CHAPITRE IV Le fermage et l'agriculture moderne
Tenures intermédiaires entre la vente à cens et le prêt moderne de la terre à court terme. — Elles sont plus favorables au bailleur. — Domaine congéable. — Emphytéose. — Toutes fort atteintes et la plupart résiliées par la Révolution. — Le j'îiveigneur en Bretagne. — Le « mauvais gré » en Picardie.
— Baux à vie et « baux à trois vies ». — Au xviri*^ siècle les baux se réduisent à six et neuf ans. — Les prétentions du propriétaire augmentent; sa part dans le produit net du sol devient plus grande aux temps modernes. — La condition du fermier empire.
Les laboureurs, qui passent pour routiniers, sont de perpétuels novateurs. — Adaptations successives d'une même terre. — Morcellement prodigieux du sol au xV^ siècle. — Mouvement de concentration depuis le milieu du xvi« siècle.
— Comparaison à chaque époque du rendement de la terre avec son reveiiu. — Révolution des assolements. — Mauvais outils ruraux. — Les salaires étaient bas et la main-d'œuvre des labours et moissons était chère. — A aucune époque la' terre n'a été mieux cultivée et la condition du paysan n'a été pire qu'à la fin de l'ancien régime.
Entre la dépossessîon formelle du propriétaire au profit du colon, caractère distinctif du bail-vente à cens, et le prêt de la terre à court terme que nous nommons fermage, prennent rang diverses tenures intermédiaires, inégalement réparties sur le territoire de l'ancienne France. La plupart sont d'une date plus
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récente que le contrat de cens ] toutes sont aussi, beaucoup plus que ce dernier, favorables au bailleur : en Bretagne, le « domaine congéable » et ses dérivés ; en Alsace, les « Waldrecht » ; en Picardie, le « droit de marché », et un peu partout l'empliythéose, sous des formes multiples. Les unes et les autres ont été fort atteintes par la Révolution. Elles ont été résiliées, soit au profit du fermier qui est devenu maître exclusif, soit au profit du propriétaire qui est rentré, avec bénéfice, dans un bien sur lequel il n'avait qu'une autorité illusoire; selon que l'on a envisagé ou non, comme un droit féodal, les redevances emphytéotiques. Le petit nombre de ces tenures qui ont traversé intactes la première partie du xix^ siècle ont peu à peu disparu dans la seconde, et ne seront bientôt plus sans doute qu'un souvenir.
Le « domaine congéable » qui régnait dans les districts où se parle la langue bretonne, était affermé à une famille de cultivateurs pour un temps indéfini ; mais le bailleur conservait le droit de rentrer dans son bien, en remboursant h l'exploitant les dépenses de tout genre qu'il avait faites. Ce dernier cependant s'attachait au fonds par la possession et le travail, de manière à n'en être jamais séparé. On vit des communes se mettre en état de révolte ouverte, quand les propriétaires, sous l'ancien régime, tentaient de reprendre leur bien par voie de congément.
Propriétaires du reste, jusqu'à quel point le demeuraient-ils, en face d'un fermier, auteur de tout ce qu'il créait à la surface : clôtures, édifices, futaies? Tel était l'usement de Rohan ; le juveigneur, ou plus jeune des fils, héritait seul de la tenure de son père, — un droit d'aînesse à rebours; — à défaut de fils, la plus jeune des filles ; à défaut de fils ou de fille, le
frère ou la sœur, s'il demeure sur la ferme depuis un an et un jour.
Une autre forme de semi-propriété paysanne est le « droit de marché » ou de mauvais gré. Entre Péronne. Cambrai, Saint-Quentin et Laon, les cultivateurs jouissaient depuis des siècles de ce privilège dont l'origine est à peine connue. Dès qu'ils acquittent la redevance, point de terme à la location. Ils sont libres de transmettre la terre à qui bon leur semble, de la vendre, de la donner en dot. Si le propriétaire parle d'augmenter le loyer, le fermier refuse. Reçoit-il un congé, pas de résistance; il se retire, mais personne ne se présentera pour lui succéder, et la terre demeure en friche. Le propriétaire se détermine-t-il à la faire valoir lui-même ou parvient-il à trouver au loin un nouvel occupeur, l'un ou l'autre doit se préparer à une vie de réprouvé. Le charron, le maréchal, refusent de travailler pour lui. C'est un dépoiïiteur^ ennemi public auquel on n'épargnera pas les vengeances. On lui scie ses arbres, on lui mutile ses instruments, on incendie ses granges et l'on tue ses bestiaux. Et, devant le grand silence des bouches rurales, la justice voit échouer ses enquêtes.
Par l'emphytéose. le propriétaire n'était pas entièrement dépossédé ; tous les quatre-vingt-dix-neuf ans, il fallait un nouveau contrat. Autrement, le bail prenait Un, et le maître du fonds pouvait y rentrer, en indemnisant le fermier de ses débours. Il arrivait qu'au contraire, dans l'intervalle d'un siècle, le tenancier s'enrichissait, et que le possesseur du fonds s'appauvrissait; ce dernier vendait, au cours du bail, son droit de rachat à l'usager.
C'est ainsi que disparut peu à peu ce fermage de la première, tout au plus de la seconde époque
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d'exploitation foncière que les détenteurs du sol trouvaient désormais trop onéreux. Si on le rencontre au xviii° siècle, c'est dans les régions pauvres et encore incultes.
Les baux ordinaires, ceux dont les clauses et conditions sont identiques aux nôtres, ont aussi une durée beaucoup plus grande au Moyen Age que dans les temps modernes. On fait jusqu'au xvii® siècle des baux à vie, et même des « baux à trois vies », consentis à trois laboureurs qui héritent les uns des autres, jusqu'au dernier vivant, le droit au bail qu'ils ont signé conjointement. Au xvni^ siècle, les périodes ne sont plus que de six et neuf ans. Aussi se plaint-on qu'elles soient trop courtes. Les agronomes du temps se répandent là-dessus en lamentations tout aussi bien que ceux de nos jours.
Parti d'un abandon éternel et irrévocable, — le cens, : — réduit à un siècle, — l'emphytéose, — puis à une ou deux générations, enfin à vingt ou vingtcinq ans, le colonage est venu de lui-même à sa brièveté moderne, compagne habituelle de la civilisation. Les doléances des preneurs de la société |)atriarcale n'y ont rien fait et n'y feront rien, à moinsque ces bons apôtres ne rétablissent la vie patriarcale, c'est-à-dire la vie à demi sauvage : des champs déserts, piquetés de rares laboureurs.
Et la raison en est fort sinii)le : avec le système des baux éternels ou même des très longs baux, le fermier devient, beaucoup plus que de nos jours, intéressé à l'amélioration de la terre, mais le propriétaire y devient beaucoup plus indilYérent.
Au cours du bail, la situation de ce fermier change : ou il se ruine et disparaît, ou il s'enrichit et disparaît aussi ; parce que ses ambitions augmentent avec sa fortune, qu'il réalise ses profits au
bout d'une ou deux générations, et entre dans une autre catégorie sociale.
C'est là ce qui s'est passé pendant six siècles, dans une société en apparence sévèrement partagée en castes fermées; et il est impossible qu'il en soit autrement.
Comme on peut aussi le supposer, à mesure que le revenu de la terre augmente, que la terre est plus demandée, les prétentions du propriétaire haussent. Sa part dans le produit net du sol devient plus grande. Il prend le plus qu'il peut, ce qui est assez naturel, et, ce qui ne l'est pas moins, l'exploitant, qui ne dispose désormais que d'une marge plus restreinte pour vivre et faire face à ses frais de culture, se fait prier pour financer.
A lire dans le Bourgeois poli, en 1631, le dialogue du rentier qui réclame ses fermages en retard, avec le tenancier qui ne les lui donne pas, on croirait le morceau écrit d'hier. Ce sont, dans la bouche du fermier, tous propos actuels : « les terres sont trop chères... j'aime mieux les quitter... il n'y a pas moyen de s'y sauver... », etc.
Pour éviter l'ennui de ces doléances, le gros propriétaire cherche à s'éclipser. Il traite avec quelque marchand du voisinage pour la gestion de ses biens.
Lorsque, avec le xviii^ siècle, l'absentéisme se développa, que tant de gentilshommes ne mirent plus les pieds dans leurs domaines ruraux, le système des « fermes générales » se propagea. Il remplaça le métayage en beaucoup de provinces. La plupart des grandes terres, à la fin de l'ancien régime, surtout depuis 1740, étaient louées en bloc, comme aujourd'hui en Irlande, à des fermiers généraux, gens d'affaires de la ville.
La terre devenait ainsi une valeur de spéculation.