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CHAPITRE VI

La vaine pâture et la liberté de la chasse disparaissent.

Transformation de la vaine pâture, aux" temps modernes. — Au xviii^ siècle commencent les prairies artificielles. — On met les luzernes en « défens ». — Le regain est réservé aux propriétaires. — Restes de communisme pour les animaux reproducteurs. — Le berger communal. — Avec la propriété flottante et relâchée du Moyen Age le non-possédant était chez lui à peu près partout ; aux temps modernes il ne sera plus chez lui à peu près nulle part. — Le droit exclusif de chasse pour la noblesse était d'institution récente. — La chasse, souvent obligatoire au Moyen Age pour le seigneur,^était libre pour tout le monde. — La dépossession du paysan est contemporaine des progrès de l'agriculture. — Ses réclamations, pour maintenir son droit, en diverses provinces. — Un édit forestier de Louis XIV défend aux roturiers de chasser sur leurs propres biens. — Comment l'abolition des droits féodaux par la Révolution de 1789 touchait peu la classe des travailleurs ruraux. — Souvent même cette classe y perdit. — Certaines familles nobles, n'ayant pas émigré, se trouvèrent au contraire enrichies par la Révolution. — Avantages de l'œuvre révolutionnaire : elle affranchit la propriété de ses entraves.

Aux temps modernes une transformation se i)roduisit dans la vaine pâture. C'est la multiplication des bouches à nourrir qui le veut.

On mangera peut-être moins de viande, mais ne

faut-il pas avoir du pain? Sous cette influence disparaissent les entraves apportées, par le communisme d'autrefois, à la propriété individuelle et ces mille pratiques socialistes par lesquelles, sans presque posséder de terre, les gens des champs pouvaient vivre de la terre, comme des seigneurs fonciers. Le système d'autrefois donnait à chacun l'illusion de croire qu'il nourrissait ses animaux pour rien, mais coûtait en réalité au corps social par le gaspillage de terres qu'il occasionnait, beaucoup plus que les prairies particulières. Cependant, sous Henri IV, la « banalité » des pâturages demeure un dogme agricole, auquel nul n'oserait toucher, pas même le souverain, sans provoquer d'amères récriminations. L'État ayant concédé, en 1613, à la comtesse de Soissons, les palus et marais des bailliages de Caen et Cotentin, la population, gravement lésée dans ce qu'elle estimait être son droit, formula nettement, par ses réclamations réitérées, la théorie de ce droit telle qu'elle le conçoit : « Il est contre toute raison, Sire, voire contre le droit des gens de dépouiller un million de pauvres familles de telles possessions... ; la nature même a fait et créé palus et marais pour servir en commun aux habitants du pays. »

Vis-à-vis des particuliers qui seraient tentés de restreindre l'étendue des pâturages, c'est à force de sentences judiciaires, que les paysans savent se i)rotéger.

Le passage de l'ancien mode d'exploitation à un mode nouveau, qui devait être si fructueux dans l'avenir, amena une crise et eut tout d'abord, pour quelques pays, des conséquences désastreuses. En Provence, sous le ministère de Richelieu, on voyait une masse de paroisses vides, parce que la privation des usages avait forcé les cultivateurs à « déguerpir ».

Ce n'est pas que les territoires banaux aient partout disparu; l'intendant Basville. en 1698, cite une prairie communale qui avait cinq lieues de long sur une demi-lieue de large. Dans des pâtures semblables vaguaient des régiments de bètes, non sans contestations fréquentes entre leurs maîtres respectifs, entre les paroisses dont elles dépendaient. Avec les prairies artificielles commence, au xvm*^ siècle, la lutte de la vaine pâture contre le pré particulier. Le propriétaire de pièces ensemencées en sainfoin doit obtenir arrêt pour chasser les bestiaux que ses voisins envoient journellement chez lui. Dès 1750, les règlements de police rurale comprennent les luzernes et autres herbes -fourragères parmi les terroirs qui sont toute l'année en « défens ».

Quoiqu'il reste, jusqu'à la fin de l'ancien régime, bien des paroisses où le droit de parcours subsiste dans son intégrité, où le sol est « en coutume générale », de jour en jour, dans l'ensemble du royaume, le domaine de la pâture vaine et vague se rétrécit. Un tribunal interdit, sous Louis XIV, à tous particuliers de posséder des bestiaux a sans avoir au préalable justifié qu'ils possèdent des pâtures suffisantes». C'était proprement le contraire de l'ordre de choses préexistant. Peu^à peu, par des ordonnances multipliées, malgré les communautés qui se rebiffent, les possesseurs de pré obtinrent de s'en réserver le regain, de ne plus les livrer au public qu'au moment où il n'y avait plus rien à tondre .

Le public qui considérait la « banalité » comme de droit commun pour tout ce qui n'était pas céréales, respectait peu ces prés artificiels. Il faut un édit spécial, en 1776, pour autoriser la « renclôture » des prés; les passants, disent les règlements de police, s'immiscent journellement à frayer des chemins, tant

à cheval qu'avec voiture, dans les terres ensemencées en sainfoin.

La vaine pâture ne disparut pas aisément, ni en France ni dans le reste de l'Europe. Ce n'est que depuis vingt ans, par la loi du 9 juin 1889, que le droit de parcours, tel que l'entendaient nos pères, a été définitivement aboli: il n'en subsiste plus que des vestiges. Il y a cent ans, quoique la révolution agraire fût nettement dessinée, le monde officiel n'était pas sans en appréhender l'issue : « Les défrichements des pâtures ont enlevé beaucoup de subsistances aux animaux, dit un mémoire de 1788, le gouvernement trouverait aujourd'hui utile de les restreindre. »

On ne doit pas oublier que toutes les institutions anciennes, tout le droit public du Moyen Age, étaient très fortement imprégnés de socialisme communal pour l'agriculture comme pour tout le reste. Le « maire », en Alsace, était tenu, de par sa charge, de l'obligation de fournir au village des animaux reproducteurs; le bouc est acheté, en Dauphiné, sur les deniers de la commune et lui appartient. Toutes les chèvres paissent obligatoirement ensemble; il est défendu en Provence de faire des troupeaux à part; chacun doit remettre ses animaux à la garde du berger communal, chargé du soin de la « chabreyrade ».

Une routine qui a duré tant de siècles a ses partisans; on s'explique aisément que le système condamné de la pâture banale ne dut pas mourir sans se défendre.

Les habitants d'Allan (Dauphiné) jouissaient, par un accord de 1443, du droit de vaine pâture et « de couper du bois pour tous usages, même pour le vendre ». En 1785, on retrouve ces mêmes habitants aux prises avec leur seigneur, dans des procès dont

l'objet n'est rien moins que le sol de la commune; les usagers, après une jouissance cinq fois séculaire, étaient menacés de voir ce sol leur échapper. Après mille chicanes, le parlement d'Aix finit par donner gain de cause aux paysans, par un arrêt du 13 août 1789, neuf jours après que les droits féodaux avaient été abolis à Versailles.

De pareils litiges, très fréquents dans les deux derniers siècles, prouvent combien les idées, les mœurs, la notion même du droit de propriété avaient varié • depuis le commencement du Moyen Age.

Nécessaire pour assurer un supplément de subsistances, par un meilleur usage des biens-fonds, la révolution qui s'est opérée à cet égard dans les temps modernes constitua un incontestable progrès. Mais on doit remarquer qu'avec la propriété flottante et relâchée du Moyen Age, le non-possédant était chez lui à peu près partout, tandis que, resserré ensuite entre des domaines jalousement exploités, celui qui n'eut pas quelque lopin en propre ne fut plus chez lui à peu près nulle part.

Un autre droit du Moyen Age dont les paysans furent dépouillés aux temps modernes, où il devint l'apanage exclusif, le « privilège » de la noblesse, est celui de la chasse.

Bien qu'il ait été parfois présenté comme un vestige du Moyen Age, ce droit ne remonte pas au delà du xvi® siècle. Auparavant la chasse est libre pour tout le monde, ou plutôt, dans certains domaines, elle est obligatoire pour le seigneur; le « maréchal » de telle abbaye est « tenu de chasser pendant un mois, lorsque les tenanciers le demandent ». Dans les pays pauvres, à population rare, les bêtes féroces, ou simplement sauvages, causeraient les plus fâcheux dégâts si on ne luttait énergiquement contre elles : la

chasse n'y est pas un plaisir, mais un devoir. Pour encourager le seigneur à remplir en conscience cette mission de lieutenant de louveterie, ou de garde champêtre, les laboureurs proposent de lui donner quelques gratifications : une gerbe de blé ou d'avoine par tète d'habitant, s'il chasse pendant un temps plus long qu'il n'est féodalement tenu de le faire.

Les habitants de Versigny, en Champagne, ont droit absolu de chasse dans les bois qui les environnent ; des lettres de Charles VI ordonnent au bailli de Vermandois d'informer contre un gentilhomme qui prétendait les troubler dans leur jouissance (1408).

Soit que la liberté de la chasse ait été considérée longtemps comme un droit naturel, patrimoine commun des citoyens, soit qu'il faille y voir, principalement au Midi de la France, un reste de droit romain, soit enfin — et ceci paraît le plus probable — que personne ne se fût avisé d'y apporter de restrictions, au temps où les bois couvraient un territoire immense, où le gibier, exagérément prolifique, était plutôt un fléau, où la population était peu dense et les armes à feu non encore inventées, le fait est que la chasse demeura libre au Moyen Age.

La dépossession du paysan est contemporaine des progrès de l'agriculture; plus l'état matériel du pays fut avancé, plus l'aristocratie revendiqua comme un monopole l'exercice d'un sport qui lui avait été jadis imposé comme une corvée. Dès le début du xvi'^ siècle, le gros gibier commença à se faire rare; devenant plus rare, il sera plus disputé. Parmi les solitudes de la Marche et du Limousin, Jacques Bonhomme parvient encore à se défendre : jusqu'à la Révolution, les habitants d'Aubusson conservèrent le droit de chasser dans la forêt de ce nom «à cor et à cris et avec armes à feu » ; ceux de la juridiction d'Ëymet continueront.

dit une charte de 1519, à pouvoir chasser « sans contradiction du seigneur ni d'aucun autre». En revanche, dans telle commune de Provence où la chasse était entièrement libre en 1450, elle ne l'est plus en 1550 qu'à l'arbalète, et les perdrix sont formellement exceptées de l'autorisation.

Les paysans alsaciens, dans leur révolte de 1525, réclamaient la liberté de la chasse comme un héritage paternel dont ils avaient été injustement dépouillés. Là aussi, la chasse venait de devenir une prérogative seigneuriale : le landgrave d'Alsace, les comtes de Hanau et des Deux-Ponts déclarent, en 1501, que « pour mettre un terme aux abus du commun peuple qui se livre de toutes manières à la chasse, en négligeant son travail, ce qui conduit les hommes à la misère et ne laisse aucune trêve au gibier», ils ont décrété que, désormais, tout individu bourgeois ou paysan doit renoncer à ce passe-temps. Naturellement, une pareille prétention ne s'établit pas sans lutte. Dès 1514 paraissait, en Brabant et en Flandre, une ordonnance de Charles-Quint prohibitive de la chasse ; on envoya les «braconniers» aux galères, on leur coupa l'oreille ; violation formelle du pacte provincial par lequel ces Brabançons, que l'on traitait de braconniers, jouissaient du droit de poursuivre toute espèce de bêtes dans l'étendue du duché.

Des lettres patentes de 1611 confirment encore aux bourgeois de Langres la permission de chasser aux environs de cette ville; mais cette licence, qui eût semblé toute naturelle deux cents ans plus tôt, fait alors l'effet d'un anachronisme. La poursuite du gibier sera désormais exclusivement réservée aux gentilshommes, soit qu'ils s'y livrent eux-mêmes, soit qu'ils afferment leurs droits.

Un édit forestier de Louis XIV défendit, sous les

peines les plus sérieuses, aux paysans et roturiers, de quelque condition qu'ils fussent, de chasser, même sur leur propre bien. En revanche, le seigneur put chasser partout, sauf depuis le 1^"" mai jusqu'à la récolte, et nul ne peut enclore, fût-ce quelques arpents de pré ou de vigne, sans lui en donner les clés.

Le monopole finit par pousser de telles racines, que les gentilshommes les plus philanthropes le regardaient, au xviii^ siècle, comme très naturel, et se figuraient qu'il avait toujours existé. Les vassaux, eux, ne s'étaient pas habitués à ce privilège, et l'on sait de quelles âpres réclamations il fut l'objet dans les cahiers de 1789.

Par l'abolition des droits féodaux, la Révolution de 1789 porta, pour le plus grand bien de l'agriculture, un coup décisif à ce qui restait de propriété collective, incorpora à la propriété individuelle une masse de territoire qui, jusque-là, y était réfractaire.

Pourtant, l'abolition des droits féodaux touchait peu la classe des simples travailleurs ; elle ne profitait qu'aux détenteurs de propriétés roturières, et ces détenteurs étaient souvent des nobles. Le possesseur d'un fonds roturier, une fois sa terre affranchie de la . redevance qu'elle payait jusque-là à un autre propriétaire, qui s'en intitulait seigneur, la loua d'autant plus cher à son fermier; mais le non-propriétaire, que les droits féodaux réels n'atteignaient pas, n'éprouva, de ce chef, aucun soulagement.

Quelquefois même il y perdit : beaucoup de droits d'usage, de pâture, de chauffage, sombrèrent dans cette simplification, d'ailleurs si désirable, de la propriété foncière. Ces nœuds gordiens, embrouillés par de vieux titres, furent coupés tout nets; et, si l'agriculture y gagna énormément en prospérité, il ne

serait nullement paradoxal de soutenir que certaines familles nobles, n'ayant pas émigré, — j'en connais plusieurs exemples, — se trouvèrent enrichies par la Révolution. Elle leur donna la pleine jouissance de territoires dont la nue propriété stérile leur appartenait seule jusqu'alors.

Les hommes primitifs ont, par une sorte d'instinct de bêtes, longtemps lutté contre la propriété individuelle; partout on les voit se défendre d'elle et la repousser. Ils imaginent, pour l'empêcher de prendre pied, mille combinaisons et stratagèmes. Pourtant, elle les a terrassés; la civilisation l'imposait; il n'y avait pas de civilisation possible sans elle.

Ce n'est donc pas sur je ne sais quelle traditition sacro-sainte, sur un fondement antique et mystérieux, qu'il convient d'asseoir la propriété foncière individuelle. C'est l'utilité générale qui l'a créée, qui l'a maintenue, malgré bien des atteintes passagères, qui lui a valu d'être mise au rang des « droits naturels » de l'homme par la révolution française. Cette révolution, quoique, — suivant en cela de mauvais précédents monarchiques, — elle ait violé effrontément, à plusieurs reprises, la propriété privée, l'affranchit néanmoins de ses dernières entraves, la simplifia, et finit par la laisser plus entière et plus forte. L'histoire nous apprend que la propriété foncière, sous sa forme actuelle, loin d'être, comme certains ignorants sont portés à le croire, un vestige du passé qu'on a omis de faire disparaître, est, au contraire, une conquête du présent que l'on vient de consolider.

Prix 'actuels de l'hectare de terre en France. — Du xn^ au xni^ siècle la terre triple de valeur. — Les prix de Philippe le Bel sont les plus hauts de tout le Moyen Age. — Ils s'appliquent à une petite quantité de terres. — Baisse de la terre aux xiv*" et xv« siècles ; ses causes successives. — Les inventaires à la fin de la Guerre de Cent ans. — Retour à la barbarie. — Hausse des biens-fonds au xvi^ siècle. — Les prix élevés des denrées. — Renaissance agricole sous Henri IV. — Sous Richelieu la terre baisse et le blé augmente; le contraire se produit sous Golbert. — La hausse des terres n'a aucun rapport avec la prospérité de la nation. — Cdse foncière à la fin du règne de Louis XIV. — Le prix de 1.000 francs l'hectare est atteint sous le ministère de Fleury. — Valeur des prés ; rapport ancien et moderne de leurs prix avec celui des terres labourables. — Histoire de la culture des vignes. — Prix des vignobles par provinces. — Prix des bois; leur diversité. — Comparaison, depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours, de la destinée des propriétaires de biens meubles et immeubles. — La propriété foncière en 1790 et en 1910. — Exemple des fluctuations de prix de quelques domaines.

Lorsque des administrations publiques, disposant de moyens variés d'information, ont peine à établir, d'une façon incontestée, la valeur vénale et le revenu des immeubles pour l'époque contemporaine, c'est une entreprise qui devra paraître insensée que celle d un particulier essayant de dresser une statistique

analogue poui' les six siècles antérieurs au nôtre.

L'intérêt social très élevé qui s'attache à l'histoire, encore inconnue, de la propriété foncière, justifiera cette prétention. L'auteur ne se dissimule pas combien son œuvre est imparfaite; il l'estime toutefois exacte dans ses lignes principales, et, telle qu'elle est, instructive.

La terre, dont le prix moyen en France est aujourd'hui de 1.600 francs, ne vaut que 238 francs l'hectare dans l'arrondissement de Castellane, elle vaut 6.700 francs dans celui de Valenciennes et 20.700 dans celui de Sceaux. Si l'on comparait ensemble les simples domaines, les variations extrêmes ne seraient plus de 1 à 100, mais de 1 à 1.000. Il y a, aujourd'hui, des hectares à 50 francs et des hectares à 50.000 francs, sans sortir du terrain purement agricole.

Les prix d'autrefois s'étageaient sur des échelles aussi vastes : de l'an 1200 à l'an 1600, la valeur des hectares labourables qui nous sont connus varie de 20 francs à 9.200 francs^. Les revenus ne sont pas moins différents : ils vont de 0fr.25c. à 300 francs. Comme, du plus bas chiffre au plus haut, les prix se suivent graduellement, sans qu'il y ait d'intervalle trop marqué, aucun d'eux ne peut guère être laissé (le côté, comme exagéré ou invraisemblable.

Nous trouvons, au xii*' siècle, l'hectare de sol laboui'able à 360 francs. Dans le premier quart du xiu^ siècle, ce prix est de 540 francs ; il a donc énormément aug-

1. Je rappelle au lecteur que tous les chiffres' contenus dans ces chapitres sont exprimés en monnaie de nos jours, c'est-à-dire que les livres tournois ont été converties d'abord en francs intrinsèques d'après leur poids d'argent, puis en francs actuels d'après la puissance d'achat du métal, sur les bases du tableau donné en appendice, à la fin du présent volume.

mente. Dans les soixante-quinze ans qui suivent, il atteint le chiffre de 1.044 francs. La terre aurait presque triplé en cent cinquante années. De pareilles fluctuations, comme on le verra plus loin, n'ont rien d'extraordinaire, mais, à des époques plus rapprochées, nous en saisissons mieux la cause.

La moyenne de 1.044 francs l'hectare * qui s'applique à une trentaine de nos départements actuels, dans le dernier quart du xiii^ siècle, est la plus haute de tout le Moyen Age.

Non seulement la terre semble avoir été plus chère, pendant cette courte période, que pendant les trois cents ans qui la suivirent, mais elle valut davantage que sous Henri IV, où elle était à 831 francs l'hectare; davantage qu'à la fin du règne de Louis XIV et sous la régence du duc d'Orléans, où elle était retombée, après une hausse de soixante-quinze ans, à 730 francs l'hectare.

Mais à quoi s'applique la moyenne de 1.044 francs l'hectare sous Philippe le Bel? A une très petite quantité de terres^ évidemment^ les seules qui soient alors en culture, les seules surtout qui soient dans le commerce. La seconde moitié du xni^ siècle fut certainement une ère de progrès ; il est vraisemblable que le défrichement et le peuplement allèrent de pair; peut-être, même, cultiva-t-on plus qu'on ne peupla.

Sans doute, il y eut, pendant quelque temps, plus d'acheteurs que de vendeurs; il y eut, jusqu'en 1300, un plus grand nombre d'hommes qui demandèrent du sol labourable, qu'il n'y en eut à en offrir. De là la hausse de la terre. Il arriva que cette hausse extraordinaire des biens-fonds excita les

1. En monnaie ancienne 14 livres 10 sous représentant, au poids de Pargent, 2G1 francs intrinsèques, qui correspondent, d'après leur pouvoir d'achat, à 1.04i francs.

convoitises des propriétaires, nobles ou clercs, que chacun d'eux, le roi en tête, se mit à défricher avec ardeur. Les bras se trouvèrent bientôt insuffisants; on mettait, ou plutôt on voulait mettre en culture plus de terrain que ne le permettait la main-d'œuvre dont on disposait. On ne pouvait louer du travail : pour s'en procurer, il fallait acheter des serfs; et le prix des serfs s'élevant, l'opération cessait d'être avantageuse.

Ce fut alors que l'affranchissement joua son rôle; au lieu d'acquérir les serfs d'autrui, on libéra les siens propres; on leur abandonna, en même temps que la propriété de leurs personnes, la possession d'un territoire déterminé. Le seigneur perdait la mainmorte, mais il gagnait des « lods et ventes » ; il participait, par une combinaison de taxes dites féodales, à la plus-value que prendrait ce fonds. Telle fut l'économie de la transformation agraire, qui s'accomplit d'un commun accord, et qui eut pour effet la mise en valeur d'étendues jusqu'alors stériles. La conséquence de cette révolution, qui jetait ainsi sur le marché foncier tant de ''parcelles désormais négociables, fut une baisse de la terre; les progrès de la population, quoique très rapides, l'étant moins cependant que ceux du défrichement. La moyenne de 1.044 francs descendit, de 1301 à 1325 à 777 francs l'hectare.

Même, pour qu'un semblable prix ait pu se maintenir, il a fallu que le nombre des habitants de la France ait notablement accru durant cette période, et, ce qui le prouve, c'est la hausse des céréales. Dans la seconde moitié du xni^ siècle, l'hectolitre de blé valut, en moyenne, 24 francs; dans le premier quart du xiv" siècle, il valut 30 francs, soit une augmentation de 25 pour 100. Le prix moyen de 777 francs l'hectare, pour l'ensemble du royaume, de 1301 à

1325, quoique inférieur à celui de la fin du siècle précédent, n'en demeurait pas moins supérieur de plus du double à ceux de la fin du xii^ siècle.

Cette augmentation de la terre qui, de 540 francs l'hectare sous Philippe-x\uguste, de <S24 francs sous saint Louis, de 1.044 francs sous Philippe le Bel, l'a portée à 1.600 francs au début de notre xx^ siècle, n'a nullement été constante et ininterrompue. A l'avènement de la dynastie des Valois, dans la période 1326- 1350, la moyenne, de 777 francs, tombe, tout d'un coup, à 378 francs. La baisse est universelle; de 840 à 560 francs dans l'Ile-de-France, de 1 .260 francs à 455 en Normandie, de 420 francs à 210 en Saintonge...

On ne peut attribuer cette baisse qu'à l'extension immense prise en ce temps-là par les « accensements, » qui accompagnaient les affranchissements de serfs. Du coup, toute la terre française fut mobilisée, morcelée, déchiquetée. En eut qui voulut, à condition d'avoir une charrue et un bras solide pour la conduire. Il ne s'agissait plus, pour les seigneurs, de discuter le plus ou moins d'avantages de la culture par serfs ou par tenanciers libres; il fallait suivre le mouvement ambiant : quand le voisin avait affranchi l'homme et accensé la terre, il fallait, bon gré mal gré, affranchir et accenser à son tour, sinon le serf déguerpissait.

Cette première baisse de la terre fut donc l'indice d'un réel progrès, le résultat d'un large avènement des classes laborieuses à la propriété. Une antre preuve que cette baisse de la terre tenait, — entre 1326 et 1350, — à des causes purement économiques, et non aux causes politiques qui la précipitèrent plus tard, c'est que la propriété rurale fut seule alors à s'en ressentir; les maisons continuèrent d'augmenter de prix, tandis que le krach foncier allait les atteindre fortement à la fin du siècle.

Au moment où l'invasion étrangère se complique d'anarchie nationale, la moyenne de l'hectare de terre est tombée à 249 francs (1351-1375), au tiers de ce qu'elle était cinquante ans auparavant. Alors, c'est bien la misère qui cause cet effondrement, toutes les misères réunies qui vont peser sur notre malheureuse patrie, et la laisseront si épuisée que l'hectare n'atteindra plus le chiffre de 500 francs jusqu'au règne de François P% et ne sera, à la fm des guerres anglaises, que de 288 francs (1451-1475)^. Le routier a mis la France en coupe réglée, il se fait entretenir par le travail; c'est la caricature du système féodal. Cartouche souverain, capitaine de gens d'armes.

Que de fois, dans les baux, verra-t-on désormais cette mention de terrains : « où se trouvait anciennement une maison », — « où il y avait un village, un château! » le tout a disparu. Une masse de fermes et d'habitations rurales, désertées, figurent dans les revenus pour « néant, car elles vaquent et sont en ruines; les moulins sont en destruction depuis les guerres, et c'est encore, pour ce chapitre, néant... » Il y eut, dans cette crise centenaire, deux périodes plus aiguës : l'une de 1350 à 1370, l'autre de 1410 à 1430. Les comptes seigneuriaux ne sont alors que des litanies plaintives, où chaque article de recette, porté pour zéro, se termine par une description désolée de l'état du sol. « A cause de ce, toutou partie des habitants se sont absentés » ; ou bien « nuls ne demeurent plus en ce lieu... »

Ces désastres furent le, tombeau de bien des petites cités qui ne reparaissent plus dans l'histoire; le

1. En monnaie de Tépoque 8 livres 7 sous l'hectare, ou, inlrinsèquenient, 48 francs, correspondant, au pouvoir sextuple de l'argent, à 288 francs actuels.

Midi, où l'on ne s'est presque pas battu, est aussi désolé que le Nord.

Dans certaines régions, il n'existait plus ni culture, ni chemin, ni délimitation de propriété. La seigneurie de Bazoches (Aisne), dont les revenus s'élevaient jadis à 47.000 francs, est réduite en 1428 à 1.020 francs au plus; les hommes sont « hors du pays ». Le bourg de Priers, près Soissons, est en même posture, vide : au bout de quinze ans il y vient un laboureur « qui ne sait à qui s'adresser pour louer de la terre, et nul ne peut lui dire à qui la terre appartient ». Le territoire est en effet si défiguré que bien des gens ne retrouvent plus leurs champs. Ce qu'on loue est loué le sixième, parfois le dixième du prix ancien.

Aux alentours de la capitale, dans le département actuel de Seine-et-Oise, ce qu'il y a de « déserts », au milieu du xv* siècle, est effrayant. Des dénombrements féodaux nous l'apprennent : à Brétigny-sur- Orge, « 36 sous de cens, réduits à 24 sous, puis à néant; 14 livres de cens, réduites à 10 livres, puis à rien »; et ainsi de suite. De 1397 à 1442, Vic-Chassenay, en Bourgogne, descend de 500 âmes à 160. Salses, en Roussillon, « qui avait autrefois 400 bonnes maisons, n'en possède plus que 35, toutes misérables ».

La France fut longue à renaître : Le mouvement reprit très inégalement. Les gens de Cercottes, « ville champêtre », dans l'Orléanais, avaient dû rester pendant vingt ans loin de leurs biens; leurs maisons étaient détruites. En 1441, « sachant notre délivrance des mains des Anglais », ils reviennent peu à peu. La fourmilière humaine, dispersée, décimée, se risque timidement à reprendre son œuvre.

Le prix de 288 francs pour l'hectare de terre, dans la deuxième moitié du xv'' siècle, n'est d'ailleurs

qu'une moyenne que beaucoup de provinces n'atteignent pas.

En Bourgogne, au xiv^ siècle, l'hectare était tombé à 80 francs; il s'abîme en Champagne et en Berry, sous Charles VII, à ce même chiffre qui n'est pas alors si invraisemblable qu'il paraît, car, en Saintonge, l'hectare n'en vaut que 76, et 60 en Dauphiné^. Tandis que, dans le cours du xni*' siècle et jusqu'en 1325, les hectares à 1.600 francs ne sont pas très rares, depuis 1401 jusqu'à 1475 le prix de 500 francs n'est guère dépassé que cinq ou six fois. En revanche, toutes ces localités, sises dans le rayon parisien, qui fournissait de fortes moyennes, se traînent à des prix dérisoires : 124 francs près de Meaux, 125 francs à Vanves près de Paris.

C'est seulement à. partir de 1476-1500, depuis les dernières années du règne de Louis XI, que la reprise se fait sentir sur les biens-fonds. La moyenne qui avait été dans le quart du siècle précédent de 288 francs, s'élève à 475 francs à l'avènement de Louis XII.

Depuis cent cinquante ans, des générations entières de riches avaient été plongées dans la misère ; les Français de 1500 étaient une nation toute neuve. Dans cette nuit séculaire les terres avaient en très grande partie changé de mains; et ceux qui avaient acheté sur le pied de 200 francs l'hectare s'estimaient très heureux de la plus-value énorme de leurs immeubles et n'imaginaient pas qu'ils eussent précédemment valu davantage. De fait, la nation se retrouvait dans des conditions presque identiques à celles où elle avait été deux cent cinquante ans auparavant : peu de bras et beaucoup de terre. Les bras étaient donc chers; la

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