IV. — CHRONOLOGIE DE SES ŒUVRES
Les deux autres traits caractéristiques principaux de la cartographie dieppoise sont la forme et la nomenclature lusitanienne du Labrador ainsi que les contours morcelés de Terre-Neuve. Mais comme les origines et la nature de ces particularités géographiques sont connexes de la chronologie de toutes les œuvres de cette provenance, nous devons d’abord tenter d’établir la filiation et la date relative de ces monuments si intéressants de la géographie.
Pour le milieu du xvie siècle, on possède cinq cartes franchement dieppoises. Ce sont les suivantes :
A. Une mappemonde manuscrite, portant inscrit dans une banderole : F aie te a Dieppe par Nicolas Desliens. 15M.
B. Une mappemonde manuscrite sans signature, ni lieu, ni date, mais appel é&l’Harleyenne, du fait 'qu’elle figure dans la collection de Lord Harley conservée au British Muséum. '
C. Une mappemonde manuscrite où se lit en gros caractères : Faicte a Arqves par ... 15-i6. Elle est attribuée à Pierre Desceliers, prêtre dieppois qui en son temps jouissait d’une grande réputation comme cartographe. Bien que cette attribution ne soit qu’une conjecture, nous continuerons à l’appeler le Desceliers de 15'i6.
D. Une mappemonde manuscrite, portant, aussi en gros caractères : Faicte à Arqves par Pierres Desceliers pbre : Lan : 1550.
E. Une mappemonde manuscrite où se voit, également en grosses majuscules : Faicte a Arqves par Pierres Desceliers prebstre 1553.
Gôttingische gelehrte Anzeigen. Berlin, numéro de juin 189g, p. 444-446-
A ces cinq cartes il convient d’ajouter quatre dérivés directs de la cartographie dieppoise. Ce sont les suivants :
F. Une carte manuscrite anglaise faisant partie d’un atlas dressé en Angleterre et contenant l’inscription suivante : Made by me Johne Rotz... in theyer I“\ Ve. XLII1.
G. Une mappemonde espagnole gravée sur cuivre, laquelle renferme cette phrase : « Sébastian Cabote capitan y piloto mayor... de! Imperador don Carlos quinto... hizo esta figura extensa en piano, anno de... M. D. XL1III. » Elle est connue sous le nom de Planisphère de Cabot .
B. La neuvième carte d’un atlas manuscrit portugais, dont le titre porte la devise Dieu pour espoir , et au-dessous : Nie kolas Vallard de Dieppe , dans l'année 15’tl ; nom sans doute du propriétaire à cette époque.
7. Enfin, la mappemonde manuscrite construite à Lisbonne en i56i par Bartholomeu Yelho2.
Bien que dressées au cours de vingt années, il ne s’ensuit pas que ces neuf cartes accusent une progression dans toutes leurs données géographiques. Si quelque partie expose réellement un progrès, le critique, pour s’en assurer, doit fixer un point de repère appuyé sur un fait de date certaine et qui se trouve signalé, directement ou indirectement, dans un tracé ou par un nom de lieu inscrit sur la carte. Le fait, ici, sera le premier, le second ou le troisième voyage de Jacques Cartier au Canada. Le tracé sera celui de fleuve Saint-Laurent, tel que ce navigateur a dû l’exécuter. Le nom de lieu sera pris dans la nomenclature qu’il a lui-même dressée.
Nous ne ferons de ces neuf cartes qu’une seule série et nous les examinerons dans l’ordre des dates qu elles portent ou qu elles supposent.
Commençons par déterminer l’origine des éléments cartographiques qui ont servi à construire chacune de ces cartes.
Les expéditions françaises qui, de 1 534 à i5/|3, ont pu fournir des renseignements géographiques sur la côte occidentale de Terre-Neuve, sur le golfe et sur le fleuve Saint-Laurent sont, d’abord, le premier voyage de Jacques Cartier, accompli en i534-
Les données cartographiques recueillies pendant cette expédition ne se rapportaient qu’à la presqu’île du Petit-Nord, au détroit de Belle-Isle, au littoral Sud du Labrador jusqu’à l'extrémité Ouest d’Anticosti et la côte
1 Son véritable nom était Jehan Roze ou Rose, et il est né à Dieppe. Dr E.-T. Hamy, Bulletin de
Géographie historique et descriptive, 1890, t IV, n° 2, et tirage à part, p. 3.
2 Le lecteur trouvera de plus amples détails sur toutes ces cartes dans les pages qui suivent.
LA CARTOGRAPHIE AMERICA N O-DIEPPOISE ,7i
Nord de cette île, mais dont l’insularité n’avait pas encore été reconnue. Le reste du périple ne nous intéresse pas en ce moment.
La nomenclature fut également limitée aux noms suivants 1 :
Côte Est: Terre NeulFue et la terre Neulue.
Cap de Bonne viste et le cap de Bonne veuë.
Haure Saincte-Katherine et port de S. Catherine.
L’isle des Ouaiseaulx (Apponatz et Apponath).
Baye des Chasteaulx et Golfe des Chasteaux.
Hable le Rapont et port de Carpunt 2.
Cap Rouge et cap Rasé.
Pointe Degrat et cap ainsi que port Degrad.
Isle Saincte Katherine.
Hable et port des Chasteaulx.
Sud du Labrador : Hable
des Buttes et Port des Gouttes.
Hable de la Balla ine et port des Balances.
Blanc Sahlon et Isle de Blanc sahlon.
Isle de Bouays (de bois) et Isle de Brest.
Isle des Ouaiseaulx.
Les Islettes (hable et passage).
Hable Brest et Port de Brest.
Toutes Isles.
Hable Sainct Anthoine et Port S. Anthoine.
Hable Sainct Seruan et Port S. Seruain.
Ripuiere Sainct Jacques et
Flcuue de S. Jacques.
Hable Jacques-Cartier et port de Jacques Cartier.
Cap Thiennot et Tiennot.
Sur Anlicosti : Le destroyt Saint-Pierre.
Cap S. Loys et de S. Louys.
Cap de Memorancy et Mommorency.
Côte Ouest de Terre-Neuve :
Cap Double.
Les Monts de Grandies.
Cap Pointu.
Isles les Coulonbiers.
Baye Sainct Jullian.
Cap Royal.
Cap Delatte et cap de Laict.
Cap Sainct Jehan.
Les épures rapportées de ce voyage ainsi que la susdite nomenclature ne furent connues en France que le 5 septembre i534, lors du retour de Jacques Cartier à Saint-Malo.
Viennent maintenant les éléments rapportés du second voyage de Cartier en i536.
Géographie : Comme la première fois, le navigateur malouin entra dans le golfe Saint-Laurent par le détroit de Belle-Isle, longea la côte méridionale du Labrador, entra dans le fleuve Saint-Laurent pour la première fois, le remonta d’abord jusqu’à Staclacone (Québec), atteignit ensuite Hochelaga (Montiéal), d’où il îevint en France après avoir longé la côte méridionale
1 Nous donnons ces noms tels qu’ils se trouvent dans la Relation originale du voyage de Jacques
Cartier au Canada en 1 534 ■> publiée par Miohelant et Ramé ; Paris, Tross, 1867, ni-8° ; mais après les avoir nous-même comparés avec le Ms. 841, tonds Moreau (cx-Fontette) de la Bibliothèque nationale. Les variantes, précédées du
mot et proviennent de l’édition donnée par du Petit Val à Paris, en i5q8, ou par IIakluyt, en 1599-1600.
2 II y a beaucoup de petites localités en Bretagne du nom de Carpont. Alfonse dans sa Cosmographie, restée manuscrite, dit : « Le Carpont est une isle a.
de Terre-Neuve et être sorti du golfe Saint-Laurent par le passage de l’Ile du Cap-Breton : passage dont jusqu’ici Cartier avait ignoré l’existence.
Nomenclature : Nous relevons, non chronologiquement, mais dans l’ordre géographique, les noms nouveaux suivants 1 :
Isles Sainct Guillaume.
Isles et cap Saincte Marthe.
Isles et cap Sainct Germain.
Haure Sainct Nicolas.
Cap de Rabast.
Baye Sainct Laurent.
Isle de l’Assomption 2.
Terre de et du Saguenay.
Les Isles Rondes.
Isleaux Sainct Jehan.
Rivière de Saguenay.
Isle es Couldres.
Pais de Canada.
Isle ès Lieures3.
Rivière et hable Saincte Croix.
Araste et Ajoaste.
Starnatau et Starnatan.
Tailla.
Sicadin et Satadin et Stadin.
Stadacone (Québec).
Ysle de Baccbus et Bascuz.
Dcstroict de Ochelay et Achelacy.
Ville de Hochelay.
Rivière du Fouez.
Mont Royal.
Ilochelaga (Montréal).
Côte sud de Terre-Neuve :
Havre du S1. Esprit.
Ysles Sainct Pierre.
/. du Cap-Breton :
Cap de Lorraine.
Cap S'. Paul.
Côte Sud-Est de Terre- Neuve :
Hable Rougnose.
Les délinéations, ainsi que les noms nouveaux que nous venons de citer, f urent apportés à Saint- Malo par Jacques Cartier en personne le iG juillet i53G.
Il reste à analyser le troisième voyage de Cartier, entrepris le 23 mai 1 54 1 - Malheureusement les principaux détails manquent4. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il dut suivre la même route que lors du second voyage, puisque les deux noms qu’on relève sont Carpont : escale avant de franchir le détroit de Belle- Isle, et Port de Sainte-Croix , sur le fleuve Saint-Laurent, où Cartier et ses hommes s’arrêtèrent d’abord ; puis ils se rendirent dans une petite rivière à environ quatre lieues au delà, pour y attendre Roberval.
Si ce second parcours du fleuve Saint-Laurent fut l’objet de nouveaux relevés hydrographiques ; si les premiers noms furent changés ou si de nouvelles localités furent nommées, — ce que nous ignorons, — ces renseignements supplémentaires ne purent être connus en France avant le 12 no-
1 Ces noms sont empruntés au lirief récit et succincte narration , de la nauigation faicte ès ysles de Canada -, Ituchelage et Saguenay .. . publiée par Ponce Eoffet : Paris, i5/|5, iu-8°, en nous servant de la réimpression de Tross ; Paris, i863, et des variantes relevées par M. François De Witt pour M. Davezac, sur les trois Mss. que nous avons aussi consultés.
2 C’est l ile Anticosti, reconnue entièrement
pour la première fois.
3 II s’agit probablement des rats musqués : « lesquclz sont gros comme des connyns. »
1 II n’existe plus qu’un fragment de cette relation et seulement dans une traduction anglaise faite par Hakluyt, Principall navigations, t. III, qui n’en indique pas la provenance. Le manuscrit contenait un dessin représentant les trois sauts ou rapides situés au-dessus d’Hochelaga, tels que les Indiens les ligurèrent avec de petits morceaux de bois.