‹ Découverte et évolution cartographique de Terre Neuve et des pays circonvoisins 1497-1501-1769;Chapitre 13 sur 258 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

INTRODUCTION

fidèles pour tous ceux qui auront à faire les mêmes voyages, et même il faudra s’en servir pour composer des cartes marines1. »

On doit ajouter que les routiers, sinon les livres de loch ou de bord, reproduisaient parfois des profils côtiers relevés au cours de la navigation par les pilotes et, tout frustes qu’ils fussent, ces dessins ont servi certainement à dresser certaines cartes.

Le P. Fournier, dans sa description des cartes primitives par route et distance, dit que « tout plein de pilotes ont dépeint en leurs registres les costes et les havres où ils avoient abordé. J’en ay veu quantité à Dieppe, en des papiers journaux de nos anciens pilotes, très naïvement représentés et avec beaucoup d’art et de circonspection ; et n’y a aucun havre célèbre, où il ne s’en trouve quantité de semblables2. »

L’abbé de Longuerue (avant 1733), donne un renseignement qui corrobore en partie celui du P. Fournier. « Les Dieppois, dit-il, avaient des observations faites depuis environ deux cent vingt ans. M. Colbert voulut les faire copier ou les faire apporter dans sa Bibliothèque. 11 fut mal servi : ce dessein ne s’exécuta pas. Il mourut, et onze ans après la ville et les observations furent brûlées 3. »

Il y a beaucoup à dire cependant sur la destruction des archives de Dieppe par le bombardement de 1694. Deux documents des archives de la Seine- Inférieure ‘ montrent bien que les titres de l’amirauté ainsi que ceux de la vicomté et du bailliage furent consumés par les bombes anglaises, mais ils prouvent aussi qu’au moment de la catastrophe ces précieux documents ne remontaient déjà plus qu’au milieu du xvne siècle. Le P. Fournier, écrivant vers 1640, a pu néanmoins connaître des registres de pilotes déposés au greffe de Dieppe.

11 faudrait pouvoir serrer la question de plus près.

Les fréquents voyages à l’Amérique septentrionale aux xvie et xvue siècles que nous avons mentionnés impliquent l’emploi d’un grand nombre de pilotes. Bien qu’embarqués pour la plupart sur de simples bateaux pêcheurs,

1 Clément. Correspondance de Colbert , t. III, p. '264.

2 Ubi supra, p. 665.

3 Longueruana, Berlin (Paris), 1754 ; in-12,

Ire partie, p . 49'5o.

* G. 906-968, documents cités par M. Edouard Le Corbeillek, Ballet, de la Soc. de géographie, 1898, 3° trim., p. 383.

ce que disent le P. Fournier et l’abbé de Longuerue, les montrent capables de faire des relèvements de côtes utiles sinon scientifiques. Ces épures étaient une nécessité, tant pour reconnaître les lieux où l’on devait revenir qu’afîn de fixer une sorte de droit de préemption sur les localités choisies.

Un manuscrit de quelque pilote rouennais de la première moitié du xvie siècle, désigne ainsi avec soin les points de repère permettant de retrouver l’abri qu’il avait choisi pour ses embarcations dans un petit port de la côte Sud-Est de Terre-Neuve :

Soit faict mémoire de la mercque [marque] de mes basteaux et barques que je laisse en la terre neufue au havre de Je [han] denys dicte Rongnoust [Renewse, 46°55’]. Ilz y en a six qui sont tout au cul de sac et quattre aultrez qui sont à une anse à main destre comme on entre au destroict la prouchayne anse du cul de sac, et plus oultre je laisse une barcque et ung basteau petit à l’entrée du destroict aupréz d’un jerfault : lesquelles barque et bastel ne sont guères enfondrées à l’eau et sont sur un ancre de boys. Et tout lesdiz barcques et basteaux sont mercques de ung clou à mangere qui est fiché au premyer membre du crochet d’arrière à cinq poulces de roy debout et dont il y a une barque à qui il ne sert point de mercque à raison que la teste de clou ronpit en se cachant et y est entendu que ledit membre où est fiché ledit clou est à thiebort1.

Des descriptions aussi minutieuses donnent à penser qu’elles étaient souvent accompagnées d’un graphique avec réference aune carte plus ample. C’étaient autant d’éléments dont les cartographes se servaient pour leurs travaux d’ensemble. Samson Le Cordier, répétant sans doute un précepte traditionnel, dans un ouvrage dédié à Seignelay prescrit aux pilotes, — et il en fournit lui-même des exemples 2, — « de lever des plans pour en donner avis à ceux qui composent des cartes marines, car c’est avec les observations des plus expérimentés pilotes que nous composons nos cartes quand nous sçavons que ces observations sont fort justes, ce qui nous paroi t lors que plusieurs nous rapportent une même chose d’un même lieu 3 ».

Les pêcheries exigeaient des stations, des havres et des établissements pour saler la morue. D’autres pécheurs, bretons, anglais, normands, astreints aux mêmes nécessités, faisaient à cet égard concurrence aux marins portugais. De là des explorations, pour trouver des endroits plus favorables ou inoccupés, et des cartes où chaque lieu visité utilement portait un nom.

1 Bibliot. nat. Mss. franc. 24269, f°55. (Rouen, i545.)

2 Ce sont des profils de Port-Royal de Saint- Domingue relevés de visu.

3 Journal de Navigation dans lequel est plei-

nement enseigné et clairement démontré l’Art et la Science des Navigations, par S. Le Cordier , du Havre de Grâce, hydrographe et jaugeur sous l’autorité de Mgr. V Admirai. Au Havre, Gruchet, 168J, in-12, proposition XLII, p. 220.

INTRODUCTION

Il est naturel que des tracés, nécessairement élémentaires, et possédés surtout par des armateurs ou des patrons de bateaux, aient tous rapidement disparu. C était alors la seule source d’information pour la géographie de Terre-Neuve, et nous devrions pouvoir en retrouver des traces dans les cartes beaucoup plus soignées, mappemondes, globes et portulans, construits par les cartographes de profession, portugais, français, catalans, majorquins et italiens. Malheureusement, ces œuvres, autrefois très répandues, sont au jourd’hui d’une rareté extrême, et le peu d’exemplaires qui nous soient parvenus, ne permet guère d’en établir la filiation ou la chronologie autrement que par des hypothèses.

Ce sont les épures rapportées par les pilotes qui, aux xvie et xvn° siècles servirent de base aux premières cartes L. Naturellement le champ d’exploration de chacun était limité; car les expéditions régulières venaient atterrir sur certains points de la côte adoptés par les marins venus de la même localité. Nous montrerons, par exemple, que le rendez-vous des Malouins était la péninsule du Petit-Nord, en particulier la baie Blanche. Mais rien ne pouvait empêcher certains pilotes, surtout parmi ceux embarqués sur des navires de commerce, d’explorer des points du littoral éloignés des havres ou des anses désignés et d’en tracer, à leur façon, les profils. Mais il ne faut pas s’exagérer la valeur technique de cette cartographie. Les délinéations côtières gravées sur bois et insérées dans l’édition poitevine du Grand Routtier de la mer de Pierre Garcie dit Ferrande 1 2, nous en donnent une idée et il est impossible de s’imaginer rien de plus primitif.

Mais de bonne heure il y eut, dans les villes maritimes importantes, des dessinateurs, souvent d’origine italienne ou portugaise, qui donnaient une forme artistique aux cartes dont les géographes de profession leur fournissaient les éléments. Pierre Desceliers à Arques, par exemple, pas plus que Malte-Brun de nos jours, ne dessinait ses mappemondes. Avec les croquis rapportés par les pilotes, et toujours en les plaquant sur des cartes courantes, les hydrographes rectifiaient et coordonnaient ces données, que le miniaturiste ou le calligraphe reproduisait, avec plus ou moins de précision et à

1 Le fait que l’expédition de i6o3 à la Nouvelle-France fut entreprise aux frais d’une compagnie rouennaise et sur l’initiative d Aymard de Chastes, gouverneur de Dieppe, à qui Henry IV avait accordé des lettres patentes, peut avoir eu une certaine influence sur la cartographie diep-

poise.

- Poictiers, Jean de Maknëf, i54a, pet. in-4°; réimpression de l’édition de i5'20. 11 y est justement question de « ès terres neutves, isles trouuées ». Ceci n'est naturellement qu’une addition de quelque commentateur, car 1 ouvrage original a été écrit en i4$3.

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