TRACÉ COMPLET DE LA COTE NORD-EST
d’abord, c’est la ressemblance de Terre-Neuve dans les deux cartes. C’est-àdire que la presqu’île d’Avalon assume une forme particulière adoptée dans toutes les œuvres de l’hydrographie sévillane, mais que nous n’avons pas encore pu retrouver dans une carte faite en Portugal, malgré la nomenclature qui est exclusivement lusitanienne.
11 n’est guère admissible que les cartographes espagnols aient emprunté ces contours à Freducci, qui vivait à Ancône. C’est plutôt l’inverse qu’on doit supposer, d’autant plus que tous les noms intelligibles inscrits à l’Ouest de la Floride et sur les Antilles sont absolument espagnols, sans traces de passage par une oreille portugaise. L’importance de cette constatation, c’est que les contours terre-neuviens et le littoral incomplet du Nord-Est, tels qu’on les voit dans le Freducci que nous examinons en ce moment, constituent un ensemble permettant de reconstituer par la pensée la forme que les cosmographes castillans attribuaient à l’Amérique septentrionale et à Terre-Neuve en particulier, dans le premier quart du xvT siècle. Ce renseignement est d’autant plus utile qu’entre le planisphère de La Cosa et celui de Mantoue, c’est-à-dire pour une période de vingt-cinq ans, nous ne possédons aujourd’hui qu’une seule carte espagnole exposant quoi que ce soit au Nord de la Floride. Quant à la nomenclature de cette région, elle resta lusitanienne et presque comme nous la voyons dans Reinel et dans Miller. Cette absence de désignations espagnoles s’explique aisément :
Dès i/jqB, on savait en Espagne (par hypothèse), grâce aux dépêches de Pedro de Ayala, que les contrées septentrionales de l’Amérique faisaient suite aux possessions espagnoles du nouveau monde, et c’est pour cette raison, qu’en juin i5oi, les Rois Catholiques avaient donné l’ordre à Alonso de Hojeda, de barrer le chemin aux Anglais. Ces mesures préservatrices ne s’appliquaient qu’aux émules de Jean Cabot, qui semblaient porter leur sphère d’action à l’Ouest de la ligne de démarcation fixée par le traité de Tordesillas. Mais lorsqu’on connut les découvertes de Gaspar Corte-Real, tracées par ses pilotes à l’Est de cette même ligne, l’Espagne s’en désintéressa, comme se rapportant à une région attribuée exclusivement au Portugal. C’étaient, d’ailleurs, des pays peu susceptibles d’exciter la convoitise. Ainsi, sur le planisphère de Ribero, on lit, au sujet du Labrador : No ay en esta tierra cosa de provecho : — « Ici, il n’y a rien qui vaille », et, à propos de Terre-Neuve : Ilasta aora no an allado cosa de provecho mas de la pescaria cle bacallaos cpie son de poca
mort de son père, arrivée à Tolède en i52g. Il y a une photolithographie réduite de cette carte dans la Raccolta Colomb part. IV, vol. II, avec.
un commentaire de M. Bei.lio. Voir aussi la Dis covery, 11’ 159, p. 538.
estima : — « Jusqu’à présent, on n’a trouvé en ce lieu quoi que ce soit, ayant une valeur, excepté des morues, poisson peu estimé. » Cette conviction ne fit qu’augmenter. Ainsi, nous voyons en 1 54 1 le cardinal de Séville manifester le désir qu’on ne se préoccupe pas des agissements de Jacques Cartier à Terre- Neuve et au Canada. « Les motifs des Français, dit-il, c’est qu’ils croyent que ces terres sont riches en or et en argent. A mon sens, ils se trompent, parce que la côte entière, jusqu’à la Floride, n’offre absolument d’autre richesse que celle de la pêche 1 . »
Dans ces conditions, il est naturel que les Espagnols n’aient pas relevé les côtes ou dressé des cartes de l’Amérique du Nord, et quand ils eurent l’idée de la faire figurer dans leurs mappemondes, qu’ils s’en soient rapportés entièrement aux cartographes portugais. Aussi, Oviedo, historiographe des Indes, écrivant au milieu du x\T siècle, avoue-t-il que, de son temps, on ne savait rien en Espagne de la géographie de ces pays septentrionaux, et que c’est pourquoi la carte officielle ( padron general) de Chavès, s’arrêtait au 2i° i5' de latitude Nord.
Cette explication était nécessaire pour réfuter l’idée absurde que, si dans le Weimar de 1027, le golfe Saint-Laurent est ouvert à ses deux extrémités, et que, dans le Ribeiro de iÔ2 9, le fond s’en trouve fermé, c’est parce que les Espagnols avaient vu en ce lieu l’entrée du détroit conduisant au Cathay, secret qu’ils ne voulaient pas divulguer aux étrangers !
1 « El inolivo dellos es que aquellas provincias, piensan, por algunas informacioncs, ser riras de oro y plata, y que creen hacer lo que nosotros habemos heclio ; pero, a ini juicio, ellos se engafian, porque, si nos es de pesqueria, toda aquella
Costa hasta la Florida es enteramente infructuosa ». Dépêche du cardinal de Séville à Juan de Samano, 10 janvier i5/ji- Buckingham Smith, u h i supra.
LES CARTES FRANCO-ITALIQUES
Nous n’avons donc plus à tenir compte des cartes espagnoles, car, malgré l’envoi par Charles-Quint d’une caravelle sous les ordres d’Ares de Sea, en 1 54 1 *, afin de savoir ce dont Jacques Cartier s’occupait aux Baccalaos, ces cartes continuent à être sans intérêt pour l’hydrographie de Terre-Neuve.
Les dérivés italiens sont plus utiles à étudier ; mais il faut se demander d’abord ce qu’ils ont pu emprunter aux épures de Giovanni da Verrazano, dont ils exposent et confirment le voyage si controversé.
Cette expédition fut envoyée par François Ier à la découverte de terres nouvelles et d’un passage au Cathay dans les régions septentrionales ; « per andare in busca di terre nuove et con intenzione di, giusta sua possa, discoprire il Catayo... andando verso coro e settentrione 1 2 ». Partie de Dieppe à la lin de id23, elle aurait atterri sur la côte orientale du nouveau monde le 7 mars i5a4, et serait revenue à son poste d’attache en juillet suivant.
Le propre récit de Verrazano, selon le manuscrit de la Magliabecchiana 3, plus complet que dans Ramusio4, fixe l’atterrage au 34° lat. N. « questa terra gradi 34 », point duquel il aurait suivi la côte vers le Septentrion, et découvert sept cents lieues et plus de pays nouveaux : « Avendo discoprito leghe DII, cioe leghe 700 o piu di nuovo terra. » Si ces chiffres sont exacts, le navigateur florentin aurait exploré depuis le cap Hatteras jusqu’au delà du Labrador. Dans ce cas, son périple a dû fournir des données sur toute la région
GIOV VERRAZANO
IÏ24
1 Buckingham Smith, Coleccion de documentas para la historia de la Florida I tierras adja-
centes, et José Toribio Molina, ouvrages cités
ei-dessus.
* Lettera di Fernando Carli a suo padre. Lyon, 4 août i524, dans 1 ' Archivio Storico italiano, de Vieussenx, i 853 , t. IX, p, 53-55.
3 Rclatione di Giovanni da Verrazzano, Fiorentino, délia terra per lui scoperta in nonie di sua Maestà, scritta in Dieppa, 8 juillet i524; op. cit., t. IX ( 1 8 5 3 ) , n° 28 de l’appendice, d’après le MS, de la Magliabechiana signalé par Tiraboschi.
4 Raccolta, édit, de 1 556 , t. III, f° 420.
GIOV. verraza.no
AVANT l526
VESC. DE MAGGIOLO
qui nous intéresse. Mais nous ne croyons pas à une exploration aussi étendue : le temps lui a certainement manqué.
De toutes façons, ni clans les récits parvenus jusqu’à nous, ni même dans le rapport technique ajouté à l’un d’eux, il y a un seul nom de lieu susceptible d’identifier les points de la côte visités. On y voit bien des distances données en chiffres ; mais elles ne permettent pas de localiser d’une façon précise les ports, les estuaires, les caps, etc., même la région exacte. Nos principales ressources sont les premiers spécimens de ce qui se peut qualifier de Cartugraph ie verra zan ienn e .
Avant 1026, Giovanni da Verrazano fit hommage à Henry VIII d’une carte, aujourd'hui perdue. Hakluyt la décrit de visu en ces termes : « De très grande dimension, faite, ce semble, par Verrazano, représentant toute la côte depuis la Floride jusqu’au cap Breton, avec beaucoup de noms italiens. On y voit la mer et, par /jG0 de latitude, une petite langue de terre ressemblant beaucoup à l’isthme de Darien. Elle expose aussi un court et facile passage par le Nord- Ouest 1 ».
Si la description d’Hakluyt est exacte, cette carte 11’a pu servir de prototype, au moins pour les planisphères verrazaniens aujourd’hui connus, puisque loin de s’arrêter au cap Breton, ils s’étendent jusqu’au Groenland avec prolongement de l’Est à l’Ouest, de façon à ressembler au littoral du véritable Labrador, ou à le représenter. Mais nous ne savons s’il faut en tirer la conséquence que Verrazano n’a pas visité Terre-Neuve, et que le détroit était à ses yeux ce qui est simplement l’entrée méridionale du golfe Saint- Laurent. En tout cas, c’est jusqu’à cet endroit seulement que Charles-Quint et Fernand Coûtez, dès iSa/j, méditaient de faire explorer le littoral de l’Amérique septentrionale, notamment entre la Floride et Terre-Neuve, en quête du fameux passage 2.
Les deux plus anciennes cartes verrazaniennes qu’on possède sont :
Le planisphère dressé par Vesconte de Maggiolo, à Gênes, le 20 décembre IÔ27 (et non en 1287, comme on l’a cru longtemps), conservé à l’Ambrosienne ;
1 « À mightie large olde mappe in parchmente, made, as it should seine by Verarzanus, traced ail alonge the coaste from Florida to cape Brilon, with many Italian naines, which laielli ouïe the sea, makinge a little necke of land in 40 degrecs of latitude, much iikc the streighle necke or islmus of Dariena. This mappe is nowe in the custodie of Mr. Michael Locke. » Haicluyt, Dis-
course on Western Planting ; Cambridge (Etats- Unis), 1877, in-8°, P- n3, 1 1 4 -
2« Saber il secreto de la Costa que esta por descubrir entre elriodc Panucoyla Florida, que es lo que descubrio cl adelantado Juan Ponce de Leon ; y de alli la Costa de la dicha Florida por la parte del norte, hasta llegar à los Bacallaos, porque se ticne cierto que en aquella Costa hay estrccho que pasa à la mar del Sur. » Cavta de Hernan Cortès al Emperador . De Mesico à i5 de octobre clc i5a4. Edition de Gayangos, p. 3 1 4 •