LA RUINE DES ANCIENS CAPITALISTES
en même temps que ceux qui rêvent d'une remise à neuf de la société actuelle, ayant pour objet un nivellement obligatoire des fortunes : les opinions « rétrogrades » et « avancées » .
Il est une illusion d'optique qui fait croire, dans les siècles écoulés, à la possession exclusive de la propriété foncière, du moins de la grande propriété rurale, par la classe aristocratique. L'illusion tient à ce fait qu'autrefois, à mesure qu'une famille devenait riche, elle devenait noble. On ne pouvait pour ainsi dire pas devenir riche sans devenir noble et pourquoi, d'ailleurs, se priver de la noblesse lorsqu'elle venait d'elle-même à l'argent. Aujourd'hui, l'extrême richesse de ceux qu'on nommait, sous l'ancien régime, «les roturiers » frappe davantage, parce que le riche du xx^ siècle dédaigne, non toujours, mais le plus souvent, les vaines apparences de gentilhommerie, qu'il veut régner démocratiquement sous son nom plébéien, tandis qu'il y a deux ou trois cents ans, son premier soin eût été d'en changer, même de «décrasser», par des combinaisons de parchemins, ses aïeux dans leur tombe; et qu'ainsi, à distance, nous qui le trouverions « seigneur» de quelque chose, nous ne verrions pas aussi nettement son entrée dans la caste privilégiée.
Aujourd'hui, bien des gens se vantent « d'être venus à Paris en sabots » et de ce que leur père était un paysan. Or, ce n'est pas toujours vrai : le père, souvent, était davantage. Autrefois, les nouveaux riches se vantaient que leur père fût tout au moins un petit bourgeois ou un marchand; or, ce n'était pas toujours vrai non plus. Le père, souvent, était moins que cela. L'orgueil démocratique de la société d'aujourd'hui, l'orgueil aristocratique de la société d'autrefois peuvent, tous les deux, nous induire en erreur et nous faire croire que les parvenus sont actuellement plus
nombreux et qu'ils aient été anciennement plus rares. J'exposerai dans d'autres chapitres quelle force inéluctable a créé de nouveaux riches, comment il s'est constitué, «nécessairement», de nouvelles fortunes, en plus grand nombre et de chiffres beaucoup plus élevés, qu'il ne s'en était trouvé depuis saint Louis jusqu'à Napoléon. C'est là un fait «naturel», puisqu'il s'est produit en dehors des lois politiques et même, semble-t-il. contre ces lois. Aussi, la «politique » est-elle révoltée contre ce fait. Quoique les Français actuels aient deux fois plus de jouissances que leurs pères et qu'ils consomment beaucoup plus de tout, sauf peut-être de la joie, — parce que nul encore n'a su fabriquer de la joie à la mécanique, — un parti s'est fondé pour leur apprendre qu'ils étaient « déshérités » et, naïf en son ignorance, prétend créer la richesse par voie législative. Cependant, il n'est au pouvoir d'aucun parlement ni de la décréter, ni de l'abolir et d'organiser la « médiocratie » pécuniaire. Les lois écrites ne gouvernent pas tout en ce monde ; elles règlent même assez peu de choses. C'est là ce que l'histoire nous oblige à confesser.
Le servage, les hommes et femmes « de corps ». — Embrasser la serrure de son propriétaire. — Le respect, immeuble par destination. — Paix et trêve de cent un ans entre un portefaix et un laveur de laine. — Il n'est pas exact que le servage différât de l'esclavage antique. — Le serf n'est pas nécessairement attaché à la terre. — Beaucoup de serfs personnels ot mobiliers. — On les vend, on les donne, on les échange individuellement à son gré. — Pourquoi et comment le servage disparut. — Ce fut un phénomène purement économique, nullement moral ni religieux ; encore moins politique. — On donne à la fois aux serfs la liberté et la propriété. — Le sol concédé aux paysans par contrat spontané et non par violence. — Le « droit d'attrait », escroquerie chevaleresque. — Défense d'aller à la cléricature, obligation de faire souche. — L'esclavage pur et simple des étrangers subsiste dans le midi jusqu'au xvi^ siècle. — Formes de l'aliénation à cens. — Presque toute la terre noble ou ecclésiastique glisse en roture et y reste. — Pendant la seconde partie (lu Moyen Age, les nobles ne peuvent plus acquérir la terre roturière, tandis que les roturiers peuvent acquérir la terre noble.
Les gens du xiT siècle estimaient que la personne humaine est une marchandise, ils n'estimaient pas que l'argent en fût une. Ils proscrivaient le commerce des métaux précieux, ils admettaient le commerce des hommes. Les vertueux scrupules qui les empêchaient
de tirer un revenu de leurs capitaux mobiliers — il n'en allait pas de même de leurs capitaux fonciei^s — ne paralysaient nullement la conclusion de marchés de toutes sortes dont leurs frères et sœurs en Jésus- Christ étaient l'objet. De là le servage, les hommes et femmes « de corps » et le cortège des droits, perceptions et produits variés que Ton retirait d'eux; propriété d'une espèce depuis longtemps abolie, mais qui entre pour une part notable dans la fortune privée au Moyen Age.
Ne nous abusons pas; cette opinion qu'un homme peut appartenir à un autre homme, que nous jugeons fausse, les plus déterminés philanthropes de nos jours l'eussent trouvée toute simple s'ils avaient vécu au x'' ou au xi'' siècle. On en dirait autant de toute la mise en scène des investitures, transmissions ou simplement reconnaissances de propriété : quand un locataire «• avouait », en 1350, être tenu d'embrasser la serrure de son propriétaire, ou lui devoir « l'hommage à genoux^ avec te baiser du pouce », il faisait une chose qui parait intolérable aujourd'hui, où personne ne se met plus à genoux devant personne, mais qui semblait tout à fait naturelle en un temps où tout le /monde se mettait à genoux devant tout le monde.
C'est absolument comme ce terme salutatoire de « votre très humble serviteur », en usage il y a cent ans d'égal à égal, qui vaut tout au plus la « considération distinguée » de nos jours, dont le voile banal n'est lui-même destiné qu'à exprimer la plus complète indifférence. Supériorité, infériorité, étaient jadis monnaie courante; la possession, la jouissance, la donation de choses assez mesquines, prenaient une forme hiérarchique et respectueuse. On se passait les uns aux autres ce respect légal, minutieusement dosé dans les chartes; et ce respect, attaché à des valeurs
matérielles, était en quelque sorte immeuble par destinalion. Question de mœurs ; comme ces guerres privées qu'entreprenaient alors les uns contre les autres, non seulement les guerriers de profession, appelés «nobles », mais même les roturiers et les gens de métier, qui jouissaient ainsi de prérogatives que notre société, pourtant très libérale, ne reconnaît plus qu'à des souverains. Quoi de plus singulier que de voir, en 1565, un portefaix et un laveur de laine, ou bien un cordonnier et un courtier, signer chez un notaire^ à Perpignan, « une paix et trêve pour une durée de cent un ans »; fière manifestation de Vindépendance individuelle, admise et prévue par acte public, dans un temps où l'individu est si généralemont déprimé.
De pareilles contradictions ne sont pas rares au Moyen Age, et il est possible que les siècles futurs en relèoent dans le nôtre d'aussi fortes, que nous n'apercevons pas.
L'histoire enseigne souvent que le servage différait de l'esclavage antique., en ce que le serf était attaché à la terre; ce n'est pas exact. « Pendant la féodalité, dit M. Guérard, depuis la fin du règne de Charles le Chauve, l'esclavage se transformant en servage, le serf retire sa personne et son champ des mains de son seigneur; il doit à celui-ci non plus son corps ni son bien, mais seulement une partie de son travail et de ses revenus.»
Cette théorie n'est nullement acceptable.
Le serf non affranchi ne possédait, ni sa personne, puisqu'on en disposait, ni son champ, puisqu'il n'avait pas de champ, ni son bien, puisque, à sk mort, le seigneur héritait de lui. D'abord, il existe un très grand nombre de serfs qui ne sont attachés à aucune terre, mais seulement à la personne de leur maître,
comme les esclaves antiques ; la domesticité qui peuplait ce petit Hitat : le domaine féodal, devait exercer la totalité des industries, et se livrer à la totalité des besognes, que chacun trouve depuis bien longtemps avantage à laisser à des artisans travaillant pour le public, et non pour l'usage exclusif d'un seul maître.
Il fallait au châtelain du xn*= siècle le personnel d'un grand faire-valoir rural : bergers, charretiers, vignerons, valets de charrue ou de prairies, et un échantillon des professions multiples auxquelles incombent le vêtement, l'ameublement, la construction, la préparation des objets alimentaires, depuis le meunier et le boulanger jusqu'au cordonnier, tisserand, charpentier ou maçon ; il lui fallait des messagers et chevaucheurs, puisqu'il n'y avait pas de poste, etc. Ce dont une société organisée fait jouir pleinement et à bon compte chacun de ses membres, le riche, en l'absence de toute organisation sociale, devait, pour en jouir, se le procurer isolément.
Et tous ceux qu'il y employait étaient des serfs, si peu inséparables de son fief ou de sa personne, qu'il les vendait, les donnait, les échangeait à sa volonté avec d'autres. On cédait, au xiii*' et au xiv'^ siècle, le fils ou la fille d'un de ses « hommes de corps » dont on gardait le père ; et réciproquement, on vendait les parents sans les enfants.
L'évêque de Soissons fait don, en 1220, d'un « homme de corps » à un sergent royal en échange d'une serve, fille d'une « femme propre », appartenant à ce sergent. Ce sont des marchés très usuels. On partage en mourant ses serfs et serves entre ses parents, on en laisse à des amis, en souvenir, comme on leur laisserait aujourd'hui un tableau ou un cheval.
Un propriétaire, au milieu du x'^ siècle, s'exprime
ainsi : — « Au nom du Christ, me rappelant ces paroles de l'apôtre que, libres et serfs, nous sommes tous un, convaincu que le Seigneur affranchira de leurs péchés ceux qui affranchissent, je donne la liberté à un de mes serfs nommé Darem, et à une serve nommée Pergo. A partir de ce jour, eux et leur postérité, comme s'ils étaient nés de parents libres, auront le droit et le pouvoir de faire ce qu'ils voudront. Qu'ils soignent pour eux, qu'ils travaillent pour eux; que, comme des citoyens romains, délivrés de tout joug servile, ils perçoivent les fruits de leur labeur... » — Il faut remarquer que ce particulier qui, par des motifs si justes, affranchit deux de ses gens, en a peut-être cinquante autres qu'il n'affranchit pas.
Sautons six siècles : un gentilhomme bourguignon, en 1530. tient le môme langage : — « Notre-Seigneur Jésus-Christ étant venu en ce monde pour nous délivrer des biens et servage du Mauvais, c'est œuvre méritoire aux siens d'affranchir leurs serfs, qui, selon la première loi, sont aussi comme nous des hommes francs et libres... » — Comme le contemporain de Hugues Capet, le contemporain de François P", qui parlait ainsi, avait d'autres serfs qu'il ne songeait pas à affranchir. C'est que, si l'affranchissement était œuvre méritoire, ce n'était pas œuvre indispensable.
Ce sont là des affranchissements humanitaires; ils n'ont rien de commun avec ce grand affranchissement économique, qui transforme l'exploitation du sol et en transfère la propriété d'une classe à une autre.
L'histoire des prix de la terre nous révèle la cause qui adoucit d'abord et fit disparaître ensuite le servage : le besoin de bras. La disproportion de l'étendue du sol avec le nombre des habitants était telle, au xn*' siècle, que la terre n'avait pas par elle-même un
prix réel et certain. Le propriétaire qui jiaurait possédé que le fonds, sans les hommes nécessaires pour le mettre ou le maintenir en A^aleur, se serait vu à la tête d'une terre en friche, par conséquent eût été absolument gueux. Les serfs étaient donc partie intégrante de la fortune foncière.
Quand, comment et pourquoi cet état de choses fit-il place à un autre tout différent, où le seigneur perdit à la fois sa terre et ses hommes et ne conserva plus qu'une rente; état aussi préjudiciable au propriétaire que le précédent lui était avantageux, et si avantageux au contraire au paysan, que les communistes n'en pourraient guère concevoir pour lui un plus favorable, et que, pour faire jouir le laboureur du xix^ siècle des prérogatives qui ont été bénévolement accordées au serf affranchi du xiv*^ siècle, il faudrait procéder à une révolution agraire, auprès de laquelle les changements politiques et sociaux de 1789 et 1793 ont été peu de chose.
Que cet affranchissement ait été un grand acte de justice accompli libéralement et, qui plus est, spontanément, par les puissants au profit des faibles, par les riches au profit des pauvres, sans être bien enclin au scepticisme, on a quelque peine à le croire. Jamais les Grecs ou les Romains ne s'étaient avisés d'affranchir en masse tous leurs esclaves, et les Etats-Unis du Sud n'ont pas montré, en ce siècle, plus de bonne volonté. En général, ceux qui proposent d'abolir l'esclavage sont ceux qui n'ont pas d'esclaves.
Faire de bonne grâce, par bonté et générosité pure, une chose contraire à ses intérêts, se dépouiller pour l'amour du prochain est trop contraire à la nature humaine pour que l'on assigne à ce désintéressement apparent des causes morales et philosophiques, voire même une cause religieuse. Evidemment, le christia-
nisme était, en principe, hostile au servage et à l'esclavage; mais, en pratique, il s'accommodait de l'un et de l'autre, comme d'un mal nécessaire auquel on est habitué. Le clergé régulier ou séculier ne prit aucune part — comme clergé — à la disparition du servage; et il n'y prit, comme seigneur féodal, qu'une part identique à celle des seigneurs laïques; affranchissant ses paysans comme ils affranchissaient les leurs, sans plus d'enthousiasme, ni plus tôt ni plus tard, et selon que les circonstances l'exigeaient.
Cette propriété de l'homme par l'homme est si naturelle, si bien dans les mœurs, que les religieux de l'ordre le plus sévère, des chartreux, qui vivent en pénitents et se condamnent, pour l'amour de Dieu, aux plus rudes privations, vendent en 1375 — époque où beaucoup de serfs étaient déjà affranchis — leurs serfs de Goulommiers en Duesmois au duc de Bourgogne, en échange d'autres biens que ce prince leur abandonne ailleurs. Les transactions sur l'homme, après des dizaines de siècles de servitude, avant et depuis l'ère chrétienne, ne pouvaient sembler choquantes à personne.
Seulement la terre avait beaucoup enchéri ; à la fin du xiii'' siècle, elle était plus chère qu'à aucune autre époque du Moyen Age.
Après avoir été de 360 francs seulement, au xif siècle, le prix moyen de l'hectare monta à 824 francs en 1251-1275 et à 1.044 francs en 13001. Les cultures furent entreprises partout à la fois, et, tout naturellement, les bras manquèrent.
C'est une remarque qui a l'air d'un paradoxe, mais qui n'est que strictement vraie : que le manque de
1. Tous ces chiffres, ainsi que ceux qui vont suivre, sont exprimés en monnaie de 1910. en tenant compte du pouvoir d'achat de l'argent.
bras prouve la prospérité de ragricullure. A la lin du règne de Louis XV, on se plaignait <{ue l'agriculture manquait de bras, au temps de Sully aussi; et on s'en est plaint, en général, à toutes les époques de progrès rural. Cette plainte prouve de deux choses l'une : ou la mise en valeur d'une superficie plus grande que précédemment, ou la hausse des salaires agricoles; parce que, quand les propriétaires ou fermiers disent que les bras sont rares, cela veut seulement dire qu'ils les trouvent chers, et reculent à les payer le prix demandé.
Le prix dont on paya les services de ces serfs, à la fin du xiii'' siècle, parait exorbitant, puisque ces malheureux, qui n'étaient maîtres ni de leur corps, ni de celui des enfants qu'ils avaient procréés, reçurent à la fois pour salaire leur propre personne, appelée à la vie civile, et un morceau de propriété foncière.
L'homme est, à la fin du xnr siècle, le bien le plus précieux, source de toute richesse et de toute puissance; on se l'arrache, et la poursuite que l'on en fait a dû influer d'une façon décisive sur l'abolition du servage. Cette abolition, l'adoucissement du sort des classes rurales a dû venir, à mon sens, d'un manque d'équilibre entre la terre et les hommes. Il y eut, à certain moment, pénurie d'hommes. En devenant rare, l'homme renchérit; on se mit les laboureurs aux enchères, et le prix dont on les paya fut la liberté et le sol, concédé à des conditions exceptionnellement avantageuses.
Des seigneurs du Roussillon, libérant leurs hommes en 1240, déclarent «les affranchir de toute queste, force, tôlte et autres mauvais usages... ». C'était un joli pas déjà de considérer ces usages comme mauvais; ceux qui les établirent, et qui en iouissaient, les
trouvaient bons, sans doute, et cependant ce furent les jouisseurs qui les abolirent; car ils furent abolis par contrat et non par violence.
Une fois le mouvement commencé, il dut continuer par sa seule force; les serfs, qui voyaient leurs voisins s'enrichir en labourant un sol qu'ils avaient reçu ingrat et qu'ils avaient fait productif, furent amenés à exiger de leurs maîtres le même traitement; et les maîtres durent l'accorder de leur plein gré, par le seul souci de leur revenu, qui leur fit craindre, s'ils refusaient, d'être abandonnés de leurs hommes.
Dès le XIII® siècle, ce « droit d'attrait » existait déjà en plusieurs contrées; et c'était une manière, entre seigneurs voisins, de se soutirer les hommes les uns aux autres. Non seulement le roi, mais la plupart des princes usaient tant qu'ils pouvaient de cette escroquerie chevaleresque, vis-à-vis des fieffés, clercs ou laïques, de moindre envergure. La fuite devint ainsi le grand argument des populations mécontentes; les cultivateurs, en maintes seigneuries, déguerpissent quand la vie leur est trop difficile, et ne rentrent dans leur ancien domicile qu'après un accord avec l'abbé, le châtelain ou le chapitre, qui améliorent singulièrement leur situation.
En apparence, par l'affranchissement qui fait du tenancier serf, à redevances arbitraires, un tenancier libre, à charges fixes, le seigneur conclut une mauvaise affaire. Lorsqu'il touche quelque monnaie, c'est peu de chose; et, le plus souvent, il ne reçoit absolument rien que la promesse de quelques journées de travail, d'une rente en numéraire ou en nature, très inférieure à celle qu'il recevait auparavant, et la jouissance de droits de mutation éventuels.
Ce sur quoi le seigneur est inflexible, ce qui revient sans cesse dans les chartes d'indépendance, c'est
l'obligation, pour le colon, de ne pas quitter le domaine.
Le seigneur regimbe contre l'idée de n'en tirer aucun parti, ni d'une façon ni d'une autre. Aussi est-ce un vrai privilège que celui qui est confirmé aux habitants d'Eymet, en Périgord (1519), de «pouvoir tenir leurs enfants en école, et iceux faire chanter messe, sans requérir le vouloir du seigneur ni d'autre...». En effet, aller à l'école, c'est, au Moyen Age, aller à la cléricature, au couvent, et, par conséquent, au célibat, ne pas faire souche, tarir le revenu du seigneur en diminuant la population. Il faut une faveur de lui pour cela.
A côté du servage aboli, subsista chez nous, dans le Midi surtout, l'esclavage pur et simple des anciens jusqu'à la fin du xvf siècle. Le parlement de Bordeaux rendit, par arrêt de 1571, la liberté aux Éthiopiens et autres esclaves qu'un marchand avait mis en vente sur le port, « la France ne pouvant admettre aucune servitude » ; ce qui n'empêchait pas ce commerce d'être très prospère encore dans les villes de Provence, où un enfant nègre de douze ans coûtait environ le double d'un perroquet.
Au XV* siècle encore, cette région fourmille d'esclaves de toute couleur: noirs, blancs, olivâtres; de toute nation : Turcs, Russes, Égyptiens; et appartenant à toutes les classes de la société. Dans l'inventaire d'un marchand figurent six esclaves dont « quatre femmes jeunes et blanches ». Un habitant de Perpignan écrit à un notaire de Barcelone (1438), pour le prier de lui acheter un esclave de plus de trente ans. Il lui demande en même temps 'à quel prix pourrait se vendre, à Barcelone, l'enfant naturel d'un esclave, âgé de quatre ans et demi environ, dont on lui offre déjà 945 francs.
Le prix variait, au xiv*' siècle, depuis 870 francs de notre monnaie, pour une esclave enceinte âgée de vingt-trois ans, achetée par un apothicaire, jusqu'à 1.860 francs pour une fille blanche de race tartare, baptisée, achetée par un prêtre.
Nos idées sur l'esclavage ne se sont modifiées que d'hier. Au xvir siècle, notre gouvernement s'efforçait de paralyser la piraterie qui avait pour objet, non la traite des blancs, mais la traite des Français. Il n'y a guère plus de cent vingt ans, tandis que l'esclavage temporaire des blancs, — il pouvait durer jusqu'à huit ans, — était encore admis dans toutes les colonies de l'Amérique du Nord, la législation de Saint-Domingue, de la Guyane, etc., interdisait aux habitants d'affranchir leurs esclaves sans en avoir obtenu par écrit la permission du gouverneur. Il était également défendu aux maîtres « de faire baptiser, comme libres, des enfants dont les mères sont esclaves, et qui, par ce moyen, sont réputés affranchis ».
Après avoir appartenu à l'homme d'épée, puis, de concurrence avec lui, à l'homme d'Église, le guéret tombe aux mains de l'homme de charrue.
Il était intéressant, au moment où la possession du sol se transformait si radicalement, que la religion sanctionnât tous ces contrats. Thomas d'Aquin, le (( docteur angélique » développait, en faveur de la ■^ propriété individuelle, cet argument qui plairait aux agitateurs de nos jours, que « la paix est par là même plus facilement conservée quand chacun est content de ce qu'il a». .»
Seulement, il était plus facile de contenter chacun aux xiii' et xiv^ siècles, qu'il ne le serait au xx% s'il plaisait à l'État de faire aujourd'hui, de vive force, ce qui fut exécuté alors de bonne grâce : l'abandon de la terre à tous les laboureurs qui voulurent en
prendre, moyennant un très faible intérêt annuel à payer aux anciens propriétaires.
La transaction consentie par ces derniers, en un temps où la terre était abondante et l'homme rare, où, par conséquent, le travail humain était plus recherché que la terre, se produit aujourd'hui en tous les pays placés dans les conditions identiques à celles de la France de l'an 1300. Mais il est curieux d'observer que le libre jeu des rapports naturels ait réalisé, à une époque barbare et qui ne se piquait pas d'humanitairerie, le rêve que les utopistes croient être le but final des sociétés politiques, — la terre au travailleur, — tandis qu'au contraire il accompagne seulement l'aurore des sociétés en formation.
L'aliénation, ou location à cens, fut donc un système offrant au preneur du Moyen Age des avantages inouïs, tels, que l'ouvrier ou le paysan de nos jours ne peut ni ne doit en espérer d'analogues d'aucune réforme sociale, d'aucune révolution économique, parce qu'ils avaient leur source dans un état matériel auquel nous ne pourrions revenir que par l'anéantissement des deux tiers, des trois quarts peut-être, de notre population et des neuf dixièmes de nos richesses nationales.
Le bailleur, selon la formule du temps, a « livré, cessé, quitté, transporté et octroyé, à toujours et à perpétuité, au preneur et à ses successeurs», la terre qui fait l'objet du contrat. Il «s'en est démis, dévêtu et dessaisi, et a vêtu et saisi le preneur » ; il l'a « mis en bonne possession, et fait vrai seigneur comme en sa propre chose et domaine ». Tels sont les termes solennels que l'on emploie, et il semble que l'on ait recherché les expressions les plus fortes que la langue juridique ait pu fournir, pour marquer la transmission expresse du fonds, du bailleur qui vend au preneur qui acquiert.
LA TERRE AUX l'/.YSANS 45
Peu à peu, par le développement que prirent les baux ou, mieux, les ventes à cens, presque toute la terre noble et une partie de îa terre ecclésiastique glissa en roture, et elle y resta. Une seule restriction avait été apportée à l'indépendance du nouveau possesseur; il ne pouvait céder son domaine à des gentilshommes ou à des clercs : « mais pourra les aliéner à tous autres, à la charge par les acquéreurs d'en payer la rente et les lods et ventes au seigneur... ». Ces lods et ventes ne sont autre chose que les droits de mutation que perçoit aujourd'hui, pour le compte de l'Etat, l'administration de l'enregistrement et que percevaient, avant 1789, les héritiers des possesseurs primitifs.
Et c'est parce qu'ils craignaient de voir ces droits compromis, par le retour en mains seigneuriales de la terre qui en était la base, qu'ils interdisaient, à ceux qui recevaient cette terre, « de la céder à personne ecclésiastique ou gens privilégiés». Au contraire, ils sont maîtres de la transférer u à gens pur lais, suivant leur plénière volonté, à vie et à mort... ».
Ainsi, pendant toute la seconde partie du Moyen Age, les nobles n'avaient pu acquérir la terre roturière, tandis que les roturiers pouvaient acquérir la terre noble.