L ARGENT A VENDRE OU A LOUER
francs, et un mouton valait le même prix sous Solon (|ue sous Charles VIII, c'est-à-dire à peu près un franc. Une journée d'ouvrier au temps d'Aristophane (400 ans avant J.-G.) valait 0 fr. 48 c. comme sous Louis XIII. Un bœuf gras au temps de Démosthène (350 ans avant J.-C.) se payait 80 francs, plus cher que sous Philippe le Bel.
La Rome impériale payait son vin ordinaire plus cher qu'il ne vaut, aujourd'hui, dans le département de l'Hérault. Il ne paraît pas que le pouvoir de l'argent fût plus bas, dans son ensemble, à l'avènement de saint Louis, qu'il l'était à l'avènement de l'empereur Auguste ; et la terre se louait bien plus cher en Italie, sous les Césars, — près de 100 francs l'hectare, dit Fustel de Coulanges, — qu'en France sous les Valois.
L'or et l'argent eux-mêmes ont augmenté en quantité, beaucoup plus qu'ils n'ont baissé de prix ; puisqu'il y a peut-être sur la surface de l'Europe soixante fois plus de métaux précieux, en 1910, qu'il n'y en avait en 1520, tandis que leur prix de vente, — autrement dit leur puissance d'achat, — n'a baissé depuis lors que de cinq à un, et que leur prix de loyer, — autrement dit le taux de l'intérêt, — n'a baissé que de trois à un, tout au plus.
Les prix respectifs de l'or et de l'argent, comme ceux de toute autre marchandise, ne dépendent pas seulement de leur abondance plus ou moins grande, mais de l'usage plus ou moins général qui en est fait. Croire que l'or était moins cher autrefois, parce qu'il était moins rare, serait une erreur. D'après une hypothèse vraisemblable, il y aurait eu, en l'an 1500, 36 fois plus d'argent que d'or; d'après la statistique d'extraction des métaux précieux depuis quatre siècles il y a seulement aujourd'hui, sur le globe, 20 fois plus d'ar-
gent que d'or. Cependant l'or ne valait, en 1500, que 11 fois et demie l'argent, tandis qu'en 1910, il vaut commercialement 32 fois plus. Il est à la fois plus abondant et plus cher. •
En d'autres termes, l'or, depuis quatre siècles, a augmenté en quantité deux fois plus que l'argent; pourtant, il a triplé de valeur^ par rapport à l'argent.
Le simple bon sens, au surplus, suffit à expliquer cette anomalie. La diminution seule du pouvoir d'achat des métaux précieux a rendu l'argent incommode et impropre à une foule d'usages auxquels il suffisait jadis. Le même objet que l'on avait en 1400, en 1500, pour 1.000 grammes d'argent équivaut aujourd'hui à 5.000 ou 6.000. On pouvait porter 1 kilogramme dans sa poche et 5 ou 6 kilogrammes dans sa valise ; on répugne à porter 5 ou 6 kilogrammes d'argent dans ses poches et 25 ou 30 dans sa valise. Et je crois que l'argent aurait baissé bien davantage encore en notre siècle, par rapport à l'or, si l'on n'avait pas inventé le billet de banque, qui, s'appliquant aux deux métaux, atténue les défauts encombrants de l'un d'eux. Cet encombrement n'existait pas jadis ; il fallait si peu de métal pour tant de choses.
Au xin'' siècle la vie était quatre fois moins chère que de nos jours; elle enchérit au xiv^ siècle et coûtait seulement trois fois moins qu'aujourd'hui aux temps des guerres de Du Guesclin et du Prince Noir, sous Charles le Sage. Puis elle baissa de moitié au xv^ siècle jusqu'à ne plus coûter de 1450 à 1500 que le sixième de ce qu'elle coûte en 1910. Ensuite l'afflux de l'or et de l'argent du Nouveau-Monde la fit de nouveau enchérir au xvi^ siècle ; de sorte qu'en 1590. elle était seulement deux fois et demie meilleur marché qu'aujourd'hui. Ces fluctuations continuèrent dans les temps modernes avec enchérissement sous Colbert
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et diminution sous la Régence, au xvar siècle, jusqu'à
Mais l'hi-stoire nous apprend, au contraire de ce ([ue l'on dit souvent, que l'on ne peut rien conclure, relativennent à la prospérité publique, ni de la diminution du. prix de la vie, ni de l'immobilité de ce prix, puisqu'il se trouve diminuer ou demeurer immobile, aussi bien dans des moments de crise que dans des moments de progrès. On ne peut conclure davantage de l'augmentation du prix de la vie, puisqu'elle peut provenir de la très grande abondance de l'or et de l'argent, aussi bien que de la très grande rareté des marchandises et que, dans la première hypothèse, elle est un indice de prospérité, et dans la seconde un indice de malaise.
La misère aussi bien que la prospérité tendent à déranger le rapport ancien du métal aux marchandises : la première en diminuant la quantité de métal en circulation, la seconde, en augmentant la quantité des marchandises produites. Et la preuve c'est que, dans les six siècles écoulés de 1300 à 1800 les périodes de bien-être et de misère ont été indifféremment, aussi bien des époques de cherté que des époques de bon marché, soit au Moyen Age, soit aux temps modernes.
En 1789, la vie, en France, coûtait à peine moitié moins cher qu'aujourd'hui.
Beaucoup de personnes trouveront étrange que la vie n'ait fait que doubler, durant les cent années qui nous séparent de la réunion de l'Assemblée Constituante. Cependant cette augmentation de 100 pour 100 n'est elle-même qu'une moyenne : le linge et le drap n'ont que peu augmenté. L'huile à brûler coûte le même prix, et la chandelle beaucoup moins qu'autrefois. Le loyer des chaumières de campagne a fort
enchéri ; mais le blé n'a augmenté que de 20 pour 100, et l'épicerie, le sel notamment, est trois fois moins cher. Bref, la vie, dans son ensemble, n'est que deux fois plus coûteuse qu'il y a un siècle ; or, tandis ( [ue les salaires ont quadruplé, le revenu de l'hectare de terre n'a pas doublé et l'intérêt des capitaux a baissé de 20 pour 100 1.
Le pouvoir de l'argent sur lui-même, dont le taux de l'intérêt, c'est-à-dire le loyer de l'argent, est le critérium, n'a pas subi jadis les fluctuations du pouvoir général de l'argent sur les marchandises. Par exemple, le taux de l'intérêt fut plus bas au commencement du xvi*' siècle qu'au milieu du xiv*^. L'argent de la première époque procura plus de marchandises, mais il procura moins d'argent.
C'est que l'argent à vendre et l'argent à louer ne répondent pas aux mêmes usages , aux mêmes besoins. L'argent que l'on veut seulement prêter pour en retirer un loyer annuel ne subit pas les mêmes influences que l'argent venant sur le marché pour y être échangé définitivement contre un autre produit.
L'ofi're d'argent à prêter vient de l'épargne accumulée, des capitaux disponibles; la demande d'argent à emprunter vient du commerce, des entreprises industrielles. Il semble, à première vue, qu'en comparant, aux temps féodaux et de nos jours, d'une part la masse d'argent à placer, le métal errant en quête d'emploi, d'autre part les besoins du commerce et de l'industrie, le taux de l'intérêt aurait dû être autrefois beaucoup plus bas qu'il n'était. En admettant que la somme des capitaux ait été beaucoup moindre au
1. Le lecteur trouvera en appendice, à la fin du volume, un tableau des variations du pouvoir de Vargent aux diverses époques, depuis 1200 jusqu'à 1800, sous ce titre : Valeur en monnaie actuelle de la livre tournois.
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xiv siècle qu'elle ne l'est de nos jours, le besoin de ces capitaux a dû être encore moins grand que la masse n'en était petite. Seulement l'intérêt des prêts purement mobiliers n'était pas alors à un taux normal ; par une aberration singulière, les mêmes gens qui trouvaient tout naturel de louer leurs terres ou leurs maisons, trouvaient dégradant de louer leur argent; à cette époque de servage, où la personne humaine, susceptible de venté et d'achat, était considérée comme une marchandise dont le possesseur, clerc ou laïque, surveillait très strictement et s'appropriait, en toute sûreté de conscience, l'accroissement par reproduction, l'or et l'argent, — ou même le blé, car le prêt des denrées était aussi mal vu que le prêt des métaux. — n'étaient pas regardés comme pouvant à bon droit se reproduire par la location.
On n'oserait se montrer trop sévère pour ces excentricités de la raison des aïeux, parce que nos descendants trouveront encore matière à rire dans beaucoup de nos idées actuelles, qui nous paraissent les plus respectables; que beaucoup de professions sont décriées ou recherchées qui, dans deux ou trois siècles sans doute, ne le seront plus. N'oublions pas qu'il y a fort peu de temps qu'un chirurgien est l'égal d'un médecin, fort peu de temps aussi que les artistes dramatiques jouissent du droit commun des chrétiens et des ciloyens.et que les marchands d'esclaves n'en jouissent plus, qu'un agent de la police criminelle, qui maintient l'ordre social en pourchassant, au péril de sa vie, ceux qui tendent à le troubler, est infiniment plus bas placé dans l'estime publique qu'un huissier ou un avoué qui rendent de moindres services.
Autrefois, tout salaire, toute obligation, prenant la forme d'un fief, on affiefïait de l'argent, et l'on devenait vassal d'un billet de mille francs ou d'un sac de
pièces d'or. Il y avait une féodalité îïiobiiière ou métallique, à côté de la féodalité foncière ou terrienne. Les vassaux étant la richesse du suzerain, il est naturel qu'il en achète avec de l'argent, aussi bien qu'avec de la terre. Imbert de Tréfort, écuyer, se déclare vassal de Jean de Ghalon, en reconnaissance d'un don de 20 livres (1279) ; un chevalier fait hommage au seigneur de Ghatelbelin (1392) pour prix d'un cadeau de 100 florins d'or, etc. De pareils exemples ne sont pas rares et nous montrent le rôle de l'argent à cette époque beaucoup plus étendu qu'on ne se le figure, puisqu'il servait à transformer en valeurs vénales une foule de propriétés qui semblent ne pas se prêter aux transactions marchandes.
Ainsi le droit de l'homme sur l'homme, restreint ou absolu, étendu ou mitigé, étant le droit commun du Moyen Age, des nobles même sont l'objet de transactions commerciales, comme les serfs. Un seigneur en engage à un autre. On acquiert, dans le Sud-Ouest, pour quatre-vingts sous, une albergue de « trois chevaliers, trois écuvers et deux setiers d'avoine ».