Première délinéation de Terre-Neuve, i5oi
Antilles qui furent trouvées pour la couronne de Castdle, et au pays des perroquets [le Brésil], récemment découvert par les navires du roi de Portugal en allant à Galicut [voyage de Cabrai j. »
« [Lors de l’atterrage], ils aperçurent beaucoup de grands fleuves d’eau douce coulant dans ce pays vers la mer. Ils remontèrent un de ces fleuves pendant environ une lieue et descendirent à terre1.1»
Cette phrase est importante, attendu qu elle fixe l’atterrage dans la partie Sud-Est de Terre-Neuve, entre la baie Notre-Dame et la baie de Bonavista ; car dans cet espace seulement se trouvent des rivières notables. Quant à celle
1 Sanuto, Diarii, t. IV, p. looseq. Heyd, t. II, p.517 ; Les Corte-Real, p. 1 3 1 et 2o5, doc. XVII.
PREMIERE DESCRIPTION DE TERRE-NEUVE
qu’ils remontèrent, on ne saurait dire si c’est la rivière aux Exploits, le Gander ou le fleuve Terranova *.
Pour le pays même et ses productions naturelles, en voici la description :
« Etant descendus à terre, ils trouvèrent une grande quantité de fruits excellents et variés. »
Ce détail est fait pour étonner si l’on prend le mot « fruit » à la lettre. Les compagnons de Corte-Real n’explorèrent que le rivage oriental de Terre-Neuve, très affecté par le transport des glaces arctiques et des brumes fréquentes, qui encore aujourd’hui empêchent les arbres d’Europe, pommiers, poiriers, pruniers, de mûrir leurs fruits. Par ce mot, il ne faut entendre que des baies indigènes et dont 1 île produit partout de nombreuses espèces.
« Ils virent en grande abondance des arbres et des pins d’une telle dimension en hauteur et en grosseur, qu’on ne pourrait en faire des mâts pour le plus grand navire qui soit sur mer. »
Les fleuves Gander et des Exploits sont bordés de vastes forêts remplies de beaux arbres et notamment des pins blancs (P in. us sylvestris) , qui s’élèvent à une hauteur de 22 à 2û mètres et sont d’un diamètre de 1 mètre à im,3o. Au Nord de la baie Notre-Dame, au contraire, le sol est aride et la végétation rabougrie. Ce fait, rapproché des détails précités, tend encore à confirmer l’atterrage de Corte-Real en i5oi, au Sud de la péninsule du Petit-Nord; entre 48° 3o' et 49° 3o' de latitude.
« Aucune espèce de blé ne pousse dans cette contrée, et les indigènes affirment ne vivre que de pêche et de la chasse des animaux, fort nombreux dans le pays, tels que cerfs très grands, couverts d’un poil fort long [le caribou], des loups, des renards, des tigres loups-cerviers ?], des zibelines, et, chose miraculeuse, autant de faucons voyageurs qu’il y a de moineaux en Italie. On y trouve une très grande quantité de saumons, de harengs, de morues et autres poissons semblables.
« Les habitants sont un peu plus grands que nous, avec des membres proportionnés et bien formés. Ils sont très semblables à des tziganes ; leur A’isage est peint à la manière des Indiens, quelques-uns avec six signes, d’autres avec huit au moins. Les cheveux des mâles sont longs et flottants en boucles. Leurs yeux de couleur presque verte donnent â toute leur physio-
1 Pasqualigo ne dit pas quand Corte-Real aperçut d’abord ces fleuves ; mais la description de Cantjno semble bien indiquer que la vue des rivières suivit de près 1 atterrage : « El nel primo giorno del quarto mese, fra questi dui venti, dun
grandissimo paese , al quale con grandissima allegreza seacostarno, et correndo molli et grandi üumi dolci per quella regione al mare, per uno de epsi, forsi una legha fra terra intrarno. » Les Corte-Real , p. 2o5.
nomie, quand ils vous regardent, un air de grande fierté. Leurs façons e t leurs gestes sont très doux ; ils rient beaucoup et montrent grand plaisir.
« Les femmes ont les seins petits, une taille très exiguë, et leur visage est fort gentil. Leur couleur est plutôt blanche ; le mâle, au contraire, est beaucoup plus foncé.
« En résumé, ajoute Cantino, sauf le regard terrible de l’homme, ils nous ressemblent en toute autre chose. Ils sont complètement nus, excepté dans les parties honteuses qu’ils cachent sous une peau des cerfs susdits. »
Pasqualigo, parlant des insulaires qui vinrent avec la première caravelle, dit, au contraire, qu’ils étaient vêtus de peaux de différents animaux, mais surtout de loutres, dont ils mettaient le poil en dehors l’été et en dedans l’hiver. Il complète sa description par le détail suivant :
« Ces peaux ne sont ni cousues ensemble ni tannées, mais telles qu’elles ont été détachées de l’animal, et ils s’en couvrent les épaules et les bras. Ils se lient les parties honteuses avec des cordes faites de forts nerfs de poissons. Leur pays ne contient pas de fer, mais ils fabriquent des couteaux et des pointes de flèches avec certaines pierres. »
Selon le dire des marins portugais, ce pays était très peuplé, et les maisons des habitants, construites en bois recouvert de peaux de poissons, étaient fort grandes.
Ainsi se termine la première description qui ait été faite, et d’après des témoins de la découverte, de bile de Terre-Neuve et de ses habitants1. A l’égard de ceux-ci, il importe de remarquer que ces détails s’appliquent avec autant de vérité à toutes les races d’indiens de l’Amérique du Nord et, conséquemment qu’ils ne peuvent suffire pour déterminer ce qu’étaient les caractères distinctifs des naturels du pays. La seule chose certaine, c’est que Corte-Real n’eut pas affaire à des Esquimaux.
Pasqualigo rapporte une circonstance curieuse. Les Indiens débarqués à Lisbonne apportèrent un tronçon d’épée dorée, certainement fabriquée en Italie, et un des enfants portait aux oreilles deux petits disques d’argent comme on en confectionnait alors à Venise.
On ne saurait nécessairement tirer de ce fait la conséquence que d’autres marins européens, par exemple Cabot et ses compagnons, débarquèrent à Terre-Neuve avant Gâspar Corte-Real. Pasqualigo y vit une preuve que ce
1 Nous possédons trois textes contemporains de ce voyage : i° la dépêche adressée par Alberto Cantino au duc de Ferrare, le 17 octobre i5oi [Les Corte-Real, loc. cit.) ; celle de Pietro Pasqualigo à la Seigneurie de Venise, le 18 [Diarii
de Marino Sanuto, Venise, 1880, t. IV, p. 200), cl 3° la lettre qu’il envoya à ses frères, le 19. [Paesi nouamenlc retrouati, Viccncc, 1507, cap. cxxvi, verso de Aii).
PREMIERE DESCRIPTION DE TERRE-NEUVE
pays faisait partie d’un continent, car, dit-il, si jamais un navire était parvenu jusque-là auparavant, on l’aurait appris.
En effet, comme le remarque Humboldt, il est notoire que, par voie d’échange ou autrement, certains objets circulent parmi les nations sauvages à de très grandes distances de leur lieu d’origine. C’est ainsi que fort loin des carrières, on retrouve aux mains d Indiens des armes ou des ustensiles de jaspe et d’obsidienne. Ce tronçon d’épée et ces disques peuvent donc provenir d’aventuriers espagnols qui, au cours d’expéditions clandestines, auraient débarqué sur la côte orientale de l’Amérique du Nord. La présence de cette dernièie configuiation sur la carte de Cantino rend l’hypothèse fort probable.
PREMÏÈ R E NOMENCLA T U R E
TERRE-NE ü VIENNE
Inquiet de ne pas voir revenir son frère Gaspar, Miguel Corte-Real obtint , le i5 janvier i5oa, des lettres patentes du roi de Portugal pour aller à sa recherche et en même temps découvrir « terra firme e ilhas ». 11 partit de Lisbonne avec deux (de Goes) ou trois (Galvaô) caravelles, le 10 mai 1002 . Le peu que nous sachions de ce voyage est emprunté surtout à Galvâo :
« Quand Miguel arriva à la côte [que son frère avait découverte] et reconnut un si grand nombre d’embouchures de rivières et de ports, chacun des navires remonta une de ces rivières, après être convenus de se retrouver [au point d’atterrage?] le 20 août. Deux agirent ainsi, et voyant que Miguel n’était revenu ni à cette date ni après, ils retournèrent en Portugal, et jamais plus on n’eut de nouvelles de lui [Miguel] »’.
Ce que nous devons retenir de ce récit, c’est que pendant l’automne de i5o2 deux caravelles arrivèrent à Lisbonne après avoir vu à Terre-Neuve « muytas bocas de rios e abras : — beaucoup d’embouchures de rivières et des ports », et remonté deux de ces rivières. Comme un des buts de l’expédition était de faire des découvertes, on doit aussi supposer qu’entre l’arrivée à Terre-Neuve, vers la mi-juin (à ce que nous supposons) et le 20 août, date à laquelle les navires devaient faire voile pour le Portugal, la flottille dut procéder à une exploration assez étendue. Il y a donc intérêt à retrouver la trace des épures que les pilotes de Miguel Corte-Real rapportèrent à Lis-
1 « Cliegados àquella cosla, como vivào muytas bocas de rios e abras, enlrou cada hum pela sua com regimento que se ajunlassc lodos aie vinta dias do mes Dagosto : os dous nauios assi o lizcrao. E vendo que nâo vinha Miguel corte
real ao prazo, nem despois algum tempo, se tornarû a este Reyno, sein nu//ca mais delle se saber nona, nom licar outra memoria... » Antonio Galuao, Tratado, s. a. a. 1. (sec? Lisboa, i563),in-8°, l'u 29, verso, et Discoverjr, p. 58-74.