‹ Découverte et évolution cartographique de Terre Neuve et des pays circonvoisins 1497-1501-1769;Chapitre 3 sur 258 · LES SOURCES · texte numérisé non relu

LES SOURCES

Les phases principales de l’évolution cartographique de Terre-Neuve procèdent des deux événements suivants :

La découverte de file par Gaspar Corte-Real, en i5oi ;

La découverte du détroit de Belle-lsle par Jacques Cartier, en 1 534 -

C’est surtout dans leurs rapports avec la géographie historique du nouveau monde que nous examinerons la marche progressive et les représentations de ce développement.

Cette tâche exige d’abord de l’historien un aperçu des sources documentaires. Il lui incombe ensuite de montrer quand, par qui, où, sous quelles formes et dans quelles conditions les renseignements techniques furent obtenus et utilisés.

Malheureusement, on possède peu de données exactes sur les débuts de I hydrographie de l’Amérique septentrionale. Les procédés de la science nautique et de la cartographie maritime aux xvie et xvne siècles, en Portugal, en Fi ■anee, en Hollande, en Angleterre, sont même à peine connus. Aussi ne pouvons-nous guère ici que grouper les éléments d’investigations arrivés à notre connaissance.

LES ANGLAIS

C est incontestablement aux Anglais que revient 1 honneur d’avoir découvert la partie Nord du nouveau continent ; abstraction faite des voyages des Scandinaves du xe au xme siècles.

Ce fut sous le pavillon d’Henry VII que des marins de Bristol, conduits à deux reprises, en 1497 et 1498, par Jean Cabot, « Génois comme Colomb1, » abordèrent les premiers à la côte septentrionale de l’Amérique. Mais il est non moins certain qu’on ne peut déterminer où fut leur atterrage. La même

« Otro Genoves como Colon ». Dépêches de Gonzales de Puebla et de Pedro de Ayala.

LES ANGLAIS

ri

incertitude règne à l’égard des expéditions analogues qu’ils tentèrent dans les premières cinq années du xvie siècle.

La preuve de ces entreprises résulte d’actes de la couronne d’Angleterre, tels que certaines lettres patentes et de maigres récompenses accordées par le premier Tudor, auxquels viennent s’ajouter plusieurs dépêches diplomatiques espagnoles et italiennes, confirmées en partie par une ou deux brèves notices extraites de chroniques anglaises contemporaines1.

La pensée, qui présida aux premiers voyages transatlantiques des Anglais, est la même qu’on retrouve dans les expéditions qu’ils conduisirent au Nord-Ouest pendant tout le xvie siècle. John Rut (1527), le capitaine anglais que Ginès Navarro rencontra à l’ île de la Mona2 (1028), Ilore (i536), sir Ilumplirey Gilbert (1578), comme Jean Cabot, comme les armateurs de Bristol et les Azoréens à leur service en ijoi, i5o2, i5o3, i5o4, n’eurent qu’un but : arriver au Cathay par une route nouvelle et plus courte 3 . Ils continuèrent sur cette donnée et, du voyage de sir Martin Frobisheren 1576, à celui du capitaine Thomas James, en i632, on compte au moins seize expéditions, parties d’Angleterre et commandées par des Anglais, à la recherche du passage par le Nord-Ouest 4.

Maintes fois, des navigateurs de cette nation prétendirent même qu ils l’avaient découvert. Une lettre de William Camden à Ortelius, Londres, 3i janvier i586, rapporte que des marins de Dartmouth arrivés récemment de l’Amérique du Nord où ils étaient ailés en quête du détroit, affirmèrent l’avoir trouvé par le 6o° latitude et parcouru jusqu’à l’Océan Pacifique5. Sébastien

1 Pour le texte original ou l’analyse de toutes les pièces connues voir Jean et Sébastien Cabot , Paris, 1882, appendices ; John Cabot , the Discoverer, London, 1896, dans le Syllabus, et The American Historical Review : New-York, avril 1898.

2 Gines Navarro, Relacion que dio el ano de 1528, del suceso de un navio del Rey de Inglaterra, que habiendo salido de alli con otro al descubrimiento délia tierra del Gran Can pov la mal del Norte. Navarrete, Biblioteca Maritima , t. I, p. 585.

3 Voir à ce sujet les seize raisons données par Richard Hakluyt en faveur de cette entreprise dans son curieux Discourse concerning Wes terne planting, écrit en 1 5 84 et publié seulement en 1877, par la Société historique de l’Etat du Maine ; Cambridge (États-Unis), in-8°, chap. xvii, p. 108-117.

4 Martin Frobisher, 1576, 1577, i5j8.

John Davis, i5S5, i 586 , 1587.

George Weymouth, 1602.

John Knight, 1606.

Ilenry Hudson, 1610-11.

Thomas Button, 1612-1 J.

Gibbons, 1614.

Bylot et Baffin, 1 6 1 5 , 1616.

William Hawkridge, 1625.

Luke Foxe, i63i.

Thomas James, i63i-32.

Notons en outre que le but principal de la charte octroyée en 1670 à la Compagnie d Hudson fut de chercher le passage par le Nord-Ouest ou, tout au moins, une route plus courte pour atteindre les Indes.

s Abrahami Ortellii Epistvlæ : edidit J. H. Hessels : Cambridge (Angleterre), 1887, in-40 ; n° i45, p. 334; livre admirablement fait. Gilbert était tellement convaincu de cette découverte, qu il se proposait d’envoyer une nouvelle expédition de concert avec la Cie de Moscovie dans le but d’arriver par cette voie aux Iles Molusques.

JV

INTRODUCTION

Cabot en avait dit autant; avec cette différence, qu il plaçait sa prétendue trouvaille par le parallèle de 67° 3o'.

Dès la découverte, Terre-Neuve fut un champ libre pour toutes les nations qui fréquentèrent ces parages. L’Angleterre elle-même ne songea que fort tard à revendiquer des droits de souveraineté sur ce pays : soit que la prise de possession par Jean Cabot en 1497 fût généralement oubliée, ou qu’on ne la regardât pas comme s’appliquant à cette île en particulier.

Nous n’avons rencontré qu’un seul indice portant à croire que, dans une certaine mesure, le souvenir d’un événement de ce genre n’était pas encore complètement effacé en Angleterre dans le premier quart du xvie siècle.

Vers 1 5 1 7 , un poète anglais inconnu composa un intermède1 où il était question des pays dont l’existence avait été révélée par Améric Vespuce2. On y mentionnait aussi une terre découverte sous le pavillon du roi Henry VII, laquelle était attenante à une contrée riche en toutes choses naturelles, et remarquable par ses pêcheries. Et le poète de s’écrier : « Maintenant ce sont les Français et d’autres qui exploitent cette richesse, au point de charger chaque année plus de cent navires avec du poisson3. »

Au premier abord, on est disposé à croire que cette région si poissonneuse se trouvait dans le pays découvert sous le patronage de ce prince à la lin du xve siècle, et, par suite, qu’il s’agit de notre Terre-Neuve, qui, de ce fait serait l’ile même ou Jean Cabot atterrit en 1 /| <9 7 .

Le texte de X Interlude ne comporte rien de semblable. Nous y lisons seulement que dans les régions qu’ Améric Vespuce4 avait fait connaître, d’autres découvertes furent accomplies sous les auspices de Henry Vil ; que plus tard (entre 1309 et i5i7):ion trouva encore des terres à l’Ouest, et que

1 A new interlude and a mery of tke iiij éléments declaryinge many proper poynts oj pliilosophy n attirai ; petit m-4°. Le seul exemplaire connu se conserve au British Muséum et il est incomplet du dernier f. , qui donnait probablement la date de l’impression.

s Within this xx yere Westwarde we founde new landes That we never harde tell ofbefore this But this newe lands, founde lately Ben callyd America, by cause only Àmericus dyd furst them fynde.

3 M. John Boyd Thacher nous a rappelé les

trois vers suivants, omis dans nos dilférentes publications d’extraits de Y Interlude [B. A. V.,

Addit., et John Cahot the discoverer, p. 164-167). Xowe frenchemen and other haue founde the trade. That yerely of fyshe there they lade.

Aboue an C. sayle.

4 But this newe lands founde lately Ben callyd America, by cause only Americus dyd furst them fynde.

5 Après avoir parlé de la mort de Heisrv VII (21 avril i5oç)), le poète dit :

But yet not long ago

Sonie men of this country went.

Il ajoute que dans les vingt années qui suivirent la découverte de Vespuce (1497) • Westwarde we founde new landes That we neuer harde tell of before this.

LES ANGLAIS

des Anglais, avec l’autorisation du roi (Henry VI 1 1) partirent pour s’y rendre ; mais qu’ils ne purent y arriver à cause de la couardise des gens de l’équipage, qui refusèrent de continuer leur route l.

Le poète, déplorant cet insuccès, s’exprime alors en ces termes :

C’eut été à l’honneur du roi et de l’Etat si des Anglais, avant quiconque, avaient pris possession de ce pays, et ainsi étendu leur domaine si loin dans une contrée que Henry VII avait fait découvrir 2.

C’est ensuite que vient la description des ressources du pays resté inconnu aux navigateurs anglais : du cuivre à la surface du sol, des pins et des sapins produisant la poix et la résine; une prodigieuse quantité de poisson.

Il est évident que le poète plaçait les découvertes accomplies sous le règne de Henry Vil dans les parties les plus septentrionales de l’Amérique, comme le font d’ailleurs toutes les cartes de l’époque3, et que la terre où les Anglais du temps de Henry VIII ne purent aborder par la faute des matelots, c’est-àdire le pays aux belles forêts et aux merveilleuses pêcheries, se trouve au Sud du premier, et que cette fois il s’agit bien de Terre-Neuve dans les lamentations de l’auteur de X Interlude.

Aussi ne sommes-nous pas fort surpris de voir que sir Humphrey Gilbert en 1577, semble avoir considéré Terre-Neuve comme une dépendance de la couronne de Philippe II. Dans un mémoire adressé à la reine Elisabeth, le 6 novembre de cette année, voici ce qu’il propose à sa souveraine :

Faire pièce au roi. d’Espagne en équipant une flotte de navires de guerre sous le prétexte d’accomplir des découvertes maritimes et, de cette façon, tomber à l’improviste sur les vaisseaux espagnols, détruire leur commerce à Terre-Neuve et aux Indes occidentales et s’emparer de ces régions 4.

' Which wold take no paine to saile farther Thaï) their owne lyst and pleasure Whefor that vyage. and dyvers other Such kaytyffes haue destroyed.

2 0 wbat a thynge had be than If thut they that be englysche men Myght haue ben first of ail That they shulde hâve take possessyon And made furst buyldyng'e and habytacion . And also what an honorable thynge Bothe to the reaime, and to the kynge To hâve had his domynion extendynge There into so fan e a grounde Whiche the noble kynge of late memory The most wyse prynce the. VII. Herry Causyd furst for to be founde.

3 Voir la position de la Terra de los Ingres dans le Mag'giolo de i5ii .

'* A Discourse liow Hir Majestie m ay annoy the King of Spayne ; proposing to fit ont a fleet of sliips of war, under pretence of a voyage ofdiscoveiy, und so to fait upon the enemy’s skippes and destroy lus trade in Newfoundland and the West Iridiés , and to possess tliose countries. Dans les Calendars of State Papers. Domestic sériés ; i547-i58o. Publiés par Robert Lemon. London,

1 856, p. 565. La signature de l’auteur du mémoire a été effacée ; mais les archivistes n’hésitent pas à l’attribuer à sir Humphrey Gilbert.

INTRODUCT I ON

On cite parfois comme preuve à 1 appui d’anciennes revendications supposées de l’Angleterre, le voyage de ce même Humphrey Gilbert au nouveau monde ; mais les lettres patentes que la reine Elisabeth lui accorda, le n juin 1578, ne mentionnent nullement l’île de Terre-Neuve. Elles ne font que viser en termes indéfinis « tous pays lointains, païens et barbares non actuellement possédés par prince ou peuple chrétien 1 ». Dans aucun des nombreux documents publiés concernant les préliminaires des deux expéditions de Gilbert il n’est question de Terre-Neuve. Sa pétition du 22 mars i5y4, contient même une phrase qui va à l’encontre d’une possession antérieure, puisqu’elle sollicite l’autorisation d’entreprendre la « découverte de certains pays riches et inconnus, réservés fatalement à V Angleterre 2 . »

On 11e saurait donc être étonné que le hardi aventurier se soit emparé officiellement de Terre-Neuve au nom de la couronne d’Angleterre en 1 5 8 3 , tout comme si cet acte n’avait jamais été accompli par Jean Cabot.

Quoiqu’il en soit, l uiie et l’autre de ces prises de possession restèrent lettres mortes dans la pratique. Ainsi, les archives de Bretagne nous montrent, huit ans après la déclaration de Gilbert, alors que Elisabeth avait porté la puissance maritime de l’Angleterre à son apogée, les pêcheurs des îles anglaises de la Manche venant solliciter des autorités municipales de Saint- Malo des passeports de pêche pour Terre-Neuve ; ce que d’ailleurs on leur refusa.

Voici un texte qui ne laisse aucun doute à cet égard :

Délibérations du Conseil , 11 may 1591. Néant a la requête portée de la part de Guyomar Colin tendant auoir passeports 3 pour ung des nauires de Greneze [Guernesey] destre enuoyé à Terreneufïue 4.

La plus ancienne mention que nous ayons trouvée localisant, pour ainsi

1 « T o discover, lind, search out and view such remote, heatlien and barbarous lands, countreys and tcrritories not actually possessed of any Christian prince or people, as to him, bis heirs and assigns shall seeme good. » Hakluyt, op. cit., t. III, p. 1 35.

2 « To allow an enterprise for the discovery ol sundry rich and unknown lands, fatally reserved for England as for the honour of Your Majesty. » W. Noël Sainsbury ; Calendar; Colonial. Addenda, 1,574-1674. Nus 1-26.

3 « Congé, c’est la permission de nauiger et se

donne aux subjels; passeport aux amis; seureté ou sauf conduit aux ennemis. » Cleirac, Vs et covstvmes de la mer ; Bourdeaux, 1647, in-4°p. 535.

1 Délibérations BB. 8. — Ce document a été signalé par M. Joüon des Longrais en 1888. Nous en devons une copie à l obligeance de M. Harviet, chef de l'Etat civil et archiviste de Saint-Malo. Malheureusement la requête présentée par Colin n’a pas été transcrite au registre, et l’original, s’il a existé, ne se trouve pas dans ces archives

LES ANGLAIS

dire, la découverte de Jean Cabot, non d’une façon vague ou générale sur la côte Nord-Est de l’Amérique, voire au Labrador, comme le font tous les historiens et toutes les cartes de l’époque (sauf une, de j 544 ^ qui place l’atterrage au Cap-Breton), mais à File de Terre-Neuve même, est l’affirmation de sir George Peckham, assez curieuse pour être rapportée ici, et ne remontant d’ailleurs qu’à l ’année 1 583 :

Du temps de Henry VII, dit-il, des lettres patentes lurent concédées par S. M. à Jean Cabota, un Italien, ainsi qu’à Louis, Sébastien et Sanche, ses trois fils, dans le but de découvrir des pays éloignés, barbares et païens. Cette découverte fut faite pour la couronne d’Angleterre, du temps de ce roi, par Sébastien et Sanche, ses dits fils, nés en Angleterre. Et comme preuve, il y a à Terre-Neuve, un beau port, connu et appelé encore aujourd’hui Le Havre de Sanche. Cela démontre qu’ils furent les premiers à découvrir cette côte, depuis l’altitude de 63°, jusqu’au cap de la Floride, ainsi qu’il appert des Décades ‘.

L’omission du nom de Jean Cabot et la référence aux Décades (de Pierre- Martyr d’Anghiera) trahissent la source de cette information ; c’est-à-dire Sébastien Cabot, menteur fieffé. Peckham omet d’ajouter qu’aux termes de ces mêmes Décades, on niait en Espagne, pendant le séjour de Sébastien Cabot dans ce pays, non seulement que ce dernier eût découvert cette région , mais qu’à aucune époque il fût allé aussi loin 1 2. Ce n’est pas tout. Dans l’année i52i, alors que Sébastien Cabot, en personne, postulait auprès de Henry VIII pour être mis à la tête d’un expédition, les grandes corporations commerciales de Londres ( liveries ) remirent au cardinal Wolsey, pour être placée sous les yeux du roi d’Angleterre, une supplique affirmant que l’astucieux Vénitien n’avait jamais été au nouveau monde et que ses allégations à cet effet étaient absolument mensongères 3.

Quant à la désignation de Sancius Ilaven , si Terre-Neuve a en réalité possédé un havre ou port de ce nom, il resterait à démontrer qu’on le nomma d’après un des fils de Jean Cabot. De toutes façons, nous n’avons pas encore rencontré ce vocable dans une carte ou dans un document quel-

1 « Which discovery was afterwardes executed to the use of the Crowne of England by Sébastian and Sancius his [John Cabota] sonnes ; in true testimony whereof there is a faire hauen in Nevvfoundland, knowen and called untill this day by the name of Sancius hauen. » Sir George Peckham’s True Report of the late discoveries. Lon-

don, 1 583 , in-4°, et dans Hakluyt, 1889, t. XIII, p. 16, Hakluyt cite en marge : « M. Oliuer Dal-

bony. M. Edward Reow. M. R. Il M I A. »

2 « Ex Castellanis non desunt, qui Caboltum primum fuisse Baccalaorum, reperlorem negent : tantumque ad Occidentem telendisse minime assentiuntur. » Decad. III, cap. VI, éd. de 1587, p. 232.

3 Extracts front the Wardens manuscript accounts of the Drapers Company of London, 1521 ; dans notre Discovery of the Continent of North America, appendice, p. 748, 749.

INTRODUCTION

conque. Ajoutons, que ni les actes, ni les chroniques, ni les traditions ne montrent l’Angleterre donnant suite aux découvertes de Jean Cabot ou d’autres marins ayant navigué sous son pavillon dans l’Amérique du Nord, pendant près d’un siècle, malgré le développement considérable de sa marine et ses guerres navales avec l’Espagne 1 .

Parmi les actes officiels de la couronne sous les Tudor, nous n’en avons trouvé que trois où Terre-Neuve soit mentionnée. Ils se rapportent tous au désir de développer la marine, en protégeant les pêcheries lointaines, considérées, avec raison, comme une parfaite école pratique pour les matelots. Voici à quel propos :

Les pêcheurs anglais négligeaient leur métier. Au lieu de se livrer euxmêmes à la pêche, ils allaient acheter en mer, non loin des côtes, de pêcheurs normands, flamands et picards, le poisson qu’ils venaient ensuite vendre sur les marchés anglais. C’est alors que Henry VIII (i54i-42) publia un édit interdisant ce trafic, sauf pour le poisson acheté en Islande, en Ecosse, au-x Orcades, aux Shetlands, en Irlande et à Terre-Neuve (TVctrland).

Le second acte émane d’Edouard VI (j:548-49)- H a pour but de protéger, contre les exactions de certains suppôts de l’Amirauté anglaise, les marins qui apportaient en Angleterre du poisson pêché en Islande, en Irlande et à Terre-Neuve.

Enfin, vient l’édit d’Elisabeth (i58o-8i), qui n’est qu’une simple répétition de celui d’Henry VIII précité. Il fut provoqué par la décadence des pêcheries, notamment celles de l’Islande d’où plus de deux cents voiles2, dit la reine, autrefois apportaient du poisson en Angleterre.

Il ne faut donc pas voir dans ces ordonnances, ainsi que de zélés patriotes se I imaginent, des mesures tutélaires ou une manifestation de souveraineté de la couronne à l’égard de Terre-Neuve. Elles n’avaient pour but que de maintenir l'industrie des pêcheries éloignées, sans que Henry VIII ou Elisabeth se préoccupât si c’était son pavillon ou celui de Frédéric II de Danemark, voire de Marie Stuart, qui flottait sur les régions où les pêcheurs anglais venaient l’exercer. On cherchait uniquement à donner de l’essor à la

1 Voir la liste de documents mentionnés dans le Syllubus de notre John Cabot the discoverer.

2 Ce chiffre nous paraît exagéré. En i5a8, les pêcheries des Anglais en Islande, ne comptèrent que 149 navires ; dont 3o venaient de Yarmouth, Cley, Blakeney et Cromer 3o : Dunwich, Wal-

dersvvick, Southvvold etCovehithe 3a : Londres, 8 Nous sommes surpris de 11e pas voir Bristol figurer dans les listes. En 1 533 , il n’y en eût que 85 Oppenheim, History of the Administration of the Royal Navy ; London, 1896, t I, P- $9

LES ANGLAIS

marine : for tke inerease of mariner s and for maintenance of navigation C'est tellement vrai, que sur six pays visés dans le principal de ces édits, il y en a quatre : fsland , Scotland , Orkneie et Schotland , sur lesquels l’Angleterre n’avait aucune espèce de prérogative ou d’autorité.

La plus ancienne revendication connue des droits de cette puissance sur une partie quelconque des régions septentrionales, ne date que du 3o octobre i58o. Elle se trouve dans un mémoire hydrographie al and geo graphie al, rédigé par le célèbre visionnaire John Dee1 2, sur l’ordre de la reine Elisabeth, qui désirait savoir « quels étaient ses droits sur les pays découverts dans certaines parties du monde. »

Pour l’Amérique, Dee les fit découler des expéditions de Jean Cabot, de Thorne et d’Elliott. Sa Majesté ayant soumis ce travail à son premier ministre, lord Burghley, il est assez curieux de noter que celui-ci, en plein conseil, éprouva des doutes sérieux : clid seme to dowt much , sur la valeur des arguments avancés par le patriotique astrologue pour prouver les titres de la couronne d’Angleterre3.

D’ailleurs, quand John Dee et Hakluyt proclament le droit de l’Angleterre sur l’Amérique septentrionale from Florula to the circle artiche , ils ne prétendent pas que cette région a été découverte par Cabot. Il leur suffit évidemment, que ce navigateur ait planté la bannière anglaise sur une partie quelconque du continent, pour que tout le reste (à l'exception de ce qui en était déjà possédé effectivement par un prince chrétien) appartînt ipso facto à la couronne d’Angleterre. Aussi voyons-nous Hakluyt lui-même placer dans sa mappemonde de iSqq le point d’atterrissage d’où il fait découler ce droit, bien loin de Terre-Neuve, dans la région labradorienne, comme en témoigne la légende suivante, inscrite par 58° latitude Nord : This land vas cliscovered by John et Sébastian Cabot for Kinge Henry VII , J 797 : ce qui s’accorde du reste avec toutes les cartes de la première moitié du xvie siècle (sauf une seule, de i544> et qui est fort sujette à caution), notamment les mappemonde officielles de l’hydrographie sévi liane.

1 The whole volume of Statutes al large... extant in priai since Magna Charta vntill XXIX yeere of Ladie Elizabeth. .. London, Barker, 1 587 , in-folio. 33 Henry VIII, p. 865'; u et 3 Edward VI, p. 45 ; 23 Elizabeth, p. 658.

2 Nous ne connaissons cette déclaration que par

ce qui est ajouté à la carte de John Dee; (Brit. Mus. MSS. Cott. Aug. I, i, art. I.) C’est probablement la source du dire de Hakluyt; Divers voyages, i582 ; dédicace à sir Philip Sidney.

s « Oct. 3. I. was sent for into her highness Pryvy Chamber where the Lord Threasurer also was, who having the matter slighlly lhen in consultation, did seme to dowt much lhat I had or could make the argument probable for herhighnes’lille so as I prelended. » Diary of Dr. John Dee, dans les publications de la Camden Society, London, 1 845 , P- 9

INTRODUCTION

Mais tout le monde en Angleterre ne le comprenait pas ainsi. L’amiral sir William Monson, sous Jacques Ier. protesta contre cette théorie :

Dans aucune relation de Cabot, dit-il, mention n’est faite d’une prise de possession ou d’un débarquement ayant pour but d’occuper une île quelconque entre les degrés [du 36° au 58° de latitude]. Nous ne pouvons conséquemment invoquer un droit de succession en l’absence d’une preuve de possession; car c’est la loi reconnue pour le droit qui découle des découvertes1.

Bien que l’interprétation de sir William Monson soit celle des légistes de nos jours, il ne faut y voir qu’une question de doctrine, et ce n’en est pas moins à 1 Angleterre qu’appartient le mérite d’avoir découvert le continent de l’Amérique du Nord ; alors même, qu’on ne puisse déterminer le lieu où ses marins y abordèrent pour la première fois.

Lorsqu’en 1497, Jean Cabot revint de son premier voyage aux régions septentrionales, il informa Raimondo di Soncino, l’envoyé de Ludovic Sforza auprès d’IIenry Vil, que « la mer y est remplie de poissons à un point qu’on les prend non seulement à l’aide d’un filet, mais aussi avec des paniers auxquels on attache une pierre pour les enfoncer dans l’eau 2 ». Ses compagnons anglais ajoutèrent qu’ils comptaient en rapporter une telle masse « que dorénavant le royaume n’aurait plus besoin de l’Islande, d’où venait une si grande quantité du poisson appelé stockfïsh. »

On ignore à quelle date les Anglais, par suite de ce précieux renseignements, commencèrent à pêcher la morue dans les parages de l’ile de Terre- Neuve. Cela ne prouve pas que longtemps ces hardis marins s’abstinrent d’aller y quérir ce poisson recherché. Nous sommes au contraire d’avis que si le notariat et les tabellions avec leurs archives avaient existé au xvie siècle en Angleterre comme en France et surtout en Italie, on posséderait des contrats maritimes témoignant d’expéditions aux pêcheries terre-

1 « No relation of Cabot s ever mentioned bis possession, or selting bis foot ashore to inhabit any of the islands betwixt the degrees aforesaid [from 58 to 36 degrees of la t.] ; and therefore we can challenge no right of inheritance, wanting proof of possession, which is thelaw acknowledged by the right of discovery. » Monson, Naval Tracts , livre I, dans Churchill, t. III, p. ao3.

2 « Aflermanno che quelle mare é coperto de pessi li quali se prendenno non solo cum la rete ,

ma cuin le ciste, essendoli alligato uno saxo ad cio che la cista se impozi in laqua... Et ditti Inglesi suoi compagni dicono che portaranno tanti pessi che questo regno non havera più bisogno de Islanda, del quale paese vene una grandissima mercantia de pessi che si chiamanno stochfissi. » Dépêche au duc de Milan, 18 décembre i497- Jean et Sébastien Cabot , doc. X, ■p. 3a4-5.

LES ANGLAIS

neuviennes1 à une époque relativement reculée. Tout ce qu’on peut dire, c'est que les navires de la Grande-Bretagne au début, ne se livrèrent pas à la pêche de la morue avec autant d'ardeur que leurs voisins. C’est sans doute la raison pour laquelle Elisabeth en i563, sur le rapport que lui avait adressé sir William Cecil, publia un édit contraignant ses sujets à manger du poisson deux fois par semaine toute l’année. Mais elle a soin d’ajouter que ce n’était pas « par superstition [c’est-à-dire pour obéir aux prescriptions de l’Eglise], mais uniquement dans un but politique, pour augmenter le nombre des pêcheurs et des marins 2 ».

Le progrès néanmoins, paraît avoir été lent, puisqu’Anthony Parkhurst, dans une lettre du i5 novembre 1578, écrit à Hakluyt que les pêcheurs anglais à Terre-Neuve étaient en plus petit nombre que ceux de toute autre nation. En effet, pour cent cinquante navires français et bretons et cent espagnols il n’a compté que de trente à cinquante voiles anglaises3. Dans la dernière décade du siècle, le développement prit son essor. Richard Whitbourne partit de Southampton en i58i à bord d’un navire de 3oo tonneaux pour trafiquer avec les sauvages et prendre des baleines. En t 585 , il s’embarque de nouveau pour Terre-Neuve sur un bâtiment qui jauge encore 220 tonneaux4; chiffre élevé pour l’époque et pour ce genre d’opérations au nouveau monde.

Non seulement le tonnage est notable, mais les navires devaient être très nombreux pour qu’en 1592 les Espagnols aient échelonné vingt vaisseaux de guerre entre Ouessant et les îles Scilly afin d’intercepter la flotte des pêcheurs anglais qui revenaient de Terre-Neuve8. Le nombre de ces derniers ne fit qu’augmenter. Sir J o sia h Child rapporte qu’en i6o5, l’Angleterre était représentée

' Il vint cependant en Angleterre une assez grande quantité de morues qui n avaient pas été précisément pêchées dans la Manche; à en juger par les documents suivants :

List of prize s taken by Captain Christopher Coo since leaving the Thames on jan. 22, 1524. Brevver , Calendar , Domestic and Foreign, Henry VIII, t. IV, Parti, p. 33.

Le Pélican, de Quillebœuf, appartenant à Roger Poittou capturé par John Granger, de Plymouth, en août 1577.

Le navire de Martin Daguere, pris avec 100000 morues par un navire anglais de Bristol, en mai i5g3.

Le navire de Pierre de IIody, de Bayonne, pris par sir Walter Raleigh, en avril i5gt.

Le Saint-Esprit, de Saint Jean-de-Luz, capturé par CROsset Tiiynne, sept. i5gi . (Cf. infra, p. xxxi). Sous ces dates voir les Calendars, Domestic, of the reign o f Elizabeth.

2 « And because no rnaner of person shall missudge of the intent of this estatute, limiting orders to eat lish, and to forbeare eating of flesh, but that the same is purposelie intended and meant polilikelie for the increase of lishermen and mariners and not from anie superstition to be maintained in the choice of méats. » Statutes at large, édit, de 1587 ; 5, Élizabeth, p. 428. Voir aussi le rapport de Thomas Jefferson adressé au Congrès le Ier février 1791 ; Miscellaneous docs., 1871-72 ; Washington, 1872, in-8°.

3 Hakluyt, op. cit, t. III, p. i32.

4 Whitbourne, A Discorrse and Discovery of New-fovnd-land. London, 1622, in-8° ; préface.

6 Calendars. Domestic. Elizabeth, août 1592. Idem. i3 mars i5g4, pour trente-six navires dont on lève l’embargo afin qu’ils puissent se rendre aux pêcheries .

INTRODUCTION

sur la côte terre-neuvienne par « deux cent cinquante navires tant grands que petits1 » ; chiffre que nous avons lieu de croire fort exagéré2.

Un fait digne de remarque, c’est que dès 1399 on avait vu cette puissance exporter de ses ports l’excédent des cargaisons de morue rapportées des grands bancs 3. Au commencement du xvne siècle, l’exportation se fait directement de Terre-Neuve en Italie, malgré les pirates anglais qui infestent les parages de l’île et sont dirigés en 1G12 par un Peter Eston, que les documents qualifient même de General of the pirate cap tains 4. Ce qui est aussi curieux, c’est trente frégates turques s’emparant de sept navires pêcheurs anglais qui se rendaient de Terre-Neuve en Italie, au mois d’octobre 1 6 1 7 5 . Aussi voit-on le maire de Poole, localité du Dorset dont tout le commerce, à une exception près, était avec cette île, demander instamment en 1619 qu’on supprime la piraterie dans la région terre-neuvienne6. Ce fut en vain, et la crainte des corsaires turcs était si grande7 * qu’à W eymoutli seulement, au lieu de trente-neuf navires que ce port envoyait tous les ans à la pêche de la morue, il n’en partit que onze, dans l’année 1G22 ». Tout porte à croire que le gouvernement réussit à rendre la navigation plus sûre, car de Plymouth, de Barnstaple, de Southampton, et autres ports, un nombre relativement élevé de navires partirent en 1G20 pour Terre-Neuve, voire pour le Portugal et l’Espagne, chargés de morues péchées sur les grands bancs par des Anglais 9. Il fallut une sorte d’état de guerre entre l’Angleterre et l’Espagne pour arrêter ces expéditions, au grand regret du gouvernement qui, à cette

1 Child, Discourse of Trade, London, i8g4> pet. in-8° ; dans la préface.

2 Sous le règne de Jacques Ier, la pêche dans les eaux anglaises fut entièrement aux mains des Hollandais, qui en tiraient un profit annuel de 1 000 000 de livres sterling. Et cependant l’Angleterre à celte époque ( 1 6 1 4 ) envoyait 120 navires (mais non 230) chaque année à Terre-Neuve et i5o en Islande. Oppenheim, op. cit., t. I, p. 200.

3 « Her Majesty permits Nicholas Bowgan to transport out of the realm 60000 New-foundland fish, as there is a good quanlity in this West part. » Calendars, loc. cit., 17 septembre 1599.

4 Calendars ; Domestic, James I., 26 nov. 1612.

Purchas, Pilgrims, 162e), t. V, p. 822, parle aussi

de « Easlon’s pyracies ».

3 Op. cit., p. 426. La nouvelle de ce désastre

causa une grande inquiétude en Angleterre, sur-

tout du fait qu’on croyait sir Pûchard Hawkins à bord d’un des navires pris ou coulés.

6 Calendars. James Ier, 18 mars 1619, p. 25.

7 Sous Jacques I, la compagnie terre-neuvienne en implorant le secours de la couronne, représente que depuis 1612 elle avait été spoliée de 4 o 000 livres sterling par les pirates. Oppenheim, op. cit., t. I, p. igg. De 1609 à 1616, les corsaires algériens ne s’emparèrent pas moins de 466 navires anglais, dont les équipages furent réduits en esclavage. Ibidem.

8 Calendars , mai 1622, p. 385.

9 Monson dit cependant [op. cit., p. 483) que les Anglais ne caquaient pas la morue ni ne savaient la sécher en la salant ; ce qui nuisait à l’exportation de ce poisson : « Englishmen hâve not the use of barrelling up of cod, and if it be not barrelled, is it not vendible in France ; neither can they make haberdine, for if they could, it would be well sold in Spain or Portugal. » D’après Monson, le mot Baccallao se traduisait en anglais par Poor John (Pauvre Jean) ; op. cit., p. 485.

LES ANGLAIS

XK!

époque, considérait, non sans raison, trade to Newfoundlartd as so advantageous to shipping 1 .

Elles ne tardèrent pas à reprendre, en i63/|, grâce aux nombreuses proclamations de Charles Ier, inspirées par l’édit d’Elisabeth, mais visant plus particulièrement l’observation du carême. En cette année, le tonnage des expéditions envoyées à Terre-Neuve par Plymouth, Dartmouth et d’autres ports occidentaux de l’Angleterre s’éleva à 2,6 700 tonnes et le nombre des pêcheurs-morutiers anglais à 18680 2.

Quant au golfe Saint-Laurent, les Anglais ne commencèrent à Je visiter que dans la dernière décade du xvie siècle. Selon un témoin oculaire, le premier navire de cette nation qui se rendit dans ces parages, lut celui de George Drake en i5q3, lequel ne dépassa pas les îles Ramea (ou de la Madeleine) au Sud-Ouest de Terre-Neuve. Le second fut la Grâce , de Bristol, commandée par Sylvestre Wyet, en i5q4, qui atteignit l île d’Anticosti. Le troisième et le quatrième furent le Hopewell et le Chancewell , de Londres. Ils n’allèrent que jusqu’aux Rameas, en 1697 3.

On doit aussi dire que les Anglais ne s’en tinrent pas à la pêche de la morue. Nous les voyons expédier des navires de Falmouth, de Bristol et de Gravesend, dès les dernières années du xvd siècle, en quête de morues4, aux îles qui bordent la côte méridionale de Terre-Neuve, et sur le littoral du Nord-Ouest à la recherche de fanons de baleine. Ils importaient même en Angleterre, des faucons de Terre-Neuve; mais ce qui est assez étrange, ce ne pouvait être qu’en vertu d autorisations spéciales 5.

D’autre part, nous avons au milieu du xviT siècle, la déclaration formelle

1 Calendars. Domestic. James /; sous les dates, p. 4 1 4 » 439, 474, 496- Monson, op. cit., p. 486, nous apprend que les Anglais descendirent du Nord au Sud de Terre-Neuve parce que la morue y était plus grosse et en plus grande abondance. « Mais, dit-il, elle était trop épaisse pour pouvoir être salée, ce qui la rendait invendable dans les détroits (the Stvaits ou la Manche) et dans le Sud de l’Espagne. »

2 Calendars. Domestic. Charles I , i634-35,

p. 3g3. Le gouvernement ne se faisait cependant

pas faute de prendre de force ( « pressed » ) pour

le service de l’Etat, les pêcheurs les plus vigou-

reux, notamment les « splitters », au moment où leur navire allait mettre à la voile ; op. cit., pages 5-27, 556.

3 « They are the lirst, for ought that hitherto is corne to my knowledge, of our own nation, that haue conducled English ships so farre wilhin the gulf of S. Laurence. » Hakluvt, 1889, t. XIII,

K On peut juger de la richesse de ces pêcheries par le fait que, selon Hakluyt (t. III, p. 5i) on prit à l’ile Blanche seulement i5oo morses.

5 Calendars, Domestic. James I ; i6o3-i6io, p. 56o.

INTRODUCTION

de sir William Monson que « les Français seuls, et nulle autre nation, possédèrent dans ces contrées d’établissements stables, bien que les Anglais eussent souvent tenté, mais en vain, de faire comme eux *. »

La première carte d’un point quelconque de l’Amérique septentrionale fut, naturellement, celle que Jean Cabot dressa en 1 4f)7 • Les deux ambassadeurs d’Espagne à la cour de Henry VII la virent. Pedro de Ayala même la posséda, puisque dans sa dépêche du 25 juillet 1/198, aux Rois Catholiques, ce diplomate manifeste 1 intention de la leur envoyer. C’est à peu près tout ce qu’on en sait. II est possible néanmoins de se faire une idée de cette carte.

Le 12 juin 1 494 Christophe Colomb déclara devant notaire que Cuba était partie intégrante d’un continent qui se prolongeait jusqu’en Espagne, mais ce semble, par le Sud-Ouest. Les cartes du nouveau monde dressées alors, durent donc exposer déjà une terre continentale à proximité des Antilles. Cette conception géographique fut généralement adoptée, non cependant sans une importante modification. A en juger par une phrase d’Anton io de Lebrixa, dont nous reparlerons 1 2, les cosmographes espagnols eurent, dès 1498 et peut-être avant, l’intuition que Cuba n’était qu’une île, et tout porte à croire que la délinéation de Juan de la Cosa représentant l’archipel entier des Indes occidentales complètement séparé du continent américain, remonte au moins à cette époque.

Il faut aussi admettre, contrairement à la déclaration précitée de Colomb, que la côte dans d’autres cartes du temps ne se prolongeait pas seulement au Sud, mais qu elle s’étendait en outre vers le Nord. La carte de Cabot devait présenter cette dernière configuration puisqu’ Ayala dit que, d’après ce document, le pays récemment découvert par ce navigateur attenait aux territoires transatlantiques de l’Espagne. Il s’ensuit que le nouveau monde dans les épures de Jean Cabot ne pouvait guère différer de celui de La Cosa.

En i5i2 Sébastien Cabot exerçait la profession de cartographe, apparemment à Bristol, où il rencontra sans doute le marquis de Üorset, qui était de cette ville. Sébastien y dressa une carte de la Gascogne et de la Guyenne pour l’expédition que ce gentilhomme devait y conduire, et il S'accompagna.

1 « The French alone and no other nation, hâve continued a footing in lhese countries though wc hâve often attcmpled to do the like, and failed, »

Naval Tracts, p. /JH*)

2Antonii Nebrissensis grammatici in cosmographiæ libros introduc. Imprimé à Salamanque en 1898, in-4°. Voir, infrà, page 5.

LES ANGLAIS

Peu de temps après le débarquement au Guipuscoa, Sébastien alla offrir ses services au roi d’Aragon pour un voyage de découvertes dans la région des Baccalaos .

Sébastien se vantait non seulement d’avoir découvert ce pays mais encore le fameux passage au Cathay et même d’y être entré Dans ces conditions, pour convaincre le roi et ses ministres, il produisit certainement quelque carte de sa façon. Nous l’avons vainement cherchée dans les archives de l’Espagne. Mais ici encore, on peut s’imaginer ce qu elle était.

C’est à Bristol que furent équipées les principales expéditions que l’Angleterre envoya au nouveau monde dans le premier quart du xvi° siècle. Des navigateurs azoréens fréquentaient ce port, notamment Joâo Gonzales et les Fernandez, qui reçurent même de Henry VII des lettres patentes pour plusieurs voyages transocéaniques. Naturellement ils apportèrent avec eux des cartes lusitaniennes; d’abord parce qu’à cette époque elles jouissaient d’un grand crédit pour les navigations lointaines, ensuite à cause des renseignements de première main qu’on y trouvait concernant F Amérique septentrionale, depuis les voyages de Corte-Real. C’est dans ces cartes que Sébastien Cabot a dû puiser les éléments de ses tracés de la région des Baccallaos.

Le portulan de Pedro Reinel1 2 doit représenter assez fidèlement les configurations que l’astucieux Vénitien montra au roi d’Aragon en i5i2. Sans un grand effort d’imagination, on le voit désignant du doigt le grand estuaire que Reinel expose au nord de Terre-Neuve et assurer Ferdinand que c’est le passage qui conduit au Cathay. Toujours est-il que le duc de Bedford, au milieu du xvie siècle, possédait une carte de Sébastien Cabot marquant « entre 6i° et 64° de latitude le détroit du Nord-Ouest » dans lequel il prétendait être entré et que le roi Henry VII l’aurait envoyé découvrir 3. Ajoutons que ledit Reinel place justement l’ouverture de son grand estuaire par 6i° de latitude, selon l’échelle originale de sa carte. D’ailleurs on n’ignore pas aujourd’hui que Sébastien Cabot n’a jamais fait un tel voyage pour le compte du roi d’Angleterre ou de n’importe qui 4.

Quoiqu’il en soit, on n’a pas connaissance d’une seule carte dressée en

1 Supra , page îv.

2 Cf. notre hors-texte V.

3 « As you may read in his Card drawn with

his own hand ; the mouth of the Norlh-Western Strait lieth near the 3i8 meridian between 61 and 64° in élévation continuing the same breadth about ten degrees West where it openeth sou-

therly more and more. » Richard Willes, dans son édition d’EDEN, London, 1577. C’est même cette assertion mensongère qui décida Fhobishek à entreprendre son expédition de 1576.

4 John Cabot the discoverer of Nortli America : chapitre II, pages 161, 162, 171.

INTRODUCTION

Angleterre au xvie siècle avec des éléments géographiques obtenus directement par un Anglais et décrivant Terre-Neuve ou les pays circonvoisins (sauf la région arctique pour les voyages de Frobisher).

Les cartes se rapportant à l’Amérique septentrionale, possédées en Angleterre à cette époque et qui existent encore, manuscrites ou gravées, ne dépassent pas une douzaine :

i° La carte envoyée de Séville en 1527, par un négociant anglais appelé Robert Thorne, au Dr Lee, ambassadeur à la cour de Charles-Quint. C’est une œuvre des plus médiocres dont les éléments furent fournis par un pilote espagnol. Elle a été gravée pour les Divers voyages de Hakluyt, en i582.

20 L’atlas construit en i5/|2 par Jehan Roze ( alias John Rotz), pilote dieppois au service de Henry VIII. L’original est au British Muséum.

3° L’atlas de Battista Agnese, construit à Venise et dédié à Henry VIII, entre i536 et i5/j7. Ms. de la bibliothèque des Barberini, à Rome.

L’édition qui fut faite par Clément Adams à Londres en i 54q de la mappemonde de 1 544 de Sébastien Cabot. C’est à tort que cette carte passe pour avoir été regravée par Adams. II n’a fait que reproduire les légendes imprimées qui sont collées sur la carte, et en se servant d’un nouveau tirage, fait apparamment à Anvers, de la planche originale. Nous ne la citons que pour mémoire, car on n’en connaît pas un seul exemplaire.

4° La carte cordiforme ajoutée au traité de sir Humphrey Gilbert, A discovrse of a Di scoueric for a new Passage (o Cataia ., écri t vers i5G6 et imprimé à Londres, en 1578. C’est une mappemonde cordiforme franco-italique *.

5° La carte de l’Amérique du Nord dont John î)ee fit hommage à la reine Elisabeth en i58o et qui se trouve en original au British Muséum, (MSS. Cott. Aug. I, i, art. I.) C’est un dérivé de quelque carte lusitano-dieppoise.

6° Celle de Simon Fernandez que le même John Dee fit copier à Mortlake en i58o : copie qui est conservée au British Muséum [Cott. Roi. XIIR 43). C’est une œuvre franco-italique.

1 Les deux petites cartes, dressées par George Reste (ou l’une au moins, sur place, par James Beare, selon Kohl) et décrivant les voyages de Frobisher (A truc discovrse ofthe voyages of discouerie ; London, 1578 ; pet. in-4°) sont sans intérêt pour la question qui nous occupe, bien que l’une d’elles trace le détroit de Frobisher et la Meta incognita : région extrêmement éloignée de Terre-Neuve. Mais l’extrait suivant des dépenses du premier voyage de ce navigateur (i5j6) ne manque pas d intérêt :

« Paid fora book of Cosmography in French by

Andrew Thevet £. 2.4.

For a great carte of Navigation ... £.5.

For a great mappe universall of Mer-

cator in prente £. 1.6.8.

For tliree other sroall mappes prented 0.6.8 For six cartes of nauigation written on blacke parchment, whereof 4 ruled playne and 2 rounde ....... £.2.

(The three voyages of Sir Martin Frobisher Publication de la Hakluyt Soc., 1867)

LES ANGLAIS

7" La piètre carte tle l’Amérique septentrionale en forme de segment de sphère, dédiée par Michael Lok « civis londinensis » à sir Philippe Sidney en i582 et que Halduyt dit avoir été dressée d’après celle que Verrazano donna au roi Henry VIII. Ce serait donc un dérivé d’origine italiano-française, gravé pour l’Hakluyt de i58a.

8° Vient maintenant la carte anonyme mais dressée par Thomas Ilood à Londres vers i5q2, et conservée au British Muséum en original (17988 B). Il a emprunté ses données à un modèle hispano-dieppois.

9" Le globe construit par Molyneux vers 1892, et qui se qui trouve à la bibliothèque du Middle-Temple, à Londres, n’a pour Terre-Neuve et ses abords qu’une configuration empruntée à quelque vieille carte dieppoise du type de Desliens (i54i), mais mâtinée de désignations italiennes [Y. délia assumptio , C. de S. Aluisa.) et qui est sans valeur.

ro° Enfin nous avons la mappemonde ajoutée par Ilakluyt à ses Principall Navigations en 1 599-1600. Ici, il a fourni à Edward Wright ou à Molyneux (qui passe pour en être l’auteur ou simplement pour l’avoir gravée) des renseignements pour Terre-Neuve pris d’une carte franco-lusitanienne ou hollandaise (le prototype de Bertius?), et pour une partie du Canada, de la carte même de Jacques Cartier 1 : ce qui lui donne une grande importance comme conception (erronée) de la région des lacs.

A partir de cette date, pendant au moins soixante années, ce sont la Hollande et la Belgique qui alimentent la marine anglaise de cartes, toutes dérivées pour l'Amérique septentrionale de la cartographie lusitano-dieppoise. Celles qui furent gravées en Angleterre , pour Henry Briggs et Samuel Purclias (1:625), William Vaughan ou Mason (1626), Bobert Dudley (à Florence, 1646), Seller (1671), empruntent aussi à cette source leurs configurations terre-neuviennes 2. Il n’y a de changé que la nomenclature, soit par des traductions du français, soit par l’addition de noms nouveaux, lesquels témoignent d’atterrages ou de relevés faits par des Anglais; mais seulement, à dater de 1620, dans celles de leurs cartes que nous avons pu consulter.

1 Infra, p. 192-193.

2 Nous n’avons pas consulté les caries de Terre- Neuve dressées par William Hack vers i^ôô. (British Muséum, King’s Drawings, CXIX, 9, cl Add. MSS. 13972.)

Même pour les cartes de l’Angleterre les

Anglais dépendaient en une certaine mesure des Hollandais. Le 9 mai i654, sir John Scott adressa à Cromwell une pétition, sollicitant l’autorisation de faire imprimer en Hollande par Jean Blaeu des cartes de 1 Ecosse et de l’Irlande.

INTRODUCTION

Notons, cependant, que les désignations B. of Flowers, Day of 'Fogs et Hecirts easse dans le Jacobsen amstelodamois de 1621, indiquent l’existence d’une nomenclature anglaise originale avant cette dernière date.

En réalité ce n’est qu’après le traité d’Utrecht (1713), que la cartographie terre-neuvienne de provenance anglaise commence à prendre son essor, et nous la voyons aboutir, en 1765-1769, aux admirables travaux hydrographiques, du célèbre capitaine Cook, encore si utiles aujourd’hui.

Si, comme nous le montrerons, la marine anglaise resta tributaire pendant au moins deux siècles des cartographes portugais, français et hollandais, pour le Labrador, Terre-Neuve, la Nouvelle-Ecosse et même le Canada, on est fondé à se demander s’il pouvait en être autrement. Certes, la Grande-Bretagne avait, comme le Portugal et la France, la ressource des épures rapportées de ces régions par les pilotes de ses équipes de pêche ; mais nulle part nous ne trouvons traces d’efforts directs du gouvernement anglais poulies coordonner, ou pour enseigner à ses marins les moyens d’en obtenir de plus exacts.

S’appuyant sur Hakluyt, on a cru que lors du grand développement qu imprimèrent les derniers Tudor à la marine d’Angleterre, Edouard VI, à l’instar de l’Espagne, avair créé, entre iS/jp et 1 5 5 3 , un office de pilote major ( Grand Pilot of Englancl) et même que Sébastien Cabot en fut le premier titulaire. Niant celait avec Biddle, nous reportâmes la création de cet emploi au 3 janvier i563, sur la foi d’un document de l’époque, duquel il ressortait en outre que la reine Elisabeth y avait appelé à cette date Stephen Burrough1. Ayant prié un érudit des plus compétents d’examiner à nouveau le manuscrit Landsdowne, nous reçûmes pour réponse que c’est seulement un projet auquel aucune suite ne fut donnée ; que le nom de Stephen Burrough ne figure pas sur le Patent Roll ; que nulle part il n’est question de lui en cette qualité ou pour avoir reçu des appointements à ce propos, et que la marine anglaise n’a jamais eu de pilote-major, voire (aux termes du document précité) de Chey/fe P y lot2.

1 M. M. Oppenheim, l’auteur de la savante /listory of the administration of the Royal Navy...

front MDIX tO MDCLX.

2 Notons cependant que Hakluyt, dans ses Divers voyages, p. i5 de la réimpression, désigne

Stephen Burrough, en ilSa, comme étant alors : (( 011e of the foure masters of the Queene s nauie, — un des quatre maîtres delà niarinede la Reine. » Nous n’avons aucun renseignement sur cette organisation.

LES ANGLAIS

Ce qui a certainement existé en Angleterre, c’est un Grand Pilot ; mais il ne ressemblait en rien au pilote-major d’Espagne.

Cet homme, dit l’amiral Monson, était choisi à cause de sa grande expérience comme pilote d’une certaine côte, surtout pour guider les grands navires du roi au travers le canal, depuis Chatham jusqu’aux Mers Etroites, et aussi à cause de sa connaissance pour traverser le canal appelé les Sombres Profondeurs h

D’ailleurs, fait assez curieux, le pilote ne semble pas avoir eu en Angleterre la même importance que dans les autres pays. Ainsi, la coutume d’embarquer des pilotes n’y fut ni générale ni de longue durée. Dès le commencement du xvne siècle, ils cessent de figurer d’une façon spéciale sur les rôles d’équipage. Ce fut en réalité le capitaine lui-même à qui incomba dorénavant l’exercice du pilotage ou, pour mieux dire, de la navigation hauturière, quitte à employer les services des pilotes du port où il voulait entrer.

On s’étonne au premier abord que malgré l’exemple de la Casa de Contratacion de Séville, l’Angleterre, lors du développement de sa puissance coloniale, n’ait pas aussi fondé un établissement de ce genre. La raison en est que la tendance du gouvernement anglais fut de faire appel de préférence à l’initiative individuelle et à l’association pour les grandes entreprises maritimes, notamment celles qui furent créées en vue de la protection du littoral ou l’exploitation du commerce colonial et étranger. C'est donc l’histoire de ces établissements qu’il faut interroger pour se rendre compte de ce que pouvaient être les ressources à la portée de l’hydrographe et du cartographe en Angleterre, aux xvie et xvif siècles. Elles nous semblent avoir été fort limitées.

La plus ancienne fondation de ce genre en Angleterre au xvie siècle paraît avoir été la corporation de Triait y House. Sous sa première forme en i5i3 ou t 5 1 4 (à Deptford) elle avait pour but d’obvier à la « grande décadence de la marine causée par l’emploi de jeunes gens inexpérimentés et, comme pilotes, d’Ecossais, tic Flamands et de Français 1 2. » Plus tard, ce fut une association d’hommes de mer, sous les auspices de Henry VIII, qui eut pour but l’érection de phares et le placement des bouées3, de fournir des pilotes aux

1 « This man is chosen for 1ns long expérience as a pilot on a coast. especially to carry the king’s great ships through t lie King’s channel, from Chatham to the narrow seas ; as also from his

knowledge to pass through the channel called the Black Deeps. » Monson ajoute que les appoin-

tements de ce pilote étaient de ü 20 par an.

Naval Tracts ; dans Churchill, t. III, p- 288 et 289.

2 « For the reformation of the navy lately much decayed by the admission of young men without expérience, and of Scots, Flemings, and F renchmen as lodesmen. dOppenheim, op. cit. , p.92

3 Abandon de l’Amirauté consenti en 1594 par le Lord Admirai Howard. Ibid., p. 148.

INTRODUCTION

navires en partance des ports de la Grande-Bretagne et de signaler les rochers, les récifs, les bancs de sable et autres obstacles à la navigation. Une telle mission implique au moins des encouragements à l’étude de l’hydrographie, de la cartographie et de l’art nautique. Malheureusement, les archives de cette corporation furent détruites dans le grand incendie de 1666, et on ne saurait dire aujourd’hui quels ont été ses efforts à ce sujet. 11 est notoire cependant qu’après la concession des lettres patentes de 1660, Trinity House, faisait passer des examens aux officiers chargés de la navigation ( masters ) à bord des vaisseaux du roi; mais ces examens étaient limités à une connaissance de la Manche. Dans la marine marchande, commandait un navire qui voulait, sans certificat d’aptitude, comme sans autorisation préalable.

Quant à des cours publics sur la matière, il y a d’abord la tentative que fit Hakluyt pour en établir à Londres ou à Ratcliffe un peu avant 1382. S inspirant de leur organisation à la Casa de Contratacion de Séville, il proposa à sir Francis Drake de faire les frais d’une chaire où l’on enseignerait l’art de la navigation. Le célèbre amiral y consentit et se chargea de donner 20 livres sterling par an d’appointements et 20 autres livres pour l’achat d’un globe et de cartes, à la personne compétente que Hakluyt lui désignerait à cet effet. Mais le candidat ayant exigé le double de cette somme, il ne fut pas donné suite au projet1.

Inspiré par les mêmes motifs, sir William Monson fit des efforts pour obtenir qu’on fit à Londres des conférences sur l’art nautique, mais, paraît-il, sans plus de succès2. Le premier cours sur ce sujet, dont nous ayons connaissance, est celui que fit le docteur Ilood, de Trinity College, dans la demeure de sir Thomas Philpot Lane, à Londres, peu après i5f)2. Puis vint la chaire île navigation créée par la fameuse Compagnie des Indes-orientales lors de son établissement sur de nouvelles bases (3i décembre 1600) et confiée à Edward Wright3, mathématicien autant que cartographe renommé. (On va jusqu’à lui attribuer, mais à tort, le mérite d’avoir inventé la célèbre projection dite de Mercator4.)

’ Hakluyt, Divers Voyages, i58o; dédicace à sir Philip Sidney, p. 16. Il est curieux de remarquer que plus de deux siècles et demi après, en 1848, des documents furent soumis aux deux chambres du Parlement, établissant qu il n’exislait pas encore en Angleterre de système d éducation pour la marine marchande.

2 Naval Tracts, livre IV, dans Churchill, l. III, p 3g 3-39")

3 Albert 11. Markham, édit, des voyages de John Davis, Hakluyt Society, 1880.

4 Wright a seulement énoncé en 1099 la formule de la proposition que Mercator avait imaginée en i56g. Il regretta même de ne pas avoir suivi l’exemple de celui-ci en la gardant pour lui ; « And in lhat point I wish I had been as wise as hee [Gerardus Mercator] in keeping it more charily to myselfe. » Certain Errors in Naviga-

LES PORTUGAIS

Nous ne savons si déjà d’autres compagnies, celles de Moscovie (i »•>»), par exemple, dont Sébastien Cabot lut gouverneur et qui se proposait d'atteindre le Catbay, eut un hydrographe attitré ou dressa de cartes.

Mais pour la question qui nous occupe, les travaux géographiques des corporations de ce genre ne pourraient guère nous être utiles, car leur sphère d’action était strictement circonscrite au royaume d’Angleterre ou aux Indesorientales ou à l’Afrique ou au Nord-Est ou à l’Ouest de l Europe. Nous ne voyons que la Compagnie d’Hudson (1670), qui eût pu fournir des renseignements sur l’hydrographie des régions septentrionales du nouveau monde ; mais ses archives eurent le même sort que celles de Trinity House, et rien d’ailleurs ne prouve cpic cette corporation ait réuni des documents de ce caractère.

Mais pour expliquer l’absence de cartes originales et de travaux techniques se rapportant à Terre-Neuve, il existe une raison qui prime toutes les autres : c’est que jusqu’au traité d’Utrecht, cette ile ne fut à peu près pour l’Angleterre qu’une quantité négligeable !

LUS PORTUGAIS

Les documents n’attestent la présence d’aucun Européen à Terre-Neuve avant Gaspar Corte-Beal. Dans l’état actuel de la question, ! historien impartial doit donc en attribuer la découverte aux Portugais. C’est aussi à ces habiles marins que revient le mérite d’avoir ébauché les premières cartes et la première nomenclature de cette ile.

Les épures rapportées à Lisbonne par deux des caravelles de Corte-Real lors de son troisième voyage aux régions septentrionales, en octobre 1001, servirent à tracer un commencement de délinéation du pays. L'essai se continua, mais sans faire école et presque sans changements jusqu’au milieu du xvie siècle, dans ce que nous avons nommé, à cause de son origine et de la nationalité des géographes qui propagèrent les cartes de cette provenance, P Hydrographie lusitano-germanique . Ces publications, bien que fort nombreuses et émanant des milieux les plus savants de l’Europe (Saint-Dié, Strasbourg, Bâle, Nuremberg), ne comptent absolument pour rien d’utile dans l’évolution définitive ou scientifique de la cartographie de l’Amérique septentrionale.

lion, detected and corrected, London, 1599, in-4°, pp. vu et xm de la préface.

INTRODUCTION

L’expédition envoyée par le roi Emmanuel en i5o3 à la recherche de Gaspar et de Miguel Corte-Real, entreprise impliquant une exploration minutieuse de la côte orientale de Terre-Neuve et de ses abords, dût en rapporter des relèvements et des notions géographiques qui servirent, sans aucun doute, à dresser le prototype d’une seconde série ou famille de cartes lusit a n o - a méricaines.

Cette deuxième catégorie eut un meilleur sort que la première; après s’être toutefois modifiée dans un sens relativement moins inexact. Le plus ancien spécimen de cette manière qui nous soit parvenu est la carte typique de Pedro Reinel, construite en Portugal vers i5o4- On y revoit le profil occidental de la Terre-Neuve de Cantino, mais avec cette différence capitale que l’ensemble delà configuration se trouve enclavé à sa véritable place, entre le Labrador et Elle du Cap-Breton ; l’un et l'autre parfaitement définis, selon ! idée qu’on s’en faisait à l’époque.

C’est ce nouveau tracé qui fut choisi en Espagne, en France et en Italie. Loin cependant de rester immuable comme l’hydrographie lusitano-germanique, le type nouveau progressa ou se modifia tant dans ses contours que dans sa nomenclature, particulièrement chez les cartographes dieppois, à la suite de la découverte du détroit de Belle-Isle.

Ces Portugais, à leur tour, reprirent l’innovation en sous-œuvre, pour ainsi dire, et graduellement améliorèrent la configuration de L î le de Terre- Neuve. Nous décrirons cette évolution par des fac-similés et par des textes.

L Espagne adopta de bonne heure la configuration de Reinel et sa nomenclature, qu elle reproduisit presque jusqu’à la fin du xvie siècle, sans tenir compte des développements progressifs.

En Italie, au contraire, on rencontre de I initiative, se traduisant par des types qui se différencient, mais en prenant souvent pour base la seconde catégorie des cartes portugaises. C’est cette famille qui constitue la cartographie lusitano-italiquc , qui se transforma plus tard en empruntant des éléments aux œuvres dieppoises.

Toutes ces séries restent néanmoins foncièrement portugaises. Il en est de même des cartes hollandaises, anglaises et franco-canadiennes, presque jusqu’à l’époque des beaux travaux hydrographiques du capitaine Cook. On en retrouve des traces encore aujourd’hui dans certains noms des publications de l’amirauté. Cette persistance s’explique en voyant, par exemple, Fitz-Hugli dans sa grande carte des pêcheries anglaises à Terre-Neuve, presque officielle et dressée à Londres en rbq'i, continuer à arborer sur la partie orientale de File, à partir de la baie Notre-Dame et en suivant vers le

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Sud la longitude de 54° (Greenwich), l’étendard de l’ordre portugais du Christ.

Avant de décrire en détail tous ces monuments de la géographie et d’en montrer, autant que faire se peut, la filiation, l’influence et les dérivés, il importe de rechercher l’origine des renseignements, hydrographiques dont les cartographes se sont servis, particulièrement à Lisbonne.

L’œuvre de Gaspar Corte-Keal ne fut pas stérile et les contrées qu i! avait découvertes ne cessèrent d’être considérées pendant tout le xvi° siècle comme domaine d’outre-mer de la couronne de Portugal et à être exploitées, mais non exclusivement comme pêcheries.

L’abondance prodigieuse de la morue dans les parages de Terre-Neuve et probablement la possibilité de faire la traite des insulaires ', incitèrent nombre d’armateurs à Lisbonne et aux Açores, à équiper des navires pour la pêche sur les côtes de File. A une époque où l’alimentation constituait encore le plus important problème de 1 humanité, sans parler de 1 Eglise qui prescrivait de faire maigre cent cinquante-trois jours par an, la recherche du poisson explique le but de nombreuses expéditions maritimes. C’était aussi, dès une époque reculée, une source de revenu pour l’Etat. On possède une ordonnance du roi Emmanuel, du i4 octobre i5oG‘, concernant la perception d’un droit fiscal sur le poisson apporté de Terre-Neuve.

Cette industrie prit un tel développement parmi les marins portugais, qu’en i55o on comptait dans le seul petit port d’Aveiro plus de cent cinquante navires équipés pour la pêche de la morue aux abords de Terre-Neuve et qui même cherchèrent à y faire des découvertes 1 * 3. Tout porte à croire que des expéditions portugaises poursuivaient aussi la baleine, même jusqu’au détroit d’Hudson. D’autres s’aventuraient plus loin encore, à la recherche du fameux

1 Pietro Pasqualigo, dans la lettre adressée à ses frères, dit des indigènes amenés sur les caravelles de Corte-Real et qu’il venait de voir

(19 octobre i5oi), qu’ils sont « capables de faire d’excellents manœuvres et les meilleurs esclaves qu’on eut encore vus ; — li homini ch’seranno per excellentia da fatiga, et gli meglior schiavi se habia hauti sin ora ». Les Corte-Real, p. 212. Rappelons que l une des caravelles avait à bord

« degli homini et de le donne de questo locho ne pigliarno circha da cinquanta per forza ». Dépêche d’Alberto Cantino au duc de Ferrari;, 17 oct. i5oi ; op. cit., p. 2o5.

2 Alvara dirigido a Diogo Brandâo ; dans C. Botelho de Lacerda Lobo, Sobre a decadencia das Pescarias de Portugal. Cf. Memorias Economicas da Academia R. das sciencias de Lisboa, t. IV, 1812, p. 338.

3 « Os seus moradores, que pelos annos de i55o. Cont avào mais de cento e cincoenta embarcaçoens de proprio commercio foraô os descubridores da terra nova, e pescarias do bacalhao ». Antonio de Oliveira Freire. Descripçam corografica do reyno de Portugal; Lisboa, 1739, in-4°, p. 55. Manoel Pimentel, Arte de Navegar ; Lisboa, 1706, p. 364-

INTRODUCTION

passage au Cathay par le Nord-Ouest. C’est de la sorte qu'il faut s’expliquer la nombreuse nomenclature, exclusivement portugaise, qu’on relève au Labrador dans les cartes anciennes, comme celle de la Riccardiana, et dans la mappemonde de Desliens dressée à Dieppe en i5^i. Ces tentatives se renouvelèrent pendant de longues années. Richard Hakluyt déclare tenir d’un témoin digne de foi que, vers 1 5 7 4 •> Vasqueanes Corte-Real, quatrième du nom, envoya à la découverte du passage par le Nord-Ouest un navire qui aurait trouvé, par 58° de latitude Nord, un grand estuaire que les gens de I équipage assuraient être le détroit tant cherché, mais le manque de vivres les aurait contraint de revenir sans l’avoir remonté au delà de vingtdeux lieues 1 . Ce n’était, naturellement, qu’une illusion.

Ces entreprises hardies étaient de notoriété publique. Ainsi, sur le beau globe de métal dit de Lécuy 2, construit à Rouen dans le dernier quart du xvie siècle, se lit, à l’entrée de ce qui semble être notre détroit d’Hudson : Frètent arcticent per qeod Lesitani in Orientent et ad Indos et Mole cas naeigare co [o'J nati sent (Détroit arctique par lequel les Portugais se sont efforcés de naviguer en Orient ainsi qu’aux Indes et aux Moluques).

Le gouvernement portugais ne perdit jamais de vue à cette époque la région terre-neu vienne. Il en fut de même de la famille du découvreur, qui ne cessa d’exercer les divers droits conférés à Gaspar Corte-Real en i5oo, à Miguel, son frère, en 1 002, à Vasqueanes, leur ainé, en i5o6 3.. Aux termes de ces actes du roi Emmanuel, la capitainerie de Terre-Neuve appartenait à leurs descendants dans la ligne masculine jusqu’au dernier. Des lettres patentes accordées par .loào III en r538, par Sébastien en 1074 et par Henrique son successeur le Ai mai 1579, confirmèrent ces privilèges 4.

Le Portugal établit aussi des colonies dans l’île même. Elles 11e réussirent pas et toutes traces, en dehors de certaines dénominations lusitaniennes, ont disparu. Mais le fait est constant. On possède une carta du \ mai 1 567 par laquelle le roi accorde à Manoel Corte-Real que le corregidor des Açores désigne un notaire pour la colonie qu’il va fonder à Terre-

1 Hakiuvt. Divers voyages: London, Hakluyt Society, i85o, in-8". On a cru que c’était l’origine du mystérieux « Détroit d Anian », ce der-

nier nom considéré comme un corruption de Anes. Celte désignation n est qu un reste des emprunts faits à Marco Polo.

- Bibliothèque nationale, sect. de géographie.

1 I . es forte- Iteal , dors XII, XX, XXIII.

4 Op. cil., docs XXXI, XXXVII, XXXIX.

5 Op. cil. La souveraineté du Portugal sur Terre-Neuve ne semble avoir cessé qu’avec ( annexion de ce royaume par Philippe II (i588) et sans que l’Espagne se soit prévalue de celte souveraineté. En elfet, dans le traité de Paris de 1760, l’Espagne ne mentionne comme lui appartenant dans ces régions que l’Acadie et la Nouvelle-Ecosse.

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Neuve et dont les membres doivent partir de Terceire sur deux caravelles. Mais dès avant cette date, le gouvernement avait envoyé ou autorisé des expéditions sinon à Terre-Neuve même, au moins dans la région adjacente. On le voit parles lettres patentes accordées à Joâo Alvares Fagundes, le i5 mars i52i, et qui rappellent des entreprises maritimes antérieures, au cours desquelles les marins de Viana semblent avoir accompli le périple du golfe Saint-Laurent et exploré la côte septentrionale de 111e du Cap-Breton.

Après avoir montré l’origine des renseignements cartographiques obtenus par les marins portugais, il reste à démontrer dans quelles conditions ils furent utilisés d’abord en Portugal. Le lecteur trouvera dans la première partie du présent ouvrage une description critique et détaillée de toutes les cartes portugaises dressées au xvie siècle en vue des explorations de Terre- Neuve et des pays circonvoisins arrivées à notre connaissance ou méritant d’être examinées ici. Mais ce que nous voudrions pouvoir retracer c’est l’historique de l’enseignement lusitanien de la navigation au Nord-Ouest, ainsi que de l’hydrographie et de la cartographie des parages transatlantiques. Cette tâche est aujourd’hui impossible.

Dans cette enquête, il fallait d’abord s’assurer si en Portugal la science nautique et l’hydrographie furent à l’époque des découvertes maritimes l’objet d’un enseignement officiel ou relié en quelque sorte à l’Etat. Nous ne tardâmes pas â voir, pour commencer, que la fameuse Ecole de Sagres était une pure légende, même d’origine relativement récente. Si l’influence du Prince Henry s’exerça sur les progrès delà navigation, ce ne fut que par des efforts personnels, et peut-être comme protecteur de l’Université, où, paraît-il, on n’enseignait cependant sur la matière que les mathématiques et probablement un peu d’astronomie.

Nous devions ensuite voir si le Portugal avait possédé comme l’Espagne, un établissement analogue à la Casa de Contratacion de Séville. La Casa da Mina , plus tard, Casa da Mina, e India connue aussi sous le nom de A hnazem , présentait sans doute une organisation du même genre ; mais ce n’est qu’une hypothèse, car on n’a pas retrouvé son Regimento. Le tremblement de terre de 1705 et l’incendie qui en fut la suite, ont détruit ce document ainsi que les principales archives, notamment celles qui se rapportaient aux expéditions et découvertes maritimes.

INTRODUCTION

Nous espérions être plus heureux en consultant les recueils de lois et d'ordonnances, qui pouvaient, à l’exemple des Recopilaciones espagnoles, viser les pilotes et la navigation, voire l'organisation des Casas ; mais nos recherches n’ont abouti à rien de positif1. Tout ce que nous avons appris, grâce à de récentes investigations entreprises par un savant Portugais à la Torre do Tombo 2, c’est qu’en i5i4 il y avait probablement à la Casa da India , un Padron , comme à la Casa de Contratacion sévi liane, puisqu’à cette date, un nommé Maître Diogo, fut chargé de construire une sphère sur le modèle d’une carte que devait lui remettre Jorge de Vasconcellos, préposé ce semble à la cartographie3.

Ou voit aussi que cette science avait pris un grand développement à Lisbonne au milieu du xvie siècle. Six établissements y employaient dix-huit cartographes à dresser ou dessiner des cartes marines en i5d2 4. Nous décrirons des œuvres portugaises de cette date, d’une certaine importance pour les tracés de l’Amérique septentrionale.

Notons, comme allant au premier abord à l’encontre de cette liberté, un édit d’Emmanuel, du i3 novembre i5o/j, défendant sous certaines pénalités de construire des cartes marines ou des globes. Mais ce n’est pas une interdiction générale ; elle ne s’applique qu’à la Guinée, au-delà du rio de Manicongo Nous avons d’ailleurs le témoignage d’Améric Vespuce d’un si grand poids. Le 9 décembre i5oB, le cardinal Ximénès interrogeant le navigateur florentin sur l’opportunité de permettre à tout le monde de naviguer et de trafiquer dans les colonies espagnoles d’outre-mer : que cada vno tenga lybertad de ijr i llevar lo que quisyere ; répondit que telle était la politique du Portugal : Segun que lo haze el rej de Portugal en !o de la Mina de/ Cro \ Est-ce que ce droit n’implique pas l’obtention et l’usage absolu de cartes marines? Ne voyons-nous pas aussi Andrea Corsali, à l’appui d’une descrip-

1 II faudrait revoir un livre que nous n’avons pu examiner depuis 1866 : Regimento e ordenacôes da fazenda. Lisboa, cm casa de Germâo galharde : i548, in-folio ( Bibl . Am. Vêtus!.. n° 286). On trouve dans cet ouvrage vingt-sept publications officielles concernant le commerce et les rapports maritimes du Portugal avec le Brésil et les colonies portugaises. La grande collection commencée à Lisbonne en 1788, sous le titre de Systema ou Collecçâo de Regiinèntos, ne contient rien sur le présent sujet.

- M. Sousa Viterbo, Cf. la Revue critique , 12 décembre 1898.

3 « Fazer huua poma scgundo cerla carta de

inarear que lhe facultaria ». Sousa Viterbo, Trabalhos Nauticos dos Portuguezes nos seculos XVI e XVII. Lisboa, 1898, in-folio, n° lviii, P 87.

i C. Rodrigues de Oliveika, Sumario. Lisboa, i552, cité par M. S. Viterbo.

9 Alvar d prohibindo fazerem-se cartas de 111areav \neinhunas pomas grandes, nem pequenas ] aient do rio de Manicongo. Dans Alguns documentas do Archiva Nacional da Torre do Tombo ; Lisboa, 1S92, in-fol., p. 139.

6 Cartas de Indias, publicalas por el Ministerio de Fomento ; Madrid, 1877, grand in-folio, p. 11.

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xxvir

lion minutieuse de la route des Indes, conseiller à Giuliano de Médicis de consulter la carte marine que Miguel da Silva, l’ambassadeur de Portugal, apporta à Rome avant 1 5 1 G 1 ? Enfin si Alberto Cantino avait éprouvé quelque difficulté à se procurer les éléments cartographiques pour la mappemonde décrivant d’une façon spéciale et détaillée les découvertes des Portugais qu’il lit dressera Lisbonne, vers i5o2, n’en serait-il pas question dans sa correspondance avec le duc de Ferrare2?

Il était donc permis, en thèse générale, à cette époque en Portugal de dresser des cartes marines, sauf peut-être l’obligation, comme à Séville, de les faire viser par le pilote-major ou quelque fonctionnaire commis à cet effet. Ce n’est pas que les rois de Portugal vissent toujours avec indifférence la route vers leurs possessions d’outre-mer divulguée à des nations rivales. Mais ils n’y mettaient obstacle que dans des cas spéciaux, comme par exemple lorsqu’il s’agissait de certaines parties de la côte d Afrique ou des îles Moluques. C’est ainsi que nous voyons Joâo III envoyer des agents à Savone et le 3o septembre 1 53 1 acheter de Leone Pancaldo, pilote savonésien qui avait accompagné Magellan dans son fameux voyage, l’engagement, moyennant une rémunération de 2 000 ducats, de ne fournir à personne une carte de l’archipel des Epices.

Un semblable motif n’existait certainement pas pour Terre-Neuve, où il n’y avait que des pêcheries connues et exploitées ouvertement par toutes les nations maritimes. Et quant au détroit imaginaire, ce n’est qu’après l’avoir trouvé que le Portugal eut songé à l’entourer de mystère. De fait, toutes les cartes portugaises du xvi° siècle exposant cette région, contiennent absolument ce qu’on en savait à l’époque où elles furent dressées. C’est même ce qui constitue le principal mérite de cette catégorie de documents pour l’étude de la géographie historique du nouveau monde.

Dans l'étude que nous poursuivons, une question capitale, mais des plus difficiles à résoudre et qui n’a pas encore été traitée scientifiquement, au moins pour Terre-Neuve, c’est celle des premiers atterrages des Portugais. L’idiome employé dans les nomenclatures originales montre bien la natio-

1 R.vmusio, Belle Navigationi et Viaggi ; Venetia, 1 563 , t. I, f°, 180 ( sic pro 280).

2 « Ho inteso quanto in epsa se contient, et

maxime cireha la charla del navichare. » Lettre de Canti.no du 19 novembre i5oa. Les Corte-Real, p. 216.

INTRODUCTION

nalité des marins qui nommèrent certains ports, caps, îles et côtes ; mais ces désignations indiquent rarement le lieu où ils abordèrent pour la première fois. La description dans les récits des voyageurs offre, il est vrai, des éléments d’appréciations, malheureusement ils ne sont pas assez précis d’ordinaire pour permettre d’identifier les positions : témoin le mémorable atterrage de Christophe Colomb au nouveau monde en 1492, décrit minutieusement dans son journal de bord, et néanmoins encore aujourd’hui l’objet de vives polémiques.

Les cartes portugaises et leurs dérivés exposent cependant certains noms qui peuvent mettre sur la voie ; comme ceux par exemple qu’on a relevés dernièrement pour la côte d’Afrique et l lnde'. Les délinéations lusitaniennes de Terre-Neuve en contiennent aussi d’un grand intérêt. Voici à quelle occasion :

Les navigateurs portugais, dans leurs premières explorations maritimes, érigeaient sur un point en vue de la côte du pays qu’ils venaient de découvrir, près d’un cap, à l’entrée d’un port, à l’embouchure d’une rivière, une croix, en commémoration de l’événement et comme prise de possession de la contrée1 2. Sous le règne de Joâo II (i48i-i495), au lieu d’une croix de bois ce fut une monolithe, colonne ou pilier, taillé en Portugal et embarqué, sans doute à plusieurs exemplaires, qu’ils érigèrent. Ces petits monuments étaient appelés Padraoes. De là les inscriptions cartographiques assez fréquentes, de abaia do Padrnb , P. ou Ponta do Padrao , etc. C’est-à-dire, la baie du Pilier, la pointe ou le cap du Pilier, etc. On doit croire aussi que lorsqu’ils avaient omis d’en emporter ou qu’il n’en restait plus à bord, les marins portugais revenaient forcément à l’ancienne coutume et, faute de mieux, plantaient des croix. C’est probablement l’origine des désignations non moins fréquentes de Abaia da crux , P. da crux etc. indiquant la baie ou le cap ou s’élevait ce signe commémoratif. Nous croyons que le vocable de Santa Crux se rapportait seulement au jour de la découverte : soit l’Exaltation (14 septembre) soit l’Invention (3 mai) de la Sainte-Croix.

Or ces noms se trouvent inscrits sur la côte de Terre-Neuve dans plusieurs très anciennes cartes portugaises ou lusitano-italiques.

Le Maggiolo de 1327 porte sur le littoral Est, vers le milieu de l’ île : abaia do padran ; plus au Sud : abaia de crux , et sur la côte méridionale, à

1 A. M. Castiliio. Etudes historico-géographiques sur les colonnes ou monuments commé-

moratifs des découvertes portugaises en Afrique. Seconde édition. Lisbonne, 1870, in-8°, avec

planches représentant plusieurs de ces Padraoes.

2 Jules Codine, rapport sur la première édition de l’ouvrage ci-dessus, dans le Bulletin de la société de géographie, t. XYI1I, 1869, p. 454-

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l’Ouest et proche du cap Race : P. de erux. L’atlas de la Riccardiana insère au même endroit que Maggiolo une R. da cruz ; mais là où ce dernier porte abaia do padran , l’atlas de Florence donne P. do padra. Quant au P. de ceux à l’Ouest du cap Race, on le retrouve à cette place dans le Portulan portugais 217, dans Vallard et dans Freire. Ces deux derniers cependant interprètent p. non par « pointe » mais par « port » : Port de -J- et Porto da ceux 1 .

Il faut voir dans ces inscriptions la preuve de découvertes faites par des Portugais, sur deux points de la côte orientale et au moins sur un point de la côte méridionale de Terre-Neuve. Ce dernier peut être la pointe Mistaken, et même avoir été à l’origine le cap Race; car n’oublions pas que dans la mappemonde de Ruysch (Rome, i5o6-i5o8), ce cap est dénommé G. de P o r toges i.

La Baia do padran de Maggiolo et la Ponta do Padrào de la Riccardiana, situées à la même place, suggèrent un rapprochement. Le lieu où ils sont marqués dans les deux cartes semble correspondre à la baie Notre-Dame. Sur le tracé de la Riccardiana, le vocable est adjacent au R. gramdo (la grande rivière), et immédiatement après, vient la légende Terra dos corte Reâesy donné comme titre général à la partie septentrionale de l’île (qui était alors pour les deux cartographes une péninsule) par Maggiolo sous la forme abrégée de Corte-Reale. En outre, nous montrerons2 que l’atterrage de Gaspar Corte-Real en i5oi, se fit à l’embouchure d’un grand fleuve, et qu’en le remontant, il fut frappé de l’extrême abondance d’arbres énormes, notamment des pins. Or, le plus important des fleuves de Terre-Neuve, la rivière des Exploits, justement débouche dans la latitude de la Raia do padran et elle présente les caractères du fleuve décrit par les compagnons de Gaspar Corte-Real. Dans ce tte hypothèse, le padrào indiqué sur les cartes de Maggiolo et de la Riccardiana serait le pilier commémoratif de la découverte de Terre-Neuve parle navigateur azoréen en i5oi, et marquerait son premier atterrage ; vers 49°2o' de latitude Nord.

Quant aux croix, elles peuvent avoir la même provenance, puisque « environ six ou sept cents milles de la côte furent explorés au cours de cette expédition 3 » .

Nous nous sommes attardés sur ce sujet uniquement pour montrer au

1 Peut-être s’agit-il du petit havre que les

cartes du Dépôt hydrographique de Paris dési-

gnent sous le nom de Anse Portugal.

2 Infrà, ch. ix, p . 45.

3 Les Corte-Real , p. 5o, an.

INTRODUCTION

lecteur que les anciennes cartes, malgré leur imperfection, peuvent encore, lorsqu’on les interroge avec méthode, fournir d’utiles renseignements et donner des résultats parfois inattendus.

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