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soit comprise et sentie. Pour qu'elle soit comprise et sentie, il né faut pas reproduire la vie telle qu'elle est. Il ne faut pas la déformer l'il faut la découvrir). On ne la découvre pas en la copiant, en la déformant. On la découvre par la synthèse. L'artiste est celui qui reproduit toutes les formes de la vie, en les découvrant dans la vie, qui les reproduit dans leur réalité et leur pensée. Il a l'air d'ajouter sa pensée à la vie, de la transformer, alors qu'il n'y ajoute que ce qu'il y découvre. Il a le choix entre les formes différentes de l'art qui lui permettent de découvrir la vie : la littérature, la poésie, la sculpture, la musique, l'architecture. On les retrouve en chaque geste, synthèse de tous les arts. Il nous sufi&t de regarder les œuvres pour, si elles le méritent, les aimer. Pourquoi sont-elles l'unique preuve de la beauté de la vie ? Parce qu'elles nous émeuvent. Quand l'homme reconnaît sa grandeur, ses passions, ses idées, — et ses vices, dans l'œuvre d'art, — c'est que l'art existe. C'est la sympathie que nous lui vouons qui démontre son existence, c'est la sympathie profonde, vivante, qui n'est pas une faiblesse, qui n'est pas l'excuse du médiocre envers le médiocre. La sympathie découvre l'art. Ainsi les artistes créent : ils découvrent leurs œuvres dans la nature et la vie, ils découvrent, par elles, la nature et ^a vie dans lesquelles elles sont nées, — par la force de leur génie ; le génie, c'est cette découverte ; le génie, c'est la vie pressentie, observée, reproduite, pensée et recréée. En écrivant sur ce miracle, l'Art, en parlant de cette beauté que l'homme a le pouvoir, — parce qu'il en a le génie, — de créer, — qu'il découvre dans la nature, je me sens envahi d'une émotion immense ; je sens que la vie entière de l'humanité est contenue dans cette pensée ; — et je m'incline devant le génie, honneur et gloire de l'humanité.
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L'art est l'action dans sa plénitude. L'action, dépouillée de ce qu'elle a de médiocre, devient esthétique. On ne conçoit l'activité que sous forme de beauté. On ne doit pas donner le nom d'action à ce qui n'est pas beau. L'action suppose le triomphe de la vie. Il y ades actions basses, des actions fausses, qui contredisent la vie. L'art désigne ce que l'action a de beau. L'art, c'est la beauté de l'action. C'est l'action supérieure servant de lien entre toutes les actions, condamnant les unes, approuvant les autres, selon qu'elles contredisent ou non son idéal. L'art est l'action sous sa forme durable, dépouillée de ce qu'elle a de passager. L'art est l'action vivante. L'art agit par les idées qui le constituent, c'est par ces idées qu'il exerce une influence sur l'humanité. Ces idées deviennent des actes. L'art est la vie telle qu'elle est, non telle que les hommes
I ont faite. C'est la vie dans sa beauté, reconstituée, telle que l'art veut qu'elle devienne. La vie, telle qu'elle paraît être, est le contraire de la vie. L'art lui oppose sa beauté, sa vie supérieure. L'art découvre la vie sous les apparences qui la cachent ; il la découvre sous les mensonges. Il la recrée en la découvrant telle qu'elle est, tout en recréant sa contrefaçon, qui n'est qu'une fausse réalité, tandis que la réalité de la vie est profonde et harmonieuse. En découvrant la vie profonde, il la substitue à sa contrefaçon, il la recrée belle comme elle est vraiment, mais elle paraît plus belle qu'en réalité, parce que le mensonge prend ses aspects et lui ressemble pour se substituer à elle. Chaque fois que l'art découvre la beauté de la vie, il paraît la faire plus belle, parce qu'on s'habitue à prendre pour la vie sa contrefaçon. Il ne fait qu'en découvrir le sens profond chaque fois qu'il oppose la beauté à la laideur. L'art veut que la vie triomphe de sa contrefaçon.
II est la vie triomphant de sa contrefaçon. Il est la vie
découverte, la vie esthétique, manifestant sa beauté. L'art ne fait qu'exprimer la pensée de la vie. L'art, en contenant la vérité, la justice, l'amour, l'harmonie — , toutes ces expressions sont synonymes, — ne fait que contenir la vie. Il réclame la justice dans la vie, puisqu'il est la justice. Il réclame par conséquent la vie. L'art proteste, par sa seule présence, contre l'iniquité. Par sa seule présence, il affirme le droit des faibles à la vie totale, et il est lui-même l'uniqae révolution qui affranchit l'homme. En réclamant la liberté et la justice, les hommes ne font que se conformer à l'idéal de l'art. L'art transforme ainsi la vie en faisant triompher, dans la vie, la v?e même qui est la vérité, l'amour, la justice, et l'harmonie. Cette vie est esthétique, et l'art, en la révélant, ne fait que révéler sa propre beauté. L'art n'est pas indifférent, il est une régénération, la régénération de tous les sentiments humains, par le passage qu'il leur fait accomplir de la laideur à la beauté, — une expression demeure laide, même si elle est belle, tant que sa beauté est inconnue. Elle est laide par rapport à ceux qui l'ignorent. Il faut que ceux qui l'ignorent s'embeUissent, échappent à leur laideur en comprenant la beauté de la vie, qu'ils ne voient pas. Il est certain que ceux qui ignorent cette beauté, qui la ramènent ainsi à leur laideur, consistant dans cette ignorance, ne sauraient dire si elle est laide, — le signe évident de la médiocrité, c'est qu'elle est incapable de discerner la beauté de la laideur, — mais ils prouvent qu'ils ne la comprennent pas en ne l'aimant pas, en ne découvrant pas le vrai sens de la vie, et c'est en quelque sorte, pour eux, cette ignorance, le moyen de nous faire connaître ce qu'ils entendraient par laideur. Pour eux, la beauté serait la laideur. La laideur est actuellement leur beauté. En régénérant tous les sentiments.
en transformant la conception de l'homme sur la vie par sa description même — cette transformation est une révélation, la découverte du vrai sens de la vie — , l'art contient de toute éternité l'effort de l'humanité vers la joie, la liberté et la justice. L'art est pour l'humanité la joie qu'elle pressent, la justice qu'elle rêve. Il est ce que l'humanité attend, ce qu'elle réclame. L'art est la somme des aspirations humaines, c'est la joie pressentie, c'est la justice rêvée. C'est le culte de l'espérance. Le rêve de l'humanité est la réalité de l'art : c'est le bien, c'est la liberté, c'est l'harmonie, c'est la justice. Elle aura réalisé ce rêve, dès qu'elle aura réaUsé l'art dans toute sa vie. L'art pourra contempler la justice et l'harmonie qu'il aura fait naître dans la vie, il se reconnaîtra en chaque action. Le devoir de l'artiste est de guider l'humanité vers la beauté en réalisant dans son œuvre la justice et la pitié. Six lignes d'un poème, quelques notes de musique, doivent exprimer le caractère éternel de l'art. L'art est l'unité de la vie humaine, et cette unité qu'il réalise, la vie la réalisera en lui ressemblant. La science, la morale, le droit demandent à l'art de les fonder, de se substituer à leur imperfection. L'art réalise ce que la politique ne réalisera jamais : l'entente entre les hommes. L'art tout entier permet à l'humanité de se transformer en l'imitant, en reproduisant son idéal. L'art n'est pas le désir de l'harmonie, puisqu'il est l'harmonie réalisée, mais il exprime le désir de l'humanité de réaliser l'art, en le lui inspirant. L'humanité a le désir de la vérité, le désir de la liberté, le désir de la justice, ce désir que l'art réalise, et qu'elle réalisera dès qu'elle s'élèvera à l'art. L'humanité sent le besoin d'être esthétique. Ce désir de s'égaler à l'art, elle le réaUse chaque fois qu'elle donne naissance à un grand artiste. Celui-ci, dans son
ceuvre, découvre à Thumanité Tidéal dont elle a besoin. Cette parfaite communion de l'art et de Thumanité, que nous plaçons dans une société future, qui sera esthétique, — nous sommes loin de la constater aujourd'hui — , ce désir de réaliser l'art se manifeste aujourd'hui dans la société la moins artiste qui soit. C'est pourquoi la société ne peut parvenir à réaliser l'harmonie de l'art sans être en lutte avec elle-même, sans présenter le spectacle du médiocre et du génie se combattant, ne se tolérant pas, sans se contredire par le spectacle qu'elle s'offre à elle-même de sa beauté et de sa laideur. La beauté de la société présente condamne sa laideur, c'est pourquoi la laideur est vaincue dès aujourd'hui. L'harmonie triomphe en face de la laideur. C'est ce qui assure son triomphe définitif sur la laideur, qu'elle supprimera totalement. Dans la société future, l'harmonie seule régnera, parce que Ton ne verra plus, comme aujourd'hui, le non-art en face de l'art. Aujourd'hui, l'harmonie de la vie est représentée par l'art ; l'absence d'harmonie par le faux-art. L'harmonie future sera la victoire de l'art sur le fauxart, victoire dès maintenant gagnée par la condamnation, dans la société même, de la laideur par l'art ; victoire qu'il reste à l'humanité à remporter, en s'élevant, en se haussant tout entière à la hauteur de l'art qu'elle a créé pour combattre et supprimer sa laideur. La lutte aura cessé entre l'art et le médiocre. Aujourd'hui, cette lutte est ardente. On constate le désir de l'humanité de devenir esthétique en même temps que son effort à vouloir rester laide. C'est pourquoi l'art n'exprime cette harmonie qu'en combattant l'absence d'harmonie de la société présente. L'art est une protestation vivante contre Tabsence d'harmonie. Il proteste, à notre époque, comme à toutes les époques, contre l'absence d'harmonie. Parce
que l'art réalise l'harmonie qu'il rêve pour l'humanité, l'art est an-archiste. L'art condamne notre époque chaque foi» que ses attitudes, ses actes, ses gestes ne lui correspondent pas. Notre époque se condamne par son art. Il est certain que l'unique ennemi de la société bourgeoise, c'est l'art, qui livre à son égoïsme, à son naturalisme, à sa petitesse, un assaut redoutable. Les œuvres protestent par leur harmonie contre l'absence d'harmonie qu'elles décrivent. A cause de la société, l'art est en révolte contre la société. C'est elle qui est en révolte contre l'art, et qui ne peut pas échapper à son jugement, puisqu'elle fait surgir l'art à cause même de son non-art. Moins la société est esthétique, plus l'idéal de l'art proteste, s'impose. C'est pourquoi l'art tout entier de notre temps est si redoutable ; c'est pourquoi il est si impitoyable, si dangereux pour cette société. L'art contemporain n'est qu'un cri de révolte, un cri de protestation indignée. C'est dans ces œuvres si cruelles, si sévères, que réside l'harmonie de la société actuelle condamnant son manque d'harmonie, et l'harmonie de la société future, en germe dans la société d'aujourd'hui et tout entière contenue dans son art.
L'humanité de demain sera supérieure à l'humanité d'aujourd'hui par la compréhension totale de l'art. Elle ne connaîtra rien de plus, ne désirera rien de plus, ne découvrira rien de plus que les hommes d'aujourd'hui et d'hier, qui représentent sa conscience future, — les artistes. Elle ne sera pas supérieure à ceux des artistes d'aujourd'hui dont les œuvres réalisent l'idéal de l'art. Leur œuvre est la vérité que cherche l'humanité, elle est la réponse à
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toutes les inquiétudes, — parce qu'elle est conforme à Tart. Les artistes d'aujourd'hui sont les précurseurs de rhumanité de demain. Celle-ci ne sera supérieure à l'humanité présente que parce qu'elle comprendra tout entière l'idéal que quelques-uns seulement, — ses précurseurs — , comprennent aujourd'hui. Elle se sera élevée tout entière à la compréhension de leurs œuvres, alors qu'ils sont les seuls capables de comprendre la signification de leurs œuvres, qu'une partie de l'humanité ignore. Dans l'humanité future le sens de l'art n'échappera à personne, chaque individu réalisera l'art dans ses actes et ses pensées, — autant d'hommes, autant d'artistes. Ce qui a toujours existé, — ce qui existe encore, — la division de l'humanité en deux groupes : les artistes et les médiocres, n'existera plus.Voilà pourquoi l'humanité de demain sera supérieure à l'humanité d'aujourd'hui. Les artistes ne seront plus seuls à comprendre leurs œuvres, puisque l'humanité sera uniquement composée d'artistes. Par la compréhension de l'art, par la réalisation intégrale de la conscience esthétique, — par la critique — , chaque individu représentera une unité artistique, une conscience en harmonie avec la consécience universelle de la vie.
A mesure que l'humanité comprend les chefs-d'œuvre du passé, — par conséquent tout l'art, — elle se révèle, se découvre à elle-même. A mesure que l'humanité laisse sur sa route des œuvres' d art, des œuvres d'harmonie et de beauté, elle doit s'appliquer à les comprendre. Chaque époque exprime l'idéal de l'art par des œuvres qui l'éternisé. L'effort des générations suivantes
€st de les comprendre, de les aimer, de les réaliser à leur tour par Tadmiration. Il n*y a pas d'autre moyen, pour l'humanité, de se transformer, d'évoluer, de réaliser le progrès. A mesure que l'humanité grandit, les œuvres d'art se multiplient dans les consciences devenues artistes, — celui qui comprend égale celui qui crée, il crée, une seconde fois, l'œuvre, — on est artiste quand on admire et quand on aime, — est artiste celui qui crée une oeuvre, est pareillement artiste celui qui la comprend, — voilà les artistes, — à mesure qu'elle grandit, les œuvres d'art se multipHent dans les consciences, les artistes deviennent plus nombreux, en même temps que les œuvres. En même temps aussi, s'il y a davantage d'œuvres à comprendre, elles sont comprises plus facile ment, naturellement, jusqu'au jour où l'humanité tout entière se comprenant elle-même en comprenant l'art qu'elle a réalisé, — l'idéal humain, purement humain, qui est son œuvre — , elle ne vivra plus que selon le sens de l'art, c'est à-dire selon le sens de la vie éternelle.
L'art de demain sera exactement ce qu'a été l'art du passé. On ne doit pas donner à l'expression « art de demain » un sens défavorable, permettant de supposer que cet art sera supérieur à celui qui l'a précédé. On veut dire que l'art de demain, par opposition au faux-art d'aujourd'hui, sera, comme l'art du passé, la compréhension de la vie entière. On veut dire qu'il continuera d'exprimer la pensée de l'humanité sur elle-même, et qu'il réaUsera une vie supérieure à la vie médiocre de l'humanité. ^
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La beauté n*est pas plus ancienne que moderne. Elle est. La beauté qui s'est manifestée par l'art dans l'antiquité est toujours nouvelle par ce qu'elle nous apprend, ce qu'elle nous enseigne. La nouveauté de l'art est dans la compréhension des principes éterrels qu'il affirme. Ce qui nous paraît nouveau, c'est l'affirmation d'une vérité éternelle que nous ignorerions sans l'art. Ce qui est nouveau, c'est la découverte que nous faisons dans l'art de la vie et de nous-mêmes. Une œuvre d'art est nouvelle chaque fois qu'elle nous apprend quelque chose, chaque fois que nous la comprenons mieux. Elle est nouvelle à cause de l'ignorance où nous étions des principes qu'elle affirme, et qui nous sont révélés tout à coup, dans leur éternité. Dès que nous comprenons une œuvre d'art antique, cette œuvre est nouvelle pour nous. Toute œuvre est nouvelle dès qu'elle est connue de ceux qui l'ignoraient. L'humanité ignore en grande partie l'art. Un jour, tout l'art lui sera révélé ; et cet art éternel sera nouveau pour elle, et sa nouveauté créera une humanité nouvelle.
L'art, dans ce qu'il exprime d'éternel, et de toujours pareil, — sa beauté est dans cette persistance à affirmer la vie, sa beauté ne change pas, c'est la beauté immuable, la beauté suprême, — exprime toujours de l'inattendu et du nouveau. La beauté de l'art c'est d'affirmer toujours les mêmes principes, la même harmonie, la même beauté, tout eh les renouvelant, tout en en faisant une vérité chaque fois nouvelle pour ceux qui l'écoutent, qui la connaissent, et chaque fois nouvelle pour ceux qui ne la connaissent pas, qui ne la connaissent que pour la première fois. Cette nouveauté résulte moins de la variété avec laquelle il manifeste son harmonie, des moyens qu'il
emploie pour se manifester, et qui constituent ce que l'âme de chaque artiste a de plus remarquable, que de la nouveauté qu'il introduit dans les mœurs et les idées en les obligeant à se conformer à son idéal, à ce qu'il a d'immuable. L'art apporte sans cesse une modification, — c'est nous qui apportons sans cesse cette modification chaque fois que nous nous conformons à l'ait, — une modification à nos habitudes, un changement dans nos pensées. Il transforme la vie morale de chaque individu, la vie sociale de l'humanité. Il ajoute un élément de plus à notre vie morale chaque fois que nous le comprenons mieux, jusqu'au moment où il aura constitué toute notre vie morale dès que nous l'aurons parfaitement compris. I.'art ajoute, à ce que nous connaissons ou croyons connaître, ce que nous ne connaissons pas ; il nous révèle peu à peu à nous-mêmes par l'effort que nous faisons, et que fait avec nous toute l'humanité pour s'élever à lui. L'art modifie et transforme — par la compréhension que nous en avons — ce que nous croyons connaître de la vie. Toute œuvre d'art, parce qu'elle est sympathique, parce qu'elle attire l'attention et veut rallier l'homme à son idéal, engendre une sorte d'angoisse, d'hésitation, de terreur parfois, de malaise, pour ce qui n'est pas habituel, pour tout ce qui est nouveau, pour l'inconnu. Cette sympathie, que l'œuvre fait naître pour elle au cœur de l'humanité, c'est la cause même de la terreur que l'humanité éprouve, puisque cette sympathie l'oblige à la connaître. Dès qu'elle ne se contente pas de la surface, dès qu'elle l'examine profondément, s'égale à l'œuvre, l'humanité l'admet, la peur de l'inconnu disparaît. La peur de l'inconnu, c'est à la critique à montrer combien elle est peu fondée, — combien cet inconnu est un charme, mérite d'être connu.
Les formes d'art du passé que les médiocres opposent à Tart contemporain ont été aussi révolutionnaires que lui : on ne peut donc pas reprocher à l'art moderne ce qui fait la beauté de l'art d'autrefois.
Pourquoi ne pas admirer ce qui, dans le passé, demeure digne d'être admiré ? L'art, qui est le passé dans sa splendeur, est une réalité qui fait partie du présent, et nous n'aimons en lui que le présent. Quand on aime l'art, on l'aime à toutes les époques, parce qu'il est toujours le même, parce qu'il ne cesse pas de conserver son unité. L'art est toujours présent, et c'est le présent qu'on méconnaît quand on ne veut pas reconnaître la vraie beauté du passé.
On découvre la vie dans le passé, — par l'exacte compréhension du passé, c'est-à-dire de l'art du passé, l'exprimant tout entier, et demeurant présent. Ce qui est présent du passé, c'est la vie qui a triomphé de la mort, qui est aujourd'hui ce qu'elle était hier et ce qu'elle sera demain, parfaitement découverte par l'art, qui partage son éternité.
On découvre la vie en combattant la tradition, la fausse tradition des médiocres, en ne découvrant, dans la vie, que la tradition et la convention qui sont la vie même.
L'art défend de copier Tart, de Timiter, de corriger ou de retoucher les œuvres. Il interdit à un artiste de continuer l'œuvre inachevée d'un autre artiste. Lorsque c'est l'humanité qui travaille à la même œuvre, l'art réclame la continuation de l'œuvre, parce que cette continuation est la tâche réservée à chaque individu, accomplie par chaque individu se soumettant à un idéal commun. Les œuvres d'art se continuent ainsi les unes les autres, sans cesser d'être indépendantes et sans perdre leur individuaUté, ne peuvent se continuer qu'à la condition d'être libres, de former un tout complet, un ensemble correspondant à l'ensemble de toutes les œuvres.
Nous aimons l'art de tous les temps parce que nous y trouvons réalisés tous nos rêves, toutes nos espérances. Nous aimons l'art de notre époque pour la même raison profonde. L'art, qui est l'harmonie réalisée, qui est la vérité, n'en exprime pas moins, lui qui n'est pas inquiet, qui ne peut pas être inquiet, l'inquiétude de l'humanité. Lui qui réalise son bonheur, il exprime l'effort de l'humanité pour l'atteindre, pour réaliser le bonheur. C'est ainsi que nous découvrons dans toutes les œuvres d'art de ce temps, — qui renferment la vérité, qui ont le calme de la certitude, — la fièvre de notre inquiétude, la recherche de la vérité, par conséquent le seul geste admirable de notre époque. Ils sont bien de notre temps, bien qu'ils soient de tous les temps, les groupes dans lesquels Auguste Rodin a synthétisé les inquiétudes de l'humanité présente, tout en leur opposant la vérité de l'art, — l'art qui les reproduit, — qui calme ses inquiétudes. En même temps que l'art exprime la douleur, l'inquiétude
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de rhomme, il s'offre pour supprimer cette douleur et cette inquiétude. Il est la réponse à cette inquiétude. Il est luimême, en décrivant cette douleur, le remède offert à cette douleur. Il exprime l'inquiétude, l'effort pour découvrir l'harmonie, et il est l'harmonie réalisée. Il répond à l'inquiétude qu'il symbolise. Il est la vérité qui s'offre à ceux qui cherchent la vérité. Cette vérité que vous cherchez, ce calme que vous désirez, c'est l'art qui les apporté ; il contraste, par son harmonie, avec l'inquiétude qu'il décrit. Il s'oppose à vos doutes. Les œuvres de Rodin ne réalisent pas seulement la vérité pour notre temps, mais, avec d'autres œuvres également puissantes, la vérité pour tous les temps.
La synthèse est le triomphe de l'art sur le faux-art. Toutes les œuvres d'art que notre époque a produites sont des synthèses. En dehors de la synthèse, nous ne trouvons que le faux-art.. Le faux-art n'est pas la synthèse de la vie. L'art synthétique de notre époque est admirable, et c'est pourquoi la critique ne peut le découvrir, le comprendre et l'aimer, qu'en étant synthétique. La critique d'analyse est impuissante en face de l'art, qui est la synthèse de la vie. Elle ne découvre pas la vie dans l'œuvre ; elle ne découvre pas l'œuvre dans la vie. Elle est incapable de découvrir l'art et la vie. Elle ne reconstitue que le néant. A la synthèse esthétique, à l'œuvre d'art reproduisant la vie intégralement, non par fragments, comme le faux-art, correspond la synthèse critique, envisageant l'œuvre en tous ses aspects. Son premier devoir est de proclamer le caractère synthétique de l'art, par lequel l'art est capable de découvrir la vie, de se découvrir dans la vie, et
-d'engendrer une émotion supérieure. Puisqu'il est utile de proclamer que l'art est synthétique, que ses formes sont synthétiques, — que le faux-art n'est pas synthétique, est incapable de recréer, et de créer la vie, — puisque le roman, le théâtre, la poésie de notre époque sont une synthèse, qu'ils ont été réalisés, à chaque époque, par la sjmthèse, la critique a le devoir, tout en proclamant que l'art est une synthèse, de se proclamer également synthétique, et de proclamer par là même qu'elle appartient à l'art, qu'elle est une de ses formes. Des écrivains, des romanciers, des auteurs dramatiques se sont vus dans l'obligation d'expliquer eux-mêmes leur pensée, qu'aucune critique d'analyse n'était capable de découvrir. Ils ont fait la théorie de leurs œuvres, se sont improvisés critiques. Tous ceux en qui étaient une force, ont senti le besoin, pour l'époque, d'une littérature vivante, humaine, synthétique, — correspondant, par sa beauté, à la bea* ' ' des littératures de toutes les époques.
L'esprit analytique, dans toutes les formes du faux-art correspondant à l'art, roman, théâtre, poésie, critique, s'est manifesté sous une double forme : naturaliste et psychologique. Pour les uns, il n'y a pas de réalité en dehors du visible, pour les autres le visible n'existe pas^ Ils ne voient pas que le visible et l'invisible ne s'expliquent l)âs si on les sépare. Le faux-art et l'art d'analyse expriment le même néant : l'analyse, qui est l'absence d'idées, sinon de fausses idées, correspond à des genres inférieurs, expressions du médiocre : le roman-feuilleton, le vaudeville, le mélodrame, la peinture anecdodique, — on n'a pas encore découvert un seul chef-d'œuvre dans ces variétés du
iaux-axt, — tout ce qu'il y a de plus médiocre, de moins esthétique. Le roman natui^aliste et le roman psychologique sont l'œuvre de l'analyse, avec le théâtre naturaliste, la pièce à thèse, et la poésie parnassienne. Ces analyses ne révèlent rien, ne découvrent rien. L'analyse n'a aucun pouvoir contre l'art ; elle n'a pas perverti l'art, elle n'a pas enlaidi le roman ni le théâtre, parce qu'ils sont incapables de laideur, comme toutes les formes de l'art vrai ; elle a provoqué, en face de l'art, le faux-art, qui ne pouvait s'exprimer autrement que par l'analyse. La synthèse vivifie jusqu'à l'analyse. Cet instrument d'investigation si imparfait, si incomplet, — l'outil des impuissants, — la synthèse lui donne la force qu'il ne possède pas. La synthèse transforme l'analyse, l'élargit, lui communique l'envergure qui lui manque. Les écrivains supérieurs ont compris que l'art n'existait pas en dehors de la synthèse, ils ont compris la nécessité de la synthèse dans la création de l'œuvre d'art. On n'a pas le droit d'appeler roman, théâtre, poésie, — pour ne parler que des formes littéraires de l'art, — ce qui n'est pas synthétique. Il ne faut pas désigner par ces expressions des œuvres qui n'ont aucun rapport avec la synthèse. Il y a un faux roman qui n'est pas le roman, un faux poème qui n'est pas le poème. Le roman, le poème, l'art tout entier n'existent que synthétiques. C'est ce que cornprennent parfaitement les seuls écrivains remarquables cfe notre époque dont les œuvres recréent toute la vie. Du début à la fin du xi.x'- siècle nous constatons le combat que se livrent l'idéal et le réel, — le combat de deux fantômes, — au lieu de constater leur union qui engendre la vie. Cette union n'a existé que pour les œuvres supérieures, qui resteront. La synthèse ne se marque pas uniquement dans l'association de l'idéal et du réel pour recréer la vie, mais dans l'association, dans
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Tœuvre, de l'idée et de sa forme. La synthèse est la condition même de l'art, et il n'est plus permis, aujourd'hui, de confondre l'art et l'analyse. Le faux-art disparaîtra parce que l'homme s'y découvrira de moins en moins, parce qu'il s'y verra défiguré, déformé, mutilé. L'art synthétique, pas plus qu'il n'est exclusivement l'idéal ou le réel, la forme seule ou la pensée seule, mais leur association, — n'est ni optimiste ni pessimiste. Son attitude en face de la vie, la vie réeUe. qu'il découvre, ne peut être que joyeuse ; son attitude en face de la contrefaçon de la vie est une attitude de protestation. La contrefaçon de la vie lui est insupportable, mais il n'en rend pas la vie responsable, et il les sépare. Il sait que cette contrefaçon n'est pas éternelle, puisqu'il la combat. L'art synthétique est impartial, parce qu'il s'incline devant la vie, parce que, s'inclinant devant elle, il condamne sa contrefaçon. Il n'est que l'espoir d'une vie meilleure opposée à la vie sans art, et en même temps il est cet espoir réalisé, il est la vie esthétique destinée à devenir la vie de l'humanité. Il n'est pas indifférent dans son impartialité, et c'est ce qui fait sa beauté. C'est ce qui fait sa justice. C'est ce qui fait que les formes, les idées, les expressions sont belles, qu'il est social par la beauté qu'il reproduit, comme par la beauté qu'il engendre. L'art synthétique est social, humain, vivant. Il est l'art remplissant toutes les conditions de l'art, ne se contredisant pas, affirmant son harmonie dans ses transformations multiples, imprimant à toutes les formes de la vie un caractère de beauté, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. Il est aussi durable que la vie dont il décrit les spectacles étemels, aussi durable que l'humanité, plus durable que l'individu qui ne survit qu'en lui et que par lui dans l'humanité, qui dans le cours instant de son
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passage à travers la vie a laissé le souvenir de son génie, pour que rhumanité s*élève à sa compréhension. Il ne restera de notre époque si intéressante, — intéressante jusque dans ses erreurs, — que les œuvres qui auront satisfait aux exigences de l'art synthétique. Elles demeureront aussi longtemps que les œuvres du passé imprégnées du même caractère éternel, parce que leurs auteurs se sont élevés à la compréhension universelle de la vie
Comment se manifeste la vie d'une œuvre ? Par la synthèse. L'analyse est impuissante devant la vie : impuissante à la supprimer, impuissante à la recréer. Elle est la mort, éternellement condamnée par la vie.
Il n'est pas nécessaire d'appliquer à l'art une épithète. Aucune épithète ne correspond exactement à l'art, aucune formule ne peut le contenir. Les épithètes que nous lui donnons n'ajoutent ni ne diminuent rien à sa nature/ elles sont nécessaires parfois pour rappeler à ceux qui méconnaissent cette nature sa réalité. Pour nous, l'art tout court suffît. L'art tout simplement, voilà ce que nous avons désigné souvent par les termes d'art social, d'art vivant, et ce que nous désignons sous le nom d'art synr thétique. Le faux-art a besoin d'épithètes. L'art se passe d'épithètes. Il n'y a pas d'épithètes à lui appUquer , à propos de sa nature, à propos de son rôle, à propos de son histoire. L'art est tout simplement l'art. L'art pour l'art ne signifie rien. L'art social n'en dit pas plus long. Tout art est social. L'art n'est pas plus ancien que
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moderne, il n'y a pas de grand art ni de petit art, il n'y a pas d'art classique, d'art romantique, d'art symbolique. Toute épithète enlève à l'art son caractère d'éternité et d'universalité. La critique a la même éternité et la même universalité. Du moment que l'art est éternel, la critique, contenue dans l'art, issue de lui, est éternelle. Elle n'est pas plus ancienne que moderne. Elle n'est ni grande ni petite. Elle n'est pas classique, elle n'est pas romantique, elle n'est pas symboUste. Elle est. La vraie critique ne correspond à aucune école, puisqu'une école, qui exclut la vie, exclut l'art qui la prolonge, puisqu'une école n'est pas tout l'art, n'étant pas toute la vie. Elle correspond à l'art, dont elle réalise la compréhension, n'ayant pas d'autre but. Elle exprime l'art tout entier en participant à sa beauté ; elle exprime le faux-art en le combattant. L'analyse est l'œuvre de l'école ; la synthèse est l'œuvre de l'individu. La critique est l'aifi&rmation de l'individualisme et la négation des écoles.
La vérité n'est pas plus dans le romantisme que dans le réalisme. L'art est dans l'harmonie des contraires. Le grand artiste est celui qui utilise les contradictions en faisant jaillir, des contradictions, la lumière. L'art n'a pas d'autre but, en effet, que de faire éclater la lumière, en tout et partout. Ce qui est inharmonieux dans la vie s'équilibre, s'harmonise dans l'art. S'il ne représentait que les beautés de la vie, sans en décrire la contrefaçon, l'art manquerait d'harmonie, n'existerait pas. En y ajoutant les laideurs de la vie, — de la contrefaçon de la vie, — ces laideurs qu'il supprime par le fait même qu'il s'en empare — il réalise un équilibre des forces les plus opposé*^ -.
Aussi éloignées que possible dans la vie, ces forces s'égalent dans Tart, parce qu'elles concourent à le former par leur contradiction. L'artiste, en complétant les unes par les autres les écoles qui ont la prétention de reproduire la vie, réalise la synthèse, et démontre l'impuissance de toutes les écoles.
Chaque formule contient une part de vérité : aucune, ne la contient tout entière. Une part de la vérité n'est pas la vérité. Nous avons à retenir, dans chaque formule, ce qui échappe à cette formule. Le naturalisme, le symbolisme, — et toutes les écoles qui en dérivent, — nous apprennent quelque chose. C'est ce qui survit à chaque formule que nous devons découvrir, — retenir, — utiliser, pour réaliser l'art, — et nous ne ferons ainsi que réaUser ce que chaque œuvre d'art a réalisé : la synthèse, — œuvre de l'individualisme ; — cette conception synthétique de l'œuvre d'art, aussi réelle que la vie, nous met d'accord avec l'histoire de l'art tout entière, — qui n'est qu'une même synthèse déroulant à travers le temps sa majesté étemelle et toujours renouvelée.
On ne peut pas saisir la vérité par fragments : il faut la saisir tout entière. La vérité n'est pas partielle. Donc, chaque école est impuissante, par ses moyens, à découvrir le vrai. Elle ne saisit même pas des lambeaux de vérité, EUe ne saisit que le néant, le rien.
Les écoles ont l'utilité de démontrer leur inutilité.
Les écoles subsisteront tant q^i'il y aura des médiocres, des écrivains sans talent, et sans initiative, incapables de se diriger eux-mêmes, et se reconnaissant dans un chef aussi médiocre qu'ils le sont. Elles subsisteront chaque fois qu'à la suite des écrivains de génie, les impuissants voudront s'embrigader, pour faire croire à leur propre génie. Pour notre temps, comme pour tous les temps, ce qui s'oppose aux écoles, c'est la synthèse. Les écoles et l'art de synthèse se développent parallèlement. En face de la synthèse, en face de l'art, le faux-art d'école exprime sa laideur. L'art, en éliminant progressivement le faux-art, en éloignant les esprits du faux-art, en les ramenant à lui, fera disparaître les écoles. Elles ne sont pas encore disparues. Et si le médiocre n'ose pas prononcer, aujourd'hui, ce mot d'« école » aussi souvent qu'autrefois, — car s'il ignore que l'école est le contraire de l'art il n'ignore pas que l'école est combattue, — il n'en est pas moins vrai que les écoles subsistent toujours, même sans étiquette. L'art condamne l'école. L'art synthétique de ce temps est la condamnation de toutes les étiquettes transitoires, de tous les programmes sans envergure, des écoles qui affirment ou dissimulent leurs prétentions. L'art de synthèse d'aujourd'hui proclame, en face du faux-art, que l'individualisme seul est capable de créer des œuvres qui méritent de faire partie de l'histoire de l'art. Il est la preuve de ce que peut l'individualisme, de sa force et de son indépendance. La synthèse proteste contre le néant des écoles. L'individualisme, cause de l'originaUté esthétique, est l'affirmation de l'indépendance de l'artiste en face de la société, du public, de lui-même. Son œuvre lui appartient parce qu'elle est l'expression de ses idées personnelles, de sa pensée, de son art, de son talent, — une couvre d'art est toujours personnelle en exprimant ce qui lui
est extérieur (la personnalité de l'artiste, son individualisme consiste à imprimer à tout ce qui n'est pas lui le cachet de sa vision, à transformer le monde par sa pensée, à tout ramener à lui pour avoir voulu tout ramener à la vie), — qui sont personnels dans ce qu'ils ont de général, dans ce qu'ils ont de durable, dans ce qu'ils ont d'impersonnel, — une œuvre est personnelle, appartient à, son auteur dans la mesure où elle transforme ce qui est ' impersonnel, ce qui ne lui appartient pas, dans la mesure où elle s'en empare, où elle fait siens des éléments étrangers, dans la mesure où, en les transformant et leur communiquant sa personnalité, elle les rend de nouveau impersonnels, n'étant que l'expression individuelle de celui qui transmet à tous, dans le langage de tous, mais avec son accent particulier, la parole de tous. — L'art de synthèse et d'individualisme, — c'est l'art tout court, l'art de tous les temps — est social et humain, puisqu'il exprime la vie, la société, les hommes. L'art d'analyse qui se pare des mêmes épithètes ne fait que les usurper. Il démontre sa fausseté. Cet art n'est ni individualiste ni libre. Il n'est ni personnel ni impersonnel ; il n'est pas général. Il n'existe pas comme art. Pendant que l'art de synthèse, le seul vivant de notre époque, réalise l'art dans sa totalité, en réalisant la vie totale, l'art d'analyse patauge et s'englue dans son impuissance. Pendant que l'art de ce siècle planait au-dessus des écoles, les écoles ne laissaient après elles que le souvenir de leur imperfection. Les œuvres d'art réaUsaient l'équilibre que les écoles étaient impuissantes à réaliser. Actuellement, tandis que le naturalisme et l'idéalisme, qui ne sont que l'expression du même néant, inspirent tout le faux-art, tandis que l'on connaît l'exacte valeur de l'un et de l'autre envisagés au sens étroit, qu'il n'y a plus à revenir sur d'anciennes que-
relies, — à moins que les médiocres ne nous y obligent, et ils nous obligent à leur rappeler souvent les mêmes vérités, — que la question de l'art pour l'art et de sa transformation en faux-art social sont des questions définitivement réglées, bien que nous ayons le devoir de remettre la question au point chaque fois que ce sera nécessaire, — de rappeler au soiici de la vérité, — un équilibre s'établit dans les idées, les actes, les pensées, et c'est cet équilibre qui constitue l'art et la littérature de synthèse. — Les uns réclament pour l'œuvre d'art le privilège de l'émotion et de la sensibilité, le droit d'être lyrique ; les autres substituent au sentiment la pensée, l'émotion de pensée et l'intelligence, condamnant ainsi, non le sentiment, mais le faux sentiment et la fausse émotion ; et dans les oeuvres dans lesquelles l'émotion et la pensée, le cœur et l'esprit ont une égale importance, — l'importance qu'ils ont dans la vie, — l'équilibre est réalisé. Seuls sont dans le vrai, seuls comprennent la nature de l'art ceux qui réclament que l'on accorde autant à la pensée qu'au sentiment, à la raison qu'à l'émotion, ceux qui veulent faire surgir, de leur synthèse, la raison et l'émotion vraies, ceux qui veulent que l'émotion soit intelligente, et l'intelligence capable de s'émouvoir. Les écrivains médiocres ont dénaturé à la fois le sentiment, la passion, la raison. C'est aux écrivains de synthèse qu'il appartient de restituer, en les associant, a chacun des éléments dont l'ensemple constitue la vie, sa beauté. Ce qui domine, dans une œuvre, l'œuvre générale ou particulière, d'un auteur, c'est le tempérament de cet auteur, ramenant tous les sentiments à un seul sentiment, les contenant tous, n'en excluant aucun. Les œuvres de Paul Adam, de Camille Lemonnier, expriment tous les sentiments de l'humanité, en exprimant la pensée supé-
rieure de récrivain. L'intelligence de l'un renferme toute sa sensibilité. La sensibilité de l'autre renferme toute son intelligence. Ainsi se trouve réalisé l'équilibre d'une œuvre, expression de la personnalité de l'écrivain ne se dérobant plus au devoir de penser autant que d'être ému. On ne doit proclamer la supériorité de l'intelligence sur l'émotion que si l'émotion est médiocre, in-esthétique. Or l'émotion des médiocres est médiocre. C'est à l'intelligence, en élevant à elle l'émotion, à la rendre esthétique. Il n'y a d'émotions vraies que les émotions esthétiques. Elles seules sont empreintes du caractère sacré de i'émotion. Ce sont des émotions qui supposent l'intelligence et la compréhension de la vie. S'émouvoir, c'est penser. L'unité esthétique est réalisée par les écrivains dont l'intelligence s'émeut, dont rémotion s'intellectualise. L'émotion, telle que la conçoivent les médiocres, est inférieure. Il faut qu'elle s'élève à l'art, au lieu de se dégrader, de s'avilir en s'exprimant par le faux-art ; — il faut qu'elle se transforme en admiration pour l'œuvre qui mérite l'admiration. Il faut que l'art provoque une émotion supérieure, et le iaux-art cesse d'émouvoir. Des œuvres comme celles de Paul Adam et de Camille Lemonnier concourent au même but, l'une par l'émotion, l'autre par la pensée, parce que dans chacune d'elles on retrouve ce qui fait la force de l'antre. L'un a mis suffisamment de pensée dans son émotion, l'autre suffisamment d'émotion dans sa pensée pour que nous découvrions là un art de synthèse. Le sentiment, l'émotion, la pensée ont été ainsi dégagés par les écrivains supérieurs de ce que la médiocrité y avait mêlé de néant. Il les ont découverts. Le sentiment, l'émotion, la pensée ont existé vraiment, tandis qu'ils n'ont jamais signifié, pour le médiocre, que leur contraire. Une fausse conception a disparu pour faire place à une conception vivante. Chaque
expression a collaboré à l'œuvré, comme chaque expression collabore à la vie. Il s'agissait de dégager la raison, le sentiment, la passion, de toutes les déformations grotesques que leur faisaient subir les écrivains sans art. Il s'agissait de les représenter vivants, de les recréer, sans négliger ce que, dans la vie, ils pouvaient avoir d'odieux ou d'inférieur. Il s'agissait d'en faire une création esthétique, en découvrant ce qu'était chaque expression de la vie. En restituant à chaque forme de l'activité humaine sa place dans l'ensemble, en la montrant telle qu'elle existait, non seulement on en modifiait la vision esthîétique, inconnue des impuissants, on la transformait dans la vie, on faisait éclore les vrais sentiments et les vraies passions de l'humanité de demain. C'est ce que seuls étaient capables de réaliser les écrivains de synthèse, les écrivains d'art qui, en découvrant toute la vie, découvraient chaque sentiment, le recréaient, en modifiaient la vision absurde des médiocres, en même temps que leur signification dans la vie et sa contrefaçon. On aboutit de la sorte, par toutes les œuvres, à une littérature synthétique, générale, vraiment humaine, à côté de laquelle les analyses des naturalistes et des idéalistes sont insignifiantes.
Parce qu'elle exprime toute la vie, l'œuvre d'art exprime la solidarité qui l'unit à la vie, ses rapports avec tout ce qui existe, même lorsqu'elle est en désaccord avec les actes ou les passions sans art. Elle est solidaire même avec ce qui est in-esthé tique. Ce qu'elle exprime est souvent sans art. Ce sont de petites passions, de petits sentiments. Tout s'équiUbre dans l'art, l'harmonie surgit des contraires pour engendrer uniquement le contraire du
néant, -- l'art. La solidarité, ce sont les rapports de l'art même avec le faux-art. Ce rapport avec le faux-art, c'est l'obligation de le supprimer en le décrivant, en le renfermant. On n'explique pas l'art par la société, par la philosophie, la morale ou la religion ; ils sont incapables de dominer la plus grande des forces. On découvre la valeur d'une idée, d'une morale, d'une philosophie, dans ce qu'elles ont d'esthétique, on les juge par rapport à l'art. C'est le critérium unique. C'est l'unique vérité. L'art fait comprendre ce qu'elles ont de faux-art, l'abîme qui les sépare. Quand ils se confondent, c'est l'art qui réalise la philosophie et la morale, qui tient lieu de philosophie, de morale, de religion. Il faut donc reconnaître l'influence de l'art. Il n'a pas à subir d'influences. Il n'a qu'à exprimer ce qui est, et cette puissance de tout exprimer, en transformant tout, c'est elle qui lui donne son influence, qui lui permet de jouer son rôle supérieur. Ce qu'il y a de durable, d'éternel, de vivant, dans tout ce qui est, dans les idées, les formes, les morales, c'est l'art ; cela n'existe comme forme, idée, morale, que parce que cela existe esthétiquement : c'est l'art qui crée la morale, en se substituant à la morale, en supprimant la morale. Ce qu'il y a de transitoire, de passager, de mortel dans tout ce qui est, est en dehors de l'art. L'art le ramène à lui, le transforme par sa beauté, en faisant comprendre que cette laideur doit disparaître de l'humanité, que ce qu'il découvre de laideur doit disparaître des actes et des pensées, — de l'humanité. L'art supprime la laideur en s'emparant de la laideur, en la décrivant, en en faisant l'occasion de sa beauté ; l'influence de l'art supprime la laideur en lui substituant, dans les âmes, la beauté. Si l'art reproduit la pensée de tout ce qui est, — pensée féconde ou pensée stérile, — s'il paraît ne tenir son
influence que de ce qu'il reçoit de la vie, de ce qu'il recueille du spectacle de la vie, il n'en est que plus libre, puisque c'est lui qui se donne cette influence en s'emparant de tout ce qu'il décrit, puisqu'il continue la vie en la transformant. Aucune influence n'agit sur l'art. C'est lui qui exerce une influence sur tout ce qui existe, c'est lui qui absorbe tout, c'est lui qui découvre la beauté et la crée, c'est lui le génie. Rien de ce qu'il exprime ne lui communique la vie, c'est lui qui découvre la vie, qui vit parce qu'il la découvre, partout oii elle est, et la crée de la sorte, et se crée lui-même, etTie subit que sa propre influence, que l'influence qu'il veut bien donner à la vie sur lui. L'art existe. Nous retrouvons dans l'art contemporain, mieux que dans le faux-art qui résume pourtant la médiocrité de l'époque, cette médiocrité ; — nous y retrouvons ce que le faux-art est incapable d'exprimer, son contraire, — dans toutes les idées, dans tous les sentiments, dans tout ce qu'il est en notre pouvoir d'observer ; nous y retrouvons, — nous y découvrons, — la science, la pensée, avec leur contraire; tout ce que notre époque a réalisé, ou n'a pas réalisé. Ce que notre temps a produit de meilleur est dans l'art ; l'art est une adhésion à ce meilleur, une adhésion à sa propre beauté ; ce qui est parfait, dans une époque, c'est l'art, et tout ce que l'art appprouve est parfait, réalise^ 'idéal de l'art, c'est l'art lui-même. C'est l'art reconnaissant l'art. L'art a adhéré ainsi à ce qu'il y a de vivant dans la vie moderne, s'est reconnu dans la science, dans tout ce qui a contribué à augmenter le bonheur de l'humanité ; il a reconnu son influence, sa réalisation dans la vie. On ne peut pas dire que l'art contemporain s'est désintéressé de quoi que ce soit, parce que s'il s'était désintéressé, même de la laideur, surtout de la laideur, parce que s'il avait étéindif-
férent à la laideur autant qu'à lui-même, autant qu'à sa propre influence, l'art eût été le faux-art, il eût manqué de ce caractère supérieur/ de l'art qui est de s'intéresser à tout ce qui est, et de rendre intéressant, sans le rendre sympathique, ce qui n'est pas intéressant. L'art ne peut pas se contredire. Il faut écrire qu'il ne se contredit pas en exprimant son contraire, que c'est la preuve de son admirable logique. A cause de cette perfection que rien ne peut parvenir à détruire, toute œuvre d'art que la laideur qu'elle reproduit ne dénature pas, réalise, pour l'humanité, le progrès. Il n'y a pas une œuvre d'art qui ne renferme pas toute la vérité. Tout ce que nous entrevoyons de justice possible, tout ce que nous pressentons d'harmonie future, est dans cette justice et cette harmonie présentes : l'art. L'art, dans tous les temps, a exprimé la même vérité, le même besoin de justice ; que ce besoin se fasse sentir avec intensité, ou qu'il diminue et s'efiace même, l'art ne fait que l'aflirmer, le préciser, et il le précise d'autant plus que, paraissant annihilé, ce besoin s'impose, d'autant plus qu'aucun de nos actes ne paraît le manifester. C'est ce besoin latent, besoin qui demande à être satisfait d'autant plus que nous paraissons ne pas l'éprouver, qui est d'autant plus utile au développement de notre personnalité que nous ne le soupçonnons pas, que l'art affirme constamment en le réalisant. Pas une œuvre d'art qui ne soit pas totale par les idées de beauté et de justice qu'elle signifie, qu'elle demande à l'humanité de réaliser, en lui ressemblant, en devenant une œuvre d'art, — l'œuvre de l'art, la volonté de l'art, — et qui ne soit pas en même temps spéciale parce que nous avons besoin individuellement de la connaître, pour nous connaître nous-mêmes, et connaître la vie. Pas une œuvre d'art
qui ne renferme pas à la fois les plus humbles actions et les plus élevées, les gestes les plus généraux et les gestes exceptionnels ; qui ne démontre pas que toutes les actions s'égalent en beauté, qu'il n'y en a pas de supérieures ni d'inférieures, mais seulement de laides ou de belles, et que leur supériorité ou leur infériorité réside uniquement dans leur laideur ou leur beauté, seule distinction sur laquelle les médiocres ne s'appuient pas pour les apprécier ou les juger. L'art exprime à la fois l'individuel et le général. Ce que le faux-art dédaigne comme trop vulgaire, — il ne sait pas qu'il est l'unique vulgarité — l'art en démontre l'originalité. Il découvre l'originalité des actions les plus humbles qu'il réhabilite. Il restitue à chaque phénomène son caractère de vérité, le contraire de celui que lui prêtent le faux-art et la société qui s'y complaît, y retrouve ses préjugés. Le faux-art est incapable de reconnsdtre ce qui est supérieur, mais il croit que tout ce qui le contredit lui est inférieur. C'est pourquoi il ne comprend pas des actes qu'il croit vulg«aires, sans pouvoir dire ce que c'est que la vulgarité, — le fauxart ne discerne pas le vrai, ne sait pas où est la vérité, la vérité, pour lui, c'est l'erreur, — il ignore où est l'erreur (or elle n'est qu'en lui), — s'il découvrait la vérité, s'il découvrait son erreur, le faux-art cesserait d'exister, — et il condamne instinctivement, sans savoir que c'est de la beauté, ce qui est en dehors de lui, ce qui représente la vérité de l'art. Le faux-art ignore l'erreur, qu'il représente. Il ignore la vérité, qui est l'art. C'est pourquoi, ignorant l'une et l'autre, il n'exprime que le néant. Il croit à la supériorité du faux, sans connaître le faux, il croit qu'il y a des actes vulgaires, sans connaître la vulgarité. L'impuissance du faux-art, c'est d'être incapable de se définir. L'art, au contraire, se définit, se juge par la
critique. Le faux-axt est l'absence de critique. Le fauxart ne peut être défini que par Tart, que par la critique qui est le discernement du vrai et du faux. Il n'y a pas d'actions vulgaires pour l'art. Seul, pour lui, est vulgaire le faux-art. Il conserve, en le décrivant, — pour le combattre il doit le décrire, — sa grâce et son harmonie. L'art découvre la réalité de chaque forme et de chaque expression, c'est-à-dire sa beauté, cette beauté que le faux-art ignore. Le faux-art, c'est l'ignorance de l'art. C'est l'absence de critique. La critique est la découverte de Tart. Chaque expression, chaque attitude, dont les préjugés bourgeois méconnaissent la beauté, est réhabilitée par l'art. L'art découvre ainsi la beauté (en découvrant la beauté l'art découvre la vie) que les hommes ne voient pas, ne veulent pas voir, il les oblige à la voir, à la découvrir, et en même temps chaque expression se Ubère, triomphe parce que la beauté qu'elle contient la fait triompher. C'est en découvrant sa beauté (par l'art qu'il a créé), que le peuple devient une force libre, c'est elle qui le déhvre des contraintes sociales : la beauté du peuple renferme sa liberté. Les actions les plus humbles sont les plus générales : l'art, qui découvre la beauté des actions les plus simples, découvre leur humanité. Il en arrive à démontrer que ce qui n'est pas utile, que ce qui doit disparaître, c'est le laid. Ne sont laides que les actions opposées à l'art, elles demeurent laides tout en étant, et parce qu'étant exprimées par la beauté de l'art ; n'est laide que l'ignorance du peuple en face de l'art. 11 n'y a qu'une laideur : l'ignorance de Vart. La laideur, c'est l'absence de critique. Cette laideur doit disparaître, et elle disparaîtra de la vie de l'humanité par la critique, — par la découverte de l'art, qui découvre la vie.
Chaque artiste contemporain ne doit pas se proposer d'autre but que la découverte de la vie, sans laquelle il n'y a pas d'art, il ne peut pas y avoir d'art. Nous aimons certaines œuvres de nous découvrir intégralement la Vie. Non seulement elles nous émeuvent devant la vie qu'elles découvrent en la renfermant, mais nous la font comprendre et par là elles-mêmes. La vie qu'elles représentent fait naître dans notre esprit la critique, — c'est-à-dire sa compréhension. La critique est la compréhension de la vie. La critique est la compréhension de l'art. L'art égale à sa beauté les individus par sa compréhension. Cette compréhension est une révélation. Chaque artiste contemporain ne doit pas se proposer d'autre but que la découverte de la vie, qui est la découverte de l'art. La critique est la preuve que l'art existe, et Qu'il est découvert.
L'art contemporain découvre la vie sous les apparences qui tiennent lieu de la vie, pour les médiocres. Le fauxart ne découvre rien du tout, que son propre néant. L'art, pour découvrir la vie, la décrit telle que les médiocres l'ont faite, en décrit la contrefaçon, à laquelle il oppose la vie réelle. C'est son but de la découvrir sous les mensonges, et, pour y parvenir, d'exprimer ces mensonges. L'art est une antithèse. Il est lui-même cette vie qu'il oppose à la contrefaçon de la vie, — qui est aussi la contrefaçon de l'art, — qu'il exprime. L'art exprime, en même temps que la contrefaçon de la vie, sa propre contrefaçon. Il ne faut pas que l'art dédaigne de reproduire, avec la vie, sa contrefaçon, parce que s'il n'exprimait pas cette contrefaçon, il prouverait qu'il est incapable
de la décrire, qu'il est incapable de reconnaître où n'est pas la vie, par conséquent de la découvrir où elle est. En disant que l'art découvre la vie, on veut dire qu'il en découvre par là même sa contrefaçon, qu'il la reconnaît, et qu'il décrit la vie tout entière, si nous consentons, pour une fois, à désigner ainsi tout ce qui existe, laideur ou beauté, même la mort, la mort qui se mêle à la vie, — tout ce que nous voyons, tout ce qui vit d'une vie quelconque, d'une vie dé néant, d'une vie médiocre, — la vie et sa contrefaçon, — la vie et ses apparences. 1/art découvre toute la vie, en laquelle il découvre la vie réellie, de laquelle il la fait naître en laquelle il constitue la vraie vie. L'art est, dans la vie, la vie. Il ne prend pas la contrefaçon de la vie pour la vie. Sans doute, cette contrefaçon est devenue la vie de l'humanité, elle est devenue la vie de notre époque, elle a pris la place de la vie, elle a substitué à l'art le faux-art, à la beauté la laideur, et vulgairement on désigne par la vie l'ensemble des belles ou des laides passions, le combat des forces les plus opposées, la présence de la laideur et de la beauté mêlées. C'est pourquoi le rôle de l'art à notre époque, à toutes les époques, est de supprimer la laideur, de découvrir la vie réelle, de faire retrouver à l'humanité le sens de la vie, de la ramener au réel, d'obliger les hommes à avoir de la vie la même conception, à ne plus l'interpréter diversement. Dans la vie, l'art découvre la vie réelle, il découvre sa contrefaçon, et son rôle est de nous empêcher de les confondre, de prendre, pour la vie, ce qui n'est pas la vie, ce qui passe pour la vie. Il nous oblige à reconnaître que la vie c'est lui-même, qu'en dehors de lui c'est la mort, qu'aucune de nos actions n'est vivante si elle n'est pas esthétique, et que nous devons réaliser l'art
dans la vie, pour vivre vraiment. Voilà ce que l'art nouS enseigne en découvrant la vie, c'est-à-dire en se décoi>vrant. L'art est l'idéal de la vie. C'est l'idéal qui naît du réel, afin de transformer ce réel lorsqu'il n'est pas en harmonie avec la vie, la vraie réalité. L'œuvre des vrais artistes de notre époque n'est que la preuve de la vie. Ils la découvrent à notre inquiétude, chaque fois qu'ils réalisent l'œuvre d'art dont la critique réaUse la compréhension. La critique est le sentiment que l'œuvre nous fait éprouver, sentiment toujours conforme à sa beauté, et s'il n'était pas conforme, où serait la critique ? Elle est également conforme à la beauté de l'art quand elle combat le faux-art. Le sentiment que nous fait éprouver une œuvre médiocre est l'expression de la critique, bien que ne correspondant pas à la beauté de l'œuvre qui est absente; il correspond à la laideur de l'œuvre, puisqu'il la condamne, — à la beauté de l'œuvre idéale à laquelle il compare celle-ci, — de ne pas y découvrir l'art, de ne pas y découvrir la vie.
Quel poète, parmi les poètes contemporains, a seul découvert la vie ? Paul Verlaine. Parce que seul il nous a révélé la poésie et les poètes. Paul Verlaine, en se faisant aimer, nous a fait aimer la vie ; il nous a fait aimer sa poésie d'être vivante ; il nous fait aimer toute poésie vivante. C'est parce que nous avons aimé Verlaine, c'est parce que nous aimons Verlaine, que nous avons aimé la poésie de Vigny, de Hugo, de Baudelaire, et de ceux qui vécurent à ses côtés, la poésie de Dierx, de Rollinat, de Laforgue, de Mallarmé, de Rodenbach, et de ceux
qui furent ses disciples, — ses vrais disciples, — la poésie des Samain, des Retté, des Henri de Régnier, des Verhaeren et de tous ceux qui ont suivi, après Verlaine, leur libre inspiration, qui n'ont imité, de Verlaine, que son exemple d'indépendance. C'est pourquoi il n'y a pas aujourd'hui, comme il n'y a jamais eu, comme il n'y aura jamais, de poésie réelle en dehors de la vie. C'est pourquoi les poètes ne seront des poètes qu'à la condition de rester dans la vie, et de découvrir dans la vie, et rien que dans la vie, la beauté et le rêve, l'illusion et la chimère, — l'éternelle bonté dans l'éternelle beauté.
Les poètes, oui, nous les vengerons de l'injustice de la société, pendant que les faux poètes, en-dehors de la vie, jonglent avec les mots. Nous les vengerons du discrédit que les faux poètes ont jeté sur la poésie. La revanche de la poésie sera la revanche de la vie contre sa contrefaçon. Ce sera la vie prouvant aux hommes qu'elle n'est pas ce qu'ils l'ont voulue, qu'elle n'est pas médiocre, ni banale, ni impuissante. Ce sera la vie prouvant ce qu'elle contient de poésie vivante, de poésie féconde, d'enthousiasme et de générosité. Parce qu'elle triomphe sans cesse de la mort, avec elle la poésie triomphe du néant. La vie triomphe par la poésie. La poésie n'est pas autre chose que la vie à jamais victorieuse de la mort.
Les poètes, en découvrant la vie, n'ont fait que découvi±r la poésie elle-même. Ils ont été poètes le jour où ils
ont compris et exprimé sa beauté. La découverte de la vie, pour les poètes commes pour les autres artistes, ce n'a été que la réalisation de l'art, qu'un retour à, l'art de tous les temps. Leur poésie est le retour à la poésie éternelle. Leurs poèmes s'égalent aux plus beaux poèmes. Toutes les œuvres qui célèbrent la vie sont admirables, durables, belles. Elles le sont au même degré. Les poètes ont découvert la vie, et ainsi se se sont découverts eux-mêmes. Les poètes, parce qu'ils ne vivaient pas, ne méritaient pas d'être appelés poètes. Pes médiocres avaient usurpé ce titre. Voici que la poésie est retrouvée, voici que nous l'avons découverte, et avec elle la vie qu'elle exprime.
On demande à la poésie ce que l'on demande à toutes les formes d'art : de nous émouvoir, de nous attendrû:, de nous contraindre à penser, de nous contraindre à agir, à aimer, — à vivre.
le poètes n'ont pas d'autre mission que d'exalter la vie. Ils découvrent dans la vie la joie, le rire, les larmes, la douleur, la bonté, la justice, — la pensée et le rythme de leurs vers. C'est par ce qu'ils expriment de vie dans leurs poèmes que leurs poèmes sont vivants et immortels.
La musique d'aujourd'hui est-elle impuissante à découvrir la vie ? Si elle était incapable de la découvrir
serait-ce la musique ? Il faut exclure de l'histoire de Tart musical les œuvres qui excluent la vie. La musique proteste contre la fausse musique. Ah ! comme elle découvre la vie à notre inquiétude ! De quel bienfait ne lui sommes-nous pas redevables ? Elle aussi recrée la vie. Elle est la vie qui chante, qui pleure, qui sourit, qui aime, qui resplendit et qui triomphe. Elle est la vie idéale née de la vie réelle, renfermant la vie réelle, en découvrant la signification profonde. Alfred Bruneau, Gustave Charpentier, Claude Debussy, après Berlioz, après Wagner, après Franck, prolongent dans tout notre être l'ccho harmonieux de la vie.
Dans la musique d'aujourd'hui nous n'admirons pas autre chose que la musique d'hier. Gustave Charpentier, Wagner, Berlioz, Gluck, Palestrina, les lieds de France, ne sont que les manifestations diÔérentes de l'unité d'un même art. Il en est de même de la sculpture, qui nous conduit de Rodin à Carpeaux, de Carpeaux à Baryc et à Rude, et par eux à Michel-Ange et Donatello. Il en est de même de la peinture qui nous fait découvrir Carrière et Besnard dans Delacroix, Watteau, Boticelli, les primitifs. L'art est un, mais ses manifestations sont diverses. L'unité de chaque forme d'art, que manifestent les aitistes et les époques, se manifeste dans l'art tout entier, qui groupe les esprits les plus différents, bien qu'appartenant à la même race, et qui se trouvent parler différemment le même langage.
Pourquoi la musique n'exprimerait-elle pas la vie réelle ? C'est méconnaître sa beauté que de croire qu'elle n'exprime que le rêve, la pensée, l'émotion, et qu'elle est incapable de faire surgir ce rêve, cette émotion, cette pensée, de la vie réelle. La musique, au lieu d'être endehors et au-dessus de la vie, est au contraire sa manifestation la plus intense. La musique, c'est la vie.
Quel art découvre encore la vie à notre inquiétude ? La sculpture. Rodin. L'œuvre de Rodin résume la vie. Quels sont les hommes d'aujourd'hui qui comprennent l'œuvre de Rodin, qui s'élèvent ainsi à la compréhension de la vie ? L'art d'Auguste Rodin, fait pour l'humanité, issu de l'humanité à laquelle il offre le spectacle de sa douleur, et, par le merveilleux effet de l'art, la transforme en joie, c'est-à-dire en beauté, est méconnue du plus grand nombre. Rien d'étonnant à cela. Les hommes ne veulent pas voir la vie. Quand elle surgit sous la forme unique de l'œuvre d'art, les médiocres, incapables de découvrir la vie qui est dans l'œuvre, incapables de découvrir l'art, sentent confusément, et malgré tout, qu'il y a là quelque chose qui les condamne. L'œuvre de Rodin a contre elle les médiocres. Les médiocres sont les plus nombreux. C'est pourquoi le public de Rodin est restreint. Pourquoi faut-il que les œuvres qui ne méritent pas d'autre public que l'humanité tout entière, qui s'adressent à tous les hommes, ne recueillent d'abord qu'un suffrage restreint, le suffrage d'une élite ? Le faux-art, qui ne s'adresse à personne, a pour lui le
suffrage de tous les médiocres, qui sont nombreux. Ce qui s'est produit au début cessera par l'unique volonté de l'œuvre d'art, se ralliant un public de plus en plus vaste, pendant que le faux-art attirera de moins en moins. A l'art de Rodin le public de l'humanité viendra chaque jour, pour s'y reconnaître, pour y reconnaître sa douleur, sa joie, — pour y reconnaître sa gloire. Rodin n'a de comparable que les plus grands sculpteurs anciens, et il synthétise, par son œuvre, dans l'humanité présente, l'humanité éternelle, comme ceux dont il continue i' œuvre.
L'architecture ne découvre rien, parce qu'elle n'existe pas. Pour découvrir la vie dans l'architecture, c'est à l'architecture ancienne que j'ai recours, qui est présente, parce qu'elle est éternelle, dont la présence rachète l'absence de l'architecture moderne. C'est au moyen âge des cathédrales, des châteaux, des hôtels de ville que je vais demander la découverte du sens de la vie. Les gothiques I ji'est-ce pas la vie prodigieuse, intense, avec tout ce qui la contrefait, avec toute la douleur, avec tout le rêve, avec toute l'illusion, — n'est-ce pas le contraste de la vie et de la mort, — qui émane de ce prodige qu'on appelle une cathédrale gothique ? C'est bien la vie qui proclame sa souveraineté, qui proclame l'impossibilité où nous sommes d'en sortir, qui, de l'effort même que font les hommes pour se constituer une foi en dehors de la vie, transforme cet effort, prend une revanche éclatante. L'art gothique est vivant, car la foi qu'il exprime, c'est
la foi dans la vi«, à laquelle l'humanité retourne sans cesse, la foi qu'elle exprime en croyant n'exprimer que sa foi dans la mort.
Temples de la Grèce antique, miracles d'art, vous aussi vous exprimez la vie, parce que vous la découvrez dans la mort. Vous éternisez ce qui passe, ■ — vous êtes l'hommage de l'humanité rendu à la vie. L'humanité revit par vous, magnifiée et régénérée, comme elle revit dans ces monuments de la plus haute antiquité où, pour la première fois, elle exprima dans la pierre la prodigieuse fécondité de la vie.
Carrière ! Besnard ! La vie de la peinture se résume dans l'œuvre de ces deux peintres. Ils sont grands, parce qu'ils nous découvrent la vie, toute la vie : vie joyeuse, vie féeiique, vie lumineuse, — vie douloureuse; vie intérieure, vie inquiète, — vie intime, vie populaire, vie sociale, — vie totale de la pensée, du cœur, des sens. Il y a, dans l'un et l'autre, autant de philosophie, dans l'un et l'autre autant d'action que de pensée, autant d'émotion que d'intelligence, autant de formes que d'idées, autant d'imagination que d'observation, — autant de mystère et d'extraordinaire, — autant de joie épanouie dans autant de douleur concentrée, — autant de couleur, de lumière, — d'harmonie, — autant de beauté.
La danse a souffert du voisinage du faux-art. Elle n'est aujourd'hui qu'une des formes du faux-art. La danse est comme T architecture : inexistante.
Je cherche encore où est la vie. Dans l'art décoratif ? dans le costume ? dans l'habitation ? dans l'attitude, les gestes, les mouvements des vivants ? dans toute la personne humaine ? Tous ne vivent pas de la même vie réelle. L'extérieur manifeste la laideur intérieure. Il y a des vivants qui ne vivent pas, qui ont l'air de vivre. La plupart des gestes sont laids. L'homme n'a pas encore réahsé directement l'art dans la vie. C'est la mort, et c'est l'ennui, qui triomphe dans le mauvais goût de la plupart de ceux que nous rencontrons chaque jour, parmi lesquels nous vivons, et dont nous nous efforçons de ne pas imiter les gestes.
Bijoux, parures ! Logiques d'être vivants, de reproduire les formes inépuisables de la vie, de se mêler à la vie, de correspondre à leur destination : servir la vie, créer la vie. L'unité de l'art démontre l'unité de la vie, il fait concourir toutes ses formes au même but, à la même beauté*: créer de la vie avec de la vie. Ce qui n'est pas vivant, ce qui ne peut que nuire à l'harmonie de la vie, c'est la fausse parure, ce sont les faux ornements, ce sont les faux bijoux, — c'est le faux luxe, expression de la
fausse bonté, de la fausse beauté, du faux amour, de l'insincérité des sentiments, mort qui accompagne tous les actes de la vie, qui se substitue à la vie, — qui est le mensonge dans lequel se complaît l'humanité des médiocres.
Le décor n'est que l'expression de Tharmonie de Tâme. L'âme y découvre son harmonie intérieure. C'est pourquoi le décor est beau. L'âme y contemple l'harmonie qu'elle doit réaliser, elle y découvre la beauté qu'elle doit reproduire. C'est une âme extérieure que notre âme doit s'assimiler. Ou l'âme et le décor vivent en harmonie, se découvrent l'un dans l'autre, ou le décor contredit la laideur de l'âme et l'oblige à vivre en beauté. Le décor exprime l'harmonie qui est dans l'âme, ou l'harmonie qui lui manque. '" "^
L'influence du décor n'est qu'une influence bienfaisante ; elle Ubère la pensée de sa médiocrité. Elle la libère, en l'obUgeant à vivre en beauté, parce qu'elle s'élève à mesure qu'elle se crée un décor plus beau, jusqu'à ce que, d'efifort en effort, elle réahse sa beauté intérieure par la parfaite beauté d'un décor en harmonie avec elle. — C'est par le décor, c'est par l'influence du décor que la critique espère vaincre la médiocrité. Le décor, c'est le contact permanent de l'homme avec l'art. Le contact de l'homme avec l'art, la critique l'exige. Par le décor
créé pour elle par ses artistes, — et le décor n'est-ce pas tout Tart ? — Thumanité appprend à vivre en beauté. Elle exprime de beaux gestes, qui expriment de belles pensées.
L'art dans tout, — pourquoi pas ? L'art qui exprime toute la vie, qui reproduit toutes les expressions de la vie, doit se manifester dans toutes les expressions de la vie. L'art ne consiste pas seulement à reproduire la vie, dans sa beauté ou dans sa laideur qu'il condanme par son harmonie, — mais à substituer à sa laideur sa beauté, dans les actes, les expressions que l'œuvre de l'artiste reproduit. Tous les actes doivent devenir esthétiques, tous les hommes des artistes.
On ne découvre la vie dans les livres que lorsqu'on y découvre l'art. La plupart des livres manquent d'envergure. Les livres contredisent la vie ; c'est pourquoi il y a, entre les livres et la vie, un abîme. Les livres ? Il y a peu de livres, — de vrais livres, — qui continuent la vie, qui font partie de la vie.
La vie est absente de la plupart des œuvres de notre époque. Les œuvres médiocres sont plus nombreuses que les autres. Les œuvres où manquent la vie doivent être rangées dans la catégorie du faux-art. Les œuvres qui, en exprimant la vie, sont vivantes, sont des œuvres d*art. Elles deviennent elles-mêmes la vie, elles sont la revanche de la vie contre sa contrefaçon.
Je ne découvre pas la vie dans la plupart des reconstitutions archéologiques, des prétendues reconstitutions archéologiques des prétendus peintres et écrivains. On y cherche la pensée même de la vie, son éternité et sa beauté : on n'y découvre que le néant.
Il est triste de se trouver en présence du néant, de penser que le néant se mêle à la vie. Il est triste de visiter une exposition de peinture d'où la vie est absente ; d'ouvrir un Uvre sans idées et sans émotion ; d'entendre des paroles insignifiantes. Il est triste de passer au milieu des êtres et des choses sans leur découvrir d'autre signification qu'une signification de laideur. Il est triste de ne rencontrer, parmi les hommes, la plupart du temps, que des médiocres.
Il est doux de penser que les spectacles qui ont les apparences de la vie ne constituent pas la vie, et qu'il y a, au-delà de cette vie factice, illogique, stupide, la vie de Tart qui donne un sens même à ce qui, étant en dehors de la vie, ne saurait avoir de sens.