LES VOYAGES CLAN- DESTINS
1 Alligator lucius Cuv. se trouve encore au delà du 32° de latitude Nord. Nous avons entendu
ses mugissements en traversant la nuit la rivière S a vanna h.
vrir1, et le roi Emmanuel envoyant trois navires pour l’intercepter 2. Étant donnés les intérêts enjeu, on est fondé à croire que ni la caravelle ni la petite escadre ne s’arrêtèrent à mi-chemin. De toutes façons, ce fut l’opinion des Rois Catholiques 3 . N’oublions pas non plus que les Açores étaient depuis longtemps un foyer de projets d’entreprises transatlantiques. De 1 4 4 7 à i4p3, nous avons relevé 4 l’indication de dix-huit tentatives de ce genre faites par des Azoréens, la plupart en vertu de lettres patentes émanant des rois de Portugal. 11 est certain qu’aucune d’elles ne réussit à atteindre les côtes du nouveau monde ; mais elles dénotent un état d’esprit chez de hardis et habiles marins qui ne devait guère les porter à ne pas suivre l’exemple de Christophe Colomb. Tout porte donc à croire que l’entreprise clandestine de septembre i4q3 fut renouvelée. Mais il y eut aussi des expéditions faites par l’ordre du roi Manoel ; par exemple celles de Duarte Pacheco en 1498 3 et de Joào Fernandez en octobre 1499 e- Les Espagnols s’abstinrent encore moins d’envoyer secrètement des caravelles au nouveau monde ; témoin l’expédition de Bartolomé Colin et Alonso Medel en juin 14977, ainsi que celle de Rivarol en février i5oo8. Humboldt avait donc raison lorsqu’il disait : « Les documents officiels, ceux qui n’ont enregistré que les expéditions faites aux frais du gouvernement espagnol, ne nous offrent pas une certitude absolue qu’à une époque donnée les découvertes n’aient été poussées que jusqu’à telle ou telle limite. 11 existait à Séville et à Lisbonne des notions répandues par des voyageurs clandestins9. »
Bien que nous n’aimions pas à citer Gomara, le passage suivant de ce chroniqueur nous paraît mériter d’être aussi reproduit. « Beaucoup, dit-il, entreprirent de continuer les découvertes commencées par Colomb; certains, à leurs propres dépens, d’autres aux frais de la couronne, espérant de la sorte
1 Cartel mensagera de los Iteyes, 5 sept. 1 4 93 ; Navakrete, t. II, doc. LXXI, p. 109.
2 « Nos dicen que el Rey liabia enviado en pos de èl [la caravelle en question] olras très caravelas para lo tomar, y podria ser que esto se ficiese con otros respetos , o'que los inisinos que fuerou en las carabelas, una y olras, querrân descubrir algo en lo que pertenece a Nos ». Op. cil.
3 II y eut, ce semble, encore une expédition de ce genre qui fut équipée, sinon envoyée trois mois après, sous les ordres de Francisco d Almeida. Cf. Ruy de Pina, Chronica del rei D. dodo II : Barros, Decada /'* de Asia , etc., cités dans la Discovery of North America , p, 608.
4 Discovery of North America, p. 655-66i.
* « Mandou descobrir la parte occidental passando alem a grandesa do inar oceano bonde lie hechada e naviganda huma tara grande terra firme com militas e grandes Ilhas adjacentes. » Duarte Pacheco Pereika ajoute : « no terceiro anno de vosso [Joao II] Reynado ». La troisième année du règne de ce roi correspond à l'année 1498. Esmeraldo de Situ Orbis, i5o5 ; édition de Lisbonne, 1892, iu-4°, p. 7.
6 Lettres patentes du 28 octobre 1499, dans nos Corte-Real, p. 44, note 1.
7 Navarrete, t. III, doc. XXV, p. 5o".
8 Op. cit., t. III, doc. XLIII, p. 5 1 3 .
9 Humboldt, Examen critique de l histoire de la géographie du Nouveau Continent, Paris, 1 836, in-8° ; t. II, p . 558.
LES PREMIERES HYPOTHESES
acquérir gloire et richesses... Mais comme la plupart au contraire s’y sont ruinés, on n’a gardé aucune souvenance de leurs efforts ; particulièrement de ceux qui naviguèrent au Nord en suivant les côtes de la région des Baccalaos et du Labrador h »
C’est évidemment à des voyages de ce genre que l’historien de la géographie doit attribuer la configuration et la nomenclature des terres au Nord-Est du continent américain dans la carte de Cantino et ses dérivés; c’est-à-dire dans toute la cartographie lusitano-germanique. Les origines diverses que nous avons présumées d’après la philologie, les grands détails et l’étendue des contours, ainsi que d’après le nombre relativement considérable de désignations, indiquent de même que cette partie du planisphère de Cantino est la résultante d’épures successives recueillies dans les trois ou quatre dernières années du xve siècle.
Ce qui précède vise seulement des configurations ne s’élevant guère au Nord du 45° de latitude. Nous allons maintenant examiner les données permettant de poursuivre l’enquête jusqu’à Terre-Neuve et peut-être une partie du Labrador. Les voyages de Jean Cabot et de Gaspar Corte-Real en fournissent les premiers éléments.
1 Gomara, llistoria de las Indias, édition de Vedia, t. I, p. 177 et Herrera, Decad. I, lib. VI, cap. xvi, p. 169.