‹ Découverte et évolution cartographique de Terre Neuve et des pays circonvoisins 1497-1501-1769;Chapitre 24 sur 258 · PREMIÈRE DONNÉE GÉOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE DONNÉE GÉOGRAPHIQUE

PREMIÈRE DONNÉE CARTOGRAPHIQUE

flottille et, au nom des Rois Catholiques, exigea des officiers, des pilotes et des matelots la déclaration sous serment que Cuba était partie intégrante du continent des Grandes Indes et qu’on pouvait y venir d’Espagne à pied sec. Cette affirmation fut faite sous peine, en cas de désaveu de la part des signataires, d’une amende de 10.000 maravédis et d’avoir la langue coupée : é cortacla la lengua *.

Colomb croyait donc à l’existence d’une terre continentale dans la région des Antilles. Mais nous devons dire qu’à son avis elle s’étendait, non au Nord mais au Sud : que la devra tornaba al Sur Suduest y al Suduest y Oest 2. D’autres maintenaient que ce continent se prolonge au contraire Jusqu’aux parties les plus septentrionales de l’hémisphère. Par exemple, Pedro de Ayala, ambassadeur d’Espagne en Angleterre, rendant compte à Ferdinand et Isabelle, le a5 juillet 1498, de la découverte des côtes septentrionales du nouveau monde accomplie par Jean Cabot l’année précédente, dit : « J’ai vu la carte qu’ils ont rapportée et [considéré] l’étendue par eux trouvée. Ce qu’ils ont découvert ou ce qu’ils cherchent appartient à Vos Altesses, étant situé au commencement de ce qu’Elles possèdent selon la convention avec le Portugal [Traité de Tordesillas3]. » Il est évident qu’un pays qu’on croyait être sur lalatitude de l’Irlande ne pouvait se trouver au commencement : al cabo , d'une autre que les cosmographes plaçaient dans les régions équatoriales sans admettre l’existence d’une côte les reliant ensemble.

L’idée prit bientôt une forme déterminée et, pour ainsi dire, tangible. Dans le beau planisphère dressé en 1000 par Juan de la Cosa, le propre pilote de Colomb, on voit une côte se profilant sans solution de continuité depuis le Brésil jusqu’aux régions les plus septentrionales de l’Amérique. Et, bien que ce cartographe eût signé la déclaration précitée de 1 Aq4 ■> Cuba s’y trouve représentée sous la forme d’une île véritable et à sa place dans le groupe des Antilles4. *

Très peu de temps après, on apprend que Gaspar Corte-Real vient d’accomplir une grande découverte maritime. Pietro Pasqualigo, ambassadeur de Venise auprès du roi de Portugal, en mande la nouvelle à la Sei-

1 Information y testimonio de como el Almirante fue à reconocer la isla de Cuba quedanda persuadido de que era tierra firme. Navarrete, t. II, doc. LXXVI, p. 14V

2 Navarrete, t. II, p. i44-i45. « Curvari ad meridiem ejus litora terræ plurimum scripsit

[Colomb], ita lit se proximum aliquando re-

periret æquinoctis. » Opus Epist. Pétri Mar

tyris Anglerii; Âmst., 1670; epist. clxiv, p. g5.

3 ci Yo, vista la derrola que llevan y la cantilad del camino liallo que es lo que han hallado o buscan lo que V. A. poseen, porque es al cabo que V. A. cupo par la convencion con Portugal. » Jean et Sébastien Cabot; Paris, 1882, doc. XIII.

4 Voir infrà la carte de La Cosa.

LES PREMIERES HYPOTHESES

gneurie le 19 octobre iôoi. « Une des caravelles, dit-il, envoyées 1 année

passée en quête de terres du côté du septentrion est arrivée à Lisbonne le GASP. CORTE-RF.AL

9 courant. Elle a découvert entre le Nord-Ouest et l’Ouest, à 1 800 milles

d’ici, une terre que les gens de l’équipage croient être une terre terme se

reliant aux Antilles découvertes pour l’Espagne et à la Terre des Perroquets

[le Brésil], récemment trouvée1. »

En présence de cette affirmation, la première question qui se pose est de savoir quelle idée les navigateurs se faisaient de cette terre continentale.

Croyaient-ils, comme Christophe Colomb, au début, que c’était le Cathay célébré par Marco Polo et l’objectif avoué de toutes les expéditions transatlantiques à la fin du xve siècle, ou bien n’avaient-ils pas le sentiment qu’on se trouvait au contraire dans un monde nouveau, n’ayant rien de commun avec les côtes de l Asie ?

Cette dernière conception géographique date, selon nous, des premières années de la découverte, et non d’une époque très postérieure, comme on le croit généralement.

Des indices se trouvent déjà dans une phrase d’Antonio de Lebrixa, imprimée à Salamanque en r 498 . « Tel, dit-il, est l'esprit d’entreprise des hommes de notre temps, qu’ils nous apporteront bientôt une description exacte des îles et aussi des continents de cette terre dont les côtes maritimes nous sont connues en grande partie grâce aux navigateurs, notamment de la partie qui se trouve du côté opposé aux îles nouvellement découvertes ; c’est-à-dire Ilispana, Isabella et les autres îles adjacentes2. » Ce n’est guère le langage que Lebrixa eût employé s’il avait été convaincu que cette côte maritime était celle des pays du Grand Khan, décrits en détail par Marco Polo, dans un récit répandu partout. Ajoutons, pour mémoire, qu’une telle opinion, exprimée dans un livre de cosmographie, porte à supposer que l'auteur a eu connaissance d’une carte où se voyait un continent à l’Ouest des

1 « A di 9 [viii, dans la lellrc adressée par Pasqtjaligo à ses frères] dil présente [oclubrio ijoi] arivô qui una di doe caravelle, quale l'anno pas-

sato la majesta del dito re mandô a discoprir terra verso le parte de tramontana... Crcdeno questi di la caravella, la soprascrita terra esser terra ferma, et conjungersi con altra terra, la quai l’anno passato soto la tramontana fu discoperta da laltre caravelle... Etiam credeno conjungersi con le Andilie, che furono discoperte par li reali di Spagna, et con la terra dei papagà, noviler trovata per le nave di questo re che andorono in Calicut. » Diarii di Marino Sanuto, Venezia, 1880, in-4°, t. IV, fascicule 24, p. 200, et Les

Corte-Real, docs. XVIII a et XVIII, p. 209-21 1.

2 « Sed ut est nostri lemporis hominum audacia breui futurum est : ut nobis ueram terræ illius descriptionem afférant tum insularum tum etiam continentis : cuius magnam partem oræ maritimæ nautæ nobis tradiderunt : illam maxime quæ ex aduerso insularum nuper inuentarum (hispanam dico isabelam reliquasque adiacentes) posita est. Sed de bis aliô tempore atque loco : nunc ad reliqua pergamus . » Aelij Antonii nebrissensis grammatici in cosmograpliiæ libros introduct. S. 1. n. d. mais Salamanque, 1498, in-4°, 2e feuillet. Bibliotheca Americana vetustissima, Addit., n° 7, p. 8.

Antilles; c’est-à-dire qu’en i4q8, il existait déjà des cartes exposant des configurations analogues à celles du planisphère de Juan de la Cosa, dont nous parlerons bientôt.

Colomb fait évidemment allusion à des propos de ce genre quand il se plaint qu’on lui reproche d’avoir découvert « un monde différent de celui dont les Romains, Alexandre et les Grecs tentèrent de s’emparer avec de grandes armées1 ». En d’autres termes, ses adversaires niaient qu'il eût abordé dans l’Inde et sur les rives du Gange : but et résultat de son voyage de 1492, aux termes du rapport officiel adressé par lui aux Rois Catholiques2 * *. Ils croyaient donc que Colomb avait foulé le sol d’un pays complètement inconnu : opinion utile à recueillir ici.

Quoi qu’il en soit, le grand Génois ne tarda pas à se convaincre que cette terre nouvelle n’était aucunement le Cathay. Dans sa relation de la découverte des bouches de l’Orénoque (i4q8), nous le voyons déclarer que ce fleuve procède d’une terre infiniment grande, inconnue jusqu’alors : procède de tierra infmita, , de la cual fasta agora no se ha hahido noticia \ Il répète même être certain que c’est une terre ferme immense, dont auparavant on ne savait rien : Yo estoy creido que esta es tierra firme, grandisima, de que liasta hoy no se ha sabido h ». Il n’eût pas parlé ainsi du continent asiatique, partie du monde si connue. D’ailleurs, nous relevons dans la déposition de Pedro de Ledesma, son propre pilote, qu’au cours de la troisième expédition Colomb et lui rangèrent la côte Sud-Ouest à la recherche de l’Asie : de allî corrieron en sur sudueste en busca del Asya 5. Quoi de plus clair ? Aussi le voyons-nous sans cesse répéter que les terres nouvelles sont un autre monde : estas tierras son otro / nundo 6. Et comme conséquence logique de cette conviction, ce qu’il cherche dorénavant, c’est un passage à l’Ouest.

En effet, Diego Mendez, son fidèle compagnon, dans sa déposition devant le fiscal, déclare qu’en compagnie de l’Amiral il a exploré une grande partie de la région, en quête d’un détroit pour passer de l’Océan Atlantique [au côté opposé] : Ha navegado y corrido mucha parte de esas tierras cou cl Almirante buscando Estrccho para pasar de la mar del Norte \

Martin de Arrierau, un autre de ses compagnons, est plus explicite encore.

1 « Do aeà es otro rnundo en que se trabajaron Romanos y Alejandre y Griegos, para la haber con grandes ejercicios. » Troisième voyage, dans Navarrete, t. I, p. 244.

2 Le litre porte : Epistola Christofori Colom :

cui ætas nostra multum dehet : de Insulis Indix

supra Gangem nuper inuentis.

3 Navarrete, t. I, pp. 2Îg, 262.

4 Las Casas, Ilistoria Gl. de las Indias, t. II, p. 264.

5 Pleitos de Colon , dans la Coleccion de documentas ineditos, 2e série, t. I, p. 263.

0 Las Casas, op. cit., p. 455.

7 Probanza du 3i août i535.

LES PREMIERES HYPOTHESES

« De Santo-Domingo, clit-il, nous fûmes à la recherche d’un détroit conduisant, d’après ce que disait Don Christophe Colomb, là où se trouvent les épiceries : a Santo-Domingo , é de alli fueroti en busca de un estrecho dotidc deeia I). Cristobal Colon que habia el cspeceria 1 .

Nous pourrions multiplier ces témoignages. Ajoutons que tous les navigateurs qui avaient traversé l’Océan Atlantique partagèrent cette opinion, sinon toujours en termes exprès, au moins par implication.

Ainsi, au t8 décembre 1 497 7 Jean Cabot, expliquant à Raimondo di Soncino, l’envoyé du duc de Milan, ses projets pour la seconde expédition anglaise qu’on armait à Bristol, lui confia que, partant du point déjà atteint, il se proposait de ranger le littoral qui est plus à l’Ouest, de façon à atteindre le côté opposé à bile de Cipango, située dans la région équinoxiale : de quello loco occupato andarsene sempre el Levante [sic pro Occidente], tanto chel sia ail opposito de una isola chiamata Cipango , posta in la regione equinoctiale 2. Que ce fut par un détroit ou par une côte se continuant de l’Ouest à l’Est par le Nord, il va de soi que ce projet était réalisable seulement à la condition de placer le nouveau continent entre l’Atlantique et le Pacifique.

Amélie Yespuce, à son tour, au mois de septembre i5o3, annonce en termes positifs que le pays visité par lui est un monde nouveau, qu’il pourrait appeler Novus Or bis : quasque novum mundum appcllare lie et , parce que les anciens ne l’ont jamais connu : Quando apud maiores

nostros radia de ipsis fuerit habita cognitio et audietibus omnibus sit novissima res 3 *. Nous le voyons même, alors qu’il se trouve au Brésil, exprimer l’intention de parvenir dans l’Est, par la voie de l'Ouest et du Sud : Ut ad perquirendas novas regiones versus meridiem a latere orientis me accingam per ventum qui A f riens dicitur \ C’est à faire croire que le navigateur florentin avait deviné l’existence du cap Iiorn !

Ces détails, il faut le dire, concernent seulement une région située au sud de l’équateur. Mais dans un voyage que Yespuce déclare avoir accompli5 du 10 mai 1 407 au i5 octobre i4qq, c’est au septentrion qu’il aurait navigué. Après avoir atterri à une terre que lui et scs compagnons jugèrent être un continent : una terra che la giudicammo essore terra ferma , par i G° lati-

1 Navarrete, t. III, p. 556; Pleitos de Colon, l. I, p. a5g.

2 Jean et Sébastien Cabot, doc. X, p. 325.

3 Mundus nouas, icr feuillet dans toutes les

éditions de la lettre de Yespuce, publiées au com-

mencement du xvxe siècle. Bibliotheca Americana vetustissima , nos 22-3 1.

4 Idem, à la fin de la plaquette.

s Jettera di Amerigo Vespucci delle isole nuouamente trouate in quattro suoi viaggi ; édition de Quakitch, London, 1893 ; verso de aii.

tude Nord et 70° longitude Ouest, ses caravelles longèrent la côte dans la direction septentrionale jusqu’au a3° : naviganimo per el macstralc , che rosi sicorrevci la costa s, puis encore, de telle sorte qu’il aurait rangé en tout 870 lieues de littoral. Selon les cartes de l’époque, son exploration embrasserait ce que sont pour nous les côtes du Honduras, du Yucatan, du golfe du Mexique, de la Floride, de la Géorgie, des Carolines et peut-être jusqu'à l’embouchure de l’Hudson.

Nous n’ignorons pas combien ce premier voyage de Vespuce est controversé1. Peut-être même est-il imaginaire, au moins dans sa forme actuelle. Mais pour la question qui nous occupe, cela importe peu. Le critique ne doit retenir de cette description que deux faits : d’abord, la croyance à la fin du xve siècle, fût-elle seulement hypothétique, qu'il existait, non loin de Cuba et d’Ilispaniola, une côte continentale abordable et s’étendant, comme dans la réalité, sans solution de continuité depuis au moins le golfe de Honduras jusqu’aux environs du 4o° de latitude Nord, voire aux régions arctiques. L’autre fait, plus important encore, c'est la conviction que cette côte n’était pas, aux yeux des marins, celle de l’Asie, mais bien le littoral d’un monde jusqu’alors complètement inconnu : Novus o/bis.

Tel était l’état des connaissances sur la géographie de l’Amérique septentrionale, quand on apprit que Gaspar Corte-lleal avait accompli de grandes découvertes au Nord-Est du nouveau monde.

Les détails qu’Alberto Cantino, envoyé du duc de Ferrare auprès du roi de Portugal, fit parvenir à son maître, le 19 octobre i5oi, touchant le retour à Lisbonne d’une partie de la flottille de Corte-Real, huit jours auparavant, engagèrent ce prince à se procurer une carte des découveites maritimes des Portugais. Cantino, aussitôt l’ordre reçu, vers le commencement de l’année ido22, la commanda à un cartographe de cette ville, inconnu, mais dont le faire rappelle la plume et le pinceau des miniaturistes italiens. L’automne suivant, elle était remise à Hercule d’Estc. On la possède encore, dans la bibliothèque d’Este, à Modène3.

C’est, après le planisphère de La Cosa, la plus ancienne carte connue où le

1 Âmericus Vespuccius. A critical and documentary review of two recent English Looks concerning tliat navigator. London, 1 89^ , in-8°.

2 La phrase : <1 E nunca mais voo e crese que

lie perdido », dans une des légendes de la carte et s appliquant à Gaspard Corte-Real, trahit une inquiétude qu’on n’a dû ressentir à Lisbonne que plusieurs mois après le retour des deux premières caravelles. Les lettres patentes autorisant

Miguel Corte-Real d’aller à la recherche de son frère, qui, lui non plus, ne revint pas, sont du i5 janvier i5o2. Ivunstmann, Die Entdechung Amerikas. Nach den altesten Quellen geschichtlich dargestelt ; Munich, i85g, in-4°, P- 9b note 120. Texte revu dans les Corte-Real , doc. XX.

3 La partie américaine a été publiée avec les Corte-Real et, avec la partie asiatique, dans la Discovery.

LES PREMIÈRES HYPOTHESES g

nouveau monde se trouve représenté et expose une côte continentale au Nord-Ouest des Antilles. Mais, circonstance notable, on remarque dans le planisphère de La Cosa l’absence totale de nomenclature, de légendes et d estuaires sur la partie du continent qui semble correspondre aux côtes des Etats-Unis, depuis le golfe du Mexique jusqu’au cap Cod. Les profils en outre paraissent bien peu accentués, surtout lorsqu’on songe que les explorateurs à cette époque ne s’éloignaient guère des côtes et que ceux qui rangèrent ce littoral ne purent ne pas voir et noter au moins la péninsule floridienne et ses bancs de coraux, le cap Natteras et la baie de la Chesapeake. Aussi le critique est-il fondé, a priori , à ne voir dans la délinéation continentale de La Cosa qu’un tracé hypothétique ; au plus, un renseignement de marin qui aurait aperçu la terre et sans y aborder. Pour l’œuvre du fameux pilote basque, nous nous arrêtons à cette dernière hypothèse.

La configuration est néanmoins importante, comme expression de l’idée

i. — Cuba et la Floride selon Cantino

que le plus grand cartographe espagnol de l’époque avait conçue de la géogi aphie des terres transatlantiques. 11 faut également voir dans ce tracé, vague et muet, une preuve qu aux yeux de La Cosa cette côte n’était pas celle de

l’Asie et surtout le Catliay. Sa mappemonde ne s’étendpas à l’Orient au delà de l’ile de Taprobane et, conséquemment, on ne peut savoir avec certitude quelle forme il eût donné au littoral asiatique. Tout porte à croire cependant que ce savant navigateur aurait adopté les contours et jusqu’à la nomenclature de Behaim, de Martellus Germanus et de toutes les cartes de l’époque, dont personne encore ne contestait ou n’était même en mesure de contester l’exactitude à l’égard des confins de la Chine et de l’Asie.

Quant à la mappemonde de Cantino [supra, page 7), nous ne sommes plus en présence d’hypothèses, mais bien de résultats cartographiques

obtenus de visu , et sans qu’ils se rattachent d’aucune façon au planisphère de La Cosa. En effet, les contours diffèrent entièrement.

L’orientation, par rapport aux Antilles et particulièrement à Cuba, est plus exacte dans Cantino que dans La Cosa. La péninsule floridienne est nettement tracée ; le golfe du Mexique, inséré à sa véritable place, montre une profonde échancrure. Mais ce qui surtout donne à cette configuration un caractère authentique, c’est la nomenclature de vingt-deux noms de caps, de côtes, de rivières et de promontoires qu’on y relève :

Maintenant, quels furent les marins espagnols ou portugais qui, les premiers, explorèrent cette côte ?

Quand La Cosa construisit sa mappemonde de l’an i5oo, huit mois s’étaient écoulés depuis la découverte de l’Amérique. Nombre d’expéditions autorisées par le gouvernement espagnol avaient exploré l’archipel des Antilles en toute sa largeur, et cependant il n’y a pas trace positive dans les documents on les histoires contemporaines qu’aucune d’elles, en ces huit années, ait franchi la simple longitude de deux degrés au delà du Nord-Ouest de Cuba ou des Lucayes. Lorsqu’on songe qu'à moins de quarante lieues marines de la Havane se trouvent les côtes de la Floride, il paraît inconcevable qu’un écart de route ou un coup de vent, en l’absence de toute autre cause, n’ait pas poussé quelque caravelle dans ces parages. Les profils continentaux n’eussent pas échappé au pilote, et étant donnée l’obligation de remettre à l’autorité compétente les relevés et

LES PREMIERES HYPOTHESES

les épures quand le navire rentrait au port, on doit croire que les cartes les auraient reproduites, au moins dans les grandes lignes, et nommées d’une façon générale.

La côte de la mer océane ( Costa ciel mar vçiano ), le cap de la Bonne Chance (Cabo cle bona ventura ), la rivière des Alligators (Rio de los largartos '), la Pointe rouge (jmnta roixa) ; le cap delà Fin d’avril ( C . do fini do abrill) , etc., ne sont pas des dénominations de fantaisie, mais bien, ainsi que Kohl le reconnaît, des noms comme en donnent les marins fréquemment. Elles ne présentent pas non plus le résultat d’une seule exploration, puisque la désignation Cabo cl. licontu ( del lincontir dans Canerio, est évidemment une mauvaise lecture pour ciel encuentro ), implique une rencontre d’autres marins faite en ce lieu. D’ailleurs, on trouve dans cette nomenclature la preuve que la région a été explorée par des navigateurs de nationalités différentes. A côté des particules portugaises r/c, do , dus, on relève clef de lo, cle la , qui sont des mots espagnols. Les substantifs lagarto , almadias, mar uçiana , et les adjectifs baxo , roixa , santo , corno , sont, au contraire, portugais, quoique mélangés ici avec des particules espagnoles. Mais Cabo de boa ventura , C. do fini do abrill , Rio do corno , sont tout à fait lusitaniens.

Ces données, cependant, ne sauraient s’appliquer aux expéditions autorisées par le gouvernement espagnol, comme nous le montrerons bientôt, quoiqu’elles fussent de beaucoup les plus nombreuses et entreprises souvent avec interdiction absolue d’atterrir en des lieux déjà connus des Espagnols : « demas de las islas e tierra firme que por nuestro mandado se ban descubierto en la dicha parte del mar oceano. » D’autre part, nous savons pertinemment où les Pinzon, Diego de Lepe, Velez de Mendoza, Hojeda, Nino, Guerra, Bastidas et tous les navigateurs autorisés par lettres patentes de l’Espagne jusqu’à la fin du xve siècle, sont allés, et ils ne dépassèrent pas la longitude de 5o° (Greenwich) au nord du parallèle des Lucayes.

Mais ces navigateurs ne furent pas les seuls qui, à la fin du xve siècle, franchirent l’Océan Atlantique à la recherche de contrées inconnues. Il y a les voyages clandestins, mis en lumière récemment, et dont l’étude permet déjà d’expliquer certains points douteux de l’histoire cartographique du nouveau monde.

En ce qui concerne le Portugal, nous voyons dès le début, en i4<>3, une caravelle partant de Madère en quête des pays que Colomb venait de décou-

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