C. do breto[n]es
Terra frigida.
C’est la première fois qu’un archipel des Onze mille vierges figure dans la région terre-neuvienne sur les cartes connues : fait notable et qui demande à être expliqué :
Dans des lettres patentes accordées par le roi Emmanuel, le i3 mars iSai, à Joào Alvarez Fagundes1, gentilhomme portugais, on lit qu’ayant promis par un acte antérieur la seigneurie des îles et terres que celui-ci viendrait à découvrir, et cette condition se trouvant réalisée, S. M. lui octroie « la terre dite ferme, à partir de la ligne de démarcation qui sépare les possessions de
1 E.-A. de Bettencourt, Descobrimentos , guerras e conquistas dos Portugueses em terras de
Ultramar. Lisboa, s. d., in-40, volume autographié, t. I, p. i3a- 1 35 .
la couronne de Castille du côté du Sud, jusqu’à la terre découverte par les Corte-Réal ; en plus, la baie d’Auguoda, sur la côte Nord-Est et Sud-Est, et les îles auxquelles il a donné son propre nom » : a que elle pos nome ffagumclcis. Parmi ces îles, se trouvent mentionnées : ci ilha de Santa Cruz 1 que esta no pce de banco : — « l’île de la Sainte-Croix qui est près du banc » et a ilhas do arcepelleguo clas onze mill virgeens : — « les îles de l’archipel des Onze mille vierges. »
Ce qu’il faut retenir de ceci, c’est d’abord, la continuation de la croyance chez les Portugais que Terre-Neuve et la Nouvelle-Ecosse attenaient aux possessions américaines de l’Espagne. Ensuite que la région maritime baignant la côte méridionale de Terre-Neuve a été explorée par Fagundes, avant mars i5ai et que c’est lui qui a nommé les îles qui s’y trouvent. Nous pouvons alors présumer que Kunstmann N° IV et Miller N° 1 retracent la côte méridionale de Terre-Neuve et l’entrée du golfe Saint-Laurent, voire ce qui était connu à cette époque du golfe même, d’après un dérivé des épures rapportées par Fagundes. On s’explique aussi comment Emmanuel pouvait concéder des terres continentales au Sud de Terre-Neuve. C’est que la Ligne de Démarcation avait été reportée par les cartographes, tant portugais qu’espagnols, plus à l’Ouest que dans Cantino, puisque les cartes de Weimar la font passer au milieu de la Nouvelle-Ecosse. C’est probablement une des raisons pour lesquelles Kunstmann N° IV et Miller N° I interrompent leur tracé à l’occident de cette longitude.
Les documents ne permettent pas de fixer la date de l’exploration de Fagundes qui motiva les lettres patentes de mars iaai. Tout porte à croire cependant que ce fut l’année précédente, car les concessions suivaient de près les découvertes, et nous savons que ce navigateur ne tarda pas à retourner dans cette région pour y planter une colonie. Ces déductions conduisent à l’opinion que la carte de Miller est postérieure à iaai, malgré l’absence de délinéations se rapportant à la côte occidentale des isthmes de Darien et de Panama. Elles ont été omises comme étant sans intérêt pour des Portugais, et parce que le cartographe n’a sans doute pas voulu augmenter le format d’une carte dont les configurations pour l’Amérique centrale se rapprochent tout à fait de la bordure. C’est ce qu’il a fait d’ailleurs pour le Groenland et le Brésil. Ajoutons que cette belle carte est, comme les portulans d’Agnese, plutôt une œuvre de miniaturiste que d’hydrographe.
1 Notons cependant qu’une île de Santa-Cruz se trouve déjà dans Reinel, mais nous ne croyons
pas que ce soit celle de Facundes, car elle est trop à l’Ouest du banc.