‹ Decouverte de la vieChapitre 8 sur 12 · LM · texte numérisé non relu

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ment. Le faux-art, pas plus que l'art, n'est susceptible d'exister à demi. Il est la négation de la vie. Il est. Cette façon d'être aboutit à l'inexistence. L'art, qui affirme la vie, exprime ce qui la nie. Il ne se contente pas de décrire la beauté, de reconnaître son idéal dans la vie, il décrit la laideur qui la contrefait. L'art, seul document, — document réel et vivant, — qui fait connaître intégralement une société en la décrivant, nous permet, par cette description, de le comprendre lui-même ; en- nous faisant connaître cette société, il nous fait connaître son faux-art, comment cette société et son faux-art se corres]^ondent, se confondent ; il s'explique lui-même, il explique sa beauté, et pourquoi il combat la société, et pourquoi il l'approuve. Si l'art est un document, ce n'est pas l'amoindrir de le considérer ainsi, de le faire servir à nous renseigner sur la vie, puisqu'il ne nous renseigne, en résumé, que sur lui-même. On considère l'art comme un document vivant, en dehors duquel tout n'e«?t que faux document. On retrouve, en lui seul, les faits qui nous permettraient de le voir naître, qui ont concouru à sa création, lui seul les indique, lui seul renseigne sur les documents par lesquels nous prétendons l'expliquer. C'est donc dans l'art que la critique découvre l'explication de l'art parce qu'elle y découvre la société qui l'a vu naître, et que nous ne pouvons connaître que par l'art, — il exprime le faux-art, il nous renseigne sur le faux-art mieux que le faux-art. En connaissant la société que l'art a combattue ou approuvée, en la connaissant par lui, nous découvrons la justice qui est dans l'art, la haine des préjugés de l'époque et l'amour de la vie. C'est la société qui est un produit de l'art, qui est engendrée par l'art, plus que l'art par la société. Si nous donnons à la société plus de pouvoir bur l'art que nous n'en donnons à l'art sur la société, le

rôle et l'influence de celui- ci disparaissent, et ce qui triomphe, ce qui subit ou exerce une influence, c'est le faux-art. L'art est libre, il domine les milieux où il grandit. L'influence que l'on attribue à la société sur l'art, donnons la à l'art sur la société.

Ce n'est pas dans le milieu qu'il faut chercher l'expHcation de l'œuvre d'art, c'est dans l'œuvre d'art qu'il faut chercher l'expHcation du milieu. Et il est vrai que l'on ne découvrira l'expHcation de l'œuvre d'art qu'en elle-même. En y découvrant le milieu, on découvrira l'influence que le milieu a exercée sur elle; non pas une influence passive, mais l'influence que l'œuvre a bien voulu accorder au milieu sur elle. L'art est essentiellement libre. En nous faisant comprendre le milieu, l'œuvre d'art explique l'influence que le milieu a exercé sur elle. Elle reproduit le miUeu, donc l'explique. Sa beauté est la lumière qui dissipe tous les mensonges. Parce que le miheu est reproduit par l'œuvre, pourquoi lui attribuer une importance considérable sur la formation et la destinée de l'œuvre ? Le milieu seul n'explique pas l'œuvre. L'art n'est pas une force passive devant la vie, c'est une force active et positive, qui transforme tout, commande, dirige toutes les forces. Il impose son unité. L'explication d'une œuvre réside en elle-même. La vérité, c'est que l'artiste conserve son entière liberté, la réaUse par l'indépendance de son génie créateur, c'est que l'obligation de reproduire la vie n'est pas une preuve d'esclavage ni d'impuissance, puisqu'en dehors de la vie aucun art n'est possible, et puisque la vie n'existe pas en dehors de l'art. Si l'art a sa source dans la vie, n'oublions pas que la vie a sa source dans

Taxt, parce qu'elle est découverte par lui. L'un continue l'autre, La preuve que l'art est libre est dans les rapports qui l'unissent àla vie, — il est la libertédela \de,ce qui,dans la vie, représente la liberté, — parce que en dehors de la vie il n'y a pas d'art, parce que en dehors de l'art la vie n'existe pas, l'art est libre. Cette union est la preuve de leur indépendance. C'est la preuve que l'art est Hbre, qu'il réaUse sa liberté par la beauté qu'il crée. Le sujet de son œuvre, l'artiste est obkgé de le prendre dans la vie, ou bien son œuvre est une chimère, c'est une illusion. Ce sujet, c'est la vie même. Il n'est pas Ubre de ne plus être artiste en cessant de créer de la beauté parce qu'il refuse ou parce qu'il est incapable de la découvrir dans la vie ; c'est une preuve d'esclavage ; il n'y a de Uberté que dans la création de la beauté ; c'est la personnahté de l'artiste qui se développe dans le sens de la vie. Elle ne se découvre et ne s'affirme qu'en présence de la vie. Qu'on n^étoufïe pas la liberté de l'art, — la liberté de l'artiste, — en écrivant que l'art est produit mécaniquement par le miheu, alors qu'il engendre le milieu, l'embellit, le modifie, alors qu'il découvre un milieu nouveau, qu'il fait naître, sur le milieu même inesthétique, une société esthétique, qu'il fait naître un monde meilleur que celui qu'il décrit et le fait surgir de celui-ci, — société esthétique parce qu'exprimée par l'art, et aussi parce que l'art oppose à cette société une société nouvelle, — nouveauté suppose supériorité, — esthétique par son harmonie. La critique de Taine est exclusive. Huysmans fait remarquer que si l'art est l'expression de la société, du moins c'en est l'expression à rebours. Ainsi l'art est bien l'expression du non-art que son harmonie combat en naissant de la description qu'il en fait. Ainsi l'art transforme bien la laideur en beauté, dans la société, dans l'humanité, dans la vie. Ainsi, l'art découvre

bien la vie en découvrant, en créant la beauté. Ainsi la critique a raison de restituer à l'art son rôle indépendant et libre. Elle a raison de lui restituer son influence bienfaisante, due à sa seule beauté, sur la destinée de l'humanité. Ordinairement, ceux qui croient que l'art est l'expression de la société confondent l'art et le fauxart. Ils ne font pas la distinction capitale entre la laideur et la beauté. L'art est l'expression directe de ce qui, dans la vie, reproduit sa beauté ; il est l'expression à rebours de la société en combattant sa laideur, son faux-art. Le faux-art en est l'expression directe, du moins l'expression directe de sa laideur, et il est l'expression à rebours de sa beauté. L'art, livrant une continuelle bataille au milieu ne peut être que son expression à rebours, jusqu'au moment où il sera réalisé dans toute la vie. Il sera toujours l'expression à rebours de ce qu'il combat, et il ne sera l'expression directe de la vie que lorsqu'il sefa réalisé directement par elle. La méthode de Taine n'explique pas tout ; elle est analytique ; elle est impuissante à découvrir la beauté d'une œuvre, la beauté, sa seule raison d'être, la beauté qui en réalise l'utilité ; et la critique ne peut réaUser la compréhension de l'art, — ^ elle est la compréhension totale de l'art, — qu'en substituant, à l'analyse, la syntiièse.

Rattacher la critique à l'histoire, à l'histoire naturelle, à la psychologie, à toutes les sciences, c'est ignorer qu'elle les commande, leur impose l'idéal de l'art, et ne consent à se les associer dans son rôle de découverte de la beauté qu'après les avoir transformées. Et dès que cette transtormation a lieu par leur association dans la synthèse cri-

tique, la critique d'analyse a vécu. Rattacher la critique aux autres sciences, c'est découvrir qu'elle en est le lien et l'unité, qu'elle les contient toutes. C'est hâter l'heure où la critique existera vraiment par la synthèse. Ni l'histoire, ni la psychologie, ni la morale, ni aucune science isolément n'expliquent toute la \'ie. Par conséquent n'expliquent tout l'art. Chacune expose des faits qu'elle isole, qu'elle étudie séparément, et dont, pour cette raison, elle est incapable de découvrir la signification. Toutes les sciences groupent tous les faits. Une science ne groupe qu'un petit nombre de faits. La critique les anime. Elle est le souffle qui leur manquait pour donner à toutes leurs analyses la vie. La critique synthétise toutes les sciences, et, en les associant, elle découvre leur utilité, les féconde. L'esthétique est cette science supérieure contenant chaque science. Ne rattacher à la critique qu'une science, prétendre qu'on n'explique l'art et l'œuvre d'art que par la psychologie, que par l'histoire, c'est ne rien expHquer du tout, et c'est ignorer que la psychologie et l'histoire ne se peuvent expliquer que par l'art. Donc, on associe toutes les sciences à la critique pour que la critique les anime du souffle de la vie, les utilise pour la découverte de la beauté. Nous avons le bonheur de \dvre à une époque dont la laideur nous fait aimer plus ardemment la beauté de la vie, nous comprenons la nécessité d'aimer le beau, nous sentons que c'est un besoin immense, et qu'on ne peut pas vivre s'il n'est pas satisfait. Chaque système critique a démontré son impuissance pour n'avoir voulu se développer qu'avec ses senîs moyens. C'est pourquoi une méthode synthétique, parce que seule elle est esthétique, n'envisage, dans la vie, que l'art, qui en est la signification et l'unité ; l'envisage sous toutes ses faces, dans sa réalité ; elle y découvre ce qui n'a pas vécu, parce

que séparé de lui, non conforme à son idéal, et ce qui n'existe qu'en lui et que par lui : une philosophie, une psychologie, une biologie, une pensée et une forme, elle les voit vivre ensemble, et elle recrée l'œuvre. L'œuvre a pour elle la signification totale de la vie. Même elle ne croit pas devoir lui attribuer une signification philosophique ou morale, mais substituer à toutes ces expressions la signification synthétique de l'œuvre : esthétique. Toute la pensée, toute l'émotion humaines, voilà l'art. Elle découvre donc ce qui dans l'œuvre, correspond à la la morale, à la psychologie, à la philosophie. Ce qui est inexplicable isolément, devient une force par l'association. Cette force est vivante. Comme tout ce qui est dans la vie, elle est claire. En recréant l'œuvre se is toutes ses faces, c'est la vie que l'on recrée, c'est toiite la vie exprimée sous sa forme définitive, c'est-à-dire esthétique ; c'est la vie qui, pas plus que l'œuvre qui la continue, ne peut être recréée intégralement si on ne l'examine que fragmentairement. Ne voir, dans la vie, qui est un ensemble, que des fragments! Détruire la belle harmonie de la vie ! La couper en morceaux ! — Si l'on ne croit pas que la critique est la compréhension de l'art, — compréhension de la vie, — il est naturel de la supprimer, et de supprimer en même temps l'art et la vie qu'elle prolonge dans la conscience humaine. On la supprime en la bornant à des reconstitutions partielles. On ne peut rien reconstituer partiellement parce que rien ne vit que par l'association. La vie, c'est elle que la critique d'analyse ignore, qu'elle méconnaît. L'association, c'est 3a vie totale. Or, l'œuvre d'art reproduit la vie totale en associant le sentiment et la pensée, toutes les expressions dont l'ensemble constitue l'harmonie de la vie. Elle ne peut pas continuer la vie si elle renonce à la reproduire en

entier.L'art ordonne de ne pas couper la vie en morceaux. II va au cœur même de la vie, il la prend tout entière, il veut la saisir dans sa durée et sa beauté. La vie est sacrée pour lui. Non, il ne veut pas la déflorer en y ajoutant, pas plus qu'en lui enlevant un détail, une courbe, une forme. S'il veut exprimer une forme, une pensée, c'est à condition d'exprimer toute la vie, et il ne peut y parvenir qu'en interrogeant la vie entière. Donc, pas d'analyse. La critique proscrit ranalyse,qui proscrit la vie. La vie est une synthèse. Il faut que la critique soit vivante, aussi vivante qu'elle, pour la découvrir. La vie seule découvre la vie. La critique est une synthèse. L'histoire seule n'explique pas une œuvre ; la psychologie seule n'explique pas une . œuvre ; l'histoire naturelle seule n'explique pas une œuvre. Elles ne sauraient constituer, à elles seules, toute la critique. Associées, fécondées par la critique, elles découvrent l'œuvre d'art, elles se découvrent ainsi, l'œuvre découvrant la psychologie, le sentiment, l'histoire, la vie de l'humanité. Par leur synthèse, la critique comprend l'œuvre, l'explique, voit ce qu'elle renferme. Si elle ne renferme rien, l'œuvre n'existe pas. Par l'union, ce qui est désuni devient une force ; ce qui n'expliquait rien, explique tout. Les critiques d'analyse ont mal expliqué les rapports de l'art et de la vie, elles n'ont fait que les isoler. A la critique synthétique de les rapprocher, de découvrir l'union de l'art et de la vie, et de la démontrer. Pour la critique d'analyse, la vie n'existe pas ; elle prend pour la vie ce qui n'est pas la vie. L'art n'existe pas davantage. La synthèse réhabilite à la fois l'art et la \ie. L'analyse est le refuge de la fausse critique. C'est la forme par laquelle elle, a la prétention d'être scientifique. Or, rien ne ressemble moins à la science que la critique d'analyse, parce que rien ne ressemble moins à

l'art. N'étant pas une forme de l'art, la critique d'analyse ne juge pas l'art. L'art n'a de juge que lui-même. Il découvre la vraie critique scientifique, preuve que la science reproduit l'idéal de l'art. Comment les médiocres pourraient-ils croire à l'union de l'art et de la science.puisqu'ils ne croient même pas à leur existence ? La synthèse ramène à la réalité : l'union de l'art et de la vie, la continuation de la vie par l'art. Les critiques d'analyse ne nous ont pas dit ce qui était la vie, elles n'ont pas vu qu'il y avait une vie esthétique, condamnation du. fauxart. Leurs méthodes, incomplètes, imparfaites, n'ont servi qu'un idéal restreint. Ce ne sont pas des méthodes. Ce qu'il faut répudier en tout, c'est le restreint. La pensée ne peut pas être restreinte. Le propre d'une méthode c'est d'élargir l'esprit. Les méthodes restreintes circonscrivent la pensée qu'elles ne parviennent pas à découvrir ; elles ramènent l'idéal à des proportions mesquines. La critique synthétique n'envisage pas l'art petitement, étroitement. Elle le représente tel qu'il est. Vaste. Les critiques d'analyse le rapetissent à leur mesure. Elles n'y parviennent pas, il est vrai. Leur conception étroite db l'art n'enlève rien à la vastitude de l'art. La synthèse en restitue la grandeur. L'art exige, pour être compris, une critique synthétique. Seule elle lui correspond, et seule le découvre. Les critiques d'analyse sont incapables de recréer l'art. La compréhension de l'art — qui est toute la critique — est impossible avec l'analyse. Si l'art est la continuation de la vie, et s'il est l'expression de la vie totale, la critique, pour comprendre la vie par l'art, pour comprendre l'art, ne doit séparer aucun des éléments dont l'association forme la vie ; elle ne doit pas séparer dans l'art ce qui est inséparable dans la vie. La critique d analyse sait-elle que l'art et la vie ont des liens si

étroits qu'on ne peut les briser sans briser Tune et Tautre. EPe analyse l'art comme elle analyse la vie : sans conviction. Elle ne crée et ne recrée rien. Une œuvre d'art exprime tout l'être, s'adresse à tout l'être. Œuvre de tous elle appartient à tous. Alors, pourquoi ne l'envisager que psychologiquement, alors que la psychologie n'explique pas tout l'être, ne correspond pas à la vie intégrale de l'être ? ou qu'au seul point de vue physiologique, sous une seule face ? C'est méconnaître à la fois la vie, et l'art qui l'exprime, et l'humanité à laquelle l'art s'adresse. Pourquoi l'œuvre d'art n'aurait-elle pas son explication en elle-même, et la critique, née de l'art, forme qu'il adopte pour se juger et se justifier devant l'humanité, n'y découvrirait- elle pas toute la vie, psychologique, morale, sociale, résumée esthétiquement ? La synthèse est la méthode qui découvre cette vie recréée dans l'œuvre d'art, qui examinant l'œuvre sous toutes ses faces, découvre si elle a reconstitué, intégralement, la vie. Une œuvre n'existe pas, qui n'a pas recréé la vie. La critique n'y aperçoit qu'une face de la vie, elle la juge imparfai±e. Elle ne s'y reconnaît pas, elle n'y reconnaît pas l'art. Elle n'y découvre pas la synthèse. EMe ne peut pas recréer une œuvre qui n'existe pas, elle ne peut pas en effectuer la synthèse. C'est dans l'art que l'on trouve l'explication de la vie, — la découverte de sa beauté. Il importe de savoir ce que l'œuvre contient. Plus elle renferme d'éléments, mieux la critique parvient à en dégager l'unité. L'œuvre n'existe qu'en recréant totalement la vie. Il y a deux sortes d'œuvres, dont les premières seules comptent : celles qui recréent la vie, celles qui ne recréent rien. Celles-ci, parce qu'elles ne recréent pas la vie, n'ont aucune beauté. Il n'y a pas de degrés : l'œuvre exprime la vie ou ne l'exprime

pas. En détacher des fragments, c'est ne pas Texprimer du tout. Une critique synthétique, considérant que Tart est la continuation de la vie, comme l'esthétique l'aflârme, n'admet pas plus d'étiquette pour l'art que pour elle-même, et c'est dans la vie qu'elle découvre, procédant de la même manière que l'art, ses lois, ses préceptes, ses dogmes, ses impressions. C'est à la vie qu'elle compare l'œuvre, pour connaître si l'œuvre la continue, si elle est belle, ou si, ne l'exprimant pas, elle n'exprime que sa laideur. La critique, comme l'art, comme la vie exprimée par l'art, est une synthèse, et ne peut pas être autre chose.

La critique d'analyse a fait son temps. Ce n'est pas la critique capable de comprendre l'art tout entier, par conséquent de le rendre compréhensible pour tous. Historique avec Villemain, biographique et physiologique avec Sainte-Beuve, scientifique avec Taine, morale avec Saint-Marc-Girardin, imparfaite dans chacune de ces conceptions considérées isolément, inexistante, la critique existera par la synthèse. Que de critiques d'analyse, dont la seule utilité a été de démontrer leur impuissance, et la nécessité de la synthèse ! Pour exister, la critique doit être à la fois morale et sociale, physiologique et psychologique, scientifique et littéraire : une. Elle doit reproduire la vie ! Elle doit ressembler à l'humanité à laquelle elle s'adresse. Elle ne doit pas être la juxtaposition des éléments pure et simple, mais leur union, leur association, en un mot leur synthèse. Elle doit être vivante. Elle est synthétique, c'est-à-dire esthétique, considérant l'art comme «le centre et l'unité de la vie, comme la re-

production totale de la vie, comme la synthèse de la vie se continuant en lui et par lui. L'idée mère de la critique, c'est que l'art est dans la vie, c'est qu'en dehors de la vie l'art n'existe pas. En dehors de l'art, la vie n'existe pas davantage. C'est uniquement afin de reconstituer la vie en reconstituant l'art, — de la recréer en recréant l'art que la critique a le droit d'analyser. Ce n'est pas une analyse stérile. Cette analyse, elle n'est utile, elle n'est féconde qu'utilisée et fécondée par la synthèse. Si la critique de synthèse suppose que le critique est dans l'obligation d'étudier les faces de l'œuvre d'art que la critique d'analyse a étudiées, ce n'est point comme elle, séparément, donc sans résultat, mais à la fois, associées, comme dans l'œuvre et dans la vie continuée par l'œuvre. L'analyse ne découvre pas la vie. Elle isole des éléments qui ne vivent, n'agissent, n'ont de force et de beauté qu'en s'associant. C'est en s' affranchissant des préjugés et de rétroitesse de la critique d'analyse que la critique de synthèse se crée. C'est la critique indépendante et large, c'est la critique vivante, en harmonie avec l'art et avec la vie, parce qu'elle croit à leur existence.

Quelle que soit l'imperfection des critiques d'analyse, le critique ne peut pas ne pas profiter de l'œuvre, même inférieure, de ces critiques. C 'est lui qui les rend profitables en utilisant jusqu'à leurs défauts. Il en dégage la force qu'elles ne possèdent pas, i^ oblige la critique d'analyse à ne pas être tout à fait médiocre. Il rend chaque effort utile par l'association et la synthèse de tous les efforts. Sans la synthèse, l'œuvre de l'analyse est inutilisable. Par la synthèse, le critique lui communique la vie. Dans

la vie tout se tient, rien n'est isolé L'isolement, c'est la mort. L'art en est la démonstration. L'individualisme proteste contre l'isolement, l'analyse, la mort. L'art démontre autant que la science qu'il crée que tout est solidaire. Il est la preuve de l'association. Dans l'art, tous se tient, comme dans la vie ; dans l'art, comme dans la la vie, tout s'explique et se continue. Tl n'y a pas d'exception à cette règle pour la critique. C'est pourquoi, expression de l'art, qui exprime la vie, elle ne peut qu'ôtre synthétique. Une critique purement psychologique ou morale oublie que l'art vit autant de formes que d'idées, qu'il manifeste les idées par leurs formes correspondartes : une critique seulement littéraire, extérieure, néglige les idées et n'envisage que leurs formes. Aucune n'est vivante. Leur utilité est de démontrer leur impuissance, et de nous contraindre à chercher ailleurs une méthode sf»re, inté^ale, parfaite. 71 y a une période hésitante, indécise, préparatoire, qui n'est pas la critique, qui en est le pressentiment. La critique, née de l'art, tout enti^'re contenue dans l'art, assiste aux efforts de l'humanité pour la découvrir dans l'art, et ces efforts préparent la découverte de la critique. l'fïorts souvent contradictoires, incertains, que l'on ne doit pas confondre avec la critique, parfaitement constituée. Pas plus que l'art, la critique n'a d'enfance, de préparation, de début; puisqu'ils naissent avec la \ie. Ce que l'on entend par période r^réparatoire, ce n'est qu'une période incertaine qui prépare*, par son incertitude même, à cause de son incertitude, la certitude de demain. L'œuvre qui, de nos jours, passe pour une œuvre critique, en est encore à la période hésitante, préliminaire, analytique. Pour que l'œuvre du critique soit utile, pour que la critque soit 'réalisée, il faut qu'elle s'épanouisse dans la synthèse. 'La ''critique

est dans l'art : il faut l'y découvrir. Aux artistes de découvrir la critique. Réduite à la seule analyse, masque de l'art, la critique est impuissante; c'est la fausse critique. Elle n'existe pas. La synthèse crée la critique en lui donnant la force et la vie. Elle la découvre dans l'art. Dans l'art la synthèse est vraiment réalisée. L'art vivifie les analyses de la science. Substituer la synthèse à l'analyse, c'est substituer la vie au néant. Sans la synthès'j, pas de critique. Par la synthèse, la critique triomphe, et avec la critique l'art.

Le rôle de la critique à notre époque est celui-ci : la mise au point de chaque œuvre, de chaque pensée, de chaque individualité, c'est-à-dire l'appréciation de ce qu'ils valent, sans parti pris, de ce qu'ils valent en réalité. Ce qui rend l'œuvre de la critique si utile, c'est l'absence de critique, c'cst-à-dirc la présence de l'injustice qui n'accorde pas à chacun ce que chacun mérite, l'injustice créatrice des fausses gloires. L'absence de critique, c'est rincompréhcnsion de l'art. La critique, en réalisant la justice pour le passé comme pour le présent, instaure l'avenir. L'avenir ne peut être que l'absolue justice. Tout ce que nous supposons parfait, c'est dans l'avenir que nous le plaçons. Telles œ^uvres remarquables du passé n'appartiennent qu'au plus lointain avenir, sont d'une époque ultérieure, renferment toute la gloire et l'harmonie de l'humanité de demain. Il n'y aura plus d'avenir à souhaiter parce qu'il n'y aura plus rien à désirer. Il n'y aura plus qu'à vivre selon le sens de la vie, qu'à vivre totalement. Et déjà, nous ne soulicùtons plus rien, nous n'espéroi-s plus ric^ ; notre plus grand bonheur est réa-

lise par l'art. Mais nous souhaitons que l'humanité réalise, dans tous ses actes, ce bonheur. La critique prépare l'avenir tant que les idées de justice et d'harmonie ne sont pas réalisées dans le présent, dans tout le présent, jusqu'à ce que l'humanité vive d'une vie esthétique. C'est une vie esthétique, celle que renferme l'art. C'est la vie dépouillée de sa contrefaçon, de son masque, c'est la vie intégrale. Cette vie annoncée et contenue par l'art, réalisée par lui, il appartient à l'humanité de la réaliser en chacun de ses actes. En attendant, l'art est l'acte supérieur qui réalise l'harmonie, qui est la vie même, qui est l'humanité, qui excuse, par sa beauté, la laideur, qui la transforme en beauté. Il reste à transformer, dans l'humanité, par l'enseignement de l'art, cette laideur en beauté, chaque acte se dépouillant de sa médiocrité pour devenir un art. Le rôle de la critique sera terminé — ou plutôt commencera — quand l'humanité vivra d'une vie esthétique. Ce ne sera pas une fin, ce sera un commencement, le commencement d'une vie nouvelle. Le rôle de la critique sera terminé quand l'humanité n'aura plus à discerner l'art du faux-art, parce que celui-ci aura disparu, quand la critique sera directement réalisée, dans la vie, comme l'art, quand commencera le rôle vivant de l'art. La critique est le sentiment de l'art dans chaque individu. La critique, en se réalisant dans la conscience de chaque individu, y réalise l'art.

Rien, dans la société contemporaine, n'est harmonieux; Véquilibre manque. Elle a l'aspect d'une œuvre médiocre, sans harmonie, sans art. Prenez l'œuvre la plus médiocre

du plus médiocre écrivain, vous aurez l'image de la société contemporaine. Un manque d'harmonie et d'équilibre. C'est ce que la critique constate. Elle sait parfaitement que l'art est l'harmonie réalisée, et que si notre société est inharmonique c'est qu'elle n'est pas esthétique. Cette harmonie qu'elle ne possède pas, l'art la réalise. Il réalise, avec ce qui n'est pas harmonieux, de l'harmonie. Il décrit la société la plus médiocre, et il la rend belle, sans qu'elle cesse d'être médiocre. Il oppose la beauté à la laideur. Il utiUse la laideur, pour la supprimer de la vie. Cette laideur, la critique l'exprime comme l'art, et elle voit naître la beauté, elle constate l'opposition entre l'art et le non-art. Elle est placée entre la laideur et la beauté. En même temps, elle est la beauté qui se juge, se reconnaît en lutte avec la laideur. L'art, qui dans cette société, contredit le non-art, renferme le non-art sans cesser d'être l'art. Le non-art ne peut rien renfermer du tout. Il n'a pas de beauté. Il n'a de beauté qu'exprimée par l'art, et cette beauté est sa condamnation. Le non-art ne peut pas échapper à l'art, i^ lui appartient, et son châtiment est là. C'est ce caractère d'absorption du non-art par l'art, qui constitue une véritable substitution, qui frappe surtout le critique. Le manque d'équiUbre que la critique constate en observant la société contemporaine, c'est l'art qui, tout en étant la cause qu'il existe, puisque ce manque d'équilibre n'existe que par comparaison avec l'art, que parce que l'art, qui est l'équilibre, existe, — le supprime en l'utilisant pour réaliser l'équilibre. Il en reproduit l'inharmonie pour lui opposer sa beauté, afin que le spectacle de cette inharmonie soit un avertissement et une leçon, afin que l'humanité préfère l'harmonie au désordre. Le critique n'observe pas seulement l'absence d'équilibre, découverte par l'art, qui re-

présente dans cette société Tabsence d'art, il voit aussi quelle force lui est opposée, il lui oppose cette force qui r éclaire, lui fait comprendre ce qui, dans cette société, est factice, sans art. En jugeant par rapport à Tart tout ce qui existe : sentiments, passions, idées, actes, la critique reconnaît ce que chacune de ces expressions contient d'éternel ou de transitoire, d'esthétique ou d'inesthétique. C'est à la lueur de l'art qu'elle juge le non-art. Le jugement que l'art porte sur lui-même ne lui interdit pas de juger le non-art. En somme, pour le critique, tout se ramène à cette dualité : art et non-art. L'unité, c'est l'art. Comme l'un absorbe l'autre et le supprime, comme elle ne constate l'un que pour constater l'autre en même temps, elle ramène tout finalement à l'art. Elle n'espère, elle ne désire que découvrir l'art. Elle est hypnotisée par cette pensée. Elle juge toutes les actions par rapport à l'art. Elle juge qu'elle a accompU parfaitement son rôle et sa mission dès qu'elle a découvert l'art. Elle le découvre à côté, en face, au milieu du faux-art. Elle se reconnaît dans l'art. Ce chaos, cette confusion, ce pêle-mêle qu'est la société d'aujourd'hui, c'est à la critique d'en découvrir les inconvénients, de la guérir en lui opposant l'ordre, l'harmonie, la justice. En lui opposant la vie. Ce désordre est la première constatation par laquelle le critique entre en rapport avec la société qui l'entoure : il ne voit partout que le désordre ; la critique existe dès qu'elle reconnaît que ce qu'elle observe n'est pas harmonieux, est en dehors de l'art. Elle est l'art qui se juge, et qui, en se jugeant, juge le non-art. Le sentiment qu'il y a de l'imperfection et de la laideur dans ce qu'elle observe, fonde la critique ; le sentiment qu'il y a aussi de la beauté, que cette beauté est parfaite, fonde la critique. Etre mécontent de son époque, de la laideur qui l'imprègne, se révolter à l'aspect de

l'injustice et du néant, haïr la mort, c'est le signe de la critique. C'en est aussi le signe d'aimer ce qui est beau, d'opposer la beauté à la laideur, de l'admirer. Ces deux sentiments sont parallèles. Il faut aimer. Il faut haïr. Ils se complètent. La critique, en découvrant les caractères qui constituent la laideur partout où elle est, démontre par là même qu'elle a le sentiment du beau, qu'elle sait pourquoi la laideur n'est pas belle. La conclusion de la critique, en présence de la laideur et de la beauté de la société contemporaine, est qu'en apparence la laideur triomphe, mais qu'en réalité c'est l'art. Comment le néant serait-il capable de triompher de la vie ? L'art a tous les caractères de la vie ; sa présence condamne le néant. Il est l'affirmation de la vie. Il est la révolte de la vie contre la mort. En présence de la société d'aujourd'hui, la critique afl&rmc que sa laideur est détruite par sa beauté, que si la laideur n'est évidente et visible que parce que l'art la fait connaître en se faisant connaître par la critique, — j'appelle laid tout ce qui est en dehors de l'art, tout ce qui ne présente aucun caractère esthétique, on ne peut trouver d'autre définition, — l'art la supprime, et qu'il triomphe, dans la vie, de sa contrefaçon. Le dernier mot de la critiqu.e est donc pour reconnaître, à chaque époque, et à notre époque, le triomphe de l'art, triomphe qui existe alors qu'il n'est pas apparent (la critique découvre ce triomphe profond, que nul n'aperçoit), le triomphe de l'art par le seul fait qu'il existe, si ce n'est pas par son triomphe dans les consciences. Cette réalisation de l'art dans les consciences, ■ — sa compréhension, — à la critique d'y parvenir. Elle a reconnu la supériorité de l'art, sa souveraineté, son caractère éternel et vivant ; c'est parce qu'elle a reconnu cette souveraineté, qu'elle veut que l'humanité s'incline devant elle. Si l'art n'était

pas la réalisation de la beauté, il importerait peu que rhumanité vécût en dehors de l'art ? Il faut donc reconnaître l'existence de l'art à chaque époque, ne serait-ce que le legs du passé au présent. Il ne faut pas que la critique ne reconnaisse aucun caractère esthétique à notre époque, ni qu'eUe s'abstienne de reconnaître sa laideur ; — qu'elle l'envisage, ou comme absolument médiocre, ou comme absolument remarquable. Il faut qu'elle l'aperçoive telle qu'elle est, dans sa beauté et sa laideur, sans pitié pour sa laideur, et joyeuse qu'elle soit condamnée par l'art. Elle voit dans l'art le refuge héroïque de la vie. Ce serait de l'injustice que se laisser détourner de la beauté par le spectacle de la laideur, et La critique est incapable d'être injuste. Il faut observer l'époque dans sa réalité, dans ses gestes superficiels et profonds, dans sa fausse et vraie réalité, intérieurement et extérieurement ; il faut que, patiemment, laborieusement, impartialement, la critique réunisse tous les faits, lise tous les Uvres, connaisse toutes les manifestations de l'art ou du faux-art, et elle ne peut conclure que sur cet inventaire. C'est une opinion prouvée. La critique se méfie de l'arbitraire. Elle n'affirme rien au hasard. Elle démontre ce qu'elle affirme. C'est ce travail de documentation et d'observation, — qui est son œuvre personnelle, que nul ne peut accomplir à sa place, c'est ce travail d'observation et de documentation qui renseigne exactement le critique sur ce qui survivra. Il n'a pas plus le droit d'admirer tout ce qui est dans la vie que de tout dénigrer ou nier. Il doit se conformer à la vérité. La vie lui indique où elle se trouve. La vraie passion de la critique, c'est la passion du vrai. Tout ce qui est faux enthousiasme, fausse passion, fausse partialité, est fausse critique, La critique, après avoir constaté ce qui est art et ce qui ne l'est pas, juge, condamne ou approuve ; et elle n'existe

pas avant que ces deux conditions : l'observation, et le jugement de ce qu'elle a observé ne soient réalisées. Sans jugement, il n'y a pas de critique. Il y a de faux jugements, qui n'ont rien à voir avec la critique. La critique suppose un jugement droit, sain, logique. La critique doit louer ou blâmer, elle doit choisir entre l'art et le non-art, et il est évident qu'exprimer ce qu'elle entend par art, et ce qu'elle entend par faux-art, que découvrir l'art dans la vie et le faux-art dans la contrefaçon de la vie indique, de la part de la critique, un choix, mieux qu'un choix, l'obligation d'aimer l'art opposé au faux-art, et de le protéger contre le médiocre. La critique est l'amour de l'art dont elle est la compréhension. C'est pourquoi aimer l'art contemporain, le défendre, c'est prouver que l'on a la haine du fauxart. Il suffit que la critique aime la beauté de l'art pour que l'on soit d'avance persuadé qu'elle n'approuve aucun des gestes du faux-art. Cet art du présent continue celui du passé ; c'est l'art du passé se continuant dans le présent. L'art du ])assé est toujours présent, puisqu'éternel. Il est présent, par les œuvres du passé présentes, et par sa continuation dans l'art d'aujourd'hui. Les œuvres du passé et les œuvres du présent vivent côte à côte. EMes manifestent le même idéal, devant lequel l'humanité doit s'incliner. Observons avec passion, avec enthousiasme, avec sagesse et discernement, les œ^uvres que le présent, — c'est-à-dire le temps où nous vivons — a créées en beauté. Il est rare que nous ne puissions pas découvrir, dans l'ensemble de ses productions, des auivrcs durables, qui expriment l'art parmi le fauxart.

Il importe que Taxt et la vie se rejoignent, et ce rapprochement est l'œuvre de la critique. L'art et la vie ne sont désunis que dans la pensée des hommes. Cette union de Tart et de la vie que les médiocres de toutes les époques 'veulent rompre, est sans cesse renouée par la critique. La critique est l'adversaire du médiocre. Il faut à notre époque une critique digne de son art, ennemie de son fauxart. Reconnaître la nécessité et l'utilité de la critique, c'est reconnaître la nécessité et l'utilité de l'art. C'est proclamer qu'il n'y a pas d'autre but, pour l'artiste, que de découvrir la vie,, et pour les hommes qui l'entourent de la découvrir dans son œuvre, de devenir artistes euxmêmes. La découverte que nous faisons aujourd'hui, après avoir longtemps erré à côté de la vie, ce n'est pas autre chose que la constatation de la présence de l'art dans la vie, que le sentiment de l'art en nous-mêmes, — par conséquent la preuve que la critique existe. Ces pages n'ont d'autre but que d'exprimer notre foi en la critique, que de proclamer son existence, afin de proclamer que le sentiment de l'art existant, l'art par conséquent existe. Que l'on n'y découvre pas autre chose que notre foi dans un idéal esthétique vraiment humain, que notre foi dans la critique pour le réaliser. Ces pages n'ont été écrites que pour démontrer que la critique existe, que notre époque la méconnaît, qu'elle existe comme l'art, qu'ils se confondent en se confondant avec la vie, et pour démontrer que reconnaître que la critique est seule susceptible de réaliser le progrés, — puisqu'en dehors de la compréhension de l'art tout est néant, — c'est reconnaître que la vie a un but, que la vie est belle, et que chacun de nous a un rôle à remplir, un rôle d'artiste qui suffit à rendre sa vie utile, bonne et juste.

L'IDÉAL, LA PENSÉE&L'ACTiON

L*Idéal, la Pensée et l'Action doivent se confondre. S'ils existent séparément ils cessent de représenter le vrai idéal, la vraie pensée, la véritable action. La vérité est dans l'idéal exprimé par la pensée et réalisé par l'action.

La pensée est le refuge des âmes qui ont vécu,qui vivent, et qui vivront, contre l'égoïsme d'une époque, — contre la mort. Par la pensée, l'esprit a le droit d'opposer à la réalité présente une réalité idéale, de réaliser une action supésupérieure. L'idée précède l'acte. C'est pourquoi nous devons aujourd'hui penser en beauté, vouloir la justice, afin de les réaliser. Nous prétendons que cette pensée trop souvent dénaturée, trop souvent remplacée par une fausse pensée, est notre force. Nous opposons à l'égoïsme l'idéal et la pensée de l'art. C'est l'action que nous accomplissons, et c'est la seule action belle et digne d'être \^cue à notre époque.

On ne vit que par la liberté et par 1 indépendance. Qui les donne et qui les affirme. ? La pensée. Pour vivre d'une vie intégrale, il faut vivre de la vie de la pensée, qui proclame le droit de vivre, non seulement par la pensée, mais par Têtre tout entier.

Le caractère propre de la pensée est de ne rien détruire sans mettre autre chose à la place de ce qu'elle supprime, — autre chose qui ne soit pas seulement différent, mais meilleur, seule raison qui en légitime la nouveauté.

Convient-il de vivre autant que de penser ? Quelle vie l'emporte, la vie de la pensée ou de l'action ? Penser ou vivre, c'est la môme chose. On a tort de séparer l'action de la pensée. Elles protestent contre leur désunion.

On ne sépare pas la pensée de l'action. On n'agit pas parce qu'on est incapable de penser, on ne pense pas parce qu'on est incapable d'agir. L'action est la preuve de la pensée.

Les révolutions se font désormais par les livres, par les œuvres d'art, dans les esprits, dans les âmes, dans les cerveaux.

Certaines idées nous hantent, nous poursuivent, nous accompagnent. Elles ont le charme du rythme...

L'idée est vaste. Il n'y a pas d'idée petite. L'idée est esthétique. Ce qui n'est pas esthétique n'est pas une idée. Est idée tout ce qu'inspire la vie, même ce qu'inspire le médiocre. Nous avons parfaitement l'idée du médiocre ; le médiocre n'a pas d'idées. En art, une idée exprime la vérité. L'idée se confond avec l'idéal.

Pour décourager certaines générosités, des gens les traitent d'utopies.

Le mot « rêve » est-il bien compris ? N'oppose-t-on pas souvent, sous ce terme, l'action à l'action r II y a le rêve large, qui n'est ni lâche ni égoïste. Nous rêvons une réalité supérieure à la réalité présente, — nous rêvons que ce qui est beau aujourd'hui devienne la réalité de demain. Il y a, derrière les apparences, la réalité profonde de la vie. Il nous appartient de découvrir la vraie réalité, — la vérité, — et cela n'est pas un rêve.

On oppose le rêve et la vie. Le rêve des poètes n'est que la vie découverte, dans toute sa beauté. Elle nous semble un rêve, parce que nous avons enlaidi le réel, — parce que

nous ne pouvons plus rien imaginer de beau qui ne nous paraisse en dehors de la vie, — par conséquent inaccessible.

L'idéal est un mot vague qui demande qu'on le précise. L'idéal est en nous, il est dans notre volonté, dans Tefiort que nous faisons pour être libres. C'est ce qu'il y a de meilleur en nous, ce qui nous oblige à découvrir en chaque chose le vrai. L'idéal n'est qu'en nous, au-dedans de nousmêmes, parce qu'en nous seuls réside la volonté de le découvrir, de le saisir en dehors de nous. Dans l'idéal esthétique se résume notre amour pour la vie. Il suffit que nous aimions la beauté pour que nous découvrions l'idéal, pour que ce ne soit plus un rêve. Il nous est donné de réaliser, de découvrir l'idéal chaque fois que nous vivons en beauté, que nous créons de la beauté ou que nous admirons la beauté à laquelle nous n'avons participé qu'indirectement, la beauté créée par d'autres, et à laquelle nous participons directement dès que nous l'admirons.

La raison nous démontre que l'idéal de l'art est le seul qu'il appartienne à l'humanité de réaliser. Tout autre idéal est faux. Il lui reste, après avoir confié à l'art son désir de justice, d'harmonie, à les réahser. Elle le confie à l'art, elle fait naître cet idéal de sa misère, elle sent que seul il est capable de la supprimer; elle exprime, dans l'art, le désir qu'elle a d'être meilleure. Elle reconnaît qu'elle doit vivre une vie supérieure, et cette vie supérieure qu'elle entrevoit

fort bien, elle l'oppose, dans l'art, à sa laideur, elle condamne, par elle, ses imperfections. Elle confesse qu'elle n'agit pas dans le sens de la vie, et qu'elle y parviendra par sa volonté, en créant la beauté. C'est la preuve qu'elle comprend, qu'elle sent bien qu'elle pourrait vivre en beauté, qu'elle veut se délivrer de la mort, qu'elle veut se transformer selon la vie. Dans l'art, l'humanité exprime ce rêve. Elle se dépouille de sa médiocrité. Elle lui confie son idéal né de sa douleur, pour y penser sans cesse, jusqu'au jour où tous ses actes l'auronfe-directement réalisé. Cet idéal qu'elle ne peut pas réaliser en un jour, elle l'exprime de suite, pour qu'il soit toujours présent, pour qu'elle ne l'oublie pas. C'est sa conscience. Il proteste devant chaque défaut, devant chaque petitesse, devant chaque égoïsme. Elle sait bien que seul il la déhvrera de sa douleur, né de sa douleur, de l'observation de sa douleur. C'est le remède infaillible, qu'elle a découvert pour triompher de la mort. Par lui elle s'est révoltée contre le néant. Par lui elle possède sa délivrance. Cet idéal, l'art est le moyen qu'elle a de le découvrir, de l'exprimer, de le réaliser en attendant de le réaUser pour toute sa vie. Du moment qu'il existe, cet idéal, qu'il est clair et précis, — la douleur serait éternelle si l'humanité n'avait pas découvert, dans la douleur, le moyen de la supprimer, ce serait la plus cruelle des tortures, il n'y aurait plus rien à espérer, s'il n'y avait pas d'idéal, — l'humanité n'a pas à désespérer, à hésiter, elle n'a plus qu'à agir. Jusqu'ici, l'idéal qu'elle n'a pas réalisé par ses actes, elle l'a réalisé par son art, qui est bien son acte le plus élevé, le seul durable, et le seul vivant ; il lui reste à réaliser l'art, non plus en quelques-uns de ses actes, mais dans tous ses actes et dans tous ses sentiments. Il faut que tous les hommes deviennent des artistes, que tous leurs actes soient des

œuvres d'art, que l'art ne s'exprime plus dans la pensée de quelques-uns, mais dans la vie detous les hommes qui formeront l'humanité future.

L'idéa) que nous ont transmis les philosophies, les morales, est faux. Seul, l'art nous a transmis la vraie morale. Seul il réaUse l'idéal de la vie. Celles des philosophies ou des morales qui ne s'inspirent pas de l'idéal de l'art doivent être combattues.

Le bonheur des hommes ne dépend pas de la richesse, de la gloire, des jouissances matérielles, mais uniquement de ce qui se mêle de beauté à leur vie, de la joie que leur procure, et que, seule, peut leur procurer la beauté. La joie de l'art est la vraie joie, et c'est pourquoi il importe de la substituer aux joies, aux fausses joies de la fortune et (le l'égoïsme. IJ n'importe pas non plus que cette joie ne soit qu'un rêve, et qu'une illusion, il importe qu'elle soit créée, par chacun de nous, par la beauté que nr)us découvrirons dans nos tra\aux ; il importe qu'elle soit réelle, et pour cela qu'elle participe à notre existence quotidienne, que nous en soyons nous-mêmes les créateurs, par notre volonté et par notre énergie.

Le })rogrês, pour l'humanité consiste dans la compréhension de l'art. Elle comprend la vie en réalisant l'art. L'art est pour elle la découverte de la vie. C'est l'efifort

qu'elle fait pour réaliser la vie. L'humanité s'impose un idéal par son art. Le progrès consiste à comprendre la beauté de l'art, pour comprendre la beauté de la vie. La vie condamne les préjugés dont on l'enlaidit. Elle n'en subsiste pas moins dans sa beauté, elle n'en est pas atteinte. Seulement, il faut un nouvel effort pour la découvrir. L'art est cet effort. C'est pourquoi la compréhension de l'art découvre la vie. Le progrès, c'est de comprendre que l'art est sérieux, que l'art. est utile, que les artistes ne sont pas une humanité à part. Ils sont aujourd'hui ce que seront tous les hommes demain. L'art prépare une humanité d'artistes par l'idéal qu'il impose aux hommes.

La compréhension de la vie réelle constitue la vie idéale de l'humanité. Comprendre tout ce que nous voyons, pour aimer tout ce que nous comprenons, notre vie n'a pas d'autre but. Notre effort, c'est de comprendre, pour l'aimer, la vie réelle. L'effort et le progrès de l'homme, c'est de découvrir la vie, c'est de découvrir le sens profond de tous ses actes, c'est d'agir en harmonie avec la vie. C'est dans cette compréhension de la vie réelle que réside le bonheur. C'est de cette compréhension qu'il faut attendre la réalisation de la justice. L'art est la preuve que la vie a été comprise. Une fois que la vie réelle a été comprise, elle devient la vie idéale, la vie dans sa beauté, — l'harmonie est réalisée.

Ceux qui cherchent une foi en dehors de l'idéal esthétique ne découvriront jamais que leur propre impuissance.

Nos esprits se refusent à accepter les croyances, les dogmes qui contrarient l'idéal de Tart. L'humanité comprend qu'elle n'a cru jusqu'ici à des illusions, et que son pressentiment de croire à autre chose, — de croire à la vie, — était dajis son art, qu'elle créait ainsi sa foi de demain, lentement, mais incontestablement. Toutes les croyances éliminées, cette croyance en la beauté de l'art s'impose, parce qu'elle renferme l'amour de la vie et de la science,^ l'amour de l'humanité, — parce qu'elle est humaine. Croire à notre époque à un autre idéal qu'à un idéal esthétique, c'est continuer le passé dans sa laideur. L'art seul nous donne cette croyance en la vie, — qui est notre seule croyance. Croire à l'art, c'est croire à la vie.

Rien, dans la société actuelle, ne nous empêchera d'aimer la vie. Aucune force ne vaincra la force que nous puisons dans notre amour pour elle. Aucune contrainte ne brisera l'élan de nos cœurs et de nos esprits. Notre attitude devant la vie est celle de l'adoration, non pas l'adoration qui se traduit par de rimmobihté, par du silence, mais qui se manifeste par la parole et par l'action. L'action est le plus magnifique hommage, — et c'est la preuve la plus éclatante de notre amour, — que nous puissions rendre à la vie, et l'action qui résume toutes les actions, l'action suprême qui communique à chaque action sa beauté, — c'est l'art. Nous rendons hommage à la vie dans l'œuvre d'art que nous créons.

Il est parfaitement compréhensible le dégoût que les artistes éprouvent pour ce temps, leur temps, car ils ne

peuvent* qu'être choqués, — l'art est la constatation de rimperfection humaine, et le moyen de la vaincre, ils ne peuvent qu'être choqués de ses laideurs. On compren^d qu'ils n'aiment pas leur époque. On ne comprend pas que cette haine, engendrée par le spectacle de leur époque, les détourne de ce spectacle, et se retourne contre leur génie. On ne comprend pas cette défection. On comprend qu'ils luttent, qu'ils essaient de vaincre cette médiocrité en lui opposant leurs œuvres. Sans doute, si leurs œuvres se gardent de décrire l'époque, elles la combattent d'être belles. Sans doute, le rôle social de l'artiste ne cesse pas de s'accomplir. Sans doute... On préfère que l'artiste vive avec son temps, ait les yeux fixés sur son temps. Ceux qui n'ont pas attaqué le monstre en face, ceux qui, par peur, par haine ou par mépris, ont détourné les yeux de sa laideur, ceux qui ont préféré se retirer en d'autres décors, vivre en d'autres époques, ^n'ont pas prouvé, par ce dégoût de leur époque, qu'ils étaient artistes, parce que s'ils en avaient eu réellement le dégoût ils eussent agi, ils eussent pensé, ils eussent créé en tirant de sa propre laideur de la beauté, parce qu'ils eussent combattu la cause de leur dégoût, au lieu de s'en détourner, de se laisser surmonter, étouffer par ce dégoût. Ils sont revenus à leur temps, malgré eux, pour avoir voulu s'en éloigner, ils y sont revenus parce qu'ils sont restés médiocres de n'avoir su découvrir aucune synthèse dans la mort. Ils ont participé à la mort, qu'ils croyaient combattre, en ne la combattant pas, en s 'abstenant de la combattre. Renoncer à lutter, c'est renoncer à vivre. Lutter par l'inertie, ce n'est pas lutter. Les vrais artistes sont toujours de leur époque, restent dans leur époque, même et surtout quand cette époque leur déplaît. Ils n'ignorent aucune de ses faiblesses, et ils en souffrent. Ils ne renoncent pas à la lutte.

— 'loi) —

Ils luttent. Ils veulent lutter. Ils ont Torgueil de \'i\Te. Ils ont la volonté de créer de la beauté. Ils la créent. Ils la créent avec de la laideur. Ils créent de la beauté dans la lutte, dans la lutte qu'ils ne refusent pas d'entreprendre, et que l'art leur commande d'entreprendre, pour qu'ils suivent ainsi l'exemple de tous les artistes qui les ont précédés. Ou les faux artistes se confondent avec le néant de leur époque, ou ils s'éloignent de leur époque sans perdre leur médiocrité, sans cesser de collaborer à la médiocrité de leur époque. Ils en expriment la médiocrité en exprimant sa façon de se comprendre, ou de ne pas se

comprendre. Mais dès que le grand artiste vit avec son temps, il a le droit de réformer le jugement de son temps sur un autre temps, il a le droit de décrire un autre, moment, pour les comparer. Il ne quitte pas pour cela la société où il vit ; il ne fait que l'observer de plus près, en recherchant ailleurs l'idéal qui lui manque. Il écrit, il continue d'écrire pour ses contemporains, pour qu'ils comprennent la laideur ou la beauté des époques disparues, des époques lointaines qu'elle prolonge dans la vie. L'artiste ne vit pas exclusivement dans le passé. 11 y vit chaque fois que c'est utile, chaque fois que le présent l'ordonne. L'artiste ne doit rien ignorer de la laideur ou de la beauté qui l'entoure. 11 doit découvrir l'âme de son temps. En exprimant son opinion dans les conflits qui divisent les hommes, en n'étant indifiércnt devant aucun spectacle, en prenant la défense des faibles, il ne fait que se conformer à l'idéal de l'art, que réaliser l'art dans la vie, qu'être logique. L'artiste n'a pas de préférence, il n'a pas à choisir les expressions qu'il décrit, afin que, les décrivant et les reproduisant toutes, il puisse nous faire connaître quelle est sa préférence, quels actes il estime vivants. Si l'art ne

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communiquait sa vie qu'à certains faits, il démontrerait par là même son impuissance à faire revivre toutes les expressions, à vaincre et surmonter la mort. Il ne pourrait transformer que certains faits, Il s'avouerait vaincu en présence de la mort. C'est pourquoi ceux qui veulent que l'art se détourne de la laideur, ne le comprennent pas, ne comprennent pas qu'au lieu de s'abaisser à la laideur, il l'élève à lui, il la transforme, sans participer à son néant. Sa puissance domine la mort et découvre la vie.

Ce sont nos yeux d'artistes qui nous renseignent sur la médiocrité de certains spectacles, ce sont eux qui provoquent notre haine de la laideur, ce sont eux qui nous interdisent de supporter sans protester certains actes odieux, enfin ce sont eux qui font sentir combien la beauté est méconnue, profanée. Par eux, la présence du laid nous est révélée, et cette présence nous offusque. Elle nous indigne et nous irrite. Nous nous révoltons. Nous supportons difficilement, ou nous ne supportons pas, que le goût devienne le faux-goût, que la laideur envahisse la vie. Mais ce sont eux, aussi, ce sont encore nos yeux d'artistes qui, en nous faisant sentir la laideur qui nous entoure, nous permet de l'utiliser. Nous songeons que l'art, qui transforme tout, utilise la laideur pour en faire de la beauté. Ce qui nous a offusqués, artistes, nous plaît aussi, artistes. Tel monument sans art peut être décrit avec art. Une page de littérature est une œuvre d'art en décrivant la médiocrité de la vie bourgeoise. Nos mêmes yeux d'artistes ont senti combien la laideur était insupportable, mais au lieu de s'en détourner ils l'ont

regardée aussitôt avec patience, avec bonheur, ils l'ont utilisée. Et voici l'équilibre rétabli. A chaque instant, dans cette vie plate et médiocre telle que la conçoit la société égoïste, nos âmes d'artistes s'irritent ; en même temps elles savent que, vus à travers la beauté de l'art, les mêmes spectacles s'ils ne s'excusent pas,se condamnent, se contredisent et s'annihilent. Et voilà pourquoi, ne pouvant échapper au spectacle de la laideur, ce spectacle nous devient matière même de beauté, de pensée, d'action. Artistes, votre tâche est simple. Voir, observer, comprendre, tout est là. Aimer, tout est là. Décou\'Tir la vie sous son masque. Saisir la beauté sous toutes ses formes. Collaborer à l'œuvre de la vie, qui se venge, par l'œuvre d'art, d'avoir été contrefaite.

On ne peut pas nier rinflucnce que la vie accompUt sur chacun de nous. C'est une influence dans le sens de la liberté, — dans le sens de l'art. La vie n'a d'influence sur nous que par l'art, qui la découvre et la recrée. Nous appprenons où est elle par le moyen de l'art. Si elle peut nous façonner et nous libérer, en nous révélant à nous-mêmes, c'est parce qu'elle fait naître en nous le sentiment de l'art, le développe, et, par suite, dans l'art, nous découvrons le sens de la vie. La vie nous façonne dans le sens de la vie. Il est probable que la vie n'agira jamais sur les médiocres, tout en agissant contre les médiocres. 11 n'y a pas de demi-médiocres. On ne peut pas s'incliner partiellement devant la vie. Il faut s'incliner totalement devant la vie. T^es médiocres ne peuvent agir que contre la vie, en l'ignorant. Le médiocre disparaîtra. Il disparaîtra à cause de son néant. Si l'art

a pour objet de transformer en beauté la laideur, il y parvient en la supprimant, en lui substituant la beauté. On ne transforme le médiocre qu'en le supprimant. La vie supprime le médiocre, et ainsi lui substitue la beauté. Le médiocre ne peut pas comprendre la beauté réelle, et ainsi il ne peut pas cesser d'être médiocre. Il faut un être absolument nouveau, substitué à l'ancien, dans lequel on ne retrouve pas un atome de l'ancien. On conçoit que si la vie accomplit sur chacun de nous une influence dans le sens de la vie, c'est que nous sommes imparfaits, c'est que nous avons besoin de nous renouveler, c'est que nous sommes médiocres. Parce que le demi-médiocre n'existe pas, parce que le médiocre est total, comment pouvons-nous transformer notre individualité, nous qui refusons au médiocre le même pouvoir, et qui sommes médiocres d'avoir besoin de nous développer dans le sens de la vie ? Est médiocre celui qui veut rester médiocre. Cesse d'être médiocre, celui qui combat sa médiocrité. Celui qui veut rester médiocre l'est totalement, est incapable, à cause de sa mauvaise volonté, de se transformer. Celui qui combat sa médiocrité n'est pas un médiocre, il ne combat que la médiocrité de ceux qui voudraient la lui faire partager. On n'est pas médiocre de combattre ce qui pourrait devenir médiocre, de combattre l'assaut du médiocre, parce que l'on se préserve de ne pas devenir médiore. On s'efforce de ne pas se laisser vaincre par le médiocre, et c'est ainsi que, sans être médiocre, l'homme se préserve de le devenir. Et parce que l'on sent qu'il serait possible de le devenir, ce n'est pas une preuve de médiocrité. On . le sent, on le comprend, et cela est la preuve que l'on n'est pas médiocre. C'est pourquoi l'influence de la vie sur chacun de nous est une in-

fluence qui nous transforme en nous préservant de la mort, qui sans cesse nous ramène à nous-mêmes, à ellemême. La vie accomplit chaque jour, chaque minute de notre existence, son œu\Te sur chacun de nous. Cette œuvre consiste à nous révéler à nous-mêmes, elle y parvient en faisant naître en nous le sentiment esthétique. L'esprit, en se rapprochant chaque jour de l'idéal de Tart indiqué par la vie, se fait plus enthousiaste, plus jeune, plus viril. Il faut nous dépouiller de tout ce que nous avons d'in-esthétique. Nous n'acceptons pas le reproche que l'on nous adresse d'être trop jeunes, d'être trop enthousiastes et de croire à la vie. Nous entendons laisser à la vie le soin de façonner notre conscience esthétique. Nous nous abandonnons à la vie, confiants en elle, sûrs que nous ne souffrirons jamais et ne serons jamais éprouves que par la contrefaçon de la vie, — non par la vie.

L'auvre que nous avons accomplie, — il s'agit de notre altitude, de vingt à vingt-cinq ans, en présence de la société, -- a-t-elle été toujours juste ? Quel a été l'héroïsme de la jeunesse contemporaine, de ceux qui nous ont précédés, aussi bien que de nous-mêmes, — de ceux qui ont écrit et pensé, et de ceux qui se sont préparés à écrire et à penser ? Avons-nous toujours pensé dans le sens de la vie ? N'avons-nous pas manqué quelquefois d'initiative et de volonté, n'avons-nous pas laissé commettre des injustices sans protester ? Avons-nous été toujours d'accord avec nous-mêmes ? Nos actes ne se sont-ils pas contredits ? Nos paroles et nos pensées ontePes été d'accord ? Notre conscience est-elle satisfaite ?

Quels qu'aient été nos efforts pour défendre Tart etTaimerr notre conscience nous répond que nous n'avons pas encore assez fait, que nous n'avons rien fait, qu'il nous reste beaucoup à faire.

Ne nous servons de l'ironie, — cette arme redoutable, — ■ que contre les médiocres. N'employons pas cette ironie contre nous-mêmes. Ayons la haine du dilettantisme. Soyons enthousiastes. Ne craignons pas, s'il le faut, si notre conscience l'exige, de contredire, de recommencer nos œuvres. Nous démontrerons par là notre désir de mieux. Reconnaissons que nos œuvres sont sans art, et substituons leur des œuvres d'art. Nous ne pouvons, nous ne devons nous contredire qu'en opposant l'art à ce qui, dans nos écrits, dans nos paroles, dans nos actes, ne nous paraît pas avoir réalisé l'art. Nous ne pouvons nous contredire qu'en essayant de faire mieux. Ne méprisons pas la science. Ayons la haine du faux-art, de l'ironie facile et médioce, du scepticisme. Nous n'avons pas de scepticisme à déguiser sous la forme d'une ironie maladive. L'action nous a sauvé du pessimisme, Au lieu de confier à l'art notre pessimisme, nous hii confions notre foi. Nous ne croyons pas que l'art exprime directement le pessimisme ou inutilité de l'effort, comme le croyaient certains écrivains de la génération précédente. Aujourd'hui, nous voulons absolument nous libérer, profitant de tout ce que nos aînés ont accompli de grand, profitant aussi de leurs erreurs, de leurs défauts, nous voulons nous libérer du dilettantisme. Le dilettantisme n'est qu'une forme du faux-art. Il n'est que l'impuissance à aimer la vie, et le déguisement de

cette impuissance sous mille formes stériles. Nous tenons absolument à protester, — et c'est par là que nous serons nous-mêmes, que notre génération sera bien distincte de la précédente considérée dans son ensemble, — contre cette contradiction dans laquelle certains de la génération précédente ont cru devoir découvrir le sens de la vie : penser qu'aucun effort n'est utile, mais agir comme si on ne le pensait pas, se mentir à soi-même, par dilettantisme, par égotisme. Nous croyons à notre propre effort. Nous n'essayons pas de croire à la vie sans y croire, nous y croyons fermement, réellement. C'est pourquoi nous sommes capables de réaliser l'art, nous pourrons le réaliser en réalisant en nous-mêmes la justice et l'amour. Nous comprenons qu'on n'a pas réalisé l'art quand on n'a rien réalisé du tout, quand on a cherché à exprimer de vagues sentiments, de petites passions. Il faut réahser l'art. Pour le réaliser, il faut croire à la vie. Il faut se dire qu'en réalisant l'art on découvrira par là même le « sens de la \ie. » Certains écrivains conçoivent bien différemment ce sens de la vie. Il est certain que pour les écrivains d'Institut, la vie a un sens que nous ne lui découvrons pas. Ces écrivains comprennent la vie à rebours. Non, l'art n'est pas dans ces petites œuvres inquiètes, tourmentées de petits désirs et de petites passions. L'art vrai renferme toute l'inquiétude et tout le tourment de nos âmes. C'est l'inquiétude vaste. C'est notre inquiétude s'exprimant dans la certitude de la vérité esthétique. L'inquiétude sans art n'exprime rien du tout. Tv'inquiétude de beaucoup de nos devanciers a été stérile. Elle a manqué d'envergure. Revenons à la noble inquiétude. — Il faut des œuvres solides, fortes, des pages héroïques, sérieuses, — bien que joyeuses. Le sérieux n'ennuie pas. C'est une forme de la joie. C'est

l'épanouissement de l'être. Le rire des impuissants est ennuyeux. La joie est sérieuse, — comme tout ce qui est dans la vie. Il faut, une fois pour toutes, réaliser l'art en empruntant à nos devanciers l'envergure de leurs joies ou de leurs douleurs, en répudiant la fausse joie ou la fausse douleur du faux symbolisme. Nous nous distinguons également de la génération sans art qui nous a précédés, de ce qui a été sans art dans cette génération, par le sentiment de la justice due à tous. Les vrais jeunes qui nous ont précédés ont rendu cette justice aux morts comme aux vivants. Il ne s'agit pas uniquement de la justice qui commande de montrer le vide de certaines réputations, — il s'agit de cette autre justice, qui la prolonge, ceUe qui reconnaît la supériorité et le mérite des vrais artistes méconnus. Ces deux justices sont les deux aspects sous desquels se manifeste la justice. C'est dire que la jeunesse esthétique ne connaît pas le dénigrement ni le parti-pris, qu'elle n'imite pas ces prétendus jeunes qui critiquent à tort et à travers (ici le mot critiquer a un sens correspondant à leur infériorité'' les plus belles œuvres, pour avoir l'air d'être quelqu'un. On ne voudrait pour rien au monde être confondu avec ces esprits faux. 1 out dénigrer et tout haïr, tout dénaturer, — quelle absurdité. La jeunesse ne peut pas être de ce côté. Il faut dénigrer, il faut haïr ce qui mérite de l'être. A vrai dire, ce n'est plus du dénigrement, c'est du mépris. C'est alors que nous avons le droit d'être cruels, de venger la beauté. Cette cruauté est juste. Nous ne devons pas avoir d'indulgence. Pourquoi de l'indulgence pour ceux qui n'y ont pas droit ? Notre indulgence est notre pitié, la pitié que nous avons pour ceux que nous combattons. Haïssons les médiocres du même cœur qui aime avec passion

les sincères. Soyons nous-mêmes, dans la haine comme dans l'amour.

Pourquoi regarder toujours derrière soi ? Ne nous retournons pas. En nous tournant vers l'avenir, c'est la beauté du passé que nous y découvrons. C'est seulement la laideur du passé qui nous est visible, en nous retournant. Chaque fois que nous considérons, au contraire, et que nous aimons l'art du passé, c'est vers l'avenir que nous nous dirigeons en le réalisant dans notre pensée. Aimer la Beauté, c'est aimer l'avenir dans le présent. Le passé nous a aimés chaque fois que, par son art, il a aimé l'avenir.

Il faut choisir : se décider pour le néant ou pour la vie. Il y a des gens dont le choix est immédiat. D'autres qui mettent longtemps à choisir. L'essentiel est de choisir la vie, qu'on ne choisit pas en réalité, — qu'on n'a pas le droit de choisir, — pas plus qu'on n'a le droit de choisir la néant.

En face du néant, pourquoi h ioptcr l'attitude du néant ? Pourquoi s'exposer à être vaincu par le néant en renonçant à combattre le néant ? Il semble quelquefois qu'en présence de tant de mal l'action est inutile. Parce qu'on désespère d'en triompher, on manque de courage, d'énergie, de volonté. Il y a des moments d 'abatte-

ment. La vie de l'artiste est faite de ces moments là. Elle est faite aussi des minutes radieuses pendant lesquelles il se sent vivre, revivre, des minutes radieuses qui succèdent aux lassitudes, aux découragements, aux désespoirs. Il y a des moments où l'on voudrait ne plus penser, ne plus agir. On juge dans ces moments-là que l'effort est stérile. On a tort. On s'égale au médiocre. On envie tous ceux qui ne connaissent pas l'angoisse de créer, que ne torture pas l'idée fixe, ceux dont les cerveaux refusent de penser. On envie les médiocres. A ces moments, on renonce à son œuvre. On renonce à l'art. On renonce à la beauté. On n'y renonce pas absolument, parce que ce renoncement est de courte durée, parce qu'il ne dure qu'un instant de folie. C'est toujours la vie, la vie puissante et magnifique qui finit par nous rer prendre. Elle triomphe de notre lassitude. Nous recommençons à lutter contre le néant, nous luttons avec plus de courage, plus d'énergie, nous chassons nos doutes, nous méprisons notre petitesse, nous demandons pardon à la vie de notre lâcheté.

Il faut vivre, dans le présent, comme si nous vivions dans l'avenir. Il faut nous considérer comme faisant partie d'un monde nouveau, d'un monde où il n'y aurait plus de lois ni de morales, d'une société esthétique parfaite. Il faut que nos actes, nos pensées rendent dès aujourd'hui inutiles les dogmes, les lois, les morales. Il y a, dans la société présente, deux sociétés : l'une qui vit dans le passé, l'autre dans l'avenir. Celle-ci est absolument libre, pendant que l'autre a besoin de lois et de

morales, pour légitimer, sous prétexte de les combattre, les préjugés dont elle n*a pas la force, dont elle n'a pas le courage de se délivrer.

On ne s'éloigne de la vie que par impuissance à l'aimer, que parce qu'on ne parvient pas à la comprendre. L'impuissance des médiocres, c'est leur incompréhension de la vie.

Ceux qui ne voient rien de ce qui se passe autour d'eux, qui ne comprennent pas que la vie se venge d'avoir été contrefaite, doivent-ils être considérés comme des médiocres ? Le médiocre est ignorant ; son ignorance constitue en grande partie sa médiocrité. Elle n'est pas toute sa médiocrité. Cette médiocrité consiste dans son obstination à rester dans l'ignorance, à être incapable de cesser de l'être. II y a des gens qui, dans leur ignorance, ne sont pas médiocres, parce qu'il suffit que nous les instruisions pour qu'ils comprennent et qu'ils luttent contre leur ignorance. Les médiocres, qui \ eulcnt l'ignorance, — disons l'incompréhension de la vie. — pour tous, n'ont pas la puissance de communiquer à leurs victimes leur impuissance. Ceux que les médiocres, parce qu'ils sont impuissants à reconnaître ^a vérité, — leur impuissance est une façon de la combattre. — empêchent de voir la vérité, — parce qu'ils s'interposent entre eux et la vie, ceux-là n'ignorent que momentanémetit la vie. Ils attendent que nous la leur révélions. Ceux qui ne voient rien de ce qui se passe autour d'eux sont souvent ceux qui ne veulent

pas reconnaître ce qui se passe autour d'eux, ce qui est pourtant visible, même pour eux. Ceux qui ne voient rien du mouvement de révolte provoqué par notre amour de la vie sont ou des médiocres ou des ignorants que le médiocre a rendus tels, mais que la critique se doit de révéler à eux-mêmes.

Ceux qui sentent leur impuissance, mais qui n'osent pas l'avouer, proclament l'inutilité de l'effort. A les entendre, l'action est inutile. L'idée de la mort, au lieu de les encourager à vivre, leur ôte toute énergie. Au lieu de faire un effort pour vaincre la mort, ils préfèrent mourir de suite. Ils croient dissimuler ainsi leur vide de pensée. Et par une singulière contradiction, ce sont eux qui s'agitent le plus, qui font le plus d'efforts pour parvenir. Ils ne parviennent pas à vaincre leur médiocrité. Ils dénaturent l'action et l'effort qu'ils essaient de réaliser tout en les niant, parce qu'ils ne parviennent qu'à leur grossière imitation. Proclamer qu'il n'y a rien à faire parce que soi-même on ne fait rien que parodier la vie, par impuissance à la vivre vraiment, est un argument que les médiocres nous opposent chaque fois que les circonstances nous amènent à leur parler de la nécessité d'agir.

Le médiocre est celui qui n'a pas^encore découvert la vie etne la découvrira jamais. C'est celui qui estimpuissant en face de la vie. C'est celui qui contrefait la vie, qui prend la contrefaçon de la vie pour la vie. On est médiocre tant qu'on n'a pas découvert la vie.

- tifrj —

Que de forces perdues ! Que d'énergies inutilisées ! Aucun écrivain n'a la place qu'il mérite. Aucun ne jouit d'une parfaite justice. Les talents sont inutilisés. On n'emploie et on n'utilise que les médiocres. Ce temps a une singulière conception de la justice. Il se passe du génie, — il se contente du talent. Le talent est le génie des médiocres. Le talent des médiocres est petit. Le médiocre, c'est la petitesse. Ceux qui triomphent usent leurs forces, leur énergie, leur santé. La société les oblige à d'autres besognes que penser. Ne pouvant leur ôter le génie, elle s'efforce de leur enlever le temps, l'indédendance qui leur permettraient de le manifester. En pensant à tous ceux qui attendent, qui ne découvrent pas l'occasion de prouver leur génie, — leur génie qui existe, qui n'est pas une promesse, — s'ils ne prouvent que l'hostilité de la société à leur égard, — je trouve justes tous les reproches, justes toutes les plaintes, justes toutes les révoltes.

l'ne force est perdue de ne pas se manifester, elle est jK'idue pour l'épociue qui ne l'utilise pas. Elle n'est pas j)erdue pour l'humanité. En pensant à toutes les forces et les énergies de pensée inutilisées à notre époque, à l'oubU dans lequel a vécu le génie, on ne désespère pas du triomphe de la justice, parce que si la société agit contre elle-même i)ar son injustice, l'humanité vengera tôt (ju tard le génie en l'utilisant.

Lci vie contemporaine n'est qu'un mélange de grandeur et (le petitesse. On lui découvre des plaies honteuses,

des vices étroits, des passions restreintes ; on lui découvre des héroïsmes, des sacrifices admirables, des élans suprêmes de beauté. C'est en somme la petitesse, régoïsme, la mesquinerie qui dominent. On constate qu'ils sont une insulte à la vie et à la beauté, qu'ils sont placés comme pour, sans cesse, nous faire expier l'amour que nous avons pour la vie, l'indépendance, la liberté, que nous possédons, — que nous cherchons. La plupart des âmes sont anxieuses. Les esprits sont incertains. Les cœurs ne vibrent pas. Il y a des âmes stériles, — comme le néant. Il y a trop de résignation, pas assez de révolte. On voudrait entraîner tous les esprits vers une indépendance large. Ils résistent, s'obstinent à vivre loin de la vie. L'artiste est convaincu que la vie est ce qu'il y a de plus admirable, mais que la vie de notre époque est détestable, parce qu'il aime, non le factice, l'artificiel, le faux, — ce qui, dans la vie, représente le contraire de la vie, — mais la vérité.

Des restrictions ! C'est ce que notre époque demande. Elle aime la restriction. Des restrictions dans la pensée, dans l'art, dans la vie. Des restrictions partout. Elle ne permet pas l'envergure, l'envol prodigieux qui condamne les mesquineries. Il faut que chacun de nous restreigne ses espérances, ne s'exprime qu'avec des précautions, des réticences — des restrictions. Ce que notre époque condamne dans une œuvre, dans une action, c'est leur envergure ; elle sent parfaitement que ce qui est vaste est dangereux. Il faut qu'elle censure tous les actes, toutes les œuvres. On ne consent à vous imprimer, à voua lire, à vous suivre, que si vous suppimez ce qui, dans

votre pensée, dépasse le niveau commun. Vous devez vous restreindre. Par ses restrictions, notre époque supprime l'art. — elle supprime la pensée.

Insensiblement, de nouvelles idées, de nouveaux sentiments se substituent à des sentiments et des idées factices. C'est une « âme » nouvelle qui se forme peu à peu, c'est une âme esthétique qui réalise l'idéal de l'art à toutes les époques. Jamais la beauté de l'art, si méconnue à notre époque, n'a exercé une telle influence. Tout ce que nous possédons actuellement de meilleur, tout ce que nous possédons de liberté, de justice, nous le devons à l'art de tous les temps et de tous les pays qui a formé notre âme. Nous réalisons l'idéal de toutes les œuvres d'art à toutes les époques.

Nous ne sommes des révoltés pour la société contcm porainc que parce qu'elle est elle-même en révolte coKf la vie.

C'est parce que nous ne vivons pas d'une vie factice que nous sommes heureux. La vie bourgeoise, qui se croit réglée, méthodique, logique, est une vie à rebours. Nous repoussons cette vie de mensonge, cette vie où le préjugé tient lieu de beauté. Nous vivons avec toute la force d'expansion qui est en nous, nous vivons selon notre pensée libre, nous vivons totalement, malgré l'entrave que la

lijo

société apporte à notre volonté. Nous sommes des êtres libres, ne partageant aucune des fausses convictions, des fausses conventions, qui sont les raisons d'être de la société bourgeoise. Nous vivons avec la conscience de vivre, d'employer notre vie en justice, et de collaborer, par nos actes et nos pensées, à la transformation de la société médiocre d'aujourd'hui en une société meilleure, affranchie de tous les dogmes.

L'effort de chacun des écrivains de la jeune génération a été de se délivrer, de se libérer des contraintes imposées par les médiocres, aussi bien que des contraintes, non pas imposées par les artistes de génie, mais qu'ils pouvaient s'imposer par l'imitation servile, — l'imitation est toujours servile, — la copie ou le pastiche des artistes de génie. Ce qui est l'expression de la vie, — le génie, — devient une contrainte dès que, ne se contentant pas de l'admirer, — l'admiration est la seule assimilation complète, elle n'est pas une copie, elle n'a aucun des caractères inférieurs de la copie, — dès que, ne se contentant pas de conformer ses actes et sa conscience à l'idéal de l'art réalisé par leur génie, on veut recommencer l'œuvre avec les mêmes moyens. C'est méconnaître le génie que lui emprunter ses moyens, les moyens par lesquels il a découvert la vie. Le génie, qui fait naître, par l'admiration qu'il provoque, l'individualisme de chacun, la conscience de la vie, le supprime dès que chacun s'efforce de l'imiter au lieu de le continuer. C'est pourquoi le premier devoir de l'écrivain jeune est de se Ubérer, afin d'être soi-même et de découvrir la vie par l'individualisme, de se libérer à la fois des contraintes médiocres aussi

bien que des contraintes, — c'est-à-dire de la fausse interprétation, — du génie. C'est un double affranchissement que doit exprimer une œuvre. C'est en étant soi même que l'on comprend et que l'on admire vraiment le génie. La compréhension et l'admiration du génie, voilà ce que c'est qu'être soi-même. Admirer le génie, c'est admirer la vie découverte par le génie. L'effort de la jeunesse contemporaine pour s'affranchir du médiocre consiste dans la compréhension du génie, des belles œuvres d'art, non dans la copie, l'imitation ou le pastiche. Il consiste à faire son œuvre, sincèrement, avec enthousiasme, en méprisant la critique des médiocres, qui ne manque jamais de se produire, puisque le but de l'œuvre est de combattre les médiocres. Le but de l'œuvre est d'opposer l'enthousiasme à l'indifférence, l'action à l'inaction. La jeunesse d'aujourd'hui continuera de penser librement, et chacune des œuvres qu'elle produira ne fera qu'affirmer qu'elle entend rester libre et conserver son indépen dance.se créer une indépendance au milieu de l'esclavage, venger la vie de la contrefaçon que les médiocres ont fait subir à la vie.

Nous sommes inquiets. Nous sommes curieux de tout connaître, de tout apprendre, — de ne rien ignorer. Nous demandons à tous les arts un frisson nouveau, à toutes les littératures la révélation du mystère. Nous ne demandons pas à l'art d'être mystérieux. Nous lui demandons de dissiper le mystère. Pour dissiper le mystère l'art n'a pas à être mystérieux. Nous fie croyons pas que la vie sera moins intéressante parce que rien n'y sera plus mystérieux. C'est par l'art que notre curiosité est satisfaite.

Nous lui demandons de tout nous apprendre. Nous connaissons par lui toute la vie. Notre inquiétude ne consiste qu'à rechercher les œuvres qui nous apportent les révélations de la vie. Tout l'art nous sollicite, nous contraint à l'observer, l'interroger. Nos œuvres reflètent le tourment que nous avons de connaître la vie, et par l'art que nous nous efforçons d'y intoduire ce tourment est apaisé. C'est moins en demandant à l'art en général de dissiper notre inquiétude qu'en la dissipant par l'œuvre que nous créons, — l'œuvre que nous créons est un refuge comme l'œuvre que nous n'avons pas créée, — que, nous triompherons de la mort. Notre art répond à notre angoisse. Il nous permet de nous répondre à nousmêmes en répondant aux êtres qui nous interrogent. Notre inquiétude n'est que l'affirmation de notre confiance en la vie, que nous nous efforçons de découvrir afin de vivre en harmonie avec elle. Nous sommes inquiets de la découvrir parce que nous pensons bien qu'après l'avoir découverte nous n'aurons plus aucune inquiétude. Nous ne paraissons inquiets que pour les bourgeois, qui sont incapables de comprendre la signification de nos gestes, qui ne savent pas ce que nous voulons, qui ne voient pas le calme, la confiance en la vie qui sont en nous. — L'art apaise notre torture, il calme notre fièvre. Cette fièvre, dans laquelle les médiocres veulent voir le signe de la décadence, et de la dispersion, est le signe de l'effort que nous faisons pour être nous-mêmes, pour nous dégager des influences. Je plains ceux qui n'ont jamais tressailli devant la nature, devant une œuvre d'art, devant la vie magnifique, et qui n'ont pas senti circuler dans leurs veines la grande fièvre apaisante de l'art et de la vie. Préférons nos inquiétudes aux inquiétudes des bourgeois. Elles sont

le signe que nous recherchons la vie, et leurs inquiétudes n'expriment que leur impuissance à aimer et à vivre.

Nous avons eu des heures de lassitude, des heures inquiètes. Nous avons failli renoncer à découvrir la vie. Depuis, nous nous reprochons ces heures de découragement, mais il nous semble qu'elles ont été nécessaires, qu'elles nous ont servi à découvrir la vie, et cette pensée atténue le reproche que nous adressons à notre passé.

En demandant à nos aînés une orientation, notre jeunesse a reproduit les phases de leurs luttes. Nous avons hésité entre le symbolisme, le naturalisme, et d'autres expressions. Aujourd'hui nous n'hésitons plus. Sans doute cette incertitude pourra se produire dans l'âme de chaque nouveau venu. 11 aura à choisir entre les différentes expressions qui solliciteront sa pensée, comme elles ont soUicité d'autres pensées. Pourtant, il est permis de croire que, tandis que nos aînés ont mis plus de temps que nous à s'éprouver et à éprouver les différentes phases de la pensée avant d'atteindre la vraie pensée, ces derniers mettront encore moins de temps que nous à se reconnaître. Nous avons parcouru, en lisant les poètes, les romanciers de répoque symboliste, — le symbolisme compris largement, — la même évolution ; nous avons vécu de la même pensée. Les étapes qu'ils ont parcourues, nous les avons parcourues après eux. Le rêve nous a semblé odieux. Tv'idéc pure impuissante. L'action nous a révélé sa beauté. Ce qui nous a paru vivant, c'est l'union

de la pensée et de Taction, c'est la pitié substituée à l'indilïérence, c'est l'amour et la sympathie pour toutes les formes de la vie. Cet effort pour nous délivrer de l'emprise de nos devanciers en reproduisant les phases successives de leur mentalité nous a affranchis d'eux-mêmes et de nous-mêmes, et nous nous sommes trouvés enfin régénérés, renouvelés, lavés des tares du mysticisme. Nous ne craignons plus rien, n'acceptant comme vérité que ce qui est conforme à l'idéal de la vie. Nous ne cherchons, nous ne voulons en toute chose que la vérité et la beauté. Notre idéal est un idéal esthétique. Pendant que les symbolistes, que certains des symbolistes s'éloignaient de la vie, elle venait au-devant d'eux, elle s'offrait à leur inquiétude. Ceux qui ne voulaient pas la voir ont fini par l'aimer. C'est la vie qui les a déUvrés, c'est au contact de la vie qu 'ils se sont rajeunis. L'effort n'a été épargné à aucun de ceux dont l'œuvre offre aujourd'hui quelque beauté. Nous plaignons ceux qui n'ont pas encore trouvé le calme, le refuge nécessaires. Les avons-nous trouvés ce calme, ce refuge nécessaires ? Ils sont en nous-mêmes, ils ne sont pas autour de nous. C'est pourquoi nous ne sommes pas satisfaits, c'est pourquoi nous luttons. Nous sommes calmes de savoir ce que nous voulons, d'avoir trouvé, découvert notre voie ; mais en même temps c'est ce calme^ c'est cette voie qui nous obligent à lutter, à nous inquiéter. Nous avons souffert des préjugés, des lois sans art, d'une société sans art, et nous continuons d'en souffrir. Mais en même temps notre pensée se fait plus calme, plus consciente, plus vivace. Notre calme et notre inquiétude se complètent. Ils ne vont pas l'un sans l'autre.

Quelle génération a plus souffert que la nôtre ? Aucune n'aura été plus éprouvée. C'est dans notre pensée, dans notre idéal de beauté que nous avons été atteints. D'autres avaient soufferts pour d'autres motifs. Nous seuls avons connu la douleur qui provient de la pensée, — et toutes nos douleurs se sont confondues en cette douleur unique. Parce que nous avons été atteints dans notre pensée, nous l'avons été dans notre cœur. C'est à cause de l'idéal esthétique, exprimant la beauté de la vie, renfer-

mant notre conception de la vie, substituant la vie réelle à la vie factice, transformant en beauté tous les sentiments méconnus, renouvelant l'amour, la justice, la bonté, les confondant avec la vie, que nous avons souffert. Il y a loin de cette douleur de pensée à celle que provoque en d'autres âmes l'ennui de vivre. Nous avons connu toutes les douleurs éprouvées par d'autres, aucune humiliation ne nous a été épargnée. Comme d'autres nous avons ajouté la douleur physique à la douleur morale. Que d'heures douloureuses restent encore à vivre, non plus à cause de notre incertitude, mais de notre certitude, que nous voudrions généraliser, universaliser ; — que de douloureuses constatations restent encore à faire. Si nous avons trouvé dans notre supplice même un stimulant, ne regrettons pas d'avoir souffert, de continuer à souffrir. Ne recommençons pas à nous plaindre, à plaindre le sort que la société moderne réserve à l'écrivain, sa vie pénible, son (i?uvre sans cesse retardée, contrariée par toutes les forces sociales. Acceptons ce sort, non en résignés, mais en révoltés, — en révoltés non contre la vie, mais à cause de la vie, pour la vie, — comme l'auxiliaire de notre œuvre. Nous avons puisé dans notre épreuve le courage de vaincre. Si nous avons souffert pour

un idéal de beauté, c'est cet idéal qui nous a soutenus, guidés et dirigés. C'est lui qui nous fait vivre.

Nous manquons de courage, bien que notre époque nous fournisse toutes les occasions de le manifester, autant qu'elle nous fournit d'occasions d'être veules. Nous manquons de courage ,tout en affirmant que nous sommes courageux. Il n'y a pas de courage à être lâche. Le courage des médiocres n'existe pas. Nous manquons de courage, parce que nous ne protestons pas suffisamment contre ce que les médiocres prennent pour leur courage : leur lâcheté. Nous ne nous affirmons pas suffisamment. Nous manquons d'initiative, de caractère, d'énergie, de volonté. Le caractère, l'énergie, la volonté, supposent l'accomplissement d'actes courageux. Il n'y a pas de caractère, d'énergie, de volonté dans le mal. Ces forces, si détournées de leur but, leur but de beauté, n'existent pas. Nous sommes timides. Les médiocres ont le cynisme, qu'ils prennent pour du courage. Nous avons peur, non pour nous-mêmes, mais pour l'idée que nous défendons, et c'est avec trop de ménagements que nous exprimons notre indignation. Il faut que ceux d'entre nous qui veulent être utiles renoncent à leur timidité. Soyons plus sincères, s'il est possible, dans nos haines. L'art veut que l'on s'affirme. Nous contredirions l'idéal de l'art si nous hésitions un seul instant à le défendre.

« Ne pas finir. « Cet idéal de la génération symboliste est faux. C'est l'absence même d'idéal. Pour M. Charles Mo-

rice, l'art consiste à ne pas finir. L'art ce n'est pas l'inachevé. L'art, c'est la clarté. C'est la santé.C'est la vie. On demande des livres de pensée et d'action. Aujourd'hui, pas plus qu'en 1889, on ne doit écrire pour une élite. On ne se réfugie plus dans le mystère. Le rêve est mort. N'essayons pas de ressusciter le rêve. Nos livres sont des actes. Notre devoir est d'être plus que jamais, plus qu'en 1889, précis dans nos affirmations, d'y apporter plus d'exactitude et de sincérité. La poésie renonce au rêve. N'est-elle pas le rêve suprême, qui n'existe que dans la vie ? On ne sera jamais assez précis, assez net, assez catégorique, en art, en critique, en littérature. L'art dissipe le mystère. On est obligé, pour combattre la laideur, d'agir. Il faut se libérer de l'obscur, du compliqué, de l'incompréhensible. Réaliser l'art, voilà le but. Il faut finir. Il ne faut pas suivre la poétique de Charles Morice. Ne pas finir... 1 .c poète peut-il s'y résoudre ? Un écrivain doit nous faire connaître toute sa pensée. Il ne doit pas l'exprimer à demi. L'art n'exprime pas à demi la justice et la bonté. Nous ne voulons pas avoir de regret devant une œuvre. L'art ne ne doit pas laisser de regret. Il doit calmer notre inquiétude. L'émotion que nous procure la beauté est totale. Le faux-art seul nous laisse une impression de regret, de mésaise, d'angoisse, d'incertitude, de trouble. Il fait naître l'ennui. Tandis que l'art délivre l'homme de la douleur, ^c faux-art l'y ramène, l'oblige à vivre en douleur. Le fauxart c'est la mort. Nous devons au faux-art tous les maux qui nous accablent si lourdement, si impitoyablement, qui font nos jours si tristes. La douleur du faux-art provient de ses restrictions, de ses négations, de ses incertitudr^. Laissons au faux-art le soin de ne pas finir, de ne pas conclure, de n'exprimer rien. L'art est précis comme la \"ic. Finir une œuvre, c'est lui faire exprimer une vérité.

C'est la créer vivante. Qu'elle ne laisse aucun regret, qu'elle dissipe tous les mystères, qu'elle soit la découverte de la vie. Une œuvre est la découverte de la vie. Ce que j'appelle la découverte de la vie n'est pas une illusion. Un écrivain découvre la vie. Doit-il garder pour lui seul cette découverte? Il nous doit une explication. Nous exigeons qu'il s'explique clairement, sincèrement, logiquement, qu'il nous dise le motif de ses actes, ce qu'il désire, ce qu'il veut. S'il ne répond pas à la question que nous lui posons, si lui-même ne nous fait pas comprendre quelle ' question nous devons lui poser, si son œuvre n'est pas à la fois une question et une réponse, la question qu'il nous fait lui poser, la réponse qu'il nous doit, son influence sur notre pensée sera nulle. Il ne nous aura pas libéré de notre médiocrité. Il ne nous aura pas révélés à nous-mêmes. Il ne ne nous aura pas découverts à nous-mêmes pour ne pas nous avoir découvert la vie. Nous l'exilerons de notre pensée. Ce sera pour lui l'exil mérité, — l'indifférence, l'oubli. Ce sera la mort pour lui. On ne triomphe pas de la médiocrité par des mots, mais par des idées. Ne pas finir, — sous prétexte de mystère, de poésie, de beauté. C'est *une mauvaise méthode. On écrit pour finir, pour aboutir à une conclusion logique. On écrit pour exprimer une idée, pour réaliser l'idéal de l'art. La conclusion d'une œuvre, c'est sa beauté. Ce qu'on appelle «ébauche» c'est, lorsqu'il s'agit du génie, une réalisation. Les ébauches du grand artiste ne sont jamais inachevées. Les ébauches du génie sont des réalisations. Les médiocres n'ébauchent jamais rien, et c'est pourquoi ils ne peuvent rien finir. Les ébauches du génie sont des mondes, des forces prodigieuses, — et elles renferment la vie.

Notre époque est une époque de lutte, et ce n'est pas parce qu'elle résiste à l'idéaldeTart, mais parce qu'elle nous oblige, par cette résistance, à lutter pour l'idéal de l'art, par conséquent contre elle. L'effort qu'elle fait pour résister à l'art n'est qu'un effort stérile, et comme tel ne représente aucun des caractères sacrés de la lutte. C'est nous qui combattons. Ceux qui nous obligent à les combattre, ne se battent, ne luttent que pour affirmer leur néant, ils ne s'exposent à recevoir nos coups que pour conserver leur médiocrité. Ils combattent, ils se batteîit, pour un idéal inférieur, pour un idéal inhumain. Ils résistent par l'inertie. L'inaction est leur arme de combat. Notre art, — comme l'art de tous les temps, — exprime la lutte de l'homme pour vaincre sa médiocrité. Il exprime l'effort de notre époque à secouer sa médiocrité. Il y a longtemps que dure cette bataille, provoquée, voulue par l'égoïsmc de l'humanité. — par la lâcheté de ce qui, dans Thumanitc, est in-humain. Pourquoi luttonsnous, si ce n'est pour u\ idéal esthétique ? Toute la lutte, - - ne cherchons pas d'autre raison à toutes nos luttes, — a pour cause cet idéal. C'est le seul conforme à la vie. Nous luttons pour ce qui est la vie. non contre la vie. La lutte pour la vie n'exprime pour les médiocres que la lutte contre la vie. A notre époque, ceux qui luttent, ceux qui se battent, ceux qui agissent, c'est nous, parce que nous luttons pour la seule force vivante : l'Art. L'art ne nous divise pas, ne nous oblige pas à combattre. C'est à cause du faux-art que nous combattons. C'est lui qui est la cause de nos divisions. Il nous oblige à combattre pour l'art. La beauté, c'est pour elle que nous agissons, — que nous triomphons. Oui, droit, politique, morale, ou religion, nous nous battons pour tout cela, à cause de tout cela, à cause de ce (ju'il y a, dans tout cela, de laideur. La beauté

nous rapproche, nous unit, pendant que nous divise la laideur. Le lyrisme, l'individualisme de nos œuvres, — créatures de beauté, — engendrent l'association victorieuse du néant. Toute association est une harmonie. Toute association est .esthétique. L'association, c'est l'union, l'entente. C'est l'unité de pensée. Il y a au-dedans de nous-mêmes association de toutes nos pensées dans le but de créer de la beauté, — de découvrir la vie. L'art ne fait la guerre que pour supprimer la guerre, que pour préparer l'association des hommes devenus artistes, par la compréhension de l'harmonie et de l'association qu'il réalise. La beauté qui divise les hommes, au dire de Tolstoï, la beauté les rapproche, est à elle seule toute la bonté, d'éliminer la laideur qui, seule, divise les hommes. La douleur, — elle se confond avec la laideur, — c'est à la volonté commune des hommes qu'il appartient de la vaincre. Ils doivent tous s'associer pour vaincre la douleur, pour la supprimer de la vie. Ils auront triomphé de la douleur, quand ils seront devenus artistes.

A considérer l'époque dans son ensemble, nous découvrons ce qu'elle a de contradictoire, comment elle se contredit par la présence de l'art et du faux art. Elle nous apparaît un mélange de grandeur et de petitesse. De la laideur et de la beauté mêlées. Ce qu'elle aura laissé d'éternel, — c'est la pensée même qui guide actuellement les lettres, la pensée de l'art, qu'il af&rme dès qu'il se manifeste, à toutes les époques. L'exacte pensée de l'art moderne c'est une pensée de justice et d'amour. Cette pensée, c'est la pensée la plus haute de l'humanité actuelle, celle qui affirme sa moralité et son progrès.

C'est l'unique pensée. EUe condamne son immoralité, La société se condamne dans son art. La littérature actuelle est un équilibre. La fausse littérature est caractérisée par le manque d'équilibre. Dans l'équilibre de la littérature, tout est harmonieux et vivant. Toutes les pensées se sont dépouillées de la médiocrité du faux-art. Ce sont de vraies pensées. Toutes nos idées se sont fécondées, pénétrées, harmoniées, pour que nous puissions arriver à réaliser l'art. Nous avons retrouvé le génie de notre race au contact des littératures étrangères. Nous avons su nous en dégager à temps. Elles nous doivent bien autant que nous leur devons. L'art de tous les peuples se ressemble, jusque dans ses différences. Pour ne parler que des influences qu'exercèrent seuls les écrivains français sur eux-mêmes, chacun a donné à son voisin autant qu'il en a reçu. Nous travaillons isolément, persuadés que nous travaillons à une œuvre commune. L'œuvre qui surgit, puissante et forte, de cet échange d'idées et de sensations, de ces efforts multiples, est une œuvre d'art. L'œuvre d'art se réalise à notre époque par l'équilibre de toutes les influences dans le cerveau d'un seul. C'est une œuvre de pensée et d'harmonie, — une œuvre de protestation. Les œuvres dans lesquelles notre époque a réalisé l'art, dans lesquelles elle continuera de le réaliser, sont et seront vivantes. EUes sont logiques. Le génie les a créées. L'œuvre de demain sera vivante, comme l'œuvre d'aujourd'hui. Sera-t-elle complexe ou simple ? scra-t-cllc pessimiste ou optimiste? Elle sera ce que l'art commande qu'elle soit : un équilibre, — une harmonie. Une synthèse. Aujourd'hui, J'influence des littératures étrangères ne s'accentue pas. Elle continuera d'exister tant qu'il y aura des httératures. On ne peut pas empêcher les arts d'affirmer qu'ils sont l'expression d'une

seule et même humanité. Cette influence des littératures étrangères, si nécessaire à de certains moments pour combattre en France le faux-art, ne s'exerce plus désormais avec autant d'intensité, bien qu'elle s'exprime encore. Cette influence s'exerce comme en temps ordinaire. Nous continuons toujours à influencer l'art étranger, à nous reconnaître dans son génie comme il continue de se reconnaître dans le nôtre. Tout n'est pas assimilable des littératures extérieures. Il y a, hors de France, une fausse littérature. Gorki excuse, — ou n'excuse pas — Sienckiewicz. Avec Sienckievicz, nous retournons à la mort. Il ne semble pas que nous ayons connu Ibsen, Bjôrnson, Tolstoï. L'influence de Tolstoï continue d'agir dans un sens libertaire. Pourtant, tous n'admettent pas son genre de libertarisme. Tout Tolstoï ne durera pas. Une part seulement de Tolstoï survivra. On hésite en présence de certaines de ses affirmations qui contredisent, — ou ne contredisent pas, — ce que la pensée de Tolstoï contient de supérieur. On connaît désormais intégralement la pensée de Tolstoï, la morale, la philiosophie. la religion, l'esthétique de Tolstoï. On hésite à l'accepter intégralement. Il semble que le dernier mot, dans toutes les littératures extérieures, appartienne à Gorki. ('iOrVi résume dans sa pensée la pensée des Ibsen, des Bjôrnson, des Nietzsche. La pensée de l'art contemporain se manifeste, — comme à toutes les époques, — par l'individualisme. L'individualisme accepte les influences qu'il transforme, pour exercer à son tour une influence. Il n'y a plus d'écoles. Il n'y a que l'école du faux-art. L'art n'a jamais servi aucune école. Aucune école n'a pu servir directement l'art. En fait d'école, l'art ne connaît que la vie. Quand on dit qu'il n'y a plus d'écoles, on veut dire que quiconque s'aviserait d'en

fonder une se classerait par là même dans la catégorie du faux-art. 11 serait un faux-artiste. Celui qui viendrait aujourd'hui avec une étiquette sur le dos serait grotesque. Nous ne pourrions pas le prendre au sérieux. Nous ne prenons au sérieux aucune des écoles existantes. De moins en moins, — c'est espérer que les médiocres finiront par comprendre leur ridicule, — on se croira obligé de déployer des oriflammes, de développer deâ programmes de politiciens, de faire de la réclame pour ses produits. On cessera de suivre quelqu'un. On cessera d'imiter les charlatans. On ne vendra plus de drogues. Les médiocres ne pourront plus agir qu'isolément. Ils seront reconnus. Du moins ils voudront avoir l'air de ne plus marcher en groupe. Ils voudront paraître seuls. Ils ne feront de réclame que pour eux-mêmes. Ils cesseront d'appartenir à une maison de commerce quelconque. Ils ne seront les représentants de personne. Ils travailleront pour leur propre compte. Ils utiliseront le discrédit des écoles pour arriver. Ils seront individualistes. Au fond, rien ne sera change. La même médiocrité continuera d'être. Le médiocre est toujours médiocre. Une école n'est qu'un moyen pour le bourgeois de « s'épater » lui-même. Il se donne de l'importance en fondant une école. Il a l'air d'exister. Il croit du moins qu'il existe. Il y a des existences amorphes. On ne fonde une école que pour avoir l'ciir d'ctrc quelqu'un. On ne la suit que pour avoir l'air d'égaler le génie du maître. Chacun se tire d'affaire. C'est un moyen de parvenir. ]\Ioyen que le médiocre uti.Usera longtemps. Il faut lui couper les vivres. Une école n'est pas utile au progrés de l'idée. Elle ne lui est utile qu'indirectement, et contre elle-même. L'école se détruit. Elle se clécom2)ose. Elle se dissout. Elle s'effrite. Elle se disperse. Il n'y a plus, actuellement, d'école littéraire. Le

— t>TO —

médiocre est noyé dans la masse. Il est à lui seul toute la masse. Il constitue à lui seul une école qui renferme toutes les écoles : l'école des médiocres.C'est pourquoi il est juste d'affirmer qu'il n'y a plus d'écoles, bien qu'il y ait des restes d'écoles, des petits groupements, des petites chapelles, des petits cénacles. On ne se met dans une école que par impuissance de créer. Il n'y a plus d'écoles. Il y a ceux qui imitent, qui essaient de continuer ou de faire revivre une école morte. ïl y a ceux qui tentent d'instaurer une école nouvelle. C'est ainsi que l'on trouve encore des naturalistes, des psychologues, des idéalistes. On retrouve des épaves. Ils attestent l'impuissance des écoles k renaître, et qu'elles n'ont jamais existé positivement. Aucune d'elle n'a d'influence. Elles ne dominent que les esprits médiocres, qui sentent le besoin de s'embrigader. EUes n'exercent pas davantage aujourd'hui d'influence positive qu'elles n'en exercèrent jadis. Une influence n'agit que parce qu'elle est salutaire, féconde, légitime. Les écoles n'ont qu'une influence néfaste. L'influence est-eUe actuellement à l'une ou l'autre des écoles qui ont existé ? Elle n'appartient plus qu'à l'individualisme de nos précurseurs, dont l'exemple nous enseigne à ne pas fonder d'école, à n'imiter personne, pas même leurs œuvres. L'indvidualisme nous influence dans le sens de l'individualisme ou libre développement de notre personnalité esthétique. C'est pourquoi, pour connaître exactement l'orientation de la littérature contemporaine, — orientation selon la vie et l'art de toutes les époques. — ce n'est pas aux fins d'écoles qu'il faut nous référer, — à moins que nous cherchions à connaître le faux-art, — c'est à la littérature jeune qu'il faut aller, c'est aux poètes les plus récents, aux romanciers les plus récents, aux critiques les plus récents, et chez lesquels s'affirme une person-

nalité, — rindvidualisme. C'est dans celles de leurs œuvres qui réalisent l'art que Ton découvre l'originalité de la pensée contemporaine. Dans leurs œuvres qui, sans réaliser l'art, s'efforcent d'y atteindre, dans leurs essais, dans leurs recherches que, bien que nous ayons fait une distinction fondamentale entre l'art et le faux-art, bien que tout ce qui n'est pas la réaUsation de l'art doive être absolument rejeté dans le faux- art, — nous ne nous permettrons pas d'assimiler au faux-art, on se rend compte de leur effort à se délivrer, à se libérer de l'influence des médiocres, à dire autre chose que ce qui a déjà été dit, effort qui finit toujours, après les œuvres d'incertitude et de début qui, nous le répétons, bien que n'appartenant pas à l'art ne peuvent pas être confondues avec le faux-art, par triompher en des œuvres parfaites.

Toutes les ébauches, tous les essais, toutes les recherches pour découvrir un art qui appartienne à notre époque sans contredire l'art de tous les temps, — pour le découvrir dans la nature et la vie, — semblent bien imparfaits dés que surgit l'œuvre réahsant toutes les conditions de l'art. Cette œuvre est celle dans laquelle l'époque s'est montrée vraiment artiste, et c'est aussi l'œuvre qui représente, après les essais, les recherches de l'artiste, le couronnement de ses efforts. L'artiste sait bien que, parmi ses œuvres, toutes n'appartiennent pas à l'art. Cela ne prouve pas que l'artiste se contredit. S'il ne réalise pas l'art aussi souvent qu'il le voudrait, sa pensée n'en est pas moins un effort constant vers l'art, sa vie entière une aspiration de tous les instants. C'est pourquoi, pour

une époque comme pour un individu, tous les efforts ont leur raison d'être, même si leurs résultats sont imparfaits, car ils sont parfaits en tant qu'efforts, en tant que volonté arrêtée de réaliser l'art. Ce qui résulte de l'effort, c'est l'œuvre d'art. L'œuvre d'art est l'expression de la volonté de l'artiste. C'est un effort complètement réalisé»

L'effort pour réaliser l'art n'a pas été épargné à notre époque. Cet effort, ce sont tous les essais, tous les commencements, toutes les ébauches auxquelles on ne peut reconnaître les caractères éternels de l'art. Les hommes ont essayé de gravir la colline sacrée, mais ils n'en ont pas toujours atteint la cime.

Des hauteurs qu'ils ont pu atteindre, quelques esprits attendent d'être rejoints. Un nouvel effort recommence pour gravir la colline sacrée. Quels sont ceux qui rejoindront les artistes qui y habitent ?

Quelles manifestations de l'art éternel devons-nous aimer, quelle réaUsations esthétiques ont rendu l'époque où nous vivons, non seulement supportable, mais à jamais digne d'être vécue? Nous choisissons, aujourd'hui,, parmi tous les efforts de notre temps pour réaliser l'art, les seuls qui ont abouti, qui ont triomphé. Nous ne retenons que les œuvres que retiendra l'avenir. Nous comprenons quels efforts ont eu leur utilité, quelle a été la

signification, à un moment donné, de telle recherche, bien qu'ils ne nous paraissent pas dignes de figurer dans l'histoire de l'art. Tout ce qui ne présente pas tous les caractères de l'art est en dehors de l'art. Les préraphaélites sont en. dehors de l'art quand ils négligent le dessin, quand ils ne veulent pas voir la réalité, quand ils se réfugient dans le rêve et le symbole, par impuissance à exprimer le réel ; ils sont en dehors de l'art parce qu'ils sont en dehors de la vie, par impuissance à comprendre et à aimer la vie. Les symbolistes sont en dehors de l'art quand ils copient les préraphaélites, quand ils recherchent le bi7arre et le compliqué, l'anormal, le précieux, la fausse exception, quand ils se dispensent d'aimer la nature et la santé. Les naturalistes sont en dehors de l'art quand ils reproduisent le réel sans en exprimer l'âme, sans voir, sans apercevoir ni pressentir, • ni découvrir, derrière les formes, ce qu'elles signifient, quand ils font, de partipris, plat, grossier et vulgaire. — Les uns et les autres sont en dehors de l'art quand ils sont en dehors de la vie. — Il y a des manifestations que nous acceptons, que nous aimons, parce qu'elles furent la vraie preuve de l'art, parce qu'elles furent des manifestations artistiques. Il y a des manifestations à côté de l'art, — que nous sommes obligés de classer dans le faux-art, parce qu'il n'y a pas, entre l'art et le non art, de milieu. Aujourd'hui, nous, revisons les unes et les autres, et la signification de chacune d'elles nous est parfaitement claire. Nous nous rendons parfaitement compte de ce que nous devons — ou ne devons pas, — à chacune d'elles. On n'écrira plus rien sur le préraphaélisme et le symbolisme qui n'ait déjà été écrit, bien que le devoir incombe à la critique, pour la découverte de la vérité, de recommencer l'histoire qui s'est écrite au jour le jour, d'examiner si les argu-

ments pour ou contre ont eu leur raison d'être, et de conclure dans le sens de la vie. Il y a des mouvements classés. Les uns et les autres concourent au triomphe de la vérité. Les préraphaélites ont exercé une influence plus heureuse sur ceux qui les ont combattus que sur ceux qui ont essayé de les copier. Nous devons aux symbolistes de n'être plus symbolistes, d'être sortis du symbolisme, et c'est leur devoir beaucoup, c'est leur devoir suffisamment pour ne pas adopter en face de leurs œuvres, en bloc, l'attitude que dix ans, vingt ans, adoptèrent à leur égard les bourgeois. Nous ne sommes plus symbolistes, bien qu'on doive interpréter largement le sens de la littérature symboliste en impliquant dans ce mouvement toute littérature indépendante et de révolte, même protestant et réagissant contre le symbolisme. Est symboliste, aujourd'hui, quiconque est partisan de la liberté de l'art, quiconque refuse d'obéir aux esthétiques bourgeoises, quiconque reconnaît et découvre les relations de l'art et de la vie. Ainsi, chaque formule s'étend, se dépouille de son étroitesse primitive, aboutit le plus souvent à son contraire. De même l'impressionnisme continue d'être l'impressionnisme dans celles, des œuvres qui, sans obéir à la technique et aux procédés de l'impressionnisme, revendiquent, par leur beauté, la liberté de l'art. Est impressionniste en peinture quiconque croit à l'indépendance individuelle vis-à-vis d'une esthétique enseignée. Le naturalisme a combattu le mysticisme, et bien qu'il l'ait mal combattu, et qu'il n'ait réussi qu'à préparer la revanche du symbolisme, l'éclosion du symbolisme, il a le mérite de s'être combattu lui-même dans la personne des meilleurs d'entre ses écrivains. Ils ontquitté le naturalisme. Romantisme et naturalisme sont les deux formes auxquelles se ramènent, en dernier lieu.

tous les mouvements qui se sont produits en réaction les uns contre les autres. Ils doivent être classés dans Tune ou l'autre de ces deux écoles, — dont chacune représente un principe, la première proclamant la supériorité de l'âme sur la matière, la seconde la supériorité de la matière sur l'âme. La première, affirmant les droits de l'idéal, la seconde les droits du réel. La première se désintéressant de la vie quotidienne pour lui substituer une vie purement imaginative, fictive, sentimentale ; la seconde ne s'intéressant qu'aux petits faits, aux petites impressions sans en dégager la vraie originalité et la vraie beauté. C'est pourquoi romantisme et naturalisme sont dans le faux ; c'est pourquoi sont également dans le faux les écoles qui doivent être classées dans l'une ou l'autre de ces deux écoles. Aucune ne réalise l'individualisme vivant, — bien que l'une et l'autre aient cru devoir s'insurger au nom de la liberté de l'individu. Chaque fois que ces écoles se sont contredites, — il s'agit de la contradiction d'une école avec elle-même, — l'individualisme a réalisé l'art. Ceux qui ont su s'en évader à temps sont redevenus euxmêmes. Proclamer l'individualisme en art, la liberté de penser et d'agir en beauté, et n'aboutir qu'à la plus plate soumission, — soumission à l'idéal conventionnel et froid, ou soumission à la forme et à l'objet ! Le romantisme rectifié par le réalisme corrigé à son tour par Je symbolisme, cela conduit à la synthèse. Si nous comprenons mieux le sens des écoles, si nous comprenons la signification de tel mouvement d'art ou de non-art, ou qui passe pour avoir été ou n'avoir pas été artistique, — c'est que nous comprenons mieux ce que les uns ont renfermé d'imparfait et les autres de durable. Si nous comprenons désormais la médiocrité de telle manifestation, nous comprenons également la beauté de telle autre manifestation.

- 'IHO -

Les uns et les autres apparaissent enfin tels qu'ils ont été^ tels qu'ils demeurent. Ce qui est certain, c'est que tous ont été utiles. Comme ceux qui ont réaisé la synthèse, les autres ont démontré la nécessité de la synthèse, aussi intensément. Ils ont démontré que la synthèse réalise Tart en réalisant la vie. Aujourd'hui, c'est le caractère synthétique des œuvres qui s'impose, ce caractère s}nthétique que nous retrouvons dans tout l'art, et qu'aucune école n'est parvenue à réaliser. Elles l'ont réalisé en quelque sorte à rebours, en faisant scomprendre sa nécessité. Elles ont fait naître, au-dessus d'elles, en même temps qu'elles, et désormais après elles, — l'individualisme. C'est pourquoi les derniers vestiges des écoles ne peuvent rien contre la synthèse que réalisent toutes les œuvres belles de ce temps, — livres, poèmes, statues. Au fauxart d'écoles, l'art synthétique, — l'art tout court, — s'oppose obstinément. Les artistes contemporains sont individualistes, ils le sont comme le furent tous les grands artistes du passé, comme devront l'être, pour survivre, les artistes de demain.

Si nous comprenons aujourd'hui ce qu'il y a de mortel dans le symboHsme, nous comprenons ce qu'il y a de vivant dans l'impressionisme. Nous ne pouvons aimer que les seuls mouvements (qui ne sont pas des écoles) qui ont exprime la vie, et qui, pour cette raison, ont été artistiques Tous ces mouvements se confondent, ont la même unité : la vie. Il ne faut plus considérer un ensemble d'œuvres auquel on applique une épithète, mais seulement des œuvres individuelles. Il ne faut plus voir une école où il n'y a pas d'école. Nous ne voulons envisager que des

œuvres individuelles qui, sans doute, ont une ressemblance commune, dès qu'elles font partie d'un mouvement d'art qui proteste contre un mouvement sans art, et que l'on s'est permis, pour cette raison, d'étiqueter. Mais l'étiquette ne saurait survivre avec les œuvres que, momentanément, elle groupe dans une même manifestation. C'est pourquoi nous ne voyons plus que des œuvres synthétiques, qu'il est impossible de classer dans un groupe quelconque. La critique ne cherche plus à classer dans une école les œuvres, elle se demande seulement, en présence des œuvres qu'elle observe et qu'elle étudie, si eHes appartiennent ou n'appartiennent pas à l'histoire de l'art. Elle se moque des écoles. Une œuvre existe. Elle l'étudié sans se soucier de la placer dans une école quelconque. Elle ne catalogue ni ne classe. Elle a mieux à faire. Il y a des œuvres que l'on s'obstine à classer dans une école avec laquelle elles n'ont aucun rapport. Il y a des œ'uvres qui ne sont pas symbolistes, ou dont le symbolisme échap])e, par son ampleur, au sens étroit que revêt le symbolisme sous la forme restreinte de l'école, et que l'on s'obstine à considérer comme symbolistes. Il y a des (euvres aussi peu naturalistes que possible, que l'on range ])armi les œuvres naturalistes. Inversement, des œuvres qui ont le caractère étroit d'œ^u res symbolistes n'ont pas encore été classées dans l'école symboliste. La critique, trop avide de découvrir les écoles, confond toutes les écoles, et ne découvre pas la seule école éternelle : l'école qui s'inspire de la nature et de la vie.

Les mouvements artistiques ou sans art que la critique doit décrire, — pour que nous soyons exactement rensei-

gnés sur ce que notre époque a d'éternel ou de transitoire, — ont reçu diverses dénominations qui sont aussi fausses les unes que les autres, et qui, appliquées aux mouvements d'art, ne correspondent pas à leur beauté, qui, appliquées aux mouvements sans art ne leur conviennent pas davantage, parce qu'elles sont autant audessus d'eux que les épithètes des groupes artistiques sont au-dessous de ces groupes. Le symbolisme et le naturalisme sont des épithètes trop belles, trop fortes pour convenir à l'absence d'art des groupements qu'elles désignent. D'autre part, le terme « impressionniste » n'exprime qu'imparfaitementla beauté d'un ensemble d 'œuvres d'art. Les épithètes, même celles qui paraissent justes, sont injustes. Elles sont trop vastes, ou trop étroites. Elles sont donc imparfaites, par conséquent restreintes. Les épithètes, même celles qui ont été de véritables « trouvailles », mêmes parfaites, ont toujours quelque imperfection. Celui qui les a données n'a su ce qu'il faisait. L'historien ne leur attribue qu'une importance secondaire. Quelquefois, cette importance est grande pour l'histoire de la médiocrité. Elle exprime comment le faux-art s'est comporté envers l'art. Elles deviennent des curiosités. Ni les unes ni les autres ne signifient grand chose. Pelles ne signifient rien. Au lieu d'éclairer par le travail d'élimination et de synthèse qu'elles supposent la tâche de l' historien-critique, elles ne font la plupart du temps qu'embrouiller les faits, les idées, que rendre plus obscur ce qui n'était déjà pas suffisamment clair. Chaque école se contredit. L'œuvre qui, dans l'école, contredit l'école, cesse de lui appartenir. Elle est au-dessus de l'école. Elle appartient à «l'école individualiste. » Il y a autant d'écoles que d'ihdividus. Les écoles sont supprimées de ce fait. L'école n'existe plus dès que l'individu, en cessant de s'inféoder

au groupe, devient lui-même, pense par ^ui-même, découvre sa vraie personnalité. Dès qu'il a trouvé sa voie, c'est-à-dire dès qu'il a senti et compris l'art pour pouvoir le réaliser, il marche seul. Il se soutient seul dans la lutte contre le faux-art. Vouloir lui faire réintégrer le domicile qu'il vient d'abandonner pour vivre d'une vie indépendante, est une faute. C'est le ramener en arrière. La fausse critique, incapable d'aller de l'avant, conseille aux écrivains de reculer. C'est le progrès pour elle. L'écrivain n'écoute pas ses conseils. Il se révolte contre la fausse critique. Il marche seul. L'école est utile à un écrivain tant qu'il n'a pas découvert sa voie, tant qu'il n'a pas vu apparaître l'art, tant qu'il le cherche. Tant qu'il tâtonne. Une fois qu'il l'a découverte, il cesse d'appartenir à l'école qui ne réalise pas, qui est incapable de réaliser l'art. Les écoles sont nécessaires pour nous aider à en sortir. C'est toute leur utilité. Elles nous mettent en garde contre leur néant. Nous les évitons. Nous ne nous inféodons pas. Nous n'appartenons à aucun groupe. Nous ne sommes d'aucun parti. Nous sommes nous-mêmes. Cela suffit. Rien n'est restreint. Restreindre la vie, c'est la supprimer. La supprimer, c'est supprimer l'art. Avec la mort, reparaît le non-art. On ne la supprime pas : on l'ignore. Qui pourrait supprimer la vie ? On se contente de l'ignorer. Il ne faut plus de petites restrictions. Tout ce qui est restreint est faux-art. Ce qui est restreint est mortel. L'art condamne toutes les restrictions. C'est pourquoi il condamne les écoles. Ne nous inféodons pas. Ne suivons aucun chef. A cette condition nous nous rencontrerons sur la môme route, avec la même pensée. L'art est ce qui subsiste au-dessus de chaque école, dès qu'elle a rempli sa mission. Il y a longtemps que ce vide des écoles a été exprimé, et il faut le rappeler. Le rôle des écoles est néfaste.

La mission qu'elles remplissent est néfaste. L'art l'utilise contre l'école, donc pour sa propre gloire. Il confond les écoles. Il les brise. Il les anéantit. Il faut interpréter ce mot a école », si l'on ne veut pas s'exposer à méconnaître certaines œuvres d'art. Le mot « école » n'a pas toujours la même signification. En peinture, notamment, le terme « école française » désigne un ensemble d'œuvres qui expriment le génie d'une race. Il y a école et école. A part de telles exceptions, — il y en a si peu, — on se rend parfaitement compte que l'école, en prétendant ramener l'art à une manière, une interprétation spéciale de la vie, le supprime, à moins que cette manière, cette interprétation ne soient l'œuvre de la vie. Le terme perd alors sa signification amorphe. Nous n'appliquons le terme « école » qu'aux groupements sans art, qu'aux restrictions apportées à l'art, par conséquent à la vie. Le symboUsme, qui est éternel, qui est dans toute la vie, cesse d'être éternel et vivant dès qu'il s'en éloigne, dès qu'il ne correspond plus à la vastitude de son nom. Pourquoi s'obstiner à désigner sous cette dénomination un mouvement qui est le contraire même du symbolisme, dont la plupart des œuvres sont les moins symbolistes qui soient ? Celles qui ont réalisé le vrai symbolisme, le symboUsme vivant, survivent à l'école dite « symboliste » . La même épithète appliquée à des œuvres différentes devient admirable ou insignifiante. Elle a l'envergure ou la petitesse de l'esprit qui l'emploie, — de l'esprit auquel on l'applique. C'est encore l'individualisme qui donne à l'école sa signification, en lui faisant exprimer plus que ce qu'elle signifie, en introduisant la vie dans une épithète qui, lui étant appliquée, n'exprime que ce qui est mort. L'impressionnisme, — il s'agit ici de l'impressionnisme pictural, de la seule école d'art contemporaine qui ne présente aucun des ca-

ractères étroits de l'école, — l'impressionnisme, qui est un groupement ,non une école, — qui est la revanche éclatante de l'art contre le faux-art, qui est une floraison merveilleuse qui a sa place dans l'école française, parce qu'il en exprime un moment qui a son éternité, — l'impressionnisme, qui continue, l'art de tradition vraiment française, qui est revenu à la tradition, et que continuent, en de nouvelles beautés, des artistes indépendants, — l'impressionnisme délivré des formules, délivré de lui-même, — l'impressionnnisme affirme le triomphe de l'individualisme dans l'art, c'est la victoire de l'individu contre l'école. C'est la mort des écoles Tandis que le symbolisme, en peinture et littérature, ne veut retenir que l'essence des choses, y arrive — il s'agit des œuvres supérieures, au-dessus de l'école, il s'agit du symbolisme en tant que revanche de l'individu contre l'école, en tant que triomphe (]c l'individualisme dans l'art, — l'individu n'affirme sa ])ersonnalitc que par l'art, — art et individualisme se confondent, — en concrétisant l'idée, en la manifestant musicalement par une allégorie, — en revêtant l'idée de formes sensibles — l'impressionnisme découvre la forme pour la revêtir d'idées et de sentiments sociaux, pour c}u'cn surgisse le rêve, il exprime l'éternel dans le passager et le transitoire. Il commence par la forme, le symbolisme commence par l'idée. Il déroute ainsi les esthétiques bourgeoises incapables de saisir la réalité des apparences. Il rejoint le symbolisme vivant. L'impressionnisme, parce qu'il résume dans une vision synthétique ^a vie, parce qu'il exprime la solidarité de la vie dans un moment, par un geste qui l'éternisé, — réalise l'art à toutes les époques, dans tous les pays. Il est lui-même un moment de l'art humain éternisé.

Au-dessus de l'agitation de notre époque, une seule réalité demeure : l'Art. L'humanité, par lui, continue à guider Thumanité. Au milieu des laideurs, des incertitudes, des erreurs, cette lumière la guide. C'est elle qui est la joie, la grande joie vivante qui apaise nos tortures. Cette lumière proteste chaque fois que ce temps commet une iniquité! Elle condamne les guerres atroces, les lois cruelles, les injustices sociales. L art est la vraie force. Cette force n'est jamais vaincue. Si l'on élimine la politique, la guerre, l'état, la loi, que reste-t-il ? Une œuvre d'art, — une ligne, — un poème. Il reste une forme harmonieuse et supérieure. L'art est création, il crée, il recrée sans cesse pour réparer les vides que la mort fait autour de nous, il crée, il recrée sans cesse, pendant que c'est partout, dans la politique, dans les institutions, la destruction, la mort. Il crée, il recrée sans cesse. Il reconstruit le monde sur ses bases logiques. Il découvre la vie recouverte d'erreurs. L'artiste œuvre, crée, pense, travaille pour tous, pour la foule, c'est lui qui réveille les énergies latentes, les seules énergies vivantes, celles de la justice et de la bonté ; c'est lui qui reforme sans cesse la conscience qu'enveloppe le laid. Si cette force ne s'opposait quotidiennement, et sans arrêt, à toutes les formes de décadence et de mort qui ' nous assaillent et nous sollicitent, ce serait la fin. Il n'y aurait plus de vie possible. Il n'y aurait plus de pensée, il n*y aurait plus de justice, il n'y aurait plus de beauté. Il n'y aurait plus que le désespoir dans la nuit. Notre époque serait abominable. Ce serait une humanité odieuse que la nôtre, il n'y aurait plus rien à croire, plus rien à espérer, plus rien à aimer ni à admirer.

Aujourd'hui Tart est Tunique refuge auqueJ nous allons demander une consolation. Ce n'est pas un refuge égoïste, une barrière que nous élevons entre le reste de Thumanité et nous, — c'est un refuge qui nous permet de résister à ce qui, dans l'humanité, n'est pas vivant. C'est le ref^ige contre l'indifférence et l'égoïsme, le refuge contre le pessimisme et l'inquiétude, contre l'absence d'idéal et de foi.

Que d'efforts avant d'atteindre à la réalisation de l'art ! Nous avons le sentiment que ce que nous écrivons, que ce que nous pensons est imparfait. Nous espérons bien que' nous réaliserons l'art un jour ou l'autre, — que nous triompherons de notre médiocrité.

Qu'est-ce que réaliser l'art ? C'est atteindre, dans les œuvres, à la pure beauté. Du moins, si nous n'y parvenons pas, admirons ceux qui l'ont réalisé, aimons-les, afin de les égaler.

Nous prouvons notre amour de la vie par les œuvres que nous créons. L'effort que nous faisons pour réaliser l'art est la preuve que nous aimons la vie. Si nou§ n'aimions pas la vie, nous ne donnerions aucun but à notre vie.

T.a vie serait absurde si l'art ne lui donnait un sens. La contrefaçon de la vie remplacerait la vie. La vie est ma-

jestueuse, généreuse, magnifique ; mais il y a aussi Và-cMé de la vie, et c'est ce qui nous rend parfois si triste. L'àcôté de la vie est insupportable, banal, médiocre, misérable ; sous une forme esthétique, l'à-côté de la vie est non seulement supportable, — mais intéressant, curieux, singulier, — ce qui ne l'excuse pas, ce qui ne nous empêche pas de le haïr, — nous le haïssons davantage, — ce qui ne nous empêche pas de faire des efforts pour le supprimer ; — ce n'est pas parce que l'art utilise la laideur, parce qu'il l'utilise contre elle, que nous devons conserver cette laideur, ou que nous devons l'aimer ; l'art proteste contre elle en la reproduisant. Il ne veut pas que nous l'aimions ; il veut que nous n'aimions que lui, parce qu'en la reproduisant il nous montre l'abîme qu'il y a entre lui et la laideur. Tout ce que nous voyons de médiocre, tout ce qui nous choque et nous offusque, tout ce qui endeuille notre âme, tout ce qui nous rend la vie triste, — si nous l'aperceyons sous un côté esthétique, si nous voyons comment l'art le reproduit et le décrit, aussitôt change d'aspect, sans perdre aucun de ses caractères. C'est au au contraire ce caractère de laideur qui nous paraît maintenant un sujet de pitié, — qui est intéressant ; — il devient joie ; l'art communique de l'intérêt à ce qui n'a pas d'intérêt ; il communique la vie à ce qui n'a pas la vie. Il se fait aimer parce qu'il décrit la laideur, parce qu'il exprime sa beauté à propos de cette laideur, et parce qu'il la rend belle de sa beauté à lui,en même temps que sa beauté, en s'opposant à la laideur qu'elle décrit, nous la rend odieuse ; il se fait aimer d'être beau en contenant de la laideur, et il la fait haïr de lui conserver son néant en lui opposant sa force. C'est l'art qui nous fait sentir, qui nous fait comprendre la médiocrité de l'à-côté de la vie, parce qu'il réaUse ^a vie dans toute sa beauté, et parce que

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