LA COTE NORD-EST SELON LA COSA
( Musée Naval à Madrid )
PLANISPHERE DE LA COSA
ment une corruption, comme il s’en trouve un si grand nombre dans cette carte, œuvre d’un maladroit copiste, contemporain cependant de la carte originale de La Gosa, aujourd’hui perdue.
Le seul mot qui se rapproche de Fastanastre surtout par l’assonance est, dans toutes les langues romanes Finisterra , c’est-à-dire : cap terminus de la terre (ou du littoral). Cette expression s’explique naturellement ici par la position que ce cap occupe à proximité de l’angle terminal de la côte. Ccip de Finis terre est une désignation que des marins ne donneraient pas à la première terre vue par eux, mais plutôt à la dernière comme le terme l’indique. C’est donc à l’extrémité opposée à ce cap que, selon cette carte, l’on doit placer l’atterrage de Cabot ; en d’autres termes, au Cauo descubierto . L’exploration se serait donc faite de l’Ouest à l’Est, c’est-à-dire à partir de la « Mer découverte par les Anglais », ou bien de la première saillie à l’Est de cette mer (qui est ce Cauo descubierto) , jusqu’au C. fastanastre , ou cap Finisterre.
Une question qui prime toutes les autres, c’est, naturellement, de déterminer à quelle contrée répondent en réalité, dans leur ensemble, les configurations que La Cosa attribue ainsi aux Anglais et que nous venons de décrire. Malheureusement, on n’a qu’à jeter les yeux sur la partie de la carte afférente au nouveau monde pour voir que les latitudes, les longitudes et les distances relatives sont toutes absolument conjecturales ou erronées. Quant aux tracés géographiques et à leur orientation, au moins pour la partie de F Amérique septentrionale qui nous occupe en ce moment, ils ne ressemblent guère à la réalité !
Certains géographes croient y reconnaître le véritable littoral, depuis la Floride jusqu’à la Nouvelle-Ecosse, tel qu’il est représenté dans les cartes de Weimar. Nous ne voyons dans cette délinéation qu’une nécessité cartographique. Puisqu’on partait de la donnée que la côte se prolonge sans solution de continuité depuis l’atterrage de Cabot jusqu’aux possessions espagnoles, après avoir localisé le point initial au milieu de l’Atlantique, elle ne pouvait guère être dessinée autrement. Et ce qui montre bien que le tracé part d’une simple hypothèse, c’est qu’il suit pour la côte septentrionale une direction presque Est et Ouest, au lieu de s’élever vers le Nord-Est, qui est à peu près
que par la petite barre, couverte en partie dans l’original par une des aires de la rose des vents. Les premiers qui étudièrent cette carte avant que le frottement ne l’eût endommagée davantage, Hu.mboldt en 1882 et Ramon de la Sagra en
1 8 '3 8 , ont discerné comme lettre initiale une f. Aussi le premier (dans le fac-similé ajouté au Behaim de Ghillany) écrit fastanaira; le second (dans l’atlas de son Histoire physique de Cuba, traduction de Sabin Berthelot) donne fastanarro.
la véritable direction générale du continent américain, de la pointe de la Floride à File du Cap-Breton.
Voyons néanmoins si cette carte présente des éléments cartographiques permettant de rapprocher ses tracés de la configuration réelle de l’Amérique du Nord.
Prenons pour méridien d’origine celui de la pointe Nord de la presqu’île limitant sur la carte de La Cosa le golfe de Vénézuéla à l’Est ; région que ce navigateur devait bien connaître puisque c’est lui qui la découvrit, comme pilote-major d’Alonso de Hojeda, en 1499 '• Cette longitude est celle de 710 O. (Greenwich), environ (à i°près). Le pavillon anglais le plus à l’Ouest est à treize divisions de l’échelle inscrite sur la carte, à l’Est de ce méridien, c’està-dire à i3x 4 o minutes ou 90 de long. E., ou 710 — 90 = 62° O. (Greenwich).
Le pavillon anglais le plus à l’Est ( Cauo de Inglaterra) est à 44 divisions de l’échelle, à l’Est du pavillon le plus à l’Ouest, soit à 44 X 4» = i .7G0 minutes ou 290 environ à l’Est du premier pavillon, c’est-à-dire par G20 — 290 = 33° longitude O. de Greenwich. Les découvertes de Jean Cabot seraient donc comprises sur le continent Nord américain entre les longitudes G20 et 33° O. (Greenwich) .
Or, en réalité, le 33e méridien à l’Ouest de Greenwich, passe dans l’Est du cap Saint-Roque sans rencontrer la côte de l’Amérique méridionale, et ne rencontre pas davantage le continent de l’Amérique du Nord. Le méridien G20 O. (Greenwich) passe à peu près par la Bouche du Dragon, île de la Trinité. On constate ainsi que le Cauo de Inglciterra est porté trop à l’Est d'une quantité considéiable.
Mais si sur la carte de La Cosa on peut arriver à identifier le point de la côte du Brésil où passe le méridien de Cauo de Inglaterra , il sera possible de donner à ce dernier cap la longitude de ce point sur nos cartes modernes. Si ce point est l’embouchure du Rio Mossoro, par 37° O. (long. Greenwich), nous pourrons prendre le point de la côte du Nord Amérique situé par cette longitude de 37° pour l’identifier au Cauo de Inglaterra , à la condition qu’il soit à la latitude convenable. Malheuieusement, le 37° long. O. (Greenwich) passe à l’Est, bien au large de tout le continent du Nord Amérique.
Vient maintenant la question des latitudes. Ici, le terrain pourrait être un peu plus solide, caries navigateurs de l’époque de Cabot obtenaient déjà d’une façon relativement exacte leur latitude par les observations plus ou moins
1 Déposition de Juan de Xérès, dans les Pleitos de Colon , seconde série des Documentas inéditos
de Induis, publication de l’Académie royale d 1 Histoire ; 1892, t. I, p. 3o2.
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grossières de la hauteur méridienne. On peut donc se servir, dans une certaine mesure, des latitudes de la carte de La Cosa, en les déterminant par l’échelle qu’il y donne, et dont chaque division vaudrait 4» minutes.
Dans ce cas, on trouverait que le Cauo de Inglaterra est par 54° Nord environ, ce qui le placerait sur la côte du Labrador près de Sandwich Bay. Là aussi serait le cap Fastanastre , ou Finisterre : terminus de l’exploration de Jean Cabot en 1 497 - Mais alors, comment expliquer que ce navigateur n’ait pas remarqué l’inflexion extraordinairement brusque vers le Nord que fait la côte à partir de l’Ile du Cap-Breton et du cap Race ? Cette difficulté est d'autant plus grande que les tracés de La Cosa prennent pour base les épures mêmes rapportées par Jean Cabot en 1497, et, comme on l’a vu, que l’ambassadeur d’Espagne à Londres a dû envoyer aux Bois Catholiques, aux termes de la dépêche de Pedro de Ayala du juillet i4q8.
A notre sens, il n’y a donc absolument rien de précis, et même de probable à tirer de cette carte non seulement pour déterminer l’atterrage de Cabot, mais encore pour s’assurer s’il a même aperçu, à l’aller ou au retour, un point quelconque de l’île de Terre-Neuve.
EXAMEN TECHNIQUE DE LA CARTE DE LA COSA
Cherchons maintenant s’il existe en dehors du planisphère de La Cosa des éléments de contrôle et de discussion. Efforçons-nous surtout de découvrir ce qu’il peut y avoir de fondé dans les raisons techniques récemment avancées pour fixer, selon cette carte, l’atterrage de Jean Cabot en 1 4f)7 -
Aujourd’hui, comme naguère, comme toujours, nous chercherons sur ce sujet à établir ce que disent les documents et à énoncer les conclusions qu’à notre sens ils comportent , sans les admettre ou les rejeter, car avec les uns et les autres on ne cesse sur ce point de naviguer en pleine hypothèse.
Le premier de ces documents se rencontre dans une dépêche diplomatique. Voici à quelle occasion :
Aussitôt que Jean Cabot arriva à Londres, en 1 4 f) 7 ? pour rendre compte à Henri VII du résultat de sa première entreprise transatlantique, ses compatriotes, car il était « Génois comme Colomb1 », se hâtèrent de l’interroger. Parmi ces interlocuteurs il y avait des gens de marque qui envoyèrent à leurs correspondants à Venise, à Milan et ailleurs en Italie, les renseignements qu’ils avaient pu obtenir. Le plus topique se trouve dans la lettre que Raimondo de Soncino, l’envoyé de Ludovic le More à la cour d’Angleterre, adressa à son maître le 18 décembre i4f>7 - On y remarque le passage suivant : « En ce royaume est un Vénitien du peuple, appelé Mr Jean Cabot, de belle intelligence, très habile dans la navigation... Avec un petit navire et dix-lmit personnes, s’abandonnant à la fortune, il partit de Bristol, port occidental de ce royaume, laissa l’Irlande [qui est?] plus à l’Ouest, puis s’éleva vers le Nord [et] commença à naviguer dans la partie de l’Est [szc pro Ouest],
1 « Otro Ginoves coino Colon », et « este Ginoves ». Dépêches de Ruy Gonzales de Puebla et de Pedro de Avala aux Rois Catholiques, s>5 juillet 1498. Bergenroth, Calendar of Letters... pre-
served in tlie Archives at Simancas ; London, 1862, in-8, t. I, n° 210. pp. 176, 177, et Jean et Sébastien Cabot, doc. XII et XIII.
EXAMEN TECHNIQUE DE LA CARTE DE LA COSA
laissant (après quelques jours) l’étoile du Nord à droite, et après avoir beaucoup erré, enfin arriva à la terre ferme, où il planta l’étendard royal, prit possession [de cette terre] pour Son Altesse | Henry VII |, recueillit certaines indications et s’en retourna1. »
L’Irlande s’étend du au 55° i5' lat. N. Entre laquelle de ces deux
latitudes Cabot mit-il le cap sur l’Ouest? Dans quelle longitude commença-t-il à se diriger vers l’Occident? On l’ignore tout à fait. Prenons pour latitude une moyenne, soit 53°, et pour longitude un point peu éloigné de la côte d’Irlande. Comme il n’est pas dit que Cabot navigua alors dans la direction du Sud ; qu’au contraire le langage de Soncino indique une traversée se continuant à l’Ouest, un tel trajet, a priori , devait porter Cabot au Labrador. A l’appui de cette hypothèse, on peut admettre sans invraisemblance dans la région des vents généraux d’Ouest traversée par ce navigateur, une prédominance des vents de Sud-Ouest le portant vers le Nord. Louvoyant par mauvais temps ou, comme disent les marins, tenant le cap bâbord amure, il n’aurait pu ni apprécier ni corriger cet écart. Rien d impossible, conséquemment, à ce que Cabot ait fait son atterrage aux environs de Sandwich Bay ou d’Invuctoke, par 53° 3o’ de lat. N. Dans l’état actuel de la question, et avec les maigres données que nous possédons, ceci n’est et ne saurait être qu’une hypothèse. Notons cependant qu elle s’accorde parfaitement avec la région découverte par les Anglais, c’est-à-dire par Jean Cabot en 1 4 0 7 ’ sc^°n les cartes faites ou inspirées par son fils pendant trente années, et qui toutes marquent cet atterrage au Labrador.
De savants critiques, prenant également pour base les brefs renseignements de Soncino, ont pensé, et avec raison, qu’il fallait tenir compte, dans cette théorie, de la variation magnétique. C’est évident ; mais où puiser les éléments nécessaires pour déterminer la variation éprouvée par Cabot en 1 497 ? Ces écrivains croient les avoir trouvés, par analogie, dans certains détails du journal de bord que tint Christophe Colomb au cours de sa traversée de tZjqe.
L’un d’eux2, en conséquence de ses calculs, fixe l’atterrage de Jean Cabot dans la baie de Bonavista, sur la côte orientale de Terre-Neuve. L’autre 3, avec les mêmes données, le fait atterrir, au contiafre, à file du Cap-Breton.
Nous avons prouvé, mathématiquement4, qu’en réalité, d'après leur théorie,
1 Dépêche de Raimondo de’ Raimondi di Son-
cino au duc de Milan; Londres, 18 déc. 1 497 • Annuario scientifico del 18G5. Milan, 1866, p. 700;
Desimoni, Inlorno à Giovanni Caboto, dans les Atti délia Società Ligure di Storia Patriu, t. XV,
Gènes, 1881, et Jean et Séb. Cabot, doc. X.
2 Sir Cléments Maricham, Geographical Journal, t. IX, n° 6.
3 Dr Samuel Edward Dawson. Transactions of the Royal Society of Canada , sect. II, 1894.
4 Nachrichten von der Künigl. Gesellschaft der IVissenschaften zu Gôttingen. Novemb. 1897.
Jean Cabot, au lieu d’atterrir au Cap-Breton, aurait atterri à 3Go — i83 = 177 milles plus au Nord que l’ile du Cap-Breton. En d’autres termes, son atterrissage se serait ainsi fait à l’île de Terre-Neuve, sur la côte Est de la longue presqu’île terminée au Nord par le cap Bauld, à proximité de White Bay, à environ po milles au Sud du cap Bauld. Mais comme cette théorie est complètement erronée, les conclusions que ces deux savants en tirent sont tout aussi chimériques. Rien ne prouve d’ailleurs, qu’en réalité l’atterrissage se fit soit à nie du Cap-Breton, soit à White Bay, soit au cap Bauld, soit à la baie de Bonavista.
Mais quelle fut l’opinion en Angleterre sur le véritable atterrissage, dans les cent années qui suivirent les voyages transatlantiques de Jean Cabot et sa mémorable découverte ?
Les premiers documents anglais, décrivant le pays découvert par le navigateur vénitien, ne le désignent que sous le nom de « the new ile1 — l’île nouvelle », ou « the new lande — la terre nouvelle2 » ; ou « the new founde ilands, — les îles nouvellement découvertes3 » ; ou bien encore « the newe founde lande4 — la terre récemment trouvée », vocable dont plus tard on a fait Terra-Nova et Terre-Neuve.
Ceux qui voient dans le mot « île » un terme d’identification sont le jouet d’une illusion philologique. Ils ignorent que ni Jean Cabot ni aucun de ses émules pendant quaranteannées ne savaient que Terre-Neuve estime île. Durant près d’un demi-siècle elle resta soudée au continent dans toutes les cartes. A première vue, elle semble être, il est vrai, dansCantino et toute l’hydrographie lusitano-germanique, une île réelle. Cela provient de ce que les contours occidentaux, cachés par des arbres, laissent supposer un véritable littoral. En regardant cette configuration de près b, on voit que le tracé est vague. Aussi Ruvsch, le premier, qui après avoir visité Terre-Neuve, cherche à en déterminer le caractère géographique, n’emploie-t-il, dès i5o6 ou 1007, que cette expression : « qui peninsulæ Terra Nova vocatæ ».
Il faut donc se pénétrer de l’idée qu’on ne donna et qu’on ne put donner pendant longtemps, en Angleterre comme ailleurs, le nom de Terre-Neuve, et alors constamment dans le sens de « pays depuis peu découvert », qu’à une partie encore indéterminée de la région comprenant le Labrador, l'île de Terre-Neuve et le Canada. Enfin, on attribuait à une certaine étendue de la
1 Gratification accordée à Jean Cabot par Henby VII, 10 ocl. 1497 ; et prêts faits par ce prince à Lanslot Thirkill, ior avril 1498.
2 Prêt audit Thirkill, 22 mars 1498.
3 Chronique de Fabyan, i5o2.
4 Pension octroyée par Henry VII aux Azoréens Fernandez et Gonzales, 6 décembre i5o3.
5 Voir la carte 6, infrà, chap. ix.
EXAMEN TECHNIQUE DE LA CARTE DE LA COSA
côte orientale de cette région, des profils plus ou moins positifs, mais sans viser cette île en particulier, telle que tous les géographes la comprennent.
Ce n’est, comme nous le montrerons bientôt, qu’en i583, que les Anglais fixèrent à Terre-Neuve même l’atterrissage de Jean Cabot, et en s’appuyant sur une raison étymologique absolument fantaisiste.
Donc, pour tout esprit impartial, on ne sait, on n’a aujourd’hui aucun moyen de savoir et probablement on ne saura au juste jamais où Jean Cabot a atterri en 1497, voire en i4p8, et partant, si oui ou non il a découvert ou même aperçu un point quelconque de l’île de Terre-Neuve.