RANCI A
d’origine ni date. Le travail en est très fin et la cartographie d’une certaine hardiesse, non exempte d’erreurs. Le fleuve qui dans la réalité correspondrait par son importance, sa position et les noms de Oclielai et Stadacone (Québec) au Saint-Laurent, est dénommé Sagvinai R. , et fait suite à une Isola de Baeeo (de Bacchus) qui est file ainsi nommée par Cartier, mais que toutes les autres cartes appellent file d’Orléans. Le cartographe a ajouté à cette rivière un grand nombre d’affluents, tandis que l’artère principale semble contourner Montréal ( M . Regale). Il y a du vrai dans cette topographie. Cependant, si le fameux Lago , cette fois, est relié au fleuve principal au Nord par trois branches, c’est encore de lui que découle jusqu’à la mer ( Golfo Qvadrato )1 2 3 cette large rivière que le cartographe dénomme ici Rio grande et R. d. S. Lorenzo.
1 Voir infra, le liors-texte XVIII. 3 Emprunt à la version italienne de 1 Historia
2 Cette carte mesure 34CX42C, et elle se trouve de las Indias de Gomaiia, Venise, i56o, in-8°,
reproduite en fac-similé dans les Remarkable cap. xx. La présente carie donne néammoins un
Ma p s de Muller, part, I, n° i3. Golfo de San Lorenzo, qui fait double emploi.
CARTOGRAPHIE DES LACS
On remarque dans la fine mappemonde de Y Orbe Nova de Pierre Martyr hakluyt, 1587. édité à Paris par Guillaume Auvray en 1087', au Nord-Ouest d’une région fluviale, que les noms Canada et Hochelaga montrent bien être le bassin du Saint - Laurent , un grand lac, qualifié de Mare Dulce et d’où sortent plusieurs rivières 2. Mais entre cette mer d’eau douce et Hochelaga , on compte trois lacs de dimensions moindres. Selon l’échelle de la carte, le plus méridional de ces lacs est par 56° lat., le plus septentrional, par 6o° — 62° lat.
Si, comme nous le pensons, celle-ci est la « carte imprimée à Paris et dédiée à un nommé M. Hakluyt, gentilhomme anglais, dans laquelle toutes les iles occidentales, le royaume du Nouveau Mexique et les pays du Canada, Hochelaga et Saguenay se trouvent compris », et qui fut communiquée à Jacques Noël 3 en 1087, il est intéressant de citer ici l’opinion que ce petit-neveu de Jacques Cartier en avait au 19 juin de cette année :
Je maintiens, écrivit-il à Jean Grout, que la rivière du Canada le fleuve Saint-Laurent] qui est décrite dans cette carte n’y est pas placée comme elle se trouve dans mon livre, lequel est conforme à celui de Jacques Cartier, et que ladite carte n’inscrit ni ne place le Grand Lac, qui est au-dessus des sauts, comme les sauvages qui y demeurent nous en informèrent. Dans la susdite carte que vous m’avez envoyée ici [à S1 Malo] le Grand Lac se trouve placé trop au Nord. Les sauts ou chutes de la rivière sont par 4o° lat. et il n’est pas aussi difficile de les franchir qu’on se l’imagine. On peut facilement aller par terre jusqu’à la fin des sauts. C’est un trajet qui ne dépasse pas cinq lieues. J’ai été sur le haut d’une montagne qui est au pied desdits sauts, d’où j’ai vu ladite rivière au delà desdits sauts, laquelle nous apparaît plus large qu’elle n’est à l’endroit où nous la passâmes. Les gens du pays nous informèrent qu’il y a dix journées de voyage depuis les sauts jusqu’au Grand Lac, mais nous ne savons pas combien de lieues ils comptent par journée 4...
Un postscriptum porte :
Je ne manquerai pas de m’informer personnellement s’il est possible de trouver les relations que le capitaine Jacques Cartier a rédigées après ses deux voyages au Canada.
Une autre lettre de Noël à Grout, non datée, mais écrite apparemment peu après la précédente, contient des détails aussi intéressants :
1 De Orbe Novo Pétri Marty ris Anglerii Mecliolanensis... Décades octo... Labore et industria Richardi Haklvyti... in-8°. C’est dans l’épître
sir Walter Raleigh que, à propos de cette carte,
Hakluyt (cite ou invente) l’apophtegme : « La
Géographie est l’œil de l’Histoire : — Geographiam esse historiæ oculum. »
2 La « Mer doulce » de Jacques Cartier, voir supra, p. 187, cliché 57.
3 Lettre de Jacques Noël, infra.
4 A letter written to Mr. John Growte Student in Paris by Jacques Noël of Saint-Malo , the nephew of Jacques Cartier. Dans les Principal I Navigations , 1600, t, III, p. 23.
DE JODE
Je ne puis vous écrire rien de plus, touchant ce qu’il m’a été possible de trouver des écrits de feu mon oncle le capitaine Jacques Cartier... h l’exception d’un certain livre fait en la forme d’une carte marine *, dessinée de la main de mondit oncle, lequel est en la possession de maître Cremeur1 2 3. Ce livre est habilement tracé et dessiné en ce qui concerne la Rivière de Canada [le fleuve S‘ Laurent] ; ce dont je suis certain, car j’en ai une connaissance personnelle, jusqu’aux Sauts, ou je suis allé. Les Sauts sont par 44° tle latitude.
J’ai trouvé dans ladite carte, au-dessus de l’endroit où la Rivière se divise en deux, au milieu des deux branches de ladite Rivière, et un peu plus rapproché du bras qui court vers le Nord-Ouest, les mots suivants, écrits de la main de Jacques Cartier :
Par les gens de Canada et Hochelaga il a été dit qu'ici est la terre de Saguenay , laquelle est riche et abondante en pierres précieuses .
Et à environ cent lieues au-dessus de ce lieu, j’ai trouvé sur ladite carte dans la direction du Sud-Ouest les deux lignes suivantes :
Ici, dans ce pays se trouvent la cannelle et le girofle que dans leur langue ils appellent canodilla* .
Pour ce qui est du caractère de mon livre dont je vous ai parlé, il est fait de la façon d’une, carte marine, et je l’ai remis à mes deux fds Michel et Jean, qui sont h présentai! Canada. Si à leur retour, lequel s’il plaît à Dieu, sera vers l'époque de la [Sainte] Madeleine, ils ont appris quelque chose de nouveau méritant d’être rapporté, je ne manquerai pas de vous le mander4.
Nous reviendrons sur ces deux lettres si intéressantes, à propos d’une autre publication de Richard Hakluyt.
On ne revoit pas de délinéation des lacs avant la carte publiée par Cornelis de Jode ou Judæis à Anvers en i5q3 % et qui figure peut-être déjà dans l’édition du Theatrum donnée par Gérard, son père, en 1.578 : ce qui serait une constatation intéressante à faire, à cause de la date. Malheureusement cette édition est introuvable. Quoi qu’il en soit, on remarque dans la carte de i5q3, trois petits lacs, rapprochés les uns des autres, mais, comme dans le Hakluyt de 1 5 8 7 , très au Nord, et au terminus d’une rivière qui ressemble
1 C’est-à-dire, à notre avis, en forme de ce qu’on appelle aujourd’hui (à tort) un portulan.
2 « Jan Jocet, sieur de Cremeur, en ce moment connétable de Saint-Malo. » Joüon des Longrais, op. cit., p. 147.
3 « Ceulx de Canada disent qu’il faull vne lune à naviger depuis Hochelaga, iusques à vne terre où se prend la canelle et le girofle. Us appellent la canelle Adotathiny ; le girofle Canonotlia. »
Bref récit, f° 48, verso. D’après le ms., Cartier tiendrait ce renseignement de Donnacona, qui disait avoir visité cette terre. Op. cit., p. 65. Il n’y a dans cette région ni pierres précieuses, ni
girofle, ni cannelle ; mais on y trouve le sassafras, dont l’écorce, jaunâtre et aromatique, que les Indiens employaient à différents usages, a pu être confondu avec le cannellier.
4 H akluyt, ubi supra ; mais cette fois Noël est qualifié de « grand nephew » ou petit-neveu. Cette dernière désignation est la seule exacte, Jacques Noël, né en 1 5 5 1 , était le fils d’Estienne Noël ou Nouel, second enfant de Jehanne Cartier, sœur du grand navigateur. J. des Longrais, op. cit., p. i3i .
s Spéculum Orbis Terne. Nordenskiold, F. s. Atlas, pl. XLVIII, et Rio Branco, Annexe , pl. 35.
CARTOGRAPHIE DES LACS igi
plus, par sa position, à l’Ottowa qu’au Saint-Laurent. Notons cependant que le fleuve qui dans Judæis rappelle cette dernière rivière, forme à l’Ouest de Mochelaga un autre lac. Ce sont encore de simples conjectures dérivées, comme dans les cartes de Lafreri et de Hakluyt, de la relation du second voyage de Cartier.
Mais en 1799, llakluyt lit porter (par Edward Wright?) sur une belle mappemonde ' ajoutée à la seconde édition de sa fameuse collection de voyages, un véritable lac, dont la provenance cartographique demande à être égale men t déterm i née .
Ce qui frappe d’abord dans cette délinéation, c’est le nom donné au lac : The Lcike of Taclouac. Le mot a une tournure indienne, mais on ne le rencontre nulle part ailleurs. La seule dénomination qui en approche est Tadoussac ; qui appartient à un port de la rivière Saint-Laurent, situé à l’Est de l’embouchure du Saguenay, et très éloigné, conséquemment, de la contrée à l’Ouest de Montréal. D’ailleurs il ferait double emploi, étant déjà inscrit à cette place dans la carte même : Tadouscu ; le graveur ayant lu eu, là où dans l’original il y avait certainement ac.
Pour nous rendre compte tic la valeur de position du lac, il faut donner la nomenclature cpii le précède le long du Saint-Laurent; à partir du Saguenav, ici innommé:
Nosolhirt (?) . Iloobillay (Ilochchiv). llochelague.
Stadagoini (Stadacone = Lac clangolesme. Le (sic) Saultes.
Québec). IL S. Mallo.
On doit supposer que la désignation le Saultes , dans l’original, était donnée au pluriel, comme représentant les trois sauts qu’il fallait franchir, selon le récit de Cartier, avant d’arriver au lac. La grande ile adjacente est imaginaire et ne saurait être prise pour Pile de Montréal, qui gît en aval des rapides. Quant au lac, ce doit être l’Ontario, nommé Tadouac par llakluyt, mais flanqué d’une légende aussi consciencieuse que rare cite/. les anciens cartographes : « The bounds whereof are unknowne = On n’en connaît pas les limites ».
A quelle source le géographe anglais a-t-il puisé cette curieuse configuration ? Tout porte à croire que c’est à la carte que Noël dressa d’après celle de Jacques Cartier lui-même.
Rio Bkanco, op. cil., pi. 49 ; mais la configuration du bassin du Saint-Laurent et des lacs est identique dans les deux.
1 II y a deux éditions de cette mappemonde . L’une a été reproduite en fac-similé par Nokde.nskiold, op. cü.,pl. 4 i l'autre, par M. le baron de
Venu à Paris en 1 583 comme chapelain de sir Edward Stafford, ambassadeur d'Angleterre, et passionné pour l’étude de la géographie, Hakluyt profita de son séjour dans cette ville pour consulter les savants et recueillir des matériaux sur l’histoire des voyages, notamment au sujet des découvertes accomplies au nouveau monde. De toutes façons, c’est ce que le secrétaire d’Etat Walsingham attendait de son zèle et de son intelligence1.
En 1 588 , Hakluyt demeurait encore à Paris. C’est l’époque où Henry III concéda aux petits-neveux de Jacques Cartier, Jacques Noël et Chaton de la Jaunaye, le monopole du trafic des pelleteries « au pays de Canada, Conjugon (sic) et autres », pour douze années. Ce privilège fut révoqué le 9 juillet 1 588 sur la requête présentée par des marchands de Saint-Malo au conseil privé du roi par l’entremise du parlement de Bretagne. Les démarches, les contestations que ces actes provoquèrent ne purent se produire sans un examen de documents géographiques. Hakluyt, à l’affût de ces questions et par sa position à même d’être renseigné, recueillit sans doute des données qui lui servirent pour la rédaction de ses ouvrages et la construction de ses cartes.
Il eut connaissance des deux lettres précitées de Noël à Grout, puisque c’est grâce à ses soins qu elles nous sont parvenues. Les critiques à l’adresse de sa mappemonde de 1 5 8 7 ne purent lui échapper et l’on comprend qu’il ait cherché à s’aboucher ou à correspondre avec Noël pour en obtenir des renseignements. De fait, il semble que les questions adressées par Grout à Noël l’ont été sur la demande de Hakluyt. C’est par cette voie que ce dernier a sans doute reçu le texte du fragment de la relation du troisième voyage de Cartier, que Noël finit probablement par découvrir et dont il est question dans sa première lettre à Grout. Quant à la carte marine, le géographe anglais a pu aussi en avoir connaissance entre 1088 et 1099, car nous voyons par une de ses lettres à sir T. Walsingham que dès 1 584 il recevait des informations de Rouen, de Dieppe et de Saint-Malo.
Rappelons enfin que le manuscrit du troisième voyage de Cartier, reproduit par Hakluyt, contenait un tracé géographique des trois Sauts, ainsi que le prouve la phrase intercalée dans son texte à la suite de la description qu’il donne de ces rapides : Here after followeth the figure of the three S nuits \
De toutes façons, la mappemonde que Hakluyt fit dresser expressément pour l’édition de 1599-1600 de sa collection de voyage expose des configurations Saint-Laurentiennes présentant au moins deux points de ressemblance
2 Principall Navigations, édition de 1599-1600, t. III, p. 862.
1 « T o make diligent inquirieof suchthinges as may yeeld any lightunto our westerne discouerie.»
CARTOGRAPHIE AMÉRIC ANO-DIE PPOISE i93
avec les brefs détails cartographiques contenus dans les lettres de Noël, et ils sont importants. La carte de 1087, par exemple, plaçait le Grand Lac « trop au Nord » où, en effet, il est par Go° de latitude. Hakluyt, tenant compte des critiques de Noël, le descend en lôqq de vingt degrés. Les Sauts qui en 1087 se trouvaient (d’après la latitude d’Hochelaga) par 5o°, sont ramenés en 1099 au parallèle même indiqué sur la carte de Jacques Cartier et sur celle de Noël : in 44 clégrecs of latitude.
Nous ne savons pas quelle était la forme supposée du grand lac dans la carte de Cartier; mais quand on voit Hakluyt lui donner en 1087 celle d’une ellipse et sans que la rive septentrionale porte trace d’embouchures de rivières, tandis qu’en 1.599, ^ fait de ce lac un vaste parallélogramme, d’où sort au Nord un grand fleuve qui se partage en deux branches, on se demande s’il n’a pas également emprunté cette configuration à la carte de Cartier ou à un dérivé. Dans ce cas, la mappemonde de 1099 exposerait, pour le bassin du Saint-Laurent, les tracés, encore plus ou moins, hypothétiques, du navigateur malouin.
Il ressort cl e tous ces faits une conséquence non moins importante : c’est qu’en 1587, comme en 1 5 Zj 3 , ce que l’on connaissait à l'Ouest de Tutonaguy, bourgade située, ce semble, en deçà même de la rivière Ottawa, ne provenait pas d’un examen de visu fait par des Européens, mais uniquement de ce qu’en dirent les sauvages à Jacques Cartier ou à son petit-neveu, et plutôt par signes qu autrement. On comprend que dans ces conditions la première topographie du bassin du Saint-Laurent laisse autant à désirer.
L’exemple de Hakluyt ne fut pas suivi. Peut-être n’en eut-on pas connaissance de l’autre côté de la Manche. On a lieu néanmoins de s’étonner que ce qu’un Anglais pouvait apprendre à Paris en fait de géographie canadienne restât inconnu aux hydrographes français, et dieppois en particulier. Ainsi, il est surprenant qu’un cartographe aussi réputé que l’était Guillaume Le Vasseur, ait pu dans une carte dressée à Dieppe en 1G01, s'inspirer seulement des tracés incomplets du fleuve Saint-Laurent, tels qu’ils se trouvent dans l Harleyenne et les Desceliers, mappemondes construites plus d’un demi-siècle auparavant, et qu’il ait complètement ignoré le caractère topographique de la région des lacs, voire le cours du Saint-Laurent en amont des premiers rapides.
Si la configuration n’offre rien de nouveau, malgré la date de cette carte, la nomenclature du fleuve énonce plusieurs noms qui méritent d’être relevés. Deux de ceux-ci sont curieux parce qu’ils se trouvent déjà dans Hakluyt, sans que Le Vasseur les lui ait empruntés; car, autrement, il 11’eùt pas manqué