LA RUINE DES ANCIENS CAPITALISTES
dont il s'agit, prise pour symbole de la valeur mobilière, a subi, depuis le xni'" siècle, un dépérissement de 20 à 1 par la dépréciation de la monnaie, de 4 à 1 par la diminution du pouvoir de l'argent et de 3 à 1 par le fait de l'abaissement du taux de l'intérêt. En juxtaposant ces trois causes de moins-value qui ont agi de concert, une somme de 1.000 francs de l'an 1200 s'est trouvée réduite à 3 francs 70 centimes^.
Quand l'économie politique énonce que le capital n'est que du « travail accumulé », et que l'on coudoie tous les jours des riches qui ne travaillent pas et dont les pères n'ont pas travaillé davantage, on est assailli de doutes sur la valeur réelle de cette affirmation scientifique. On se demande si, en la tenant pour vraie à l'origine, l'accumulation de travail dont ce capital est le résultat ne remonte pas à des époques bien reculées ; si la jouissance des descendants de l'accumulateur primitif, qui possèdent toujours et ne travaillent jamais, ne se prolonge pas déjà depuis assez longtemps pour que les classes déshéritées, qui ne possèdent jamais et qui travaillent toujours, n'aient pas quelque titre à demander la revision de ce qui semble être un privilège éternel, dans une société comme la nôtre, ennemie de tout privilège, et très vivement éprise d'égalité.
C'est pour cela qu'il m'a paru important de montrer ici que tous les capitalistes mobiliers, sans exception, sont de date récente, et même très récente, et qu'il n'est pas possible, chiffres en main, qu'il en soit autrement.
Au temps passé, les allées et venues des familles, du haut en bas. et du bas en haut de l'échelle
1. Voyez, à la fin du volume, les variations monétaires résumées dans un tableau ayant pour titre : Valeur en immnaie actuelle de la livre torirnois, depuis 1200 jusqu'à 1800.
^t-^^l^^ /^.^jw-y f (
sociale, ont été constantes et très rapides. L'égalité naturelle, qui est au fond de l'humanité, la sélection des intelligences, a joui, non pas de la plénitude des droits qu'elle possède aujourd'hui où aucune entrave ne l'arrête, mais de droits beaucoup plus étendus qu'on ne se le figure, étant donnée la construction d'une société qui parquait chacun, en apparence, dans une case infranchissable jusqu'à la consommation des siècles.
Ce serait un livre bien curieux que le récit de l'existence de cent familles françaises, prises au hasard en l'an 1200 dans tous les rangs de la société, depuis les hauts barons jusqu'aux plus humbles serfs, et qui les suivrait jusqu'en 1910. On y verrait les plus étonnantes péripéties.
Malheureusement la trace des petites gens n'est pas facile à suivre; ce sont des filets d'eau dans un océan. Ils font si peu de bruit et tiennent si peu de place ! Pour ces microbes de l'organisme social, il n'existe pas de microscope à portée de l'historien.
Quel mystère dans l'ascendance de tant d'inconnus qui ignorent leurs ancêtres. Bien des prolétaires d'aujourd'hui sont les fils des millionnaires de jadis; tel anarchiste fougueux descend peut-être de générations cossues, qui ont exploité les sueurs des populations du Moyen Age. Tel réactionnaire endurci, qui défend avec une âpre bonne foi les prérogatives de la naissance, n'est-il pas un noble d'hier, un propriétaire d'avant-hier, longtemps mainmortable et attaché à la glèbe, en la personne de ses aïeux?
D'après les cas nombreux de décadence et d'élévation qui me sont passés sous les yeux, je crois que l'histoire privée des Français, à mesure qu'elle sera mieux connue, confondra fort ceux qui nous vantent si volontiers la stabilité sociale du « bon\ieux temps».