, ou confié à notre œuvre, l'image de ceux que nous avons aimés, et qui restent vivants, malgré la mort, à nos côtés. Nous leur parlons, et nous les écoutons. Nous avons laissé dans notre œuvre les idées que nous aimons, et pour lesquelles nous avons lutté ; nous avons découvert dans les œuvres de l'art IJidéal que voulurent y fixer leurs créateurs. En exprimant cette pensée que l'art transforme l'idée de la mort, en la délivrant de ce que l'homme y a mêlé de douloureux, on ne veut pas dire que nous acceptons joyeusement le départ de ceux que nous chérissons, et que nous acceptons de les quitter quand c'est nous que la mort a choisis. L'art nous fait sentir ce que ce départ a de triste, et combien il répugne à ceux qui aiment la vie, et qui l'aiment sans restriction. A ce moment, l'art intervient, il est notre douleur même, notre douleur qui éclate, et qui s'exprime en beauté, ou la douleur d'autrui, que nous reproduisons en beauté. Notre douleur, c'est notre œuvre qui s'en empare ; notre œuvre a pour cause la douleur, elle la recueille pour l'éterniser. En même temps que l'art se confond avec notre douleur, en même temps que la sensibilité et l'émotion que l'art a éveillées en nous, — l'homme sans art n'aime pas, donc ne pleure pas — , nous courbant dans la douleur, nous fait sentir l'immensité de la perte que nous avons éprouvée, — l'art nous transforme de telle sorte que nous ne pouvons être indifférent devant quelque

Spectacle que ce soit — , l'art n'est pas indifférent devant ^a mort — . que toute infortune nous accable, que la douleur d' autrui nous accable autant que notre propre douleur : en même temps que l'art provoque notre douleur par la sympathie qu'il a fait naître en nous pour la vie, qui souffre de toute atteinte portée à l'éternité de la vie, — par le sentiment de l'amour qu'il a réalisé dans notre conscience, et qui est le cortraire de l'égoïsme (qui est l'absence de toute sorte de souffrance, qui ne supprime pas la douleur de la même façon que l'art), en même temps que l'art provoque notre douleur parce qu il nous a fait aimer les êtres dont la mort nous a séparés, — il apporte sa consolation suprême, il reste l'ami, qui se substitue à l'ami perdu, qui le fait revivre à nos côtés, ou^qui nous remplace auprès de l'ami que nous avons quitté, et qui prend la parole pour nous. L'art accompagne toutes nos grandes douleurs— et quelle douleur n'est pas vaste ? — il les accompagne pour les envelopper dans son génie, pour les éterniser, éterniser en même temps la cause de notre douleur, l'amour. L'art confond la mort et l'amour, et c'est ce qui fait sa beauté. L'art qui a provoqué notre douleur en supprimant l'égoïsme qu'aucun spectacle ne touche — l'égoïsme il est vtslî ne connaît pas la joie — , la supprime en communiquant une vie éternelle à ce que nous avons aimé (il la supprime comme il 1 a causée : en supprimant l'égoïsme) ; nous éternisons dans nos œuvres ceux que nous avons aimés ; leurs gestes survivront éternellement dans toutes les œuvres d'art. C'est la beauté de 1 art qui a vaincu la mort, qui a substitué la vie à la mort. Souvent nous avons eu peur de la mort ; souvent nous l'avons désirée. L art nous arracha à la mort en nous révélant la beauté de la vie, en nous faisant comprendre que la mort n'existait pas, que nous ne pouvions pas

mourir parce que Vart ne nous oublierait pas dans la résurrection de toutes les âmes qui ont souffert, et ainsi nous comprîmes l'impuissance de mourir, qu'il était inutile de rechercher la mort. Ceux qui ne comprennent pas cette puissance de Tart à éterniser ce qui passe, ne comprennent ni la vie ni la mort, et c'est le rôle de la critique de leur expHquer ce que c'est que l'art, ce que c'est que la beauté, pour qu'ils comprennent ce que c'est que la vie. et pour que leur présence dans la vie ne soit plus inutile, bien que l'art ait pu l'utiliser en la décrivant, l'ait utilisée contre elle-même, et les ait rendus in-^ téressants en interprétant leurs gestes nuls de médiocres.

Puisque rien ne finit avec la mort — sauf le médiocre — il faut agir, créer, vivre. Il faut triompher de la mort. Le progrès est possible. L'effort est utile. La vie est belle.

L'art attire l'humanité, lui imprime un mouvement d'ascension, de progrès. En s'efïorçant de réaUser la vérité que réalise l'art, — en lui est toute la vérité, il est la vérité qu'il ne faut pas essayer de découvrir ailleurs, il est tout le progrès, toute la science, — 1 humanité s élève, s'ennoblit, s'embellit. Le jour oà l'idéal de l'art sera parfaitement compris, la vérité n'existera plus en dehors de l'humanité, elle existera dans l'humanité ; l'humanité aura compris la vérité, et réalisé ainsi le progrès pour lequel elle a lutté sans cesse. C est parce qu elle aspire à réaliser l'idéal de l'art, si lointain et si proche, que nous assistons à tant d'efforts pour combattre ses préjugés,.

efforts qui la rapprochent chaque jour de Tart, — de- Tidéal que ses artistes offrent infatigablement à T humanité douloureuse.

Devons-nous ne pas mépriser ce qui est laid dans la vie, — sa contrefaçon — , devons-nous excuser la laideur et ne pas la combattre, nous désintéresser de l'injustice et de la mort, — sous prétexte que Tart nous tient lieu de justice, qu'il réalise la justice ? Pourquoi rechercher l'idéal de l'art dans la vie, puisqu'il nous suffit de nous réfugier dans l'art, puisque nous trouvons nos rêves réalisés dans l'art ? puisque l'art est le rêve de justice réalisé ? — L'art ne veut pas nous détourner de l'action ; il ne veut pas que son idéal, mal interprété, soit nuisible à l'humanité ; il ne veut pas que nous le contredisions en croyant le comprendre. Il ne veut pas que nous découvrions dans sa beauté une excuse à la laideur, et que, du moment que la justice existe dans l'art, il importe peu qu'elle existe dans la vie. L'art proteste contre cette barrière que nous voulons placer entre lui et la vie. Pourquoi la transforme- t-il eh la décrivant, la reproduit-il en beauté, la découvre-t-ilj si ce n'est pas pour que nous devenions artistes en admirant l'art, et pour que notre admiration devienne imitation. L'art appelle l'art. L'art veut que nous le réalisions dans la vie, que nous transformions la laideur en beauté. Ce que réalisent les artistes, dans leurs œuvres, chaque homme doit le réaliser dans ses travaux, ses sentiments, ses passions. Chaque homme doit devenir un artiste ; chacun de ses actes doit être un art. Pourquoi l'art ne serait-il p:îs en chacun de nos actes ? pourquoi toutes nos actions ne parviendraient elles pa*= à démontrer notre énerc^ie et notre volonté ?

L*art transforme la laideur en beauté. Il est certain que l'unique beauté de la vie, c'est l'art L'art devient la vie supérieure, belle en tous ses aspects. Si l'art transforme la, laideur en beauté, ce n'est pas pour nous faire oublier la laideur, c'est afin de constituer lui-même la beauté de la vie. L'art, parce qu'il réalise la beauté, veut que nous recherchions cette beauté dans la vie, et qu'en la cherchant nous ne la découvrions qu'en lui, et que nous nous efforcions de le réaliser dans tous no<i actes. Tl faut être artiste, au sens absolu du mot. Ainsi nous apparaît la nature de l'art, son existence, — son attitude en présence de la vie. L'art n'existerait pas s'il était autre chcse que la vie, s'il était en dehors, au-dessus d'elle : il est la vie même, dans sa forme la plus haute, il est la vie réelle, ?napcrçue par le médiocre. L'art est une transformation, une interprétation, une continuation de la vie — , et, pour résumer ces d'fïérents voc^b.es : une découverte. En dehors de la vie l'art est inexplicable. On ne sa;t pas ce que c'est L'art n'est susceptible de réaliser la beauté de la vie qu'à la condition de démontrer, par sa beauté, que cette beauté constitue la vie, qu'elle découvre la vie, et la découvrir c'est pour l'art transformer, interpréter et suggérer la vie. Pour affirmer cette vérité, il a suffi d'envisager les œuvres. Tl a suffi d'envisager celles qui étaient vivantes. Elles coniennent le problème de 1 art, et elles contiennent la critique, dont c'est le rôle de résoudre ce problème ne les comparant à la vie après que l'œuvre d'art lui a fai^ connaître où est la vie.

C'est aussi une vérité que tous les êtres de la nature, l'art a le droit de les décrire, et qu'il leur confère, en prenant ce droit, le droit de lui demander de reproduire leurs

gestes. Par exemple, on ne niera pas que Tœuvre de Flaubert rie découvre, dans les éléments médiocres de la vie, dans sa contrefaçon, dans l'absence d'art, des éléments de beauté, qu'elle ne découvre, dans la mort, la vie. Ce qui est beau, dans la vie, c'est ce que l'art précise, c'est l'enseignement qu'il découvre , et ce que les hommes réalisent sur sa demande : la justice et la bonté. L'une et l'autre expriment l'idéal de l'art. Dans l'art, la douleur se transforme en joie, l'injustice en justice ; la laideur en beauté. Il est donc exact d'affirmer que la nature de l'art est dans la création d'une vie nouvelle, formée avec les éléments de la vie ou de ce qui en tient lieu, d'une vie nouvelle qui n'est que le sens de la vie éternelle découvert. Et du même coup l'art révèle sa nature sociale, sa nature morale et humaine, sa mission et son rôle. — L'art est une transformation. Par quels caractères l'art, pour être l'art, doit-il se distinguer de la vie, avec laquelle, pourtant, il se confond ? Comment la vie devient-elle esthétique, se découvret-elle sous les apparences de la mort ? à quels signes la reconnaît-on, reconnaît-on qu'elle se révèle vraiment en devenant esthétique ? Par quoi cette vie artistique difïère-telle de l'autre, de sa contrefaçon , de la mort ? L'art est la vie même, puisqu'il en est la découverte. Comment la vie se découvre-t-elle ? Comment l'art la découvre-t-il ? arrive-t-il à la transformer ? Cette transformation, — véritable substitution de la vie à la mort — , c'est le cerveau de l'homme qui l'accomplit. L'art se découvre dans la vie en découvrant la vie. Cette découverte est l'œuvre de l'individu qui regarde et qui pense. Elle est tout entière dans la liberté de l'individu, — l'individualisme. Ce qui fait que la nature et la vie deviennent art, — découvrent leur beauté, — il ne s'agit pas seulement de ce que nous entendons habituellement par œuvre d'art, il s'agit de tous

les actes qui sont artistiques dès qu'ils s'accomplissent en beauté, — c'est l'intelligence et la volonté de l'homme. Voilà le secret de cette grande transformation. C'est une apparition, c'est, pour utiliser toujours la même expression : une découverte. Pour continuer la vie, et la faire apparaître, la découvrir, l'art se confond avec le génie. Le génie est la découverte de l'art dans la vie. C'est donc la découverte de la vie. L'art existe lorsque l'homme qui regarde est artiste, lorsque la vie a fait naître son intelUgence et son émotion. Il est d'autant plus artiste qu'il est humain. Ceux qui sentent en hommes sont seuls capables d'être artistes. L'art est l'homme tout entier. Cette transformation s'accompUt par l'intelligence, par le sentiment et par l'émotion. Elle s'accomplit par les moyens qu'emploie l'artiste, les ressources dont il dispose, les règles puisées dans la nature, — le génie. Ily a des individus qui ne sentant pas en hommes sont incapables de sentir en artistes, — qui ne vibrent pas, qui n'éprouvent pas le même trouble et n'ont pas la même confiance devant la la vie. Ils ne sont pas artistes. Ils sont médiocres. Ce qu'ils font est médiocre. S'ils étaient artistes, ils le seraient dans leurs actes, ils substitueraient dans leurs travaux la beauté à la laideur. Ils en sont incapables, n'ayant pas l'intelligence et la volonté nécessaires. L'artiste transforme, — découvre — , la vie par la passion, par l'intelligence, par la volonté et l'énergie ; il corrige, — il ne faut pas attribuer à ce vocable un sens désavantageux, — il corrige la nature, sans la corriger, il choisit, sans choisir : il découvre ce qu'il y a d'énorme dans les formes les plus rudimentaires, dans les plus minces détails, et il exagère les proportions de ce qui semble restreint. Il amplifie, et ce n'est pas parce que la vie a besoin d'être amplifiée, mais parce qu'il faut avoir l'air de l'amplifier, pour qu'elle

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