LE FERMAGE ET L AGRICULTURE MODERNE
Elle devait nourrir deux maîtres au lieu d'un, en plus de ses exploitants immédiats.
La condition du fermier empire donc dans les temps modernes. La législation est pour lui beaucoup plus dure sous Louis XIV que sous Charles le Sage. Les formes dans lesquelles le seigneur féodal pouvait retirer sa terre au colon, pour non-paiement de fermage étaient jadis minutieusement réglées. Il y fallait des avertissements successifs, multiples, des délais prolongés ; de plus, le tenancier, du Moyen Age pouvait toujours s'en aller, quand il lui plaisait de rendre la terre. Au contraire un cultivateur est emprisonné, au temps de Henri IV, « pour avoir délaissé la métairie dont il était fermier ».
Métayage ou fermage, le fait indéniable, c'est que la part de l'exploitant dans le produit de la terre a sensiblement diminué depuis le Moyen Age jusqu'en 1789 et depuis 1789 jusqu'à nos jours, tandis que la part du propriétaire a augmenté. La terre se présente à nous aux siècles passés, du moins depuis l'an 1500, sous l'aspect d'une industrie dans laquelle des gêné-, rations de spéculateurs ont édifié leur fortune.
Cette industrie agricole comporte deux associés, souvent réunis dans une seule et même personne, mais qu'il faut ici distinguer : le propriétaire et l'exploitant. Le premier fournit la matière première, le second la met en œuvre. Au début, quand cette matière première était si abondante qu'elle semblait inépuisable, et quand les metteurs en œuvre étaient rares, il fallut leur abandonner une grande part du bénéfice; d'autant plus que la matière première était informe, et qu'il y avait énormément à faire pour la transformer, pour tirer des denrées commerçables d'un steppe inculte. Peu à peu, à mesure que l'elîort devenait moindre et les profits plus grands, par
raccroissement de la population qui faisait hausser les produits de la terre et baisser les salaires, les prétentions des propriétaires tendirent à s'élever; dans l'Aisne, des terres sont alîermées, en 1158, pour une quantité égale au douzième de la semence, soit peut-être 20 litres de froment à l'hectare.
Au contraire, lorsque les progrès de la population dépassaient l'essor du défrichement, les conditions du fermage sont plus dures. La Normandie rentrait, au xnf siècle, dans ce dernier cas. Les terres produisaient moyennement, dans le Calvados, 11 hectolitres de blé à l'hectare, sur lesquels le propriétaire en prenait 7, les deux tiers (1290 : mais c'est là un exemple unique.
Il faut d'ailleurs distinguer, aussi bien dans la période du Moyen Age que dans la période moderne, les terres incultes des terres déjà en valeur. En pays riche, il y a deux cents ans, on ne trouve pas de terres neuves à moins du sixième du produit à venir ; en pays pauvre, on ne donne jamais au propriétaire plus du 20'' ou du l5^ C'est la règle dans les désertes parties du Limousin.
La différence entre l'infime redevance originelle de la terre à l'état sauvage et la location avantageuse de la terre définitivement labourée n'est autre chose qiie le bénéfice du ou des fermiers primitifs. Le bénéfice réalisé, l'affaire a perdu son côté aléatoire. Le propriétaire ne laisse à l'exploitant que la stricte rémunération de son travail et l'intérêt des capitaux qu'il engage dans la faisance-valoir.
De quelque côté que l'on se tourne, on s'aperçoit que, de nos jours, la propriété est devenue plus exigeante et l'exploitation moins profitable. L'une a gagné, l'autre a perdu. Comme ouvrier, le fermier jouit des avantages qu'a obtenus, depuis soixante
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ans, la classe des travailleurs; comme capitaliste, il a souffert de la baisse générale du taux de l'intérêt et de la baisse spéciale qui sévit plus fortement dans des branches d'industrie où le besoin de capitaux se fait le moins sentir.
Les agriculteurs d'aujourd'hui sont <le plaisants pessimistes, et leurs gémissements témoignent de leur ignorance du passé.
Depuis cent ans le loyer intrinsèque des terres a doublé, et cependant le prix du blé n'a haussé que d'un quart. Il suffit de rapprocher ces deux faits pour s'apercevoir que, si l'agriculture n'avait pas réalisé d'énormes progrès depuis la fin du siècle dernier, la plupart des terres seraient aujourd'hui abandonnées en France, en raison de l'impossibilité où elles se fussent trouvées de lutter avec celles des pays neufs. Ce qui s'est vu depuis cent ans s'est vu aussi depuis sept siècles.... ces laboureurs qui passent pour routiniers qui, de fait, croient l'être, et que l'on regarde comme les plus timides de tous les hommes, sont de perpétuels novateurs, sans cesse dérangés dans leurs calculs par des événements qu'ils n'ont pu prévoir, et forcés sans cesse d'imaginer de nouveaux plans. Cet état de choses est aussi vieux que notre civilisation.
Il y a dans notre pays certains sols, les mêmes peut-être, les moins bons, qui ont trois fois passé de l'état brut à l'état civilisé et de l'état civilisé à l'état brut; que l'homme a successivement pris, quittés et repris, qu'il s'est disputé avec acharnement pour les abandonner plus tard avec insouciance.
Le parti que l'agriculture a tiré de la terre, l'emploi qu'elle en a fait, depuis sept cents ans, n'ont pas été moins variables. Elle a boisé et ensuite déboisé, creusé des étangs pour les dessécher plus tard, substitué les céréales aux pâtures, puis la vigne aux
céréales, puis la prairie à la vigne, ou les cultures industrielles modernes à la prairie. Le tout sous mille influences politiques et fiscales ou économiques. Et l'avenir nous réserve à coup sûr bien d'autres avatars, dont nous n'avons pas la moindre idée encore, de ces mottes de terre^ dont on a fait jusqu'ici du pain, des bûches, du vin, des gigots, de l'huile, de la soie, du sucre, dont on a fait déjà tant de choses qu'on ne fait plus, du moins au même endroit, dont on fait déjà tant d'autres choses qu'on ne faisait pas il y a deux cents, quatre cents, six cents ans.
Il y eut ainsi, dans toute la France, des provinces entières et, dans l'étendue de chaque province, nombre de surfaces où la vigne successivement fut plantée, puis arrachée, reparut de nouveau, pour disparaître encore. Cela, sous diverses influences, économiques ou agricoles, fiscales ou politiques.
Le rêve humanitaire de « la terre au paysan », fut, comme je l'ai constaté déjà, une réalité tangible et vivante au xiv*' et au xv*' siècle. Il en résulta une division de la propriété, telle que les plus ardents socialistes la peuvent souhaiter, puisque toute famille posséda le champ qu'elle ensemençait, que presque tout le sol eut pour maîtres ceux qui personnellement l'arrosaient de leur sueur.
Un domestique vend à un tonnelier un cordonnier achète d'un vigneron. Ces parcelles sont extrêmement mouvantes : treize sillons d'un champ, dans le Maine, passent en quelques années d'une maladrerie à un commissaire des guerres, de celui-ci à un couvent de minimes, du couvent à un gentilhomme, etc. Les legs et les échanges de morceaux de labour faits par des villageois, par des gens de peu, sont innombrables en Touraine; dans une seule commune de Bourgogne, de dimension médiocre, Ghassy, il y a 167 proprié-
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taires de vignes en 1694, et dans une commune voisine. Thury, 350 arpents, c'est-à-dire 140 hectares environ, sont partagés entre 168 détenteurs.
Plus tard seulement la terre devint un luxe, parce qu'elle augmenta par rapport aux autres marchandises. Alors ceux des anciens exploitants qui, s'étant enrichis, étaient passés dans une classe plus élevée, louèrent leurs biens à de nouveaux venus, et ceux qui s'étaient appauvris — beaucoup s'appauvrissaient forcément par les partages — tombèrent dans la classe des prolétaires ruraux. Depuis le milieu du xvf siècle jusqu'à la fin de la monarchie, il y eut un mouvement de concentration, et la grande propriété se constitua.
La terre de Maillebois (Eure-et-Loir) se forme, ou, si l'on aime mieux, se reforme arpent par arpent, miette à miette, au temps de Louis XIII; 100 laboureurs auparavant faisaient du blé jusque sous les murs du château.
Ce ne fut pas seulement en France que ces courants successifs de découpage de domaines en mille fractions, puis de coagulation des parcelles éparpillées, peuvent être constatés : l'histoire de l'agriculture en Angleterre fait passer sous nos yeux des édits royaux qui défendaient la concentration de la terre, et d'autres édits royaux qui défendent le morcellement, preuve que l'une et l'autre tendance dominèrent, chacune à son heure. Le morcellement exagéré du Moyen Age constituait une entrave au développement de la richesse agricole, après avoir été utile à l'opération préliminaire du défrichement.
L'absorption des plaines par la grande culture qui l)alayait des centaines de chaumières et effaçait des douzaines de hameaux, la création des grandes fermes de Beauce et de Brie, qui toutes datent du xvii- siècle,
fut alors une révolution équivalente à celle de la grande industrie et du grand commerce de nos jours, qui condensent et par suite remplacent, au plus grand profit du public, tant d'ateliers isolés ou d'échoppes minables. Ces échoppes pourtant, et ces ateliers, avaient réalisé en leur temps une amélioration sur l'état de choses antérieur ; l'humanité leur devait la division du travail. Il arrive que l'avènement d'un système, comme plus tard son abandon, sont également utiles; que le morcellement a été un progrès, et que la concentration a été un autre progrès.
La récolte moyenne de l'hectare ensemencé en froment, que l'on évalue aujourd'hui à 17 hectolitres, ne dépassait pas naguère 8 ou 9 sur l'ensemble des surfaces emblavées. Elle avait peu varié durant six cents ans.
En comparant le revenu de l'hectare de terre au prix de l'hectolitre de blé, on constate que, de 1500 à 1600, le blé avait quintuplé — de 4 à 20 francs l'hectolitre — tandis que le revenu foncier était seulement deux fois et demie plus fort — de 8 à 19 francs l'hectare ^ — Gomme le prix de la main-d'œuvre était stationnaire, cela signifiait que la terre était mal cultivée, qu'elle rendait peu, puisque ses produits haussaient de prix beaucoup plus qu'elle-même. Du xvii*' siècle à la Révolution, le revenu de la terre et la valeur du blé demeurent à peu près dans le même rapport. Enfin, depuis cent ans, ce rapport a totalement changé : la rente de la terre a doublé pendant que le blé ne haus-
1. En francs intrinsèques, dont je me sers exceptionnellement dans ce paragraphe pour faire mieux saisir le mouvement des prix. Traduits en monnaie actuelle, d'après le pouvoir de l'argent, la hausse du blé, de 1500 à 1600, fut de 20 à 50 francs l'hectolitre, celle de la terre de 40 à 47 francs. On verra plus loin que, d'une date à l'autre, la journée du manœuvre toml>a de 3 francs à 1 fr. 95.
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sait que d'un quart, mouvement tout contraire à celui (lu XVI'' siècle.
Cène fut que dans la seconde moitié du règne de Louis XV que la jachère recula, que la sole du repos fut renvoyée à la troisième, puis à la quatrième année, qu'elle fut utilisée enfin par les prairies artificielles et devint autant ou plus profitable à l'agriculteur que les périodes du labour.
L'ouvrier des xvii'^ et xvni® siècles faisait moins de besogne que celui du xx*" siècle, peut-être parce qu'il se nourrissait plus mal — le terrassier de Paris remue, en l'espace d'une heure, moitié plus de terre que le terrassier de Basse-Bretagne. — sans doute aussi parce que ses outils étaient moins bons, remplissaient moins bien leur office.
Presque toutes les pelles, au xvu*^ siècle, étaient en bois; quelques-unes seulement avaient une garniture de fer sur le bord. Comme ces pelles étaient très lourdes, il fallait, pour les pouvoir manier, les faire plus étroites que celles d'aujourd'hui; de là moins de besogne avec plus de peine.
Le total de la main-d'œuvre des moissons montait assez haut, y compris le battage au fléau, sans que, pour cela, le laboureur fût payé cher; les charrues aussi labouraient mal ; la surface minimum qu'un attelage de bœufs était tenu de parcourir dans sa journée, d'après les chartes des temps féodaux, se trouve beaucoup moindre qiie celle qu'il retourne et herse sans peine aujourd'hui.
Jusqu'alors les campagnards se contentaient trop, pour éviter certains accidents, de procédés moraux, assurément respectables, mais en somme insuffisants. Telle municipalité de Provence dépense 24 sous, en 1662, pour aller demander à Arles à son archevêque « la permission d'exorciser les chenilles et autres
insectes qui gâtent les chênes blancs ». Ailleurs, on ne borne pas à les exorciser, on les excommunie. Une commune sollicite encore, en 1737, un exorcisme « contre les poux qui mangent les millets » ; une autre obtient pouvoir, moyennant 12 sous, « d'excommunier les bestiaux qui mangeaient les légumes », Ici on les excommunie même tous les ans, c'est une dépense ordinaire du budget ; en revanche, on fait bénir d'autres bestiaux et chanter des grands'messes à leur intention.
Quant au paysan, le plus curieux est que bien loin de profiter des progrès de l'agriculture, de la plusvalue des terres, cette plus-value même et ce progrès semblent tourner à sa ruine, et qu'il est plus malheureux, à la fm de l'ancien régime, qu'il ne l'était durant la première moitié du règne de Louis XV ou au début de celui de Louis XIY. Il n'y a pas dans toute notre histoire un moment où les terres aient été mieux cultivées, où elles aient valu davantage, et il n'y en a guère où la condition du campagnard ait été pire. Il est juste d'ajouter qu'il n'y a pas non plus une seule époque où la population ait été aussi dense qu'au moment de la Révolution.
Il y avait eu, depuis l'accensement, trois ou quatre races superposées de propriétaires. Et l'histoire des défricheurs primitifs, si les détails en étaient connus, serait hautement instructive pour les amateurs du partage agraire. De tous ces colons, égaux devant la nature, avec leurs bras et quelques instruments rudimentaires pour tout capital, qui reçurent, du xm^ au XV'' siècle, des lambeaux de terrains d'une importance variant entre 10 et 150 hectares par .famille, selon les provinces, les uns eurent des descendants qui. pai* une marche constamment ascensionnelle, entrèrent dans la bourgeoisie, puis dans la noblesse; d'au-
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très se ruinèrent et retombèrent dans le prolétariat. Un certain nombre mourut sans postérité ou émigra sans laisser de trace.
Ainsi, à la pénétrer profondément, l'histoire de la propriété nous en montre la mobilité continuelle et la triple impossibilité d'empêcher les riches de se ruiner, les pauvres de s'enrichir, et les pauvres à moitié enrichis de retomber dans le dénùment. Le passé tout entier nous offre le spectacle des forces économiques se jouant des combinaisons législatives, que ces combinaisons soient l'œuvre d'aristocrates ou de démocrates, qu'elles aient pour but de maintenir ou d'empêcher certaines inégalités des conditions.