LES HOLLANDAIS ET LES BELGES
La mappemonde de Sébastien Cabot (i544)i œuvre d’ailleurs des plus médiocres, fut gravée, ce semble, à Anvers ; mais ses tracés de Terre-Neuve, voire de l’Amérique septentrionale entière, sont empruntés à une carte dieppoise (type du Desliens de 1 5 4 1 ) • L’Atlantique de Diego Gutierrez le jeune, cosmographe espagnol, a été gravé et publié dans la même ville en i5G2, par Jérôme Cock. Sa configuration des régions terre-neuviennes cependant est copiée de la carte de son père, qui procède exclusivement pour ces pays
1 « Eue por piloto mayor un vizeaino que se decia Ortuho Jimenez, gran cosmografo », Bernai Diaz, cap. cc., édition de Vedia. p. 291.
2 Le gouverneur Pakat n’était cependant pas en bons ternies avec les Basques, car ayant voulu passer en France tannée suivante sur un de leurs navires qui se livraient à la pêche dans les pa-
rages de Plaisance, tous refusèrent de le rece-
voir, après s’ètre révoltés contre lui. Charlevoix, Nouvelle-France, I. II, p. 75.
3 Chapitre xxm ; fac-similé xxiv.
; On y relève sur les cartes de l’époque : /' Isle aux Basques, Echafaud aux Basques, etc.
5 Journal d’un voyage, t. III, de son Hist. de la Nouvelle-France , 1744, in-4°, p. 1 49 -
INTRODUCTION
d’un prototype portugais, identique à celui de Joao Freire. Mercator, dans sa fameuse mappemonde de i56q, expose une Terre-Neuve et un Canada d’origines lusitano-dieppoises (type du Portulan 217), qu’Ortelius et Hondius répètent à Amsterdam pendant plus de trente années, sans modifications.
C’est seulement dans la dernière année du xvie siècle que nous voyons les Hollandais améliorer leurs contours terre-neuviens ; mais sans s’affranchir complètement de l’influence portugaise. Jan Dirckx (Amsterdam iSqq), par exemple, malgré le progrès dont sa carte témoigne, en porte toujours l’empreinte. Par contre, en 1600 (et peut-être dès 1 098) , Bertius, avec la carte spéciale de Terre-Neuve qu’il dressa à Louvain, quoique gravée et plusieurs fois publiée à Amsterdam, perfectionne la configuration générale ébauchée par Plancius et par de Bry. La nomenclature, toutefois, décèle l’existence d’un prototype franco-lusitanien qu’il aurait consulté.
Anthony Jacobsen (Amst. 1G21), améliore ce tracé, en le redressant, et par ses presqu'îles du Petit-Nord et d’Avalon. Bien qu’il ait été imité plusieurs fois par ses compatriotes, ceux-ci, loin de progresser dans cette voie, rétrogradèrent en adoptant, au milieu du xvne siècle, un type d’ensemble trapu et moins exact, que les atlas nautiques de Doucher, de Roggeven, de Van Loon, répandirent partout.
L’excellence de la gravure, le côté pratique de ces publications amstelodamoises et, de fait, leur supériorité sur tout ce qui s’était produit en ce genre, expliquent et justifient leur succès. On doit aussi reconnaître de la part des cartographes hollandais à la fois un désir de constater les conquêtes ds la géographie maritime et de fournir des délinéations précises. Cette préoccupation datait de loin. Ainsi, dans la Caevte van der zee, ou routier, publié à Amsterdam en ro/ji, par Jan Jacobszoon, cet éditeur conseille aux armateurs, pilotes et matelots, de ne pas acheter d’autres cartes que les siennes, attendu « qu’il les fait corriger chaque année : — wt die beste Caerten ende kenders van die zee \ »
Mais quels étaient ces modèles cartographiques, leur origine et leur autorité, notamment pour le nouveau monde, car la recommandation de Jacobszoon ne s’applique qu’aux cartes de l’Europe? Ce furent d’abord des œuvres manuscrites que les cartographes hollandais ou belges se procurèrent sans doute à Lisbonne et à Dieppe. Cependant, fait bizarre, non seulement il n’en existe plus aujourd’hui en Hollande ou eu Belgique, mais Ortelius, soit dans
1 Nordenskiôi.d, Periplus, p. 104.
les hollandais et les belges
ses listes, soit clans son texte, n’en cite pas une seule provenant de ces sources. La plus rapprochée est une carte inédite de l’Amérique, de Geronimo de Chaves 1 ; probablement la Mapci de las Itulias occidentales , qui existait dans la bibliothèque du comte de Villambrosa et dont il y a une copie au Dépôt hydrographique de Madrid 2. Dans ce cas, Ortelius n’a pu lui emprunter pour Terre-Neuve que des configurations d’origine lusitanienne 3.
Nous montrerons les emprunts faits par les cartographes français aux œuvres hollandaises. Mais plus tard, à leur tour, on voit Pierre Mortier, les Otten et d’autres éditer les cartes de Sanson, de De Fer, de Nolin, et, enfin, Jean Covens et Corneille Mortier publier les atlas de Delisle '. Cependant les publications amstelodamoises de cette dernière époque ne contiennent rien de nouveau sur Terre-Neuve. Les Anglais, au contraire, notamment dans VEuglish Pilot ou le Sea Atlas de John Seller (1G71) reproduisent les délinéations des cartographes hollandais et en reconnaissant qu’elles sont « taken from the Dutch » ; ce qui était évidemment une recommandation. D’ailleurs ils jouissaient d’une telle réputation que nous avons montré Colbert autorisant à aller chercher des professeurs pour ses écoles d’hydrographie « même en Hollande » ; c’est-à-dire malgré la rivalité qui existait entre les deux pays.
Les Hollandais qui, en iGro, envoyaient sur les côtes d’Angleterre trois mille bateaux de pêche, escortés de neuf vaisseaux de guerre et montés par cinquante mille pêcheurs ; ce peuple enfin, qui se vantait « de gagner davantage et encore plus d’honneur en labourant la mer de la quille de ses vaisseaux que ne faisaient les Français en labourant et cultivant leurs terres 5 », dût
* Celui-ci, né vers 1 5 1 9 , 11 est que le iils du grand Ciiavès.
2 Navakrete. Bibliot. inaritima, t. I, p. 565.
3 Ortelius lut lui-même, au début, enlumineur de cartes, que ses deux sœurs montaient sur toile et qu’il allait vendre en personne à l’étranger. C'est ainsi qu’on le voit à Paris et en Italie, d’où il rapportait des cartes. Voir le bel et bon livre Abrahami Ortelii Epistvlæ ; edidit J.-H. Itessels. Cambridge, 1887, in-4°. La présence d’ORTELius n’est pas signalée à Lisbonne ; niais il correspondait avec Luis Teixera. Cf. sa lettre, op. cit., du ao février 1 5 g 2 .
4 Lelewel. Géogr. du Moyeu Age, t. II, p. ao3
à la note. 11 relève les noms de plusieurs graveurs de cartes à cette époque. Jean Boisseau, « enlumineur du roi pour les cartes géographiques » (1689-1647) employait H. le Roi; A. B. de la Plaets gravait pour Melchior Tavernier ; Jean Sommer, Prussien, pour Pierre Mariette; L’Huillier et A. Peyrounin , pour ces deux derniers ; R. Cordier, d’Abbeville, pour Sanson (1648-1660). Jacques L’Agniet et G. Jollain, vers 1666, s’emparaient des planches abandonnées et y substituaient leurs noms.
5 Thomassy. Histoire des pêcheries dans les deux mondes. Tirage à part de la Reçue contemporaine, 3o sept. i85a, p. 8.