‹ Découverte et évolution cartographique de Terre Neuve et des pays circonvoisins 1497-1501-1769;Chapitre 87 sur 258 · III. — LA TERRE DE NOR EM BÈGUE · texte numérisé non relu

III. — LA TERRE DE NOR EM BÈGUE

Dans la nomenclature des cartes américano-dieppoises, une vingtaine des noms inscrits sur la côte des Etats-Unis actuels sont espagnols ou portugais ou bien traduits de ces langues en français. Ils proviennent originairement pour la plupart des cartes construites à Séville lors du retour de Estevâo Gomez. Mais bon nombre de noms nouveaux et français qu’on ne retrouve dans aucune carte espagnole, italienne ou portugaise, tandis qu'ils figurent dans les œuvres de l’hydrographie dieppoise, indiquent sinon une exploration générale et systématique de cette partie de la côte, au moins des atterrages ou des escales faits par des marins ou des pêcheurs normands et bretons. D’autres sont entièrement imaginaires.

Un des noms inscrits sur cette partie des cartes dieppoises, et dans une langue inconnue, acquiert de l’importance lorsqu’on étudie l’évolution cartographique de la côte Nord-Est de l’Amérique. Aussi devons-nous tenter de l’élucider : c’est Norembegue ou Anorambegue.

En effet, ce fut la dénomination attribuée pendant plus d’un demi-siècle à l’ensemble des vastes territoires qui s’étendent depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu’à la Virginie, alors confondue avec la Floride. Les historiens et les cartographes, français surtout, s’imaginaient que c’était un pays relativement civilisé, où se trouvaient même une grande ville fortifiée et des habitants beaux, humains et parlant une langue se rapprochant du latin. Brochant sur le tout, des écrivains, doués d’une forte imagination, ont découvert de nos jours que la forme primitive de Norembegue devait être Norœnbygdh , ce qui veut dire, paraît-il, contrée des Norrains ou Norvégiens; conséquemment, que c’est une quatrième colonie précolombienne dans le nouveau, monde et d’origine Scandinave!

Le nom est écrit tantôt Norumbega, Nurumbega (Ramusio), Norombegue (Alfonse), tantôt Nouembergue (Mallard), Auorobagra (Desceliers) et même Nurumberg (Mattioli et Ruscelli). Il est aussi donné ad libitum à une terre, à un cap, à une ville, à un fort et à une grande rivière, — tous absolument fabuleux, — mais toujours dans la même région.

Quand ce nom apparaît-il pour la première fois dans les documents cartographiques ou autres ? Il est resté complètement inconnu aux géographes espagnols, quoique la côte où on l’a inscrit ait été d’abord explorée, cartographiée et nomenclaturée par les marins de Charles-Quint, en i52d.

On croit avoir lu sur le planisphère dressé en Italie vers i52q par Ilieronymo da Verrazano et décrivant le voyage de son frère dans cette région en ij24, un reste de mot : «... ranbega », et qui serait Nurumbega tronqué. Ce qu’on y lit, très distinctement, c’est arandega , et inscrit comme nom complet, puisqu’il commence à la côte même.

Une autre erreur, tendant à revêtir ce nom d’un caractère ancien et authentique est celle de Cliarlevoix, quand il dit que « Le Roy par ses Lettres patentes qui sont insérées dans l’etat ordinaire des Guerres en la Chambre des Comptes de Paris, dattées du 1 5 janvier io/jo, déclare Roberval Seigneur de Nori/nbegue 1 ». Il n’y a rien de semblable dans ces Lettres patentes ou dans aucunes autres de cette époque2.

Le troisième volume de la Raccolta de Ramusio, publié pour la première fois en i56.5, à Venise, renferme une pièce bien connue. C’est V Ecrit d'un grand capitaine de vaisseau français de Dieppe touchant les voyages faits à la terre nouvelle des Indes occidentales , appelée la Nouvelle France, du W° au •47° sous le pôle arctique , à la terre du Brésil, éi la Guinée , à l île Saint-Laurent [Madagascar] et à celle de Sumatra , jusqu'où sont parvenus les caravelles et les navires français 3.

Parlant de la côte orientale de l’Amérique du Nord, l’auteur ou le compilateur dit « qu elle fut découverte il y a quinze ans par messire Jean de Ver-

' Histoire de la Nouvelle France , Paris, 1734, in-40, t. I, p. 21.

2 Voir le texte original, publié pour la première fois sur la minute même, dans les Notes sur la Nouvelle France, document n° 374.

Le marquis de la Roche ne reçut pas non plus ce titre dans ses commissions de mars 1377 et 3 janvier 1578. (Voir l’appendice du Cartier de Michelant et Ramé, 1867, P- 5-io.) Mais Gosselin, Glanes normandes , Rouen, 1873, p. 10, cite les lettres patentes du ifi janvier 1398, où le marquis de la Roche est qualifié de lieutenant géné-

ral « ès Iles-de-Sable, Terre-Neuve, Canada, Ochillaga (sic), Labrador, rivière de la grande baye de Norcmbergue et autres pays adjacents ». A cette époque la légende était implantée.

■' Discorso d’un gran capitano di mare Francese del luoco di Dieppa sopra le nauigationi faite alla terra noua dell Indie occid entali , chiamata la nuoua Francia, da gradi 4 o fi no a grandi 4l sotto il polo artico, e sopra la terra del Brasil, Guinea, Isola di San Lorenzo e quella di Summatra, fino aile quali hanno nauigato le Carauelle e naui Francese.

LA TERRE DE NO REM BEGUE

razzano 1 ». Or, le navigateur florentin, parti de Dieppe à la fin de décembre i5a3, revint en France au commencement de juillet i a 2 4 et ne retourna plus au nouveau monde. C’est donc au cours de l’année 1 ja3 que ladite découverte fut accomplie. L’année i53 9 serait conséquemment celle de la rédaction du récit.

On y relève le passage suivant :

De la terre de Nortunbega : Au delà du cap des Bretons, 011 voit une terre contiguë audit cap et dont la côte git Ouest un quart Sud-Ouest jusqu’à la terre de la Floride pendant bien 5oo lieues. Cetle côte lut découverte il y a i5 ans par messire Giovanni da Verrazzano au nom du roi François et de Madame la Récente. Bien des vens, même des Portugais, appellent cette terre La Française . Elle s’étend vers la Floride par 78° de longitude Ouest et 3° de latitude Nord. Les habitants de cette terre sont des gens traitables, aimables et pacifiques. Le pays abonde en toutes sortes de fruits; il y croît des oranges, des amandes, des raisins sauvages et beaucoup d’autres espèces d'arbres odoriférants. Les habitants de ce pays l’appellent Nitrnmbega2.

La conséquence qu’il faut tirer de cet extrait, si le chiffre i5 a été exactement rendu par Ramusio, c’est qu’en 1 5 3 r> , à Dieppe, on croyait déjà à l’existence d'un pays appelé Nurumbegue , en italien, Nurumbega.

Mais ce nom est-il authentique ? Nous hésitons à le croire. Pour fixer notre incertitude il importe d’abord de savoir quel est l’auteur dudit Discorso.

Ramusio déclare lui-même l'ignorer. Tout ce qu’il en sait, c’est que c’était un fameux capitaine dieppois 3 qui, avec deux navires, serait parti de Dieppe et après avoir franchi l’Océan aurait exploré (au cours d’un seul voyage, selon l’ordonnance du récit) la partie orientale de l’Amérique du Nord, depuis le cap Race jusqu’à la Floride. De ce point, il serait allé au Brésil. Du cap Saint- Augustin, le hardi navigateur aurait retraversé l’Atlantique et atterri à la Guinée, rangé la côte occidentale de l’Afrique, doublé le cap de Bonne-Espérance, visité Madagascar, traversé entièrement l’Océan Indien et débarqué à Sumatra, d’où, ayant chargé ses navires d’épiceries, il revint à Dieppe, apparemment par le détroit de Magellan (cpii était la route indiquée depuis quinze ans). L’heureux marin ajoute que cette longue et dangereuse navigation avait été entreprise pour la gloire de Dieu et de la couronne de France : a honor di Dio e délia Corona di Francia.

' « La quai Costa fu scopcrta i5 anni fa per messer Giouanni da Verrazzano. »

2 Itaccolta, t. III, 1 565, f. 425, f.

3 Ramusio ajoute que 1 e Discorso fut « fatlo del i53g », et, plein d’enthous'asme pour cet écrit,

dit : « Questo discorso ci è parso veramente niollo bello e degno d’esser letto da ogni uno ma ben ci dolemo di non sapere il nome dell’ auttore, pereioche non ponendo il suo nome, ei par di tare ingiuria alla memoria di cosi valente a gentil Caualerio. »

Si ce voyage fut réellement accompli, c’est pour l’étendue, jusqu’à l’expédition de Drake de 1078, le plus considérable du xvie siècle, sans excepter celui de Magellan. Aussi a-t-on lieu de s’étonner qu’il n’en soit fait nulle mention dans les chroniques ou les documents de l’époque, surtout si c’était, selon l’auteur du Discorso , une entreprise de la couronne de France.

Quel est donc aussi le capitaine dieppois qui en i53q pouvait être qualifié de « grand » ? Même en prenant cet adjectif dans le sens restrictif de « distingué », on n’en connaît qu’un seul : Jean Parmentier, et encore était-il beaucoup plus noté comme poète que comme marin. D’ailleurs « Jean Parmentier commença la danse, et trespassa de ce siècle la vigile Sainte-Barbe troisième jour de décembre [1029] », soit dix annés avant la date du récit1.

Etendant la catégorie jusqu’aux navigateurs français, ou naviguant sous le pavillon lleurdelysé et qui ont laissé un nom dans la première moitié du xvie siècle, nous n’en voyons que trois ayant été en Amérique. Le premier est Giovanni da Verrazzano ; mais il était Florentin, et Cliarles-Quint le fit pendre comme pirate, à Colmenar, en novembre 1027, — douze années avant 1539. Le second est Jacques Cartier; or, non seulement il était Malouin et n'a jamais exploré les Indes, mais de 1 534 jusqu’à sa mort, on ne le voit qu’à Saint-Malo ou au Canada. Le troisième est Jean Alfonse; mais il était Saintongeois et le seul écrit qu’on connaisse de lui ne date que de 1 544 •

En réalité, le Discorso , loin d'ètre la relation d’un seul voyage, n’est que la compilation de plusieurs récits d’expéditions diverses et présentée comme une sorte d’historique des entreprises de certains navigateurs normands.

Le texte renferme des indices de nature à faire découvrir le véritable compilateur du Discorso.

Dès i532 2, on avait relevé de grands points de ressemblance concernant la Taprobane, entre la description de cette île dans le Discorso et celle que renferme le journal de bord du voyage de Parmentier à Sumatra en 1029. La carte, notamment, ajoutée par Ramusio ne laissait aucun doute. Plus tard, des rapprochements de textes permirent de retrouver l’auteur du journal 3 : c’est Pierre Crignon, Dieppois, ami et compagnon de Parmentier dans ce voyage et qui lui survécut. La démonstration, à notre avis, se complète par le passage suivant du Discorso :

1 Le discours de la navigation de Jean et Raoul découvertes des navigateurs normands. Paris,

Parmentier, de Dieppe, édition de Schefer, Paris, i832, n° 8, p. 191.

1 883 , in 8 , p. 76. 3 ye discours de la navigation de Jean et Raoul

2 Esta.ncelin, Recherches sur les voyages et Parmentier, édition précitée, p. xxm.

LA TERRE DE NOREMBEGUE

Nous ferons partir notre premier point de longitude de la ligne méridionale, laquelle passe par l’extrémité des îles du Cap-Vert,... parce que là se trouve le véritable méridien... comme étant le lieu où l’aiguille de la boussole regarde directement les deux pôles 1 .

Or, Crignon dédia en 1 5 dZj à l’amiral de Chabot un ouvrage intitulé la Perle de Cosmographie , lequel contenait Une méthode pour mesurer la longitude à l’aide de la boussole et où, dit Delisle, il était fait mention pour la première fois de la ligne de direction2, c’est-à-dire sur l’aiguille qui ne décline pas, et dont Crignon fit son premier méridien.

C’est donc à Pierre Crignon que, dans l’état actuel de nos connaissances, remonte la plus ancienne mention positive de Norembegue. Elle date de i53q, provient d’un écrit rédigé à Dieppe et sans qu’on sache où Crignon l’a puisée.

La seconde fois que nous voyons ce nom, mais un peu différent : Ariorambegue , et inscrit comme simple localité, c’est dans la carte dressée par Nicolas Desliens en i54i à Dieppe. Ici encore la désignation est de la même époque et émane du même lieu que celle donnée par Crignon. Nous y reviendrons.

La troisième mention se trouve dans la Cosmographie manuscrite composée par Jehan Fonteneau, dit Alfonse le Saintongeois , à la Rochelle, de décembre 1 543 au 2 5 mai i544'\ à son retour du Canada. Voici en quels termes il décrit ce pays :

Je dietz que le cap de Sainet Jehan, dict cap à Breton et le cap de la Franciscane sont nordest et sudouest et prennent ung quart de est à ouest et y a en la route cent quarante lieues et icy faict ung cap appellé le cap de Norombegue. Le dict cap est par quarante et ung degrez de la haulteur du polie artique. La dicte coste est toute sableuse, basse, sans nulle montaigne. Et au long laquelle coste y a plusieurs islcs de sable et coste fort dangereuse de bancs et rochiers. Les gens de ceste coste et de cap a Breton sont mauluaises gens, puissans, grands fleschiers, et sont gens qui vivent de poissons et de chair, et ont aulcun motz et parlent quasi le mesme langaige de ceulx de Canada et sont grand peuple. Et ceux de cap à Breton vont donner la guerre à ceulx de la Terre

' Ramusio. Baccolta, 1 5 6 5 , f° 423, c.

2 Note manuscrite de Delisle , citée par M. Schefer, op. cit., p. xxn, à la note. Le savant astronome aurait dù savoir que celte observation fut faite par Christophe Colomr dès le a 3 mai 1496, à l’Ouest des Canaries.

3 Cosmographie arec espere et régime du Soleil et du Nord en nostre langue françoyse par Jehan

Allefonsce. Bibliot. nation. Mss. français 676. La date que nous donnons est la seule exacte, ainsi que l'a démontré M. Georges Musset. Elle a été surchargée et le manuscrit a été interpolé par Raullin Sécalart, qui n’est pour rien dans la composition de cet ouvrage. Voir le Bulletin de Géographie historique , année 1 895 , n° 2, publié en 1896, p. 275-295.

Neufve quand ils peschent et pour nulle chose ne saulveroyent la vie a ung homme quand ilz le prennent, si n’est jeune enfant ou jeune fille. Sont si cruels que si prennent ung homme portant barbe, ilz luy couppent les membres et les portent à leurs femmes et enfïans, affin destre vengez en cela. Et y a entre eux force pelleteryes de toutes bestes. Au delà du cap de Norombegue descend la riuiere dudict Norombegue, enuiron vingt et cinq lieues du cap1. Ladicte riviere est large de plus de quarante lieues de latitude en son entrée et ceste largeur au dedans bien trente ou quarante lieues et est toute pleine d’isles qui entrent bien dix ou douze lieues en la mer et est fort dangereuse de rochers et baptures. Ladicte riviere est par quarante et deux degrez de la haulteur du polie arlique. Au dedans de la dicte riviere quinze lieues y a une ville qui s’appelle Norombegue et y a en elle de bonnes gens et y a force pelleteryes de toutes bestes. Les gens de la ville sont vestuz de pelleteryes, portant manteaulx de martres. Je me doubte que ladicte riviere va entre en la riviere de Ochelaga, car elle est sallée plus de quarante lieues en dedans selon le dict des gens de la ville. Les gens parlent beaucoup de motz qui approuchent du latin et adorent le soleil et sont belles gens et grandz hommes. La terre de Norombegue est haulte et bonne 2...

Nous avons cru devoir reproduire ce passage en entier, car c’est la plus ancienne description, réelle ou supposée, qu’on connaisse de la contrée qui s’étend de la Nouvelle-France à la Floride. Quant à l’authenticité de tout ce qu’Alfonse raconte, malgré la phrase de sa Cosmographie : « Je ne dictz icy chose que je n’aye expérimentée », nous sommes loin d’y croire. Le pilote saintongeois était aussi crédule 3 que peu digne de confiance. Pour ne citer qu’un exemple :

Il décrit dans les plus grands détails a la rivière Maragnan », c’est-à-dire le fleuve de l’Amazone, et comme témoin de visu : « J’ay esté... Nous leur demandâmes... Ilz nous feirent signe, » etc. Or, toute cette longue description est plagiée4 directement de la Suma de Geografia , de Fernandez de Enciso, publiée à Séville en 1 5 19 et deux fois en i53o ; fort répandue conséquemment.

Quant à la véracité d’Alfonse, le lecteur en jugera par ce qu’il raconte du fleuve fameux :

' Cette rivière serait donc située par 3g0 3o’ d'ALFON'SE. Les Voyages aventureux du Capitaine Jan Alfonse, ajoutent : « Et d icy va tout au long de la cosle iusques a la riviere de Noremberque, qui est nouuelleinent descouverte par les Portugalois et Ilespagnolz » (fû 27, recto et verso). Cette phrase, qui serait importante sous la plume d’ALFONSE, ne se trouve pas dans le Ms. de sa Cosmographie.

2 Cosmographie. Ms., f° 1 8 5 .

3 II rappelle que dans le pays d’Angola se trou-

vent des « gens sans tète ou l’ayant en la poitrine, et plus en Orient d’aultres hommes qui n’ont qu’un œil au front, ou les pieds comme une chienne ». A Sumatra, dit-il, on voit « des gens dont les oreilles sont si grandes qu elles leur descendent quasyjusqucs sur les épaules », etc. Fait singulier, on retrouve cette dernière fable dans la légende XII de la carte de Sébastien Cabot de 1 5 4 4 •

4 Pour le texte espagnol de ce plagiat et d’autres exemples du peu de véracité d’ALFOxsE, voir infra, aux appendices.

LA TERRE DE NOREMBEGUE

Ceste Rivière [de Mareignan ] descend d’un grand lac qui est audedans de la terre du Brésil a plus de trois cens lieues de la mer qui a quarante ou cinquante lieues de longitude et de latitude. Et de luy descend une aultre Riviere laquelle Riviere s’en va à l’austre midy et va descendre en la mer Oceane par les trente et cinq degrez de la liaulteur du polie antarctique et s’appella la Rivière d’argent. Et toutes deux font de tout le Brésil une isle... et peult passer navire de l’une à l’autre entre la terre du Brésil et la terre du Pérou... et par elles ont passé deux navires de taon temps , V un qui esloit navire d'Espaigne entra par la Rivière de Maragnan , et Vautre qui estoit de Portugal entra par la Rivière d'argent, et tous deux entrèrent en ce grand lac que j'ay dict \

Inutile d’ajouter qu’il n’y a pas un mot de vrai dans cette description.

Le nom de Norembegue, plus ou moins estropié, continua jusqu’à la fin du siècle à figurer dans des cartes et dans des écrits en prose ou en vers. D’abord dans Les Voyages au an/ areux du Capitaine J an Al fonce, Saine tongeois, imprimés pour la première fois à Poitiers par Jean de Marnef, en i55q et dont nous connaissons au moins sept éditions2. Ce n’est qu’un résumé, avec des variantes arbitraires3 et bizarres de la Cosmographie d’Alfonse, fait « à la requeste de Vincent Aymard, marchand du pays de Piedmont, escrivant pour luy Maugis Vumenot, marchand d’Honfleur ». A l’exception d’Hakluyt, tout ce que les historiens rapportent de la Norembegue, provient, non de l’ouvrage original d’Alfonse, mais de cette paraphrase du nommé Vumenot. Ainsi ce que dit Jehan Mallart du Labrador, de Terre-Neuve et de la « rivière Nouemberquc », n’est pas pris, comme naguère nous le pensions, directement de la Cosmographie d’Alfonse, ni n’a été versifié du temps de François Ier. La Description de tous les ports de mer de l'univers , de cet « escrivain et poète royal », n’a d’autre base que les Voyages aventureux précités. On y retrouve les mêmes lectures erronées et une mention du Brouage. Or, François Ier est mort en 1 547 et cette petite ville maritime de la Basse-Saintonge n’a été fondée qu’en i555 \

' Nous empruntons ces extraits et la comparaison entre Alfonse et Enciso au curieux ouvrage de Joaquim Cactano da Silva, L' Oyapoc et l’Amazone. Paris, 1 86 1 , in-8°, t. I, § 1 5 4 5- 1 5 4 7 , mais après avoir comparé les textes dans la Suma et le Ms. de la Cosmographie.

2 1 55g, Poitiers, Jan de Marnef, deux éditions. 1578, Rouen, Thomas Mallart. Circa, i58o, La Rochelle, Martin Villepoux. i5g8, Paris, selon Brunet. 1602, Rouen, Théodore Reinsart. i6o5, La Rochelle, héritiers de H. Haultin. Voir les Notes sur la Nouvelle-France .

3 Par exemple : « Passé la terre du Labrador,

tous les gens de ceste terre ont queue. » Ed. de i559, f° 27, verso. Au même feuillet on lit : « Et d’icy va tout au long de la coste iusque à la rivière Norembergue, qui est nouvellement descouverte par Portugalois et Hespagnolz. » Nous avons lu ce passage aussi dans Mallart, mais non plus dans le Ms. d’ALFONSE.

4 . . . mesmes en brouage Ou les grands nefs qui font souuenl voyage.

(Ms. fr. i382, f° 19, recto.)

D'après d’Aubigné, le Brouage fut fondé par Jacques de Pons, seigneur de Mirembeau, en 1 555.

Le? cartographes français, belges et italiens ne manquèrent pas non plus île citer la Norembegue. Que ce soit dans les cartes manuscrites de Desceliers (i 546-i 55o), les Ptolémée de Mattioli (1 548) et de Ruscelli (i56i), dans Yelho (i56i), Mercator (iSGq), Ortelius (1570) et Wytfliet (1598-1607), ce sont tous des dérivés, non de Ramusio, qui 11a commencé à en parler qu’à dater de 1 563, mais de l’hydrographie dieppoise, voire d’Alfonse ; toutefois dans ce cas, après i55q, par le chenal des Voyages aventureux , si souvent réimprimés. Cela se voit du reste par Norembegue agrémenté de tours et de murailles, genre Renaissance, sur la plupart îles cartes, et que le pilote saintongeois seul décrit sous la forme d’une ville l.

Toutes les mentions de Norembegue trouvées jusqu’ici ne remonteraient donc au plus qu’à trois sources, sinon à une seulement.

La première est la compilation de Pierre Crignon, la seconde, la carte de Desliens. Mais comme l’un et l’autre étaient Dieppois, vivant en même temps à Dieppe et s’occupant tous deux de cosmographie2, on est fondé à croire que, pour l’Amérique du Nord en général et la Norembegue en particulier, ils ont consulté le même document.

Voyons maintenant la troisième source, qui est le récit d’Alfonse. Nous remarquons premièrement que lui et Crignon sont les seuls qui donnent un synonyme à la Norembegue et c’est le même. Pour Crignon-Ramusio, c’est « la Francese » ; pour Alfonse, « la F rancis cane ». Ensuite, leur description de la côte s’arrête à la Floride.

Alfonse a rencontré en juin i542, au port Saint-Jean de Terre-Neuve, des pilotes dieppois (ceux de Jacques Cartier). Il a donc pu aussi obtenir d’eux îles renseignements ou plutôt recueillir la légende sur la Norembegue, et ces renseignements ne pouvaient guère avoir d’autre origine que ceux de Crignon et de Desliens.

Nous devons cependant rappeler la phrase suivante d’Alfonse : « J’ay esté à une baye jusques à L\i degrez entre Norembegue et la Fleuride ». Quand y fut-il ? Ce ne saurait être au cours du voyage qu’il fit avec Roberval, et voici pourquoi :

Alfonse part de la Rochelle le iôaoût i542 (après Pâques qui tomba le 9 de ce mois). Il arrive en vue de Terre-Neuve le 7 juin i542 et débarque

1 I hevet non seulement décrit la Norembegue, terre, rivière et fort (?) , mais il prétend y avoir

« demeuré cinq jours » ( Cosmographie universelle, Paris, 1595, f° 1009). Néanmoins, son ouvrage est un tel tissu de mensonges que nous ne voulons en tenir aucun compte.

2 Pierre Crignon, quali lié de « bon esprit et profond en la science de astrologie et cosmographie », fut embarqué à bord de la Pensée en qualité d astrologue ; c’est-à-dire d'officier chargé des observations astronomiques. Scheper, uln supra .

LA TERRE DE NOREMBEGUE

au havre Saint -Jean le lendemain. Tout porte à croire qu’il était de retour à la Rochelle au moins dès le 2.5 mai i543, puisque le 20 juin de cette année, Gilles Chauldon, « marynier on navire d’Alfonse », signe par-devant Me Recourt, notaire, l’obligation de payer ce qu’il doit à un certain hôtelier pour dépenses «depuis un mois»1. Jehan Alfonse, capitaine de ce navire, a donc quitté le Canada au plus tard vers la mi-avril 1 5 4 3 , et son séjour dans ce pays n’a guère pu dépasser de neuf à dix mois. Ajoutons qu’il est resté tout le temps avec Roberval à explorer les alentours du golfe Saint- Laurent, au fort Francy-Royet sur le Saguenay2.

De retour à la Rochelle, le hardi marin occupa ses loisirs à écrire sa Cosmographie jusqu’au mois de ... 1 5 4 4 3- Dans cette année même il quitta la Rochelle pour faire la course. Pris par les Espagnols, Pedro de Menendez le fit sans doute mettre à mort, car on n’entendit plus jamais parler de lui ni de son navire la Marie.

Puisqu’en 1 543-44 1 Jehan Alphonse dit avoir navigué quarante-huit ans4, il a pu faire d’autres voyages au nouveau monde, et même rangé la côte de l’Acadie. Mais rien n’empêche qu’il ne l’ait pas alors connue sous le nom de Norembegue, lequel ne serait arrivé à sa connaissance que plus tard, par une carte dieppoise, voire par le prototype de Desliens ou le récit dont Crignon paraît s’être inspiré. Ajoutons que sa description de la côte américaine où, selon lui, se trouve la terre de Norembegue, 11e paraît guère émaner d’un témoin parlant de visa , car elle est le contraire de la vérité5. Par exemple :

Il n’y a dans cette région aucune rivière ayant « plus de quarante lieues de large à son embouchure, cette largeur encore trente ou quarante lieues plus haut et qui soit en outre remplie d’îles s’avançant à dix ou douze lieues en mer ». On ne trouve sur cette partie du Nord-Est ni rivière, ni estuaire, ni golfe répondant à ces vastes dimensions. La plus grande ouverture sur ladite côte est le golfe de Fundy, dont la largeur ne dépasse pas soixante lcilo-

1 Voir les actes publiés par M. Georges Musset, Bulletin de Géographie historique, année 1895, n° 2, p. 288. Rappelons que Roberval luimême était en France au moins le n septembre i543, date à laquelle il donna procuration à Senneterre pour désarmer ses deux navires qui se trouvaient à la Rochelle. Notes sur la Nouvelle- France, n° 38i, p. 276.

2 Ayant remarqué le grand courant de la rivière

Saguenay, Alfonse la prit pour un bras de mer

allant « à la mer Pacifique ou bien à la mer du

Cathay ». Hakluyt, de son côté, dit que Roberval envoya Alfonse vers le Labrador afin de trou-

ver un passage aux Indes-Orientales. Principall navigations : London, 1599-1600, t. III, p. 237. C’est aussi ce que rapporte Champlain, édit, de i632, ch. v, p. 365.

3 Voir infra, aux appendices.

4 « Je ne dictz icy chose que je n’aye expérimenté, Dieu soit remercié et toute la court céleslielle, nul n’en doict doubler car j’ay nauigué jusques a présent par toutes ces mers quarente et huyt ans. » Cosmographie, Ms., fü 32, recto.

6 E. Beauvois, Le Markland et I Escociland . Nancy, 1877, in-8°, p. 5 1— 5a ; La Norambègue . Bruxelles, 1880, in-8, p. 10.

mètres et qui est situé entre 44° et 45°, 3o' lat. N., alors qu’Alfonse place sa rivière Norumbegue à 25 lieues au Sud de De plus, loin de contenir cette masse d’îles, d’îlots et de récifs qui distingue tout particulièrement la rivière Norumbegue, selon Alfonse, la baie de Fundy ne contient qu’une seule île (Grand-Manan) .

Le fait est qu’Alfonse veut parler de la rivière Penobscot, qu’il n’a pas relevée lui-même au cours d’un voyage, mais seulement copiée sur une des cartes espagnoles dressées après le retour d’Estevào Gomez, en i525, et dont voici le prototype :

Gomment ne pas reconnaître en effet dans cette épure, « la coste fort dangereuse de bancs et rochiers » et la rivière « toutes pleine d’isle qui entrent bien dix ou douze lieues en mer et est fort dangereuse de rochers et baptures », mentionnées par Alfonse, et n’y pas voir le prototype du tracé qu’il donne de cette région dans sa Cosmographie 1 ?

En somme, selon nous, on croyait à Dieppe, peu avant i53q, que la région située entre l’Ile du Cap-Breton et la Floride était appelée par les naturels du pays Norembegue ou Anorembegue et qu’il s’y trouvait une très grande ville, également de ce nom. Ce n’était évidemment qu’une légende rapportée ou conçue par quelque pêcheur de morue. Il se peut aussi que cette fable date d’une dizaine d’années avant et qu’elle ait été racontée par des gens de l’équipage de Verrazano quand ils revinrent à Dieppe.

Nous croyons de même qu’à l’époque où les cartographes dieppois commencèrent à tracer une côte unissant Terre-Neuve à la Floride (après i525), ils ne manquèrent pas de l’agrémenter du nom et d’un croquis delà ville, l’un

1 Cosmographie, Ms., fü 1 86, rcclo. Voir à la page suivante le cliché 48.

LA TERRE DE NOREMBEGUE

et l’autre légendaires, de Norembegue ou Anorembegue. C’est à cette source que Pierre Grignon en i53q et Jehan Alfonse en 1 544 ont puisé leurs renseignements dans ce qu’ils rapportent de ce pays.

Mais il existe une carte lusitanienne qui sur ce point exige d’être élucidée. C’est celle de l’atlas de la Riccardiana, déjà décrite au sujet du Labrador et de l’ile Saint-Jean.

C'est la seule carte portugaise connue qui inscrive le nom Anorobegua et précisément là où il se trouve, sous une forme ou sous une autre, dans les cartes dieppoises et leurs dérivés. Si l’on savait la date à laquelle l'atlas de la Riccardiana fut dressé, il serait facile de déterminer l’origine de cette désignation mystérieuse. D’autre part, ce que nous possédons de Viegas, qui est une carte congénère, ne s’étend pas jusqu’à la latitude d’Anorobegua. On ne sait donc pas s’il a connu cette localité ou non, et nous ne pouvons en conséquence la faire dater géographiquement au moins de i534- Tout ce que le critique peut dire, c’est qu’à l’époque où la Riccardiana fut dressée, on ne connaissait pas encore en Portugal la découverte du détroit de Relle-Isle, puisqu’il ne ligure pas dans cette carte.

L’A initial de ce nom témoigne d’une même origine que cette désignation dans le Desliens de 1 5 A i et ses dérivés. Mais nous avons montré que la nomenclature du Labrador et de Terre-Neuve dans l’hydrographie dieppoise avait été empruntée à une carte portugaise du type de la Riccardiana. Rien n’empêche, conséquemment, de croire que c’est plutôt cette dernière ou une œuvre de même origine qui a servi de prototype à Desliens. Dans ce cas, la terre d’Anorobegua ne serait pas une invention ou un renseignement dieppois, mais bien portugais. Ce qui ne lui donnerait pas plus d’authenticité pour cela, car les marins du Portugal à cette époque n’étaient pas moins épris du mer-

veilleux que ceux de France ou d'Italie. Reste à savoir s’ils l’ornèrent des descriptions ou des légendes que racontent Alfonse et Ramusio. Sur ce point on n’a aucune information.

Toujours est-il qu’Anorobegua ne se retrouve plus dans les cartes portugaises et, à cet égard, celle de la Riccardiana est l’unique spécimen. Quant à l’hydrographie espagnole, non seulement les mappemondes de Weimar ne la connaissent pas, mais Wolfenbüttel B, bien qu’œuvre sévillanc complétée à l’aide de renseignements géographiques de source lusitanienne, en ignore également l'existence. On la voit pour la première fois parmi les cartes dressées en Espagne (ou par un cartographe de ce pays), dans celle de Diego Gutierrez fils, gravée à Anvers en ioGa par Jérôme Cock l. L’orthographe du nom : Tierra cli Norimberga et la présence, à côté, d’une Tierra Francisco, prouvent l’origine franco-italique de cette désignation, dépourvue nécessairement d’authenticité ; comme le montre notre analyse de Ramusio.

Ce vocable ne semble donc provenir que d’une ou deux autorités, ici d’un caractère très douteux. C’était d’ailleurs l’opinion de Champlain et de Lescarbot.

Champlain, en septembre 1604, explora avec une équipe d’indiens toute la côte depuis l’embouchure de la rivière Sainte-Croix jusqu’au Penobscot, qu’il remonta aussi loin que les chutes ou rapides le lui permirent.

Je croy, dit -il, que ceste riuière est celle que plusieurs piluttes et historiens appellent Norenibegue

On descrit aussi qu’il y a vue grande ville fort peuplée de saunages adroits et

habilles, ayans du fil de cotton. Je m’asseure que la pluspart de ceux qui en font mention ne l’ont veue, et en parlent pour l’auoir ouy dire à gens qui n’en fcauoyent pas plus qu’eux2.

Lescarbot est non moins explicite :

Si cette belle ville a oncques esté en nature, je voudrois bien sçavoir qui l’a démolie : car il n’y a que des cabanes par ci par là faites de perches et couvertes d’escorces d’arbres ou de peaux, et s’appellent l’habitation et la rivière tout ensemble Pempregoot , et non Agguncia b

Discutant ensuite la description de Jehan Alfonse (d’après les Voyages aventureux) , Lescarbot ajoute :

Mais je ne rcconois rien ou bien peu de vérité en tous les discours de cet homme

1 Jean et Sébastien Cabot, p. a56 cl le lac- marine. Paris, i G 1 3 , in-4u, cap. v : p. 3i cl 3a

similé dans l’atlas Rio Branco, pl. n° 8. de la réimpression de Québec.

2 Les Voyages du Sieur de Champlain , Xain- 3 C’est le nom que, scion Wytfliet, les indi-

tongeois, Capitaine ordinaire pour le Roy, en la gènes donnaient à celte terre.

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