LES FRANÇAIS EN GÉNÉRAI
poisson à Terre-Neuve. A la Rochelle seulement, on en voit une en 1608, composée de vingt-sept propriétaires de navires 1 .
Au surplus, l’extrait de Y Interlude que nous avons cité 2, montre qu'en Angleterre même on admettait qu’à Terre-Neuve, parmi les pêcheurs des différentes nations, la prépondérance appartînt à la France, au moins dès 1 5 1 7 . D’autre part, la démarche des pêcheurs anglais de Guernesey venant solliciter des autorités de Saint-Malo la permission d’aller pêcher la morue à Terre-Neuve3, est un indice de pouvoir ou de possession dans ces parages attribuée aux Bretons encore au xvie siècle.
Cette supériorité se montra sous maintes formes et ne cessa de s’accentuer qu’au siècle suivant. Ainsi, on voit les pêcheurs français apporter des cargaisons de morues à Bilbao déjà en 16 1 3, et, par la concurrence, de concert avec les Anglais, faire sombrer les pêcheries des Basques à Terre-Neuve en quelques années.
On jugera du développement que les ports de France imprimèrent à cette industrie par les chiffres que nous relevons dans l’intéressant rapport adressé par Thomas Jefferson, alors secrétaire d’Etat, au Congrès des Etats- Unis en 1761 :
En 1077, les Français, dit-il, avaient à Terre-Neuve cent cinquante navires. En 1744» on en compte de cette nation cinq cent soixante-quatre, montés par 27600 marins, chargés de 246000 quintaux de poisson4.
Mais on aurait tort de croire que les rapports des Normands ou des Bretons avec Terre-Neuve, même à une époque relativement reculée, étaient limités aux pêcheries. Henry Hudson, dans son troisième voyage à la Nouvelle Zemble, en 1609, fut accosté à la hauteur de 43° 20, par des Indiens montés sur deux barques. L’un d’eux parlait un peu de français et il lui apprit que les
1 Musset, ubi supra.
2 Suprà, p. iv, les vers :
Nowe frenchemen haue fournie the trade That yerely of fyshe there they lade Aboue an C. sayle.
Suprà , p. vi.
4 Miscellaneous documents ; Washington City,
1871-72, in-8° ; publication du congrès des Etats- Unis. D’autre part, Habasque, op. cit., dit, mais sans citer ses autorités : « qu’à la lin du règne de Louis XIV, la pêche de la morue ne rendait guère à la France qu’un million au cours actuel de notre monnaie ». Veut-il dire par là que la redevance des pêcheurs au gouvernement était très minime ?
l N T R ODUCTION
Français trafiquaient avec les indigènes1. Le surlendemain Hudson vit deux chaloupes françaises remplies d’indiens, qui apportaient beaucoup de peaux d'ours et d’autres belles fourrures. Ils voulaient les troquer contre des robes écarlates ; car, ajoute Hudson, « les Français font du commerce avec les Indiens, en échangeant pour des pelleteries des casaques rouges, des couteaux, des hachettes, du cuivre, des colliers de verroterie et des casseroles 2 » .
Desmarquets 3 (1780), copiant sans doute Asseline4 (1682), qui cite le 1*. Fournier5 (i643), lequel parait s’être inspiré de Dablon, chroniqueur inédit du commencement du xvne siècle 6, voit dans Desceliers le père de l’hydrographie française. Dablon en effet, (d’après Asseline) émet l’opinion que « le sieur Pierre des Cheliers, prestre à Arques, a eu la gloire d’avoir été le premier qui ait fait en France des cartes marines ». Cette assertion est à coup sûr erronée. Pierre Crignon, témoin oculaire, rapporte que Jehan Parmentier, célèbre navigateur dieppois, qui mourut en i52t), « estoit bon cosmographe et géographe, et par lui ont esté composez plusieurs mappes monde en globe et en plat et plusieurs cartes marines sur lesquelles plusieurs on navigué seu renient' ».
Pour ce qui est des mappemondes, elles n’étaient pas rares en France, même dès le xve siècle. Ainsi, dans un inventaire d’Anne de Bretagne, du 28 juillet 1499. nous relevons : « Une grant mappemonde roullée en parche-
1 o 17 July. Two boats came olf to us, with sixe ot 1 lie savages of the country, seeming glad of our coining. . . They told us that the Frenchmen doe trade with them, which is very likeiy, for one of them spake some words of French. » Relation de Robert Juet compagnon d’IluDSON, dans Purchas, Pilgrimage, i6a5, t. III, p. 585.
- « We espied two French shallops full of the country people corne into the Harbour [?]. They brought many Beares skinnes, and other line furres. which they would hâve changed for redde gownes. For ihe French trade with them for red cassockes, knives, hatchets, copper, kettles, treuils [?], beades and other t rifles ». Op. cit., p. 586.
:: Mémoires chronologiques pour servir à i histoire de Dieppe et à celle de la navigation française. [ par Desmarquets], Paris et Dieppe, 1785, 2 vol . in- 1 2, t . TI, p. 2.
4 Asseline. Antiquité z et chroniques de la ville de Dieppe. Dieppe, 1874, in-8°, t. II, p. 326-327. David Asseline, qui était prêtre, naquit en 1619 et mourut en 1708. Sa chronique ne se continue que jusqu’en 1682.
3 Fournier. L hydrographie contenant la théorie et la pratique de toutes les parties de la navigation. Paris, i643 et 1667, in-folio. Le P. George Fournier, de la Soc. de Jésus, né en i5g5, mourut en i652.
6 Tout ce que nous avons pu apprendre au sujet de Dablon, c’est qu’il lit représenter, en 1616, l’histoire du siège de Dieppe et la défaite de Talbot, en vers français ; qu’il était le père de Nicolas Dablon, lieutenant général au baillage en 1659, et que sa chronique a disparu.
7 Le discours de la navigation de Jean et Raoul Parmentier. Publié par M. Ch. Scuefer. Paris, 1 883 . in-8°, p. ix.
Xl.(
min, quia esté prinse sur l’inventaire faict par Peguineau et Signac à Tours* ». Le catalogue de la Bibliothèque de François Ier à Blois2, cite un inventaire daté de 1 5 1 8 mentionnant : « une mappemonde pour naviguer, faict en manière de livre ». Il est vrai que ces cartes peuvent avoir été l’œuvre d’étrangers ; mais quand on voit Jean, duc de Berry, qui encourageait tant les arts en France, posséder déjà au commencement du xve siècle : « cinq bien grandes mappemondes3 »; que dans l’inventaire de la bibliothèque de Jean, comte d’Angoulême, mort en 1/(67, on ,,(dève : « une mappe marine en parchemin enrollée en ung baston, divisée par toutes terres et pais de mer4 5 », et, notamment qu’en 1476, deux peintres, Jean Robert et Jean Morel, accompagnaient le général de Savoie lorsqu’il visita le littoral normand, chargés de « pourtraire la côte et d’en porter la pourtraicture au roi Louis XI b », il est difficile d’admettre qu’on n’eût pu trouver avant 1Ô29 des géographes français capables de dessiner une mappemonde 6.
Mais pour se rendre parfaitement compte des progrès de l’hydrographie et des connaissances géographiques concernant Terre-Neuve sous les Valois, il faudrait retrouver les portulans, globes et cartes marines où figurait la Nouvelle-France, celles surtout que durent dresser les cosmographes royaux, tels que Jean Jolivet, de Limoges, Nicolas de Nicolay, sieur d'Arfeuille, Dauphinois, et particulièrement la mappemonde construite par Jean de Clamorgan, premier capitaine de la Marine du Ponant, qui la mentionne en ces termes :
Ce grand Buy François qui reçeut de bon œil quelque chose du peu de sçavoir qui est en moy, alors que ie luy presentay une carte universelle en forme de liure, sur un poinct non accoustumé de la figure en plan du monde où estoyent les mers et terres assises en longitude et latitude, car pas une seule face ne se peut desmontrer ne faire sans grandes fautes. Et commanda mondit liure estre mis en sa librairie de Fontaine-
bleau 7.
François Ier 11e mourut que le 3i mars 1 5/^7 ; niais étant donné que Clamorgan parle du Canada comme d’un pays récemment découvert, on doit
1 Blbliot. nat, Mss. fr. 22335, f° 109-11 1.
2 Publié par Michelant. Paris, 1 863 , in-8°, p. 43.
3 Delisle. Cabinet des Mss., t. III, p. 4°5.
4 Luchaire. Bibliot. de la Faculté des lettres de Paris. Paris, 1897, 3e fasc., p. 87, 1 4 1 •
5 De Fréville. Hist. du commerce de Rouen, t. II, p. 377.
6 A Rouen, on éditait des almanachs pour les
marins, accompagnés de cartes et de renseignements nécessaires à la navigation. Lelewell en a vu un, daté de 1 546, dans la bibliothèque d’Aremberg. Épilogue de la géogr. du moyen âge. Bruxelles, 1857, p. 228. Il en existe un de ce genre, mais plus ancien et à l’usage des marins bretons, à la section de géographie de la bibliot. nat. de Paris.
7 Clamorgan. Le chasse dv loep; Lyon, i583, in-40, f° 2.
INTRODUCTION
croire que « la nouuelle terre Françoyse, Ochelaga et la Sagueue [le Saguenay] », et nécessairement Terre-Neuve, étaient décrits, dans sa mappemonde à une époque très rapprochée des voyages de Jacques Cartier.
Dans une semblable enquête, il ne faudrait pas oublier les cosmographes italiens que François Ier accueillit à sa cour. On ne connaît plus qu’une carte provenant de cette source, mais elle est très curieuse. Nous la décrirons dans les pages qui suivent. Peut-être donne-t-elle une idée de la « carte figurée à la main de la description des Terres neufues et Canada », et d’une autre carte manuscrite « de la Nouvelle-France », que possédait la reine Catherine de Médicis.
On conserve encore, heureusement, au moins cinq grandes mappemondes manuscrites de la première moitié du xvie siècle, et qui sont de magnifiques spécimens de la cartographie dieppoise. Deux sont anonymes (l’Harleyenne et la mappemonde de 1 546), mais trois sont signées et datées respectivement, 1 54 t par Nicolas Desliens, i.55o et 1 553 par Pierre Desceliers. A ces belles pièces viennent se joindre l’atlas de Jean Roze (1042) et celui dit de Vallard (i547)- L importance de ces cartes aux yeux de l’historien de la géographie réside dans le fait qu’elles permettent de suivre les progrès accomplis vers une connaissance plus exacte du littoral de Terre-Neuve. C’est-à-dire, depuis le jour où la découverte du détroit de Belle-Isle eut pour singulier effet d’induire les cartographes dieppois à faire un archipel de la grande île (que sans doute à l’instar des Portugais ils représentaient sous la forme d’une vaste péninsule), jusqu’à celui où ces nombreux dots supposés, commençant à se combiner, tendent à une configuration unique et triangulaire. Nous ferons assister le lecteur à cette curieuse évolution.
Le bon renom des hydrographes de Dieppe et d’Arques, ainsi que les traditions de leur école *, se continuèrent, au moins dans cette ville, par Desliens jusqu’en 1 563, par Jean Cossin au-delà de 1070 1 2 et par LeVasseur,
1 II est assez curieux de noler que trois petits-
neveux de Toscanelli furent établis négociants à Dieppe entre les années et i54g. Uzielli,
Toscanelli (périodique), Florence, n° i, janvier, 1893, p. 3g. Ilsontpu servir d’intermédiaires avec Ramusio et les éditeurs de cartes en Italie, qui, à celte époque, faisaient des emprunts à la cartographie dieppoise .
2 La mappemonde de ce cartographe qu’on possède encore, est de 1570 mais nous savons qu’il continua à dresser des cartes après cette date. On lit dans la première édition de La
Bibliothèque du sieur de la Croix-du-Maine , Paris L’Angclier, 1 584, in-folio, p. 218, la notice suivante : « Jean Cossin ou Covsin, excellent faiseur de cartes marines, demeurant à Dieppe, l'an iSqS. Il a escrit un liure remply de cartes marines, de rombes, etvents, etc., à l’exemple du théâtre d’Orthelius, lequel il espère bien lost faire imprimer. J’ay aprins cecy par les lettres que m’a rescrites Charles Michal Sauoisien en l’an susdit J 575 . » Cokruüle, auteur de La véritable et unique méthode de naviger par le quartier d'or était ce semble, Dieppois, puisqu’il fît imprimer cet ou-