‹ Découverte du portrait E.P. Corneille feuitChapitre 3 sur 4 · PIERRE CORNEILLE · texte numérisé non relu

PIERRE CORNEILLE

Cb portrait à fiTÉ COPIÉ d'aPRÈS l'original peint par CHARLES LEBRUN^ LEQUEL EST A LA COHTESSB DE BOUVILLE A QUI IL APPARTIENT , ÉTANT BN SON CHATEAU DE PORTMORT , EUNOR- ■ANDIB.

Désenchanté par cette découverte, M. Corneille se dirige vers le château de Portmort , et demande à voir le précieux original ; vain espoir ; la propriété a changé de maître depuis 20 ans^ et la succession de madame de Bouville , divisée entre plusieurs collatéraux, laissait dans une grande incertitude. Seulement, il apprit que beaucoup d'objets mobiliers avaient été transportés au château du Plessis, près de Pont-Audemer.

Madame d'Anneville vivait fort retirée dans cette charmante retraite, pleine de nobles et doux souvenirs; là, elle aimait à oublier les orages qui avaient agité sa vie. Bien peu connaissaient la valeur des richesses qu'elle avait recueillies du château de Portmort ; aussi , pendant longues années , il ne fut plus question ni de Pierre ni de Thomas Corneille.

Cette dame étant décédée en 184<2, lorsque sa succession fut réglée , on trouva en ISi^i* , dans le château où ils séjournaient depuis ki ans (20) , deux portraits désignés comme étant ceux de Pierre et de Thomas Corneille. Une simple indication ne sufiSsait pas pour constater leur originalité ; aussi les avis furent loin d'être unanimes. De plus , les mutations nombreuses survenues.

depuis \0 ans , jetaient un grand trouble dans la généalogie, madame de Bouville étant décédée fort âgée, après avoir perdu son fils qui mourut sans laisser d'enfants. Madame d'Ânneville était une parente, éloignée , qui , ellemême^ avait testé en faveur de H. le comte d'Osmoy, parent de cette dame à un degré éloigné aussi. Ce fut alors que, frappé du mérite de ces deux portraits , je recueillis en silence les preuves de leur authenticité. Ce n'est pas sans bien des démarches' et sans de longues recherches, que je suis arrivé à Tévidence et à la simplicité de faits que je viens de présenter.

favouerai ici qiie, parvenu au terme de mes recherches, j'aurais l)ien souhaité posséder un portrait qui devenait précieux à tant de titres; mes offres ne furent point acceptées, mais Tobligeance de son heureux possesseur n'eut point de bornes, et me mit à même de faire exécuter , par un artiste distingué , des copies qui réunissent toute la perfection désirable (21).

H. le comte d'Osmoy est trop bon appréciateur des belles choses, et trop jaloux de la gloire de son pays, pour se dessaisir jamais de ce qu'il regarde presque comme un titre de famille. Il pense que son château ne tire pas moins d'honneur de l'image des deux frères , que des visites qu'il reçut jadis du roi Jacques II , pendant son exil.

Corneille et son frère resteront confiés à sa garde , au sein de cette Normandie qui s'enorgueillit de leur avoir donné le jour, et qui fut pour eux la source et l'objet de leurs plus chères affections.

J'espère , Messieurs , que vous ne douterez plus de l'au- Ihenticité des originaux qui sont sous vos yeux, et que

vous n'hésiterez point à classer parmi les copies ou les invraisemblances, ce que vous rencontrerez aÛleurs.

Le portrait de Flnstitut se voit actuellement dans la SMe des Acadimiciens, au musée de Versailles.

Si TAcadémie se contentait d'une reproduction, personne ne pensera que le Théâtre-Français ait été plus heureux; il possède les deux bustes de Caffiéri, et des copies des portraits de Pierre et Thomas Corneille (22). Longtemps il voua son cuhe aux faux Dieux; Sicre et compagnie y régnaient sans partage; mais le buste de Pierre lui ayant dessillé les yeux , Fhabile artiste qui s'était inspiré des originaux appartenant à madame de Bouville , fit présent de deux copies qui n'étaient point mensongères. Heureux s'il se fut adressé à un peintre plus digne de la tâche qui lui était confiée !

Marchands toujours si bien approvisionnés, amateurs qui vous flattez tous de posséder dans vos collections des portraits originaux de Pierre Corneille , ne jetez pas les yeux sur cet écrit, si vous tenez à conserver les douces illusions qui font votre bonheur !

Maintenant je demanderai si beaucoup d'entre vous se tesaietd une idée exacte de la figure de notre compatriote , €t si les artistes qui ont tenté de le reproduire , l'ont fait avec fidélité.

Pourquoi , me direz-vous., attacher tant d'importance à une forme qui ne devait durer qu^un jour? Le poète ne revit-il pas dans ses œuvres , pur reflet de son ame? A cela je répondrai : L'art qui reproduit, est aussi une œuvre du génie. Renversez les statues, déchirez les toiles, les

Barbares en usaient ainsi. Pour nous, nous serons toujours avides de contempler les traits des grands hommes , et d'entourer d'honunages leur enveloppe passagère , parce qu'elle fut comme une humble demeure , un jour favorisée d'une émanation de la Divinité.

Pensant que pour constater une aussi précieuse authenticité, rien n'était à négliger , j'ai d'abord examiné le tableau dans sa forme et ses dimensions. Il a 0, 52 , sur 0, 65 ; il est peint sur une toMe du temps qui a nécessité le rentoilage sur un châssis à clef. Cette opération date de l'époque où GaiBéri exécuta les bustes.

Derrière la toile , on lit , sur une bande de pilier , en caractères d'imprimerie fort bien tracés à la plume, l'inscription suivante :

PiEBRE Corneille , n£ à Rouen en 1^06 , mort a Paris EN IGSfr , peint par Charles Lebrun.

Je sais généralement le peu de cas qu'on doit faire des étiquettes ; il en est cependant qui peuvent fournir d'utiles renseignements. Nous verrons que celle-ci est des plus importantes. La teinte du papier , conforme à celle de la toile , atteste que cette inscription remonte à l'époque du rentoilage.

Cette admirable peinture est étonnante de pureté et de conservation , rien ne prouve mieux qu'elle fut toujours dans des m^ns qui lui vouèrent un culte assidu. Une sœur ou un fils nous sont révélés par ce seul fait, comme ]^s premiers possesseurs. La figure est exempte de toute abération. On n'y voit ni brisures ni retouches ; on croinût qu'elle sort des mains du peintre, si deux siècles ne lui

avaient donné cette teinte légèrement rembrunie qui est la consécration du temps.

J'ai dû ensuite comparer la vignette de Ficquet avec le tableau, et vérifier si c'était bien le même modèle. Il est hors de doute que le graveur a copié d'après Lebrun ; lui même il l'atteste. Je pense avoir démontré que le portrait dont je m'occupe est bien Toriginal (23 ); voyons s'ils se ressemblent.

La pose , les traits , le regard , les plis des vêtements -sont fidèlement rendus ; les moindres détails sont étudiés avec lé plus grand soin. Ainsi , ce léger épi au sourcil droit « signalé par Michel Lasne et par Thomassin , n'a point été omis, mais l'ensemble difière très notablement, soit par l'infidélité du dessin , soit par les étroites proportions de la vignette. Ainsi . dans la gravure, le front est plus fortement modelé ; les plis du visage plus prononcés , le nez plus régulier , presque aquilin , la bouche plus large et plus sèche. Il en résulte qu'indépendamment de la douceur et du charme de l'original dont elle s'éloigne beaucoup , la vignette représente Corneille à soixante ans, quand le portrait n'en accuse pas plus de quarante. Qu'on me pardonne cette expression qui ne diminue en rien mon admiration pour le talent de Ficquet : depuis que j'ai sous les yeux l'original de Lebrun , son Corneille gravé me fait l'effet d'un tuteur de comédie, tant il s'éloigne de Taménité et de la juvénilité du modèle. Comme peinture , l'œuvre de Lebrun se fait plutôt remarquer par la finesse des tons , que par la vigueur de l'exécution ; ce n'est point le brillant dé Philippe-de-Champagne , le relief et le luxe de Claude Lefèvre ou de Rigaud. Cela ne ressemble en rien au riche portrait de Thomas , par Jouvenet. Je crois même que la fougue et la verve de cet artiste eussent été moins appropriées au caractère grave et réfléchi du poète , que la mé-

thode sage , et, parfois , un peu froide de Lebrun. On a lieu de s'étonner comment cet artiste , homme d'imagination , qui ne se trouvait à Taise que sur de grandes toiles , put s'astreindre aussi minutieusement aux rigueurs du modèle. On sent qu'il a mis là toutes ses complaisances. Si le portrait saisit peu au premier coup-d'œil , plus on l'examine , plus on aime à le voir. Sa touche , large , simple et facile , ne laisse aucun doute sur une peinture originale. L'expression en est douce et calme , les traits bien prononcés , le teint pâle , la bouche belle , pleine de distinction, les yeux pénétrants; le nez droit, un peu renflé à son extrémité, le front haut , dégarni de cheveux qui flottent abondants sur les épaules. Une calotte sur la tête , la chevelure ainsi que les sourcils, les moustaches et la mouche dlun châtain clair ; ce sont bien les mêmes traits que dans la gravure , mais ce n'est plus le même ensemble ; c'est au point que voyant l'un et l'autre à distance , je doutai d'abord que ce fut le même personnage.

Ce qui charme dans le portrait , c'est le calme , la douceur et l'intelligence traduits par de beaux traits sans trop de vulgarité.

c( Corneille , ditFontenelle , était grand, assez plein, l'air <i fort connnun , toujours négligé et peu curieux de son (( extérieur. Il avait un visage agréable , un grand nez , (( la bouche belle , les yeux pleins de feu , la physionomie (( vive , les traits fort marqués et propres à être transmis « à la postérité dans une médaille ou dans un buste. » On peut, d'après cet ensemble, reconnaître cet homme qui se trouvait mal à l'aise parmi les grands , où il rencontrait si peu de héros à la hauteur de son ame ; dont on disait : qu'il n'avait point de monde, et n'était bon qu'à lire (2^), On doit peu s'étonner qu'à la Cour , lorsqu'il cessa de

vivre , on dit , pour toute oraison funèbre : le bon homme ComeMe e$t mort.. .., Oui , il e$t mort le bon honune , mais pour aller àrimmortalité !....

La ville de Rouen , par son admiration, n*a jamais cessé d'être digne d'avoir été le berceau du grand poète (25). Nos places , nos rues . nos maisons , offrent son image à chaque pas. Le bronze, la terre, le marbre et la toile le reproduisent à Tenvi. Sa fête et le jour de sa naissance ont chaque année leur solennité. Les enfants savent son nom. C'est le plus noble citoyen de la vieille Cité.

Sept villes de la Grèce se disputaient Phonneur d'avoir donné naissance à Homère ; Corneille est pour nous ce qn*Homère fut pour elles. Ne craignons point de trop muliipUer nos hommages, car nous n'aurons jamais fait assez. S^il est partout connu et admiré, nul part son culte n*a été pins fervent que dans notre Académie. II préside à nos séances , il est l'ame de nos réunions , le lien de notre confraternité; il nous protège de son égide et nous ombrage des rayons de sa gloire. Nos plus beaux jours sont ceux où l'on vient nous parler de ses Œuvres , ou nous révéler quelques particularités de sa vie. La Compagnie, à peine constituée , proposa son éloge quarante ans avant l'Académie Française (26) , et depuis, que n'avons-nous pas fait pour pouvoir chaque jour contempler ses traits. Félicitons-nous de trouver l'occasion de contenter nos vœux ! Que l'Étranger ne nous reproche plus de douter de la ressemblance d'un de nos plus grands hommes ! Sa fidèle image , trop longtemps méconnue , ornera le lieu de nos séances, et nous pourrons, en la montrant avec orgueil, dire à notre tour ;

Rien ne manque à sa gloire, Il manquait à la nôtre.

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