C ART ES FRANCO-PORTUGAISES
provenance lusitanienne possédés par les cartographes français dans la première moitié du xvie siècle, en répétant des assertions complètement légendaires. Par exemple, Barbié du Bocage1 2 semble vouloir les faire remonter à la fuite en France, dans l’année i54o, de Miguel da Sylva, évêque de Viseu, puis cardinal. Ses données sont prises de La Clède \ qui accuse seulement le transfuge d’avoir « emporté avec lui quelques papiers d’importance ». L’ordonnance du e3 janvier 1X42, par laquelle Joâo III bannit son ancien favori, dit aussi que « Miguel da Sylva s’est dérobé à son service et à son obéissance sans restituer les lettres et écrits très importants qu’on lui avait confiés en vertu de ses fonctions de secrétaire d’Etat3. » Nulle part il n’est question de cartes. A notre sens, le mystère dont le Portugal aurait entouré les renseignements géographiques a été fort exagéré 4.
Il y eut des cosmographes portugais établis en France, au moins dès i4$3, comme on le voit par le Grand Routier et pilotage de Pierre Garcic dit Ferrande, fréquemment imprimé à Poitiers, à Rouen, à La Rochelle, même après 1571. Nous montrerons aussi des cartographes de cette nation au service du roi de France, comme André Homem, cartographe de François Ier ainsi que de Charles IX, et Bartholomeu Velho, qui fut également employé par ce prince et mourut à Nantes en i5(58.
Mais l’influence de la cartographie portugaise au regard des cartes dressées en France et exposant des configurations terre-neuviennes, date d’une époque antérieure. Elle se manifeste dès la seconde décade du xvie siècle puisque Terre-Neuve dans la mappemonde de Hiéronymo da Verrazzano, dressée en Italie, mais par un cartographe que nous voyons établi à Rouen ou à Ronfleur, au plus tard en 1X26, emprunte les contours et traduit la nomenclature des cartes portugaises.
C’est parmi les Dieppois qu’il faut chercher les traces de l’évolution cartographique de la région terre-neuvienne. Malheureusement nous ne pouvons les retrouver que dans son second stage, c’est-à-dire lorsque la découverte du détroit de Belle-Isle par Jacques Cartier en 1 534 avait déjà profondément modifié dans les cartes la configuration générale de Terre-Neuve. En effet, le plus ancien monument de ce genre qui nous soit parvenu est la mappemonde dressée à Dieppe en 1 5 4 1 par Nicolas Desliens.
1 Magasin encyclopédique (de Millin), t. IV, 1807, p. 148.
2 Histoire générale de Portugal , Paris, 1735,
in-4. t. I, p. 708.
3 Francisco de Andra.de. Cronica do muyto alto Rey D. Joâo , tercero deste nome. Lisboa, 1 6 1 3, in-fol., Part, ni, cap. 82.
4 Suprà , p. xxvi.
INTRODUCTION
C'est dans cette carte curieuse qu’on retrouve la riche nomenclature portugaise du Labrador aujourd’hui identifiée avec celle de l’atlas de la Riccardiana, œuvre exclusivement lusitanienne. Celle de Terre-Neuve n’a pas non plus d’autre origine. Ce sont seulement les contours de l’île qui ont varié, mais de façon fort singulière : d’une péninsule, les cartographes dieppois ont fait un nombreux archipel. Cette erreur est due à l’idée hypothétique que les baies profondes, déjà marquées dans les premières cartes de Terre-Neuve, se prolongeaient jusqu’à la mer qui baigne sa côte occidentale, récemment découverte par le navigateur malouin, mais non encore explorée. D’autre part, la première vue du détroit de Belle-Isle, en séparant du continent la masse entière, les ancraient davantage et pour longtemps dans cette théorie erronée.
Des efforts furent faits cependant pour déterminer le caractère géographique de Terre-Neuve. Les superbes mappemondes dressées à Arques et probablement à Dieppe, de i543 à i553, et qu’on possède encore, nous montrent les progrès accomplis. Ce ne fut néanmoins qu’à dater de i563 qu’une carte dieppoise exposa la grande île sous sa forme triangulaire et compacte1.
Avant que ce résultat eût été atteint, les cartographes portugais avaient emprunté aux Dieppois les tracés inexacts conçus à la suite des voyages de Jacques Cartier. Ils les modifièrent à leur tour; de là, un échange de délinéations terre-neuviennes, sans qu’on puisse aujourd’hui fixer ce qui appartient originairement aux uns et aux autres. Nous croyons toutefois que les principaux progrès, surtout dans les contours de la partie septentrionale de file, furent l’œuvre des Portugais. Cela ressort d’une comparaison entre le Vallard, qui est une carte lusitanienne, et les Desceliers.
A la fin du xvie siècle, les Hollandais prennent la place des Dieppois, malgré la réputation que ces derniers possédaient encore, comme le prouve la phrase de d’Asseville que nous avons citée 2. Nous devons rappeler à ce sujet que les cartes amstelodamoises ne furent cependant, pour leurs configurations américaines au Sud du détroit d’Hudson, que des dérivés de la cartographie lusitano-dieppoise. Il ne pouvait en être autrement, puisque la marine hollandaise fréquenta peu ces parages.
Avec Philippe Buache et le marquis de Chabert l’hydrographie française, par ses travaux sur Terre-Neuve, reprit au xvme siècle son ascendant. Elle imprima aux cartes de cette région un caractère scientifique et prépara l’œuvre magistrale du célèbre capitaine Cook.
1 Le second Desliens.
2 Supra, p. xliii.