‹ Découverte et évolution cartographique de Terre Neuve et des pays circonvoisins 1497-1501-1769;Chapitre 16 sur 258 · CARTES ET ARCHIVES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

CARTES ET ARCHIVES FRANÇAISES

Il est véritablement à regretter que la remarquable collection de cartes marines connue sous le nom de Neptune français 1 et entreprise sous les auspices de Louis XIV en 1692, n’ait pas été continuée. On peut juger de l’esprit éclairé dans lequel elle a été conçue, par le passage suivant du privilège accordé au zélé conservateur de la collection de cartes, collection destinée à devenir vingt-huit ans après, le noyau du Dépôt hydrographique de la marine, à Paris.

L’avantage considérable qu’il nous a paru, dit S. M. que les capitaines de nos vaisseaux et autres qui ont navigué par nos ordres et pour notre service, ont tiré des cartes des côtes de notre royaume et pays étrangers, auxquelles nous faisons travailler depuis longtemps : nous ayant fait prendre la résolution de les donner au public pour rendre la navigation de nos sujets plus sûre et les inviter par ces facilités à s’y appliquer plus particulièrement : notre cher et bien aimé sieur Charles Pene, l’un de nos ingénieurs et géographes, nous aurait offert de se charger d’en faire la dépense, s’il nous plaisait lui accorder l’exclusion de tous autres le privilège : voulant favorablement traiter ledit Pene, lui avons permis et accordé de faire graver toutes les cartes à nous appartenant des côtes de notre royaume et pays étrangers, icelles vendre et débiter, ci-ce, durant le temps et l’espace de vingt années.

Cette belle publication ne contient malheureusement que les cartes des côtes depuis Drontheim jusqu’au détroit de Gibraltar. Mais comme Louis XIV visait également « les pays étrangers » et que c’est l’époque où il décréta Terre-Neuve colonie française (1696), si l’œuvre avait été continuée, nous aurions des cartes gravées du littoral de l ile mais faites d'après des relèvements spéciaux, car il est probable que Ponte hartrain ne s’en fut pas tenu à l’exploration du Vigilant et aux tracés du lieutenant de Coureelle.

En 1793, les archives de la marine et des colonies étaient encore à Ver-

1 Le Neptune français ou recueil des cartes marines levées et gravées par ordre du roi. Premier volume , contenant les costes de l' Europe sur l'Océan. Paris, Imprimerie royale, 1693 ; chez Hubert, Jaillot, gr. in-fol. 29 cartes Idem opus, en français et en hollandais, chez Pierre Mortier, Amsterdam, i6g3. Le tome II devait contenir la Méditerranée. Le Catalogue général des bibliothèques du département de la marine et des colonies, Paris, i838-i843, 5 vols, in-8, qui est le meilleur ouvrage de ce genre qui ait jamais été

fait (par Bejot ?) dit que Joseph Sauveur et Jean Matthieu de Cuazeli.es, tous deux de l’Acad. des sciences, doivent être regardés comme les auteurs de ce Neptune auquel cependant ont coopéré Pene, La Voye, Duchon, Sabhan, Razaud, Minet, de Gennes, et de la Favolière. Lelewel ajoute Cassini et dit que le graveur fut le célèbre Romeyn de II o o ge, qu il qualifie cependant de « stupide et ignorant copiste, faussaire et imposteur » ( Epilogue, p. 23g), mais à propos de sa carte de la Méditerranée; Amsterdam, 1694.

INTRODUCTION

sailles. Un poste de garde nationale se trouvait établi dans l’édifice même où Choiseul les avait fait transporter vingt-huit ans auparavant. 11 est de tradition que pendant cinq semaines de l’hiver rigoureux de cette année ces précieux documents servirent à chauffer le poêle des soldats. Plus tard, un employé supérieur, ayant besoin d’un logement pour son neveu et secrétaire, fit choix des salles appropriées aux documents des colonies et ne sachant où mettre les nombreux cartons qui le gênaient, procéda à ce qu’on appelle un « triage » et envoya le reste chez les épiciers de Versailles.

En 1 8 1 4 , un ordre écrit du ministre Malouet prescrivit la vente de papiers provenant des archives jusqu’à concurrence d’une somme de i5,ooo francs. Comme le dit l’écrivain auquel nous empruntons ce détail, « cette somme qui correspond à une somme triple aujourd’hui, donne une idée du volume considérable de pièces qui ont été livrées au commerce et de la difficulté (pi on a dû rencontrer pour opérer un tirage exempt d’erreurs. » Enfin, en t83o, un surnuméraire, livrant à son tour les archives au pillage, vendit au poids et à son profit des liasses entières1.

Par les cartes échappées à ces déprédations et qui aujourd’hui comptent parmi les richesses du Dépôt, on peut juger de l’importance des documents cartographiques concernant la marine que Colbert, Seignelay et Louis de Pontchartrain avaient réunis. Parmi les « cartes des côtes du royaume et pays étrangers » auxquelles Louis XIV dit qu’il faisait « travailler depuis longtemps », il devait y en avoir qui, aujourd’hui perdues ou peut-être recueillies dans des collections particulières, auraient été fort utiles pour le présent travail. Le lecteur trouvera néanmoins dans les pages qui suivent la description d’une série de cartes manuscrites françaises conservées aux archives et dans la bibliothèque du Dépôt ; lesquelles marquent une période importante de l’évolution cartographique de Terre-Neuve et des pays circonvoisins.

LES ESPAGNOLS

Il s’est formé au sujet du rôle joué par la marine espagnole dans l'Amérique septentrionale une légende qui ne repose absolument sur rien. Les

1 Notes pour servir à l histoire, à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle-France, 1545-1700. Paris, 1872, Introduction, p. xi. Pour 1rs déprédations des archives du Canada, voir

le Cours d Histoire du Canada par M. l’abbé Ferland ; Québec, 1861 , in-8°, Introduction,

p. VIII

LES ESPAGNOLS

Espagnols auraient fait, — nous ne savons à quelle époque — , d’importantes découvertes à Terre-Neuve ou dans ses parages. S’entourant du plus profond mystère, Isabelle, ou Ferdinand d’Aragon, ou Charles-Quint, on ne sait au juste, aurait édicté des peines terribles contre quiconque divulguerait dans des cartes ou autrement ce secret d’où dépendait ce semble la grandeur maritime de l’Espagne. Tout cela, parce que le dessinateur d’une des mappemondes dites de Weimar a, par un lapsus pennæ , fermé d’un trait à peine visible l’entrée méridionale du golfe de Saint-Laurent ; lapsus qu’il s’est bien gardé de commettre dans ses autres cartes ! Ou bien encore, parce que les admirateurs du génie et des vertus de Sébastien Cabot avaient à expliquer pourquoi il a mis en i544 son prétendu atterrage (c’est-à-dire celui de son père) à File du Cap-Breton, après l’avoir marqué ou fait marquer au Labrador, comme pilote-major d’Espagne, pendant un quart de siècle.

Et tout d’abord, l’Espagne n’avait aucun droit sur cette région. Aux termes du traité de Tordesillas et comme l’exposent les cartes dressées par les cosmographes royaux1, la ligne de démarcation passait par la longitude de Halifax. Il s’ensuit que toutes les terres situées à l’Est de cette ligne, c’est-àdire, la plus grande partie de ce que nous appelons la Nouvelle-Ecosse, toute File du Cap-Breton, ainsi que Terre-Neuve en entier et la côte orientale du Labrador appartenaient exclusivement au Portugal. L’Espagne ne cessa jamais de reconnaître le bien fondé de cette division territoriale. Lorsque le i3 juin i5'23, Charles-Quint accorda des lettres patentes à Lucas Vazquez de Ayllon, l’autorisant à explorer la côte Est de l’Amérique septentrionale au Nord du 37° de latitude, il lui fut enjoint de ne rien tenter dans les limites des possessions du roi de Portugal2. Quand, au milieu du xvie siècle, le roi d’Espagne voulut envoyer une flotte pour attaquer les Français à Terre- Neuve, il sollicita le concours de Joao III, en rappelant à ce prince qu’il était

1 J. -G. Kohl, Die beiden àltesten Généra l- Karten von America. Weimar, 1860, in-folio, et notre Diplomatie History of America : its first chapter. London, 1897.

2 <( Con tanto que no descubrais ni hagais cosa dentro de los limites é demarcacion del serenisimo Rey de Portugal, ...porque mi voluntad es que lo asentado y capilulado entre estos reinos y el reino de Portugal se guarde é cumpla enteramente. » Navarrete, t. III, p. i55. L assertion de M. le capitaine Duro ( Area de Noé, p. 3 12, à la note) qu’aux termes des lettres patentes précitées, il fut accordé à Ayllon « deux des pêche-

ries de morues qu il désigne : dos pesquerias de bacallaos, las que él seriale » est controuvée. Le texte mentionne seulement « deux des pêcheries qu’il désignera [après les avoir découvertes] et sans spécilier l’espèce de poisson : dos pesquerias distintas é apartadas en la dicha tierra cuales vos senalâredes (Nav., op . cit., p. i58). Le fait est que la limite septentrionale atteinte par l’expédition visée dans les lettres patentes de i523, ne fut pas même au-delà de 33°3o (Déposition de Pedro de Quexos) et qu il n’y a certainement pas de pêcheries de morues dans la Caroline du Sud.

INT PRODUCTION

seul souverain de ce que l’ambassadeur espagnol appelle las tierras nuevas de Portugal1 .

Hakluyt, en i58a, raconte tenir de marchands ayant longtemps vécu en Espagne et dignes de foi, que Philippe II avait récemment établi une loi défendant à tous ses sujets de faire des découvertes au Nord du l\5° de latitude en Amérique. 11 ajoute que cette interdiction pouvait provenir de deux causes, dont l’une aurait été la crainte qu’en explorant plus au Nord on vint à découvrir le passage ouvert de la mer du Sud (l’océan Pacifique) à la mer septentrionale (l’Atlantique Nord) 2. Donc, plus d’un demi-siècle après la construction de la carte de Weimar susdite, les Espagnols n’avaient encore rien découvert au delà du 4 5 0 , c’est-à-dire, selon leurs cartes de l’époque, passé la baie de Fundy, et conséquemment ils n’avaient non plus rien à cacher du côté des Bacealaos3.

Il est possible que le célèbre compilateur anglais fasse allusion à une cédule de Philippe 11, Madrid, 21 avril 1 557, interdisant à tout navire armé d’aller à h île de Terre-Neuve sans une autorisation spéciale de Sa Majesté. Le i5 juillet suivant, cette interdiction fut levée, mais seulement pour les Basques, dont le roi d’Espagne ne voulait probablement pas entraver les campagnes de pcche L

Quant aux pêcheries transatlantiques, la première mention de pêcheurs espagnols dans ces parages provient de la déclaration faite par John But (?) à

Gines Navarro en 1.127, aux termes de

1 Buckingham Smitii, Coleccion de varias documentas para la historia de la Florida y tierras adjacentes. Londres (Madrid), 1817, t. I, p. io3.

2 (1 I hâve liearde myselfe of Merchants of crédité, that hâve lived long in Spain, that Kiug Phillip h a t h niade a lawe of late that 11011e of his subiects sliall discouer to the Northvvardes of

five and fonde degree of America.. . which may bee thought to proceede chielly of two causes, the one, least passing further to the Norlh they should discouer the open passage from the South Sea to our Norlh Sea ». Hakluyt, Divers voyages ; London, 1182. Hakluyt Soc.. 1 8 >0,

laquelle i! aurait rencontré, occupés à

p. 1 3 ; épîlre dédicaloire à sir Philip Sidney.

3 Pour les prétendues découvertes des Espagnols dans celle région, voir l’introduction de Navarrete à la Relacion del viage hecho por las galetas Sutil y Mexicana en el ano de 1792 ; Madrid, 1802, in-4, et son Examen histàrico-critico de los viages y descubrimentos apdcrifos, dans le t. V de la Coleccion de documentas inédites para la Historia de Espana ; 1849, in-8.

4 « Mandando que ningun navio vaya à Terra Nova armado ni por armar, sin especial licencia de S. M. ». Doc. de Yakgas Ponce, dans l’Area de Noé du capit. Duuo, p. 4°6-

LES ESPAGNOLS

pêcher aux Baccalaos, une cinquantaine de navires espagnols, français et portugais l.

Le succès des pêcheurs espagnols sur les grands bancs ne paraît cependant s’accuser que longtemps après, à en juger par la dépêche de sir Thomas Chamberlain du 27 septembre i56i, mandant à la reine Elisabeth que les Espagnols avaient maintenant intérêt à exploiter les pêcheries de Terre- Neuve2.

Anthony Parkhurst, en r 5 7 8 , dit qu’ils n’avaient pas moins de cent navires employés à pêcher la morue 3 4. Ilakluyt, en i584, parle de « cent ou deux cents navires espagnols et portugais qui pendant dix semaines ou trois mois de chaque année viennent pêcher aux environs du Cap-Breton, près de Terre- Neuve \

Sylvester Wyet, de Bristol, toutefois, rapporte que dans la baie de Plaisance, en septembre 1094, sur plus de soixante bateaux pêcheurs, il n’avait compté que huit espagnols, tandis que les autres venaient tous de Saint-Jeande-Luz5, c’est-à-dire qu’ils étaient basques.

Vers le 20 août 1 54 J 6, sur l’ordre de l’empereur Charles-Quint, une petite caravelle portugaise, qu’il avait fait noliser à Bayona de Galice, partit poulies Bacallaos, sous le commandement d’Ares de Sea, non afin de faire acte d’autorité, comme on veut le donner à entendre, mais uniquement « a saber, lo que liavia liecho por alla un capitan F rances que se dice Jacques Cartier; » c’est-à-dire pour voir si les expéditions armées à Saint-Malo n’étaient pas destinées, comme le craignait le Conseil des Indes, à tomber à l improviste

1 Ms. delà collection MuXoz, t.LXXYII, fu 19, cilé par le capil. Duro, op. cit., p. 3 16, et Navarrete. Bibliot. Maritinui, t. I, p. 585.

2 « They hâve found a Irade unto lhe New found land for fish, which they did not occupy so much. » Ccdendars, Foreign, Elizabeth , i56i-62, n° 541.

3 Hakluyt, éd. de 1599. 1 • IH> p- i32.

4 Hakluyt, Discourse of IVesterne planting, dans la Documentai y history of Maine , Cambridge, 1877, t. II, p. 48.

5 « The fishermen ol Saint John de Luz and

Sibiburo and of Biscay, which were to lhe number of threescore and odde sayles, whercof eight shippes onely were Spaniardes ». Hakluyt, éd. de 1889, t. XIII, p. 62.

6 Et non le 25 juillet. La caravelle ne portait que dix-neuf personnes, y compris les officiers, qui étaient Ares de Sea, regidor de Bayona, Juan Alvarez, d’Oporto, propriétaire (maestre), Alvaro Yanez, pilote. Voir les actes publiés par M. José Toribio Médina, dans U nu Expédition espanola a la Tierra de los Bacallaos en lSkl : Santiago de Chile, 1896, in-18.

INTRODUCTION

sur les Antilles1. Le 17 novembre, Ares de Sea était de retour et venait rendre compte à Madrid de ce qu’il avait pu apprendre des agissements du pilote malouin. C’est le seul exemple que nous connaissions d’un navire envoyé par le gouvernement espagnol à Terre-Neuve pendant tout le xvie siècle 2.

Dans ces conditions, il n'y a pas intérêt à examiner les ressources documentaires qu’eussent pu fournir la Casa de Contratacion de Séville, ni les règles auxquelles étaient assujettis les pilotes et les cosmographes en Bspagne au xvi° siècle 3. Quant aux délinéations terre-neuviennes des cartes de l’hydrographie sévillane, elles ne font que reproduire servilement les tracés empruntés, dès les commencements, aux œuvres portugaises et sont absolument sans utilité pour la question qui nous occupe.

LES BASQUES

C’est la même antienne que celle des Normands et des Bretons. Voici ce qu’on lit dans les Vs et Consternes de la mer \ d’Etienne Cleirac, avocat en cour de Parlement de Bordeaux :

Les habitants de Capberton prez Bayonne et les Basques de Guyenne ont descouuert cent ans auant les navigations de Christophle Colomb, le grand et le petit banc des mourues, les terres de Terre-Neufue de Capberton et Baccaleos.

Toujours l’amour-propre de clocher : la plaie de l’histoire !

11 est certain que les marins de la côte cantabrique, de Saint-Jean-de-Luz en particulier, se livrèrent de bonne heure à la pêche maritime, surtout celle de la baleine dans les mers du Nord. On doit croire aussi qu’ils poursuivirent ce cétacé parfois jusqu’au Groenland et au cercle arctique. Cependant, en y

1 Lettre du cardinal de Séville à Juan de Samano, 10 juin 1 54 1 , publiée par Buckingham Smith, op. cit. Navarrete ( Biblioteca Maritima, t. I, p. 3g6), mentionne aussi une dépêche de l ambassadeur d'Espagne en France, 17 déc. 1 54 1 , rapportant que « tiene entendido haber salidodel puerto de Saint Malo el corsario Jaques Quartier, y esta ya en tierras nuevas de Portugal ...y que el capilan Robertual debia partir en breve con oclio o nueve naves, para ir contra los habitantes de las Indias de S. M . ».

2 L’expédition de Estevào Gomez (i525) fut armée, il est vrai, « para descubrir toda la cosla desde la Florida hasta los Bacalaos » (Cédule

citée par M. J. -T. Médina, op. cit., p. xxm),

mais elle atteignit au plus haut le 45°, soit la baie de F'undy (Garcia de Toreno, Oviedo et la carte que nous avons empruntée à Alonso de Santa- Cruz ; fac-similé ix.)

3 Le lecteur trouvera des renseignements sur ce sujet dans The Early Cartography of the New World de la Discovery of North America, livre L

4 Bourdeaux, 1647,01-4°, p. 1 5i . Cleirac ajoute, mais sur l’autorité de Wytfliet el de Magin : « Le pilote lequel porta la première nouuelle à Christophle Colomb et luy donna la cognoissance et l’adresse de ce monde nouueau fut un de nos Basques terre-neufviers. » Inutile de dire que c’est une pure mention.

LES BASQUES

joignant même les Bayonnais, la présence des Basques à Terre-Neuve n’est pas attestée avant iSaB'. Les actes authentiques signalés par Vargas Ponce, collectionneur émérite, aujourd’hui en copies à la Bibliothèque de l'Académie de l’Histoire à Madrid1 2, ne remontent même pas tout à lait si haut. Le zélé chercheur dit que les archives municipales et paroissiales d’Orio, bourg de la province de Guipuzcoa, autrefois célèbre par ses chantiers de constructions navales, renferment des indications certaines de fréquents voyages à Terre-Neuve faits par des pêcheurs de cette localité, mais seulement à dater de i53o. On y lit aussi les noms des navires et de leurs capitaines. Parmi ceux-ci, se trouverait Juan de Urdaire, commandant un baleinier en i55o et qui devint amiral.

Nous notons dans ce dossier plus de cinquante pièces documentaires prouvant que depuis t .55 7 jusqu’à la fin du xvne siècle, Biarritz, Caberton, Pasàjes, Renteria, Saint-Jean-de-Luz. Saint-Sébastien et Zubiburu ne cessèrent d’armer des expéditions pour la pêche de la morue et de la baleine à Terre-Neuve.

D’autre part, Navarrete analyse une enquête au sujet de la dîme de 2 p. 100 sur le produit de ces pêches qu’exigeaient une confrérie et deux églises de Saint-Sébastien en 1 5G i . Il ressortirait des dépositions des nombreux témoins interrogés que les Basques ne commencèrent à exploiter les pêcheries terreneuviennes que vers 1 54 1 3.

Mais si nous en croyons un mémoire de Matias de Echevete, charpentier espagnol à bord d’un navire français, son père, le pilote Martin de Echevete, né à Zarauz, Basque, conséquemment, serait le premier Espagnol qui aurait navigué à Terre-Neuve, et seulement dans l’année 1 5 4 5 4 .

Au 23 mars taZjq, nous trouvons Jacobo de Ibaceta, patron de navire équipé pour la pêche de la morue, qui demande des ornements à l usage d’un prêtre embarqué avec lui, afin qu’il pût célébrer la messe à Terre-Neuve8.

Les expéditions continuèrent, puisqu’il est fait mention d’une ordonnance du gouvernement espagnol, du 3 juin i553, prescrivant que (par crainte des

1 Biatge feyt en l’an mil Ve xxviii per lo nabin aperat le Francese à Terre Nube. Inventaire d’un armateur bayonnais publié par M. Ducéré, Ballet. de la Soc. des Sciences et Arts de Bayonne ; 1882, p. 84.

2 Ms. Leg. 5, N° ioi. Ces documents sont tous

cités par M. le capitaine Duro (d’après les rele-

vés de Vargas Ponce), Area de Noé, p. 402-427.

Iles embrassent la pêche en général, de 1237 à 1798, par les Basques.

3 Navarrete, Coleccion de viages, Ilustracion II, t. III, p. 177-179-

4 Cap. Duro, Area de Noé , p. 3 1 3 et 4o5.

5 Ibidem, p. 295 et 4o5.

INTRODUCTION

Français) la Hotte de pêcheurs biscayens équipés pour Terre-Neuve dorénavant naviguerait de conserve escortée par des vaisseaux de guerre1.

C’est peut-être pour le même motif que Philippe II fit l’édit du 21 avril 1007 défendant à tout navire espagnol armé de se rendre dans cette île sans sa permission spéciale ; édit qui fut révoqué trois semaines après, mais en faveur des Basques seulement. 11 faut croire que les Français ne leur inspiraient aucune crainte, si l’on en juge par l’enquête faite à Saint-Sébastien le i5 octobre i555, à l’effet « d’accréditer (1 a, créditai' ) les hauts faits maritimes des capitaines-armateurs du Guipuzcoa pendant la guerre avec la France. »

11 paraît, d’après ce document, que les Biscayens s’étaient donnés pour mission de courir sus aux navires français, depuis les côtes de Guyenne jusqu’à celles de Picardie, voire même dans l’océan Atlantique et les ports de Terre-Neuve : « en los puertos de Tierranueva » :

Ils y livrèrent de nombreuses batailles, tuant plus de quinze cents hommes sans compter les blessés et s’emparant de plus de deux cents grands navires, chargés de morue 2.

Aux termes de cette enquête, un de ces corsaires basques, Domingo de Albistur, à lui seul, s’empara de onze navires français, dont deux étaient des vaisseaux de guerre, et fit six cents prisonniers. De concert avec Francisco de lllarreta et Pablo de Aramburu, il enleva le grand galion bayonnais Bretona. Dans une autre circonstance ce hardi corsaire aurait capturé quarante-deux navires terre-neuviens, après avoir mis en fuite les six vaisseaux de guerre qui leur servaient d’escorte. Bref, au cours de cette campagne sans pareille, les Basques auraient pris aux Français « quatorze cents bâtiments, dont quatre cents de fort tonnage, fait plus de quinze mille prisonniers, sans

1 Ibidem , p. 3 1 8 et 355-384-

Les expéditions basques pour la pèche de la morue, partaient de la côte cantabrique lin mars et commencement d’avril, et elles revenaient au port à la mi-septembre et en octobre. Celles pour la pèche de la baleine, appareillaient à la mijuin et revenaient en décembre ou au commencement de janvier. Cristobal de Barros, Relacion del tiempo en que navegan los naos de Vizcayay -.abras de Castro, i.574. Ms. cité par Navarrete, Bibliot. marit., t. I, p. 297, et Coleccion deviages, t. III, p. 179. Aussi 11e comprenons-nous pas l’édit de Charles de Montmorency du 3 septembre 1612 (publié par Le Fèvre, op. cit . , p. 243) défendant d’accorder des congés pour la pêche

delà morue « à aucuns maistres-ou capitaines de navires pour aller aux Terres-Neufues que depuis le commencement du mois de décembre iusques au mois d’avril, » De nos jours la morue ne commence à paraître sur la côte orientale de Terre-Neuve (par 47° 3o ) qu’à dater du icr juin. Que pouvaient bien faire les morutiers dans ces parages pendant ce long hiver?

2 « Desembarcados en lierra, han hecho y habido muchas batallas y reencuentros, en los cuales han muerto muchos enemigos, en canlidad de nuis de quinientos hombres, sinlos que fueron hcridos, y les han lomadoy quitado mas de doscientas naos gruesos cargadas de bacallaos de muy gran precio y valor ».

LES BASQUES

compter plus Je mille tués, et capturé plus de cinq mille pièces d’artillerie1 ».

Peut-être y a-t-il un tond de vérité dans ees merveilleux exploits ; mais nous n’avons pu en trouver une mention quelconque soit dans les chroniques françaises, soit dans les relations des ambassadeurs vénitiens.

Les Français néanmoins ne paraissent pas avoir gardé rancune aux Basques, au moins à Bordeaux, où, dès i56i, on voit des armateurs de cette ville fournir aux pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz les fonds nécessaires pour leurs expéditions à Terre-Neuve2.

A la Fin du siècle, ce furent les Basques qui souffrirent des corsaires, surtout de ceux qu’on armait à La Rochelle3 4.

Les pêcheurs basques furent souvent éprouvés par les rigueurs du climat de Terre-Neuve. Echevete, déjà cité, parle de nombreux bâtiments du Guipùscoa pris dans les glaces pendant l’hiver de 1577 et de la mort en conséquence, de 5jo marins dans le port de Lutus Sombrero l.

En i584, plus de cinquante grands navires de Saint-Jean-de-Luz et Zubiburu viennent décharger leurs cargaisons de morues à Saint-Sébastien. D’autre part, en 1 G r 5 , la province de ce nom demande qu’une ordonnance arrête l’émigration de ses pêcheurs terre-neuviers, qui abandonnent le pays, ne trouvant plus de profit à exercer leur profession sur des navires basques.

Les documents recueillis par Vargas Ponce sont intéressants à bien des égards. Nous notons, par exemple, en 1 484, une ordonnance de la junte de Guipùzcoa, interdisant aux marins de cette province de naviguer sur des navires français, crainte qu’ils n’apprennent leur industrie aux étrangers8. En jGo8, le syndic de Renteria pétitionne pour que cette pragmatica soit appliquée, contrairement, ce semble, à l’opinion delà ville de Saint-Sébastien. L’année

1 a Los prisoneros pasan de i5,ooo hombrcs, sin contar los muerlos, — mas de mil hombrcs, y mas de cinco mil tiros de artilleria de lierro y bronce. » Documents de Vargas Ponce, Area de Noé, p. 355, 366, 371, 378.

2 Minutes du notaire Deniiors citées par Francisque-Michel, Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux. Bordeaux, 1866, in-8°, l. Il, p- 337.

En 1587. Area de Noé, p. 4 10.

4 II y a bien à l’entrée de la baie de Plaisance.

sur la côte Sud de Terre-Neuve, une localité nommée depuis longtemps le cap ou la montagne du Chapeau rouge ; mais nous 11’avons pas encore rencontré de « Chapeau jaune [lutus sombrero ?) » A ce propos, notons que Francisque-Michel dit que « le nom de Chapeau rouge est sûrement un souvenir de l’hôtellerie où les marins de Bordeaux venaient conclure leurs affaires », op. cil., p. 34i.

5 Pour une certaine partie, c’était l’inverse. Voir infra, p. lxiv, note 2.

INTRODUCTION

suivante, un armateur de Pasajès demande la permission d’expédier un de ses navires qui a été construit en France. Dès 1 6 1 3 , des bâtiments apportent des cargaisons de morue à Bilbao. En 1625, une cédule royale autorise l’importation de ce poisson dans les ports de Biscaye par des navires étrangers. Aussi, en cette année, ne voit-on partir de Pasajès que 4 1 navires avec 29.5 chaloupes, montés par i4q5 hommes. En i63i, le Guipùzcoa n’envoie pas une seule expédition à Terre-Neuve; mais il faut dire que ce fut surtout à cause de 1 impôt exhorbitant mis sur le sel.

Les écrivains espagnols et anglais donnent quelques détails sur les Basques dans ces régions au xvie siècle. Ils ne manquent pas d’intérêt.

Une dépêche de Mendoza au roi d’Espagne, du 3i mars 1078, mande qu’à cette date les gens de Biscaye allaient au Labrador pêcher la baleine1. Cependant les premières cartes rappelant la présence des Basques dans ces régions ne localisent ces hardis pêcheurs que sur les côtes Sud et Ouest de Terre- Neuve2. Sylvester Wyet dit avoir trouvé dans la baie de Saint-Georges, en 1 5q4, les épaves de deux grands navires biscayens naufragés3 *.

Anthony Parkhurst compta, en 1578, de vingt à trente baleiniers basques à Terre-Neuve \

Whitbourne, en 1.G22, mentionnant la Grande Baie, c’est-à-dire l’entrée du détroit de Belle-Isle dans le golfe Saint-Laurent, rapporte que c’est le lieu où les Basques font en grande quantité de l’huile de baleine5. Il ajoute d’intéressants détails :

Les Indiens, dit-il, vivent entièrement au Nord-Ouest du pays, lequel est rarement fréquenté par les Anglais ; mais les Français et les Basques qui s’y rendent annuellement pour la pêche de la baleine et celle de la morue, disent que ce sont des gens ingénieux et maniables (quand on les traite convenablement), prêts à les aider avec beau-

1 Calendars ; Spanish ; i568-i570, p. 567.

- Port aux Basques (de la Boulaye, 1687) ; Baie aux Basques (Le Cokdier, 1696).

3 « In tins bay of St. -Georges, we found the wrackes of 2 great Biskaine Ships, -which had bene cast away three yeeres beiore ». Hakluyt, 1 889, t . X t II , p. 60.

i Hakluyt, éd. de i5g9, t. III, p. 182.

' C’est aussi ce que rapporte l'amiral Monson,

A'acal Tracts, p. 485. Il ajoute que la morue y était en aussi grande abondance que la baleine, mais que les Basques tiraient leur principal prolil de l'huile de ce cétacé. C’est dans un port nommé par eux « la Grande Baie » que ces hardis pêcheurs avaient leurs établissements, pour tirer parti, selon les vers de Pierre Motin (Champlain , de 1 G 1 3) ,

... des monstrueuses Baleines

Le butin des Basques légers.

LES BASQUES

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