SCIBNGES, BELLES-LETTRES ET ARTS
be ^fiouett.
Séance du 2 Juillet 1847.
Messieurs ,
On a dû parfois s'étonner que la ville de Rouen, ne possédât pas une seule peinture qui pût donner une idée exacte de ce qu'était Pierre Corneille (1).
L'Académie éprouvait ce regret lorsqu'il y a quinze ans, elle s'adressa à H. Court, pour avoir un portrait du poète. L'artiste, dans cette circonstance , nous traita avec générosité, je puis dire avec magnificence; notre reconnaissance doit égaler le bienfait. Pour un portrait en pied qui lui était demandé , il nous dota d'une riche page retraçant un des plus glorieux épisodes de la vie du grand homme (2); nous ne saurions cependant disconvenir que le but tant souhaité n'a pas été atteint, Ce
que nous désirions par-dessus tout, c'était Timage vivante de Corneille ; c'était de pouvoir contempler chaque jour les traits révérés de notre compatriote.
Si Tartiste, dans son tableau, ne nous a offert qu'une figure à peu près de convention , c'est qu'il a manqué d'un guide sur pour diriger son pinceau , ses recherches ayant été vaines pour trouver un portrait original du grand homme.
Us sont en effet des plus rares, c-ar il demeure avéré que Lebrun seul mérite confiance sous le rapport de l'authenticité et de la vérité.
Les vicissitudes de l'image de Corneille formeraient une curieuse histoire ; elles ont donné naissance à une foule de gravures et de portraits , qui, par leurs dissemblances, jettent les curieux dans de singulières perplexités. Je vais tenter de répandre quelque clarté sur ce point obscur. Puissai-je Èvrer le fil qui conduira désormais dans ce dédale encore inconnu.
Corneille, qui s'éleva si promptement au plus haut degré de gloire , dont les chefs-d'œuvre, enfantés coup sur coi^), ne laissaient pœnt à l'admiration le temps de se refroidir, lui qui fut, à 36 ans, salué du titre de grand homme que la postérité lui a conservé , Corneille devait exciter la curiosité au plus haut degré ; chacun à Tenvi dut souhaiter de comialtre celui qui jetait un si vif éclat sur la littérature , et qui répandait sur son pays une telle illustration. On ne doit pas s'étonner des nombreux efforts que les artistes tentèrent pour nous trans^ mettre ses traits.
Dans cette revue , je ne m'occuperai que des œuvres vraiment remarquables; ma tâche serait trop pénible et trop fastidieuse s'il me fallait tout mentionner. Je signalerai ce qui fut fait aux diverses phases de la vie de notre poète; j'examinerai ensuite Tauthenticité des modèles qui ont dirigé le pinceau et le burin.
Il n'existe point de gravure antérieure à celle de Michel Lasne , sous la date de 16%-3 ; celui-ci originaire de Caen, condisciple de Corneille, toujours lié d'amitié avec lui, dut éprouver quelque joie à faire connaître un homme qui était parvenu à une si haute célébrité, Son témoignage est du plus grand poids; aussi nous arrêterons nos regards sur cette belle gravure, qui doit être notre point de départ.
Corneille avait 37 ans; il est représenté la figure ovale, un peu fatiguée par le travail: le front uni, haut, dégarni de cheveux, qui flottent abondans sur les épaules; les sourcils bien arqués, un épi à celui de droite, les yeux vifs; le nez droit un peu renflé à son extrémité ; des moustaches et la mouche au menton; un pli règne de l'aile du nez à l'angle de la bouche, un plus léger sur la joue; la bouche est belle et pleine de distinction. L'expression générale est douce et grave. Le costume se compose d'une calotte sur la tête , d'un manteau long avec large rabat. Cette gravure in-%<'* semble faite avec prédilection ; un gracieux ornement entoure le buste, et se termine en bas par les aimoiries récemment accordées à la famille. On lit au dessous : delineavit et excudit, ce qui prouve qu'il grava d'après son propre dessin. Il n'existait pas encore de portrait; plus bas on lit: Peter Cornélius, RothomagensiSy anno domini 1643.
^ous retrouvons là toute la sollicitude de Tamitié. Ce mot Rothamagensis me parait remarquable ; il sent bien son normand , revendiquant pour sa ville Thonneur qui lui devait revenir d*avoir donné le jour à un si grand homme.
Michel Lasne a [dus d'une fois répété cette gravure pour les publications des œuvres du poète. Ainsi» en 16&%-, il en fit paraître une in-12, d'une très fine exécution, en tout conforme à la première, sauf Tomement ; et, plus tard, une troisième in-S"*, pour mettre en tète de la traduction de limitation; on sait que Tlmitation avec gravures ne parut que de 1651 à 1656. On lit au bas de cette gravure Tannotation suivante, qui me parait remarquable par son intention:
Pierre Corneille , natif de Rooen ,
s'est rendu célèbre par quantité de pièces de théâtre et
par la traduction en vers français du livre
INCOMPARABLE DE l'IMITATION DE . JÉSUS-CHRIST.
C'est vers cette époque que Lebrun fit son portrait; sa date est de 16%-7. Si nous y retrouvons les mêmes traits et la même expression, nous ne pourrons douter de la vérité de la ressemblance ; ces deux témoignages se prêteront un mutuel appui. Mais que devint ce portrait pendant un siècle ? Il parait qu'il fut bientôt oublié, puisque nous verrons les artistes les plus célèbres puiser à d'autres sources, et s'écarter tellement de la vérité que tout, rapprochement devient impossible ; mais n'anticipons pas sur l'avenir.
Les productions de Michel Lasne, et le portrait de Lebrun, composent la première phase de la ressemblance
ffnsmmiB (BŒlEîîiïiiiLiLm.
d'après Paillet,
que Târt a parcouru ; c'est aussi la plus vraie comme la plus glorieuse.
Corneille, jeune encore, avait produit ses chefs-d'œuvre; il était tel que la postérité Teût toujours dû connaître. Mais il semble que son image devait suivre la décroissance de son génie, jusqu'au moment où, rappelé à la vie par l'admirable talent de Ficquet , il reparut à nos yeux sous une forme toute nouvelle.
Voulez-vous conserver de pieux souvenirs? Ayez des portraits des derniers ans. Yoiilez-vous transmettre un grand hoimne à la postérité ? Saisissez ses traits dans la force de l'âge et du talent,. dans la crainte de ternir sa brillante auréole.
En suivant Tordre chronologique , se présente la gravure de Yallet, d'après le dessin de Paillet, en 1663. U ne saurait y avoir de méprise , car Vallet indique qu'il a exécuté sur le dessin fait d'après nature , ad vivum delineavit; cela ne souffre pas d'équivoque. On y voit déjà de nombreuses dissemblances avec les gravures de Michel Lasne et le portrait de Lebrun , qui parait tout-àfait oublié , et qui n'a point , jusqu'alors , été reproduit. Ces dissemblances sont telles , que la réflexion seule peut convaincre que l'artiste ne s'est point écarté de la vérité. U s'était écoulé près de 20 ans entre les deux ouvrages , et le temps n'avait pas épargné ses outrages à la figure d'un homme qui s'était livré à de si loiigs et si constants travaux.
Corneille avait alors 57 ans; je ne parlerai point du costume, qui se rapproche de celui décrit précédemment; mais la figure parait plus courte , plus massive , la bouche
plus large , les cheveux flottant plus abondants , et garnis sur le front bien au-delà de la calotte, la barbe moins apparente ; une verrue est survenue à la joue droite , et une plus petite à la joue gauche : tout cela demande explication.
Le front de Corneille, dégarni à 30 ans , ne pouvait être toufifîi à 57 ; il y suppléait par de faux cheveux , ce qui vieillit singulièrement; la chute de quelques dents, en élargissant la base de la face , diminue son ovale et rapproche le nez du menton. La barbe blanchit et s'éclaircit, de là , sa moindre apparence ; des verrues sont survenues aux deux joues , elles nous serviront bientôt utilement ; de plus, une légère patte d'oie se montre sur les tempes et quelques apparences de rides au front. Fascinés que nous sommes par la gravure de Ficquet , d'après Lebrun , nous avons quelque peine à nous rendre à la fidélité de cette image. Un examen attentif ne permet pas d'en douter ; d'ailleurs , Vallet nous répète : Ad vivum delineavit^ il l'a prise sur le vivant. Elle justifie du même modèle à deux époques différentes de la vie ; les progrès de l'âge peuvent seuls rendre compte des altérations qu'on y remarque. Cette gravure a été souvent reproduite, notamment par Desrochers en ilt^h; et, beaucoup plus tard , Petit , Cars fils et Dewritz y ont consacré leur burin ; ce qui prouve qu'elle passait pour authentique (3).
Vallet et ses traducteurs composent la deuxième période de la ressemblance : nous avons , pour la première , Michel Lasne en 1643 , et I autorité du portrait de Lebrun. La distance qui sépare ces deux sortes de productions , n'est guère moins de 20 années, ce qui nous met à même d'estimer l'âge du Corneille reproduit par Ficquet,
Nous ferons remarquer que , jusqu'à Tan 1663 , pas une gravure n*a été faite d'après un portrait. Celui de Lebrun était si complètement ignoré des artistes, que PaiHet fut obligé de faire un dessin pour la gravure de YaHet. Ainsi, jusque-là» il ne faut compter sur aucun portrait original autre que celui dont je vieils de parler.
Si, au premier coup^d'eeil, nous avons quelque peine à retrouver Corneille dans la première transformation, Tétude de quelques parties fixes et immuables nous amène à le reconnaître ; nous allons assister, dans la troisième période , à une métamorphose si étrange, si complète, si inexplicable, qu'on ne sait qu'en penser. Si 15 ou 20 ans avaient apporté un tel changement dans les traits , que l'analyse seule pouvait démontrer l'identité, 20 ans de plus devaient faire bien d'autres ravages ; car, chez l'honune , la décadence est rapide , surtout au décUa de la vie ; alors les années semblent compter deux fois. U n'en est point ainsi, c'est tout le contraire qui arrive : tâchons de découvrir la vérité.
U est en nous un sentiment qui nous porte à souhaiter de laisser, aux yeux de nos semblables , une idée avantageuse de notre personne.
Corneille vieillissant, négligé, oublié pour un rival qui avait captivé les faveurs du public, n'était peut-être pas sans quelque désir de transmettre ses traits à la postérité. Cossin, célèbre graveur, demandait un modèle ; mais où le prendre? Le portrait de Lebrun était bien loin ; on ne l'avait probablement pas, puisqu'il ne figure nulle part; d'ailleurs, une si petite toile, cet air grave et froid, cette figure pâle, cette calotte monacale , devaient produire bien peu d'effet et lutter désavantageusement avec ce brillant Racine, alors
riàole de la Cour. Le dessin de Paillet était trop ressemblant pour plaire , et le poids des ans eût rendu la vérité plus triste encore. Il fallait un autre type ; on s'adressa à Sicre , en lui recommandant de retrouver, sur cette %ure outragée par le temps , une ressemblance qui lui f H plus d'honneur. L'artiste , ainsi autorisé , se mit à la besogne : le génie ne connaît point d'obstacle ! Il affubla le père de la Tragédie d'une énorme perruque (i), retrancha la barbe qui n'était plus un ornement ; il allongea la figure , efl^ça les rides, rendit vermeil ce visage que le travail avait pâli à 30 ans ; il ne respecta pas même la couleur des yeux ; il conserva le nez , la verrue à la joue et le menton bifurqué ; mais , pour ce qui est de la forme du crâne , de l'ouverture des orbites , de la direction des sourcils, où les prit-il? Je ne le saurais dire. Il fit un portrait de fantaisie; puis, fidèle à son programme, il revêtit son modèle d'une magnifique simarre , ayant un élégant rabat, les bras ornés de somptueuses manchettes , les mains magistralement croisées et supportées par un livre indiquant l'auteur et la nature de ses travaux ; de plus , une riche draperie faisait valoir le fond , et une colonne entrevue donnait au tout un aspect monumental , qui s^éloignait passablement de la modeste habitation de la rue de la Pie. Il traduisit Corneille ep un lourd financier. La famille dut sourire : les idées un peu nobiliaires de Thomas durent être satisfaites (5); si la ressemblance était nulle, le portrait n'avait pas de date , et l'on travaillait pour la postérité.
Le talent de Cossin répandit cette image : ce type Ait si généralement adopté, que plus d'un peintre de talent refit des Corneille nouveaux, en variant, suivant son goût, la pose et le costume. Des graveurs de renom reproduisirent ces œuvres et leur donnèrent une sorte d'authenticité , ce qui a séduit beaucoup d'amateurs.
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> Je soumets aux curieux la réflexion suivante : Corneille est mort en 1684; le portrait de Sicre, gravé en 1683, n'était point connu avant cette époque ; on accordera au moins qu'il fut postérieur de quelques années à la gravure de YaUet. Toutes les imitations qui ont suivi ne peuvent être originales. On sait que le grand poète , arrivé à la caducité , fut , pendant près de deux années, dans un état d'infirmité qui causa la gène où il mourut. Ceci suffit pour condanmer tous les portraits originatêx qui ont paru dans le xv!!!** siècle et dans la dernière partie du xvii*.
Il est à remarquer qu'en gravant ces productions mensongères, pas un artiste ne cita de noms de peintres. Ficquet grava d'après Lebrun , Michel Lasne d'après son propre dessin, Yallet d'après celui de Paillet, Cossin d'après Sicre; mais toutes les autres variantes que la gravure fait connaître , n'indiquent point leur origine , ce qui doit toujours tenir en réserve les collecteurs un peu difficiles. Ainsi Lubin en 1696, Bernard Picard en 1716, Dupin en 1740, etc., n'ont point indiqué quel était le maître qui leur avait servi de guide. Pour satisfaire des amateurs qui désiraient des portraits de Pierre CorneiUe, des peintres d'un talent distingué ont, depuis 1683, produit des œuvres remarquables , parfois bien dignes , sous le rapport de l'exécution , de figurer dans les cabinets les plus riches; mais, postérieures à la mort du grand homme, elles ne peuvent prétendre à aucune ressemblance.
Ce qu'il y a de certain , c'est que le Corneille imaginé par Sicre fut accrédité comme véritable pendant 80 ans ; beaucoup de cabinets en fournissent la preuve. Les efibrts de Thomassin et de Ficquet n'ont point encore complètement détruit cette illusion ; j'en pourrais citer plus d'une preuve , je me contenterai du fait suivant :
En 1806, un arrière- petit-fils du célèbre Lebrun , voulant témoigner sa gratitude à la Société d'Émulation de Rouen, qui Tavait admis dans son sein , copia lui-même le portrait de Sicre , croyant reproduire Tœuvre de son aïeul. Pour un commissaire du musée Napoléon , Terreur était lourde ; toujours est-il que je m'en félicite , puisque cda me met à même de vous offirir un fidèle spécimen de cette œuvre curieuse (6). Quel était ce Sicre? Qu'a-t-il fait? Je Tignore. Son travail paraît n'être pas dépourvu d'art, et devoir produire un assez bel effet ; n'eut-il peint que cela, il peut prétendre à l'immortalité !
En expliquant cette métamorphose comme il précède , nous nous trouvons à l'aise , et les faits suivants découlent tout naturellement.
On s'est demandé comment Perrault, dans sa Vie des hommes illustres , publiée ik ans après la mort du poète , avait donné , gravée par Lubin , une si étrange figure de Pierre Corneille ; c'est qu'il était dans la confidence. Car comment admettre que Perrault qui avait connu Corneille, qui était lié avec Fontenelle, qui siégeait à l'Académie avec Thomas, eût commis une pareille méprise ! Il n'y eut point méprise , mais intention. Toutefois , cette pieuse fraude ne passa point sans réclamations. La gravure de Cossin, toute belle qu'elle était, fit peu de sensation; c'était en 1683, Corneille allait cesser d'être , ou plutôt il n'existait plus , sa personne était complètement oubliée ; il n'en fut pas de même lors de la publication de l'œuvre de Perrault. L Histoire des hommes illustres souleva plus d'une critique. Les contemporains , à même de juger sainement ia chose , s'étonnèrent d'une pareille dissemblance (7) ; d'autres pensèrent que par erreur on avait pris le portrait de Thomas pour celui de Pierre (8). Erreur impossible;
TTIEKBHIAS (B®IEHIBIIILILK.
d'après Jouvenet .
les suppositions faites à la légère , tombent au moindre examen. En 1696 , le portrait peint par Jouvenet n'existait pas , et celui de Hignard n'avait pas encore été gravé. Ce dernier, représentant Thomas à 30 ans, ne pouvait convenir , et Ton admettra difficilement que Fauteur d^Ariane ait posé pour le portrait de son frère. D'ailleurs quand Perrault écrivait, Thomas vivait encore; il regrettait son frère autant qu'il Tavait aimé. Je vous soumets toutes les gravures d'après son portrait exécuté par Mignard (9) dans sa jeunesse; et Toriginal de celui de Jouvenet, qui est sous vos yeux , doit complètement détruire cette supposition (10).
Il est à remarquer que , bien que le portrait de Lebrun revint dans les mains de Fontenelle, peu après la publicatimi de la Vie des hommes illmtres, il ne fiit gravé pour la première fois par Thomassin que 27 ans après la mort de Perrault , arrivée en 1703.
Si mes explications ne vous paraissent pas satisfaisantes^ j'attends que Ton m'en donne d'autres que j'adopterai de grand cœur ; mais les miennes n' ont-elles pas pour elles bien des probabilités? Toujours est-il, Messieurs^ que les faits existent , vous en avez sous les yeux les preuves irrécusables.
Ainsi, nous trouvons dans la première période, Corneille gravé par Michel Lasne et peint par Lebrun ; dessiné dans la seconde par Paillet; dans la troisième, travesti par Sicre. L'erreur, souvent plus flatteuse que la vérité, obtient de grands succès. Offrez au public le somptueux portrait de Sicre et l'œuvre simple de Lebrun, l'effet ne sera pas douteux sur la masse ; la vérité trop nue ne compte qu'un petit nombre d'adorateurs.
Ne nous étonnons donc pas si le merveilleux portrait fut porté aux nues , si on tâcha de Taccréditer. Aussi fut*il constamment reproduit depuis Tan 1683 jusqu'en 1766 > et même au-delà. Pendant cette longue période, le portrait de Lebrun sonmieillait encore , attendant , pour paraître au grand jour , un interprète digne de lui. En vain Thomassin(ll) le grava-t-il pour la première fois vers 1730; son burin exact, mais trop dépourvu de charmes, ne fit aucun tort à Sicre , qui fut, malgré cela, reproduit dans une de ses plus riches variantes par Dupin , en 1740, après la mort de Thomassin. Il fallait une main plus ferme pour détrôner l'usurpateur , et assurer le triomphe de la légitimité.
Enfin Ficquet parut; le célèbre Cochin se chargea du dessin d'après lequel il exécuta, en 1766, une vignette avec de gracieux ornements'. Cette production se recommande trop d'elle même , pour que j'en fasse ici l'éloge.
A peine Corneille fut-il ainsi réhabilité , que sa gloire parut briller d'un nouveau lustre ; si tout ce qui avait précédé ne fut pas mis en oubli , le plus grand nombre des artistes ne s'inspira plus que de ce nouveau modèle. Les reproductions en sont si nombreuses, qu'un volume suffirait à peine à les décrire (12). Pour opérer une pareille révolution , il fallait un chef-d'œuvre ; Ficquet en enfanta un. On ne douta point de la fidélité d'une gravure que chacun admirait ; il fut donné à un si petit nombre de s'assurer de la vérité , que , sans l'heureuse découverte du portrait , la gloire de Ficquet serait restée entière chez la postérité.
* La Bibliothèque historique mentionne une grayure in-4° du même auteur. Les recherches infructueuses que j'ai faites pour la trouver, me portent à croire qu'elle ne différait de la première que par la marge.
Nous ne parlerons point des bustes et des statues élevés à Corneille , pour y chercher un type primitif de sa ressemblance ; le marbre et le bronze ne fiu*ent point à son usage pendant sa vie. Alors on se hâtait un peu moins de décerner des apothéoses ; ce soin fut légué au siècle suivant. Ce que j*en dirai, servira à démontrer que Lebrun, ou Ficquet d'après lui, furent les guides qu'ont toujours suivi les grands artistes ; ceux qui ont voulu marcher dans une autre voie , n'ont rien produit de reconmiandable.
J'ignore s'il existe des bustes ou des statues antérieurs à la moitié du siècle dernier ; pour mon compte , je n'en connais point (13). Depuis cette époque, le goût des arts et le culte des souvenirs, singulièrement étendus , en ont fait éclore une telle quantité, que je ne terminerais pas à les énumérer; je me bornerai à citer ceux qui décorent notre ville; ce que j'en dirai peut s'appliquer aux autres.
L'Académie de Rouen réclamera toujours pour ses membres l'honneur d'avoir été fidèle au culte du grand poète.
Dès l'an 1756 > elle souhaita orner le lieu de ses réunions des bustes des hommes célèbres que la ville avait vu naître. Ce vœu fut bientôt rempli ; M. Pigalle, associé, donna les bustes de Corneille et de Lémery ; M. Lemoine, ceux de. Fontenelle etde Jouvenet. Lorsque l'Académie périt en 1793 avec les autres institutions , elle fut par cela même dépouillée des livres et des objets d'art qu'elle possédait. Le buste donné par Pigalle fut religieusement recueilli par M. Licquet , ancien conservateur de la Bibliothèque publique ; c'est à lui qu'on doit de le retrouver dans cet établissement.
On ne saurait douter que Pigalle ait pris Lebrun pour guide ; ses relations avec Fontenelle ne lui permettaient
pas de s'égarer. Son buste est conforme aux bonnes traditions ; sa tête moins étudiée dans les détails que celle de GaiBéri, est d'une large exécution. Il a seulement modifié le costume, en laissant le cou nu , et en attachant le man« teau avec une cordelière dont les glands retombent sur la poitrine , ce qui était d'usage au temps où Corneille écrivait.
Il était réservé à un membre de la Compagnie d'offrir à notre compatriote un plus éclatant hommage.
Le nom trop oublié d'un artiste aussi recommandable que malheureux doit trouver ici sa place. Parmi les élèves distingués que fit éclore l'École de peinture de Descamps ' ,
' L'École de peinture fondée par Oescamps et dignement continaée par ses successeurs , MM. Descamps fils, Chaumont, Carpentier, Langlois et Morln, comptait, dès Tan 1765, 300 élèyes. Plus d'un artiste habile est sorti de ses rangs. Nous citerons :
Peintres , MM. Bellenger , La Vallée-Poussin , Le Barbier, Lemonnier , Thierce , LeguUlon , Descamps fils.
Graveurs , MM. Le Mire frères , Stange, Lefèvre, Leveau, Godefroy.
Sculpteurs , M. Jadoulle.
Architectes , MM. Couture frères , Malorty , Loyer , Lebrument , le prince de Beaujour, Prétrel, Barragay, Allais, Yauquelin, Grout , de Sier? ille.
Ingénieurs , MM. Loyer , Bremontier , Bernardin de St-Pierre , Broude, Godefroy, Deyaux, Bibard.
« Vous ayez raison , écrivait, en 176S , M. Gochin à M. Descamps» TOUS et yotre Académie, de vous applaudir d'avoir formé de pareils élèves, et en aussi grand nombre. »
Qu'il me soit permis d'ajouter aux noms déjà cités ceux de MM. De Boisfk*emont , Court et Brevière. Ce dernier, si connu par la perfection où il a porté la gravure sur bois, dont il a fait un art tout nouveau , est le chef d'une école dont la plupart des élèves , sortis de Rouen, comme lui, sont devenus des maîtres. Qui n'a admiré les productions dues au burin spirituel et délicat de MM. Hans, Hébert et Dujardin.^
un jeune homme montra pour la sculpture des dispositions remarquables; JadouUe (Marie-Nicolas), né à Rouen en 1739 , souvent couronné par F Acadànie « était nécessairement appelé à entrer dans son sein.
Ce sculpteur dont les œuvres se faisaient remarquer par la grâce et la pureté du style , eut la douleur de voir anéantir pendant la Révolution la presque totalité de ses ouvrages. On a cependant conservé le souvenir des belles figures qu'il avait faites pour Téglise de Sdnt*Yon , de son bas-relief à Téglise de Saint-Ouen , et de la statue en pied d'Henri IV qui ornait la fontaine du Vieux-Palais.
En 1775, il soumit à l'Académie un buste de P. Corneille, destiné au nouveau théâtre de cette ville, et, de plus, il exécuta , en 1776 , trois bas-reliefs encore existants , placés entre les croisées et l'entablement de la façade de cet édifice.
Celui du milieu représente P. Corneille; la tête se détache presqu'en entier d'un grand médaillon que deux génies attachent au Temple de Mémoire ; une couronne , un sceptre , des armures , des faisceaux et l'aigle romaine, forment de gracieux ornements* On lit sur un bouclier : Jadùuïle 1776. Les deux caissons qui accompagnent le premier , représentent la Tragédie et la Comédie sous la forme de deux femmes assises, de grandeur plus que nature, et reconnaissables à leurs attributs.
Cet ensemble d'une belle et facile exécution est antérieure aux productions de Cafiiéri sur le même sujet.
Jadoulle a puisé ses inspirations aux bonnes sources, pour ce qui regarde la figure et le costume du poète.
Les trois bas-reliefs qu'on voit à Téglise de Sainte- Madeleîne* complètent ce qui nous reste de cet artiste. Celui de La Charité ^ qui couronne la porte d'entrée» est plein de charme et de sentiment. Jadoullé , dont le nom mérite d'être conservé parmi nous, ne cessa d'être poursuivi par l'infortune. Le besoin le força à chercher un asile à l'hôpital , où il mourut en 1805.
Vient ensuite J. J. Caffiéri, petit-fils de celui qui, en 1C60, fut appelé d'Italie par Hazarin , pour travailler en France.
11 surpassa son père et son grand-père qui furent ses maîtres. D se fait remarquer par le goût, l'expression, le fini de ses ouvrages. Le ciseau et le burin cédèrent alors à la même inspiration; Cafiiéri et Ficquet se plurent à reproduire les hommes célèbres du grand siècle.
En 1785, l'artiste fit hommage à l'Académie des bustes de Pierre et de Thomas Corneille , fac-similé de ceux qu'il sculpta pour la Comédie-Française à Paris. Ces bustes enlevés à la Compagnie pendant la Révolution, décorent aujourd'hui le premier étage du péristyle de l'Hôtel de Ville (li*). Ce fut, pendant longtemps, les seules images des deux frères que notre autorité municipale possédât ; aussi sont-elles quelque peu endommagées à force d'ovations. Bien étudié , bien modelé ,1e buste de Corneille rappelle le portrait de Lebrun plus que le médaillon de Ficquet. C'est absolument la même attitude, ce sont les mêmes traits et le même ajustement. Mieux qu'aucune statue de ce maître, il approche de l'exactitude du modèle.
' L'église de Sainte-Madeleine n'est autre que la jolie chapelle de l'hôpital, convertie en paroisse depuis 1802.
La statue en terre cuite du même auteur, placée au Musée, est d'un bel effet ; elle est pleine de vigueur et de mouvement; c'est le premier jet de celle qui lui fut commandée parle roi Louis XYI (15). La pose est noble, les draperies bien jetées ; on y reconnaît la manière large mais un peu négligée de Tépoque. Jouvenet eût fait ainsi. L'artiste ne visant qu'à l'ensemble, laisse à désirer dans les détails. La figure est vieillie, la tête anguleuse laisse voir des rides et des veines que la tradition ne consacra pas; peut-être est-ce à dessein, mais il en résulte moins d'exactitude que dans le buste du même auteur.
Un buste placé rue de la Pie par M. Lefoyer, propriétaire de la maison où naquit et vécut Corneille, signale cette demeure aux Étrangers. Ce souvenir d'un bon citoyen honore son auteur, mais ne peut compter parmi les productions de l'art.
Si je parle de la statue en marbre de Cortot, qui dé* core la grande salle de notre Hôtel-de- Ville , ( présent du Ministère en 1822), c'est pour regretter que l'auteur se soit écarté des excellents modèles qui l'avaient précédé. Je n'ai point à me préoccuper de l'ensemble, dont je ne m'établis point juge; mais ce que je puis affirmer, c'est que la ressemblance s'éloigne beaucoup des productions de Fiequet et de Caffiéri.
On se plait davantage auprès de la statue en bronze placée sur le Pont-Neuf. L'œuvre de David n'est point audessous de la réputation de ce grand artiste. La tête du poète est belle, conforme aux traditions de Caffiéri , et suffisamment étudiée pour une statue qui ne doit être vue que de loin et jugée dans son ensemble. Nous devons nous féliciter que ce monument , le plus capital en ce genre , ait été confié à un homme d'un talent aussi distingué (16).
On consenre au Musée d'Antiquités de la Tille un médaillon en cuivre à Tefligie de Corneille, de forme ovale; bien qu'il soit peu remarquable sous le rapport de Texécution, n'en offre pas moins la véritable empreinte du poète. S'il n'a point été fait d'après nature, ce que le sé|our de Ciorneille rendait très facile, comme tout porte à croire que le portrait de Lebrun fut rapporté à Rouen vers 1647, fl se pourrait bien que cette effigie, qui le rappelle parfaitement, (ftt sa première révélation. J'ignore dans quel but il fut exécuté, mais ce n'est pas le seul en ce genre qui soit conservé en Normandie.
Malgré toute Thabileté qu'a déployée Ficquet, on sait combien il est peu sûr de peindre d'après un graveur, celui-ci se permettant souvent des changements suivant son goût, son but, sa manière de voir; ce qui donne parfois au sujet une face toute nouvelle. Ce sont autant de traductions en langues différentes, qui s'éloignent plus ou moins du texte.
Le burin peut-il toujours tenir compte du ton des chairs^ de la teinte de la barbe et des cheveux, et donner cet aspect qui témoigne la vie en faisant circuler le sang? Cela n'appartient qu'au pinceau. Il ne faut donc pas s'étonner si toutes les ressemblances de Corneille diffèrent entre elles et laissent tant à désirer. On retrouve bien quelques traits, quelques parties saillantes, une construction uniforme consacrée depuis l'œuvre de Ficquet ; mais de cette empreinte, que Lebrun seul a été appelé à saisir sur la nature, il n'y faut point compter. Il en est là comme de ces légendes accréditées d'âge en âge, où les produits de l'imagination permettent à peine de saisir le fait incontesté qui leur a donné naissance.
Vous serez peu surpris maintenant des variations qui
ont régné touchant les ressemblances de Corneille. Pendant longtemps, on ne posséda que les gravures de Lasne et le portrait de Lebrun; les premières ne pouvaient répondre à tout, le portrait seul de Lebrun pouvait faire loi. Nous tacherons d'expliquer pourquoi, pendant 80 ans, il n'en fut pas question. Le dessin de Paillet, sous la date de 1663, vint jeter du trouble dans les ressemblances, et le tableau de Sicre mit le comble à cette confusion.
En 1766, Ficquet vint nous révéler une œuvre trop longtemps ignorée; néanmoins cela ne suffisait pas pour rendre à la vérité tout son éclat. Je Tai déjà dit: la gravure la plus parfaite laisse toujours à désirer, ses éléments sont trop simples. Si la toile peut se traduire par le burin, celui-ci ne peut pas, avec le môme succès, animer h toile. La gravure est à la peinture ce que la sécheresse de la pointe esta la souplesse du pinceau. C'est là ce qui rendait si regrettable le précieux portrait de Leln^un.
Corneille, comme on sait, n'habitait point Paris, lorsqu'il se fit peindre. 11 est à penser qu'il rapporta son image à Rouen, lieu de son séjour. C'est là qu'il écrivait au milieu des charmes de l'intimité d'une vie patriarcale.. Sa sœur Marthe, si remarquable par l'affection qu'elle lui portait et par son jugement exquis, était pour lui l'objet d'une prédilection particulière. D'ordinaire, quand on se fait peindre, ce n'est pas pour soi, mais bien pour ceux qui nous portent un véritable attachement.
Son fils aîné , capitaine de cavalerie , qui demeura le seul héritier de son nom , dut tenir à conserver un souvenir auquel il avait plus de droits que personne. Lorsqu'on a un père qui a joui d'une grande célébrité , il est naturel qu'un sentiment d'amour-propre vienne se joindre à l'amitié , et
nous fasse souhaiter plus vivement de conserver les traits de celui qui nous lègue un glorieux héritage.
Il est incontestable que Corneille ne possédait point son portrait à Paris, lorsqu'il s'y fixa vers 1663(17); j'en prends pour témoin Paillet, qui fîit, à cette époque , obligé défaire un dessin d'après nature, pour fournir motif au graveur. Corneille en avait fait don , et il n'y songeait plus. S'il était dans les mains de son fils , comme tout porte à le croire , quelques raisons s'opposaient à ce qil'il le réclamât. On sait que ce fils se mit en défaveur par son mariage secret avec la fille d'un marchand de Paris ; on s'étonnera peu alors de la demande faite à Sicre en 1683 , mais cela sert de preuve irrécusable , que le portrait de Lebrun n'était point alors à la disposition de Pierre ni de Thomas.
Il m'a fallu arriver jusqu'à l'an 1730, pour retrouver la trace de ce portrait , dont aucun souvenir depuis 16l>7 ne m'a révélé l'existence. C'est vers cette époque que Thomassin en fit la gravure , quoi qu'il soit à croire que déjà il fut , depuis bien des années , revenu aux mains de Thomas ou de Fontenelle; voici à cet égard ce qui me parait le plus probable.
Corneille mourut en i6Sk , et son fils en 1698 ; à cette dernière date , l'ouvrage de Perrault avait vu le jour. Corneille fils en mourant ne laissa qu'un enfant en bas-âge, dont Thomas, son grand-oncle, fut le tuteur; c'est probablement alors que le portrait revint aux mains de Thomas, et plus tard dans celles de Fontenelle.
Celui-ci, admirateur passionné de son oncle, et collaborateur de cet excellent Thomas , voulut sans doute réunir sous ses yeux l'image des deux frères , qui , pendant toute
leur vie , avaient offort le modèle d'une si constante amitié. Le portrait de Thomas qui accompagne celui de Pierre , fut peint par Jouvenet vers 1700.
Les liens d'amitié et de parenté qui existaient entre Fontenelle et Thomas , ne permettent pas de savoir si les portraits furent dans les mains de Fontenelle avant la mort de son oncle , ou s'ils n'y revinrent qu'après ; cela , au fond, importe peu , puisque, soit d'un côté soit de l'autre , ils ne sortirent pas de la famille.
Quant à celui de Lebrun , il s'était écoulé plus d'un siècle depuis son origine jusqu'à sa réhabilitation par Ficquet; pendant le siècle suivant, il est de nouveau tombé dans l'oubli. Qu'était-il devenu depuis Fontenelle? Avait-il péri par l'effort du temps ? Était-il passé à l'étranger avec tant d'autres richesses ? Avait-il disparu au milieu de la tour-^ mente qui , il y a 60 ans , bouleversa tant d'existences et détruisit tant de nobles demeures? C'est ce qu'on avait lieu de craindre; heureusement il n'en est rien. Ce portrait existe, Messieurs , il est sous vos yeux ; rien ne me sera plus facile que' d'établir sa filiation depuis Fontenelle jusqu'à nous.
Ce dernier ne s'étant point marié , et ses deux frères étant entrés dans les ordres, fit un testament par lequel il divisa sa succession en quatre parts, entre madame.de Forgeville, cette amie dont il est si souvent question dans ses ouvrages, les deux demoiselles de Marcilly, petitesfilles de Thomas , et madame de Montigny chez laquelle il mourut, et qui lui prodigua jusqu'au dernier jour les soins de la plus tendre amitié (18). C'est elle qui recueillit les deux portraits qu'elle obtint de la libéralité de Fontenelle. Cette dernière épousa à Portmort près Andely, en
nk3, Nicolas Jubert de Bouville, Maréchal-de-Camp. Cette dame , née en 1723 , vécut jusqu'en 1803. Après sa mort ^ le château et la terre de Portmort furent vendus et les objets mobiliers transportés au château du Plessis , près de Pont-Audemer, chez madame d'AnnevilIe, une des héritières de madame de Bouville. En 184-2 , madame d'Anneville mourut après avoir institué M. le comte d'Osmoy son légataire universel.
Si ces preuves ne vous paraissent pas suffisantes, je vous demanderai où Ton doit chercher des portraits àe famille si ce n'est dans la famille. Là ^ on ne se méprend point sur la ressemblance. Sous le rî^port de la fidélité, ce témoignage est irrécusable. Quant à Toriginalité, des copies plus ou moins heureuses peuvent faire naître des doutes et fortifier la confiance ou Tespoir des amateurs qui les possèdeirt; mais, outre le mérite de Texécution , que la comparaison peut aisément faire apprécier, il faut mettre en ligne de compte ce qui est le (dus naturel et dans Tusage de tous les temps.
Un portrait de famille ne sort point d'ordinaire des mains de ses membres; quand on permet des copies, on a soin de se réserver Toriginal.
Qui prouve, me direz-vous, que Fontenelle avait ce portrait? Ces choses-là ne sont point de celles dont on justifie par acte notarié et qu'on peut démontrer après un siède . Mais qui pouvait l'avoir? Du côté de Pierre, un enfant en bas âge dont Thomas était le tuteur; de l'autre, Fontenelle , neveu et ami de Thomas et admirateur passionné de son onde; je l'ai dit, il le tenait ou de sa mère Marthe, sœur des Corneille, ou plutôt de Thomas qui l'avait retrouvé dans l'héritage de son pupille.
Suivant cette hypothèse, en quittant Paris en 1707, Toncle aurait donné à son neveu les deux portraits conune un précieux souvenir. S'ils eussent fait partie de la succession de Thomas , ils seraient demeurés aux mains d'une de ses filles, soit de madame La Tour du Pin, soit de madame de Marcilly ; ils ne seraient pas échus à madame de Montigny qui n'était point parente de Fontenelle , mais qui méritait bien cette faveur par son culte pour le grand homme, et pour le dévouement qu'elle porta au vieillard centenaire dont elle fut la compagne assidue et l'ange tutélaire jusqu'au dernier jour.
N'oublions pas que Thomassin , 25 ans avant la mort de Fontenelle , grava d'après le portrait de Lebrun , ce qui éloigne l'idée qu'il aurait pu être par Thomas porté au chftteau de Portmort avant cette époque.
Quand on pourrait élever quelques doutes relativement à Fontenelle , on n'a jamais contesté qu'après lui madame de Bouville posséda les deux originaux ; ce qui va suivre en fournira la preuve surabondamment.
H. Corneille , inspecteur de l'Académie de Rouen, que vous connaissez tous (19), mu par un sentiment que chacun appréciera, avait à cœur de retrouver ce portrait de Lebrun qu'il pensait devoir exister; il apprend qu'on en conserve un à l'Institut provenant du Louvre , lorsque l'Académie Française y faisait sa demeure. Il se rend à Paris, et trouve dans le cabinet de M. Raynouard, alors secrétaire perpétuel de la Compagnie , ce portrait si désiré. Il le contemple avec bonheur , et , quelques années plus tard , M. Auger étant secrétaire , il y retourne de nouveau, demande la permission de le décrocher pour le voir de
plas près. En le retournant , il lit sur la traverse du chassîs,. écrite à la main, Tinscription suivante: