LA TROADE AU TEMPS DE PLINE
a On voit que le savant naturaliste se conforme à la géoa graphie de Strabon , mais sans perdre de vue la géographie (c d'Homère.» P. ivSo.
La Troade commence au lieu nommé Hamaxite; ensuite on trouve la contrée Cébrénie , et la ville ellemême de Troas , autrefois nommée Antigonie, et aujourd'hui Alexandrie : c'est une colonie romaine.
Suivent la ville de Née, le Scamandre, fleuve navigable; le promontoire Sigée, et sur ce promontoire le lieu où était jadis une ville du même nom. Ensuite le port des Achéens, où se jette le Xante , après avoir uni son cours à celui du Simois, ainsi que le Palae Scamander qui, avant que d'arriver dans ce port, forme un marais. A l'égard des autres fleuves chantés par Homère, tels que le Rhésus, l'Heptatore, le Carèse, le Rhodius, il n'en reste pas même de vestiges. L^ Granique, s'écartant aujourd'hui de son ancien cours,
Troadis primus locus Hamaxitus; dein Cebrenia; ipsaque Troas Antigonia dicta , nunc Alexandria , colonia romana. Oppidum Née , Scamander, amnis navigabilis, et in promontorio quondam Sigaeum oppidum. Dein portus Achœorum, in quem influit Xantus Simoenti junctus, stagnumque prius faciens Palae Scamander. Gaeteri Homero celebrati, Rhésus, Heptaporus, Caresus, Rhodius, vestigia non habent.
Granicus diverso tractu in Propontida fluit. Est tanien et nunc Sca-
va se jeter dans la Propontide. On voit néanmoins encore la petite ville de Scamandria, et, à i5oo pas du du port des Achëens , la ville franche d'Ilion, qui est comme la source et le berceau de toute renommée. Passé le golfe d'Ilion, on trouve sur la côte rhétéenne les villes de Rhétée, de Dardanie et d*Arisbe. On voyait aussi jadis la ville d'Achillée , ootistruite par l6s> MityiéiiienB avpvèa du tombeau de ce héros, puis rebâtie par les Athéniens à l'endroit du rivage où avait séjourné sa flotte. On voyait aussi au promontoire Rhétée iEantium , fondée par les Rhodiens au lieu où fut enterré Ajax, sur la pointe opposée à celle où Sigée était assise, et distante de 3o stades de cette même Sigée, c'est-à-dire, dans la partie même du rivage où ce héros avait retûrë sa flotte.
lo) mandria civitas parva, ac M. D.
passibus remotum a portu Ilium immune , unde omnis rerum claritas.
Extra sinum sunt rhsetea littora, RhsBteo, et Dardaoio et Arisbe oppidis habitata. Fuit et Achilleon , oppidum juxta tuniulum Achillis , conditum à Mitylenaeis, etmox Atheniensibus, ubi classis ejus steterat.
In Sigseo fuit et iflantium à Rhodiis , conditum in altero cornu, Ajaoe ibi sepulto (xxx stad. intervallo à Sigaeo) et ipso, statione classjs suce.
Plin., lib. V, cap. 33.
Dissertations touùhant les villes de Néa et Scamandria , ainsi que sur les causes et U époque de la création du canal de dérivation du Scamandre. Eclaircissements sur la marche de Xerces dans la Troade.
Le paragraphe de Pline dont j'ai donné ci-dessus le texte et la traduction, est pour moi d'un grand intérêt; car, indépendamment du parti que j'en ai tiré aux pages i3o, i3i et iSa, il me permet encore de rectifier des erreurs impor-
(tu ) tantes commises dans Je Voyage pittoresque de la Grèce relativement aux villes de Néa et Scamandria.
M. de Choiseul a confondu la première de ces villes avec une ville du même nom , qae Strabon , nous dit-il , place sur les bords de l'Ésèpe , rivière qui se décharge dans la Profjontide, à peu de distance de Cizique, et il exprime, assez timi-^ dément il est vrai , 1 opinion que la seconde doit avoir remplacé Néandria, laquelle devait avoir occupé remplacement où se trouve maintenant le bourg d'Ënai sur la rive droite du Scamandre de Strabon (le Mendéré Sou), à trois bonnes lieues en arrière de Bounar^Bachi. (Voir la carte, pL T*.)
M. de Choiseul n'aurait pas commis, du moins la première de ces erreurs, s'il avait lu avec attention cette description de Pline ; car, étant à même de remarquer que tous les objets connus qui font partie de cette énumération sont visibles de la nier et en quelque sorte du paxt d'un nature qui suit la côte, il aurait pu naturellement en conclure, comme je l'ai fait, que les deux seules villes dont il ne connaissait pas la situation précise devaient être également à portée de la vue d'un navigateur qui suit les côtes ; il n'aurait donc pas été établir la ville de Née ou Néa en vue de la Propontide, puisque le géographe latin la cite après Alexandria-Troas, et qu'il nomme immédiatement à la suite le Scamandre navigable. Partant de là, il me semble qu'il est naturel de chercher la place de cette ville d'abord sur la rive gauche de ce Scamandre. Gomme de plus notre géographe la qualifie par l'expression oppidum, qui indique qu elle était fortifiée , on doit concevoir qu'assez voisine de l'embouchure du canal oii l'on trouve encore les indices d'un port qui probablement fut le sien , elle devait comprendre dans son enceinte une hauteur
des plus rapprochées de ce port, sans doute celle qui le domine au sud-est, et au pied de laquelle passe sur notre carte le chemin de Jeni-Keuî à Alexandria-Troas. C'est là, selon ce que je pense, qu'a dû être cette ville de Née, et j'ai vu avec plaisir que Morrit, partisan comme moi du système de Lechevalier, lui a assigné le même emplacement (i).
Je conviens qu'il n'était pas aussi facile de déterminer la position précise de Scamandria, et probablement je serais à son sujet encore dans l'incertitude, si je n'avais été soudainement éclairé sur ce point par ce que j'ai appris récemment du compagnon de M. Raoul Rochette : toutefois, déjà peu satisfait des raisons que M. de Ghoiseul avait alléguées pour asseoir cette ville au même lieu que Néandria , je ne fiis pas plutôt instruit qu'il existait des restes très-évidents d'une ancienne cité sur une position toute voisine de celle que le Simois et les sources du Scamandre nous ont fait reconnaître pour avoir appartenu à l'Ilion d'Homère , que je me suis dit
(i) Ce savant Anglais n'a pas été aussi bien avisé relativement à Scamandria. Frappé d'une seule circonstance , relativement à cette ville , savoir, que Pline la nomme avant Ilium Recens, il en conclut qu'elle devait être plus près du golfe que celle-ci , et qu'elle lui servait peut-être de port; en conséquence, il la place à Tembouchure du fleuve. 11 n'a pas fait attention que Pline la nomme eu premier, parce qu'il vient de citer plusieurs objets jadis célébrés par Homère qui ne se retrouvent plus ; c'est ce qui fait dire au géographe : Est lamen et nunc Scamandria cwitas parva^ ac M. D. passibusj etc. (Voir le passage entier, p. 209.)
Le major Rennel a interprété à peu près comme l'a fait Morrit, ce passage de Pline relativement à la ville de Née; seulement il place cette ville sur une hauteur correspondante qui domine l'autre rive^ là où ma carte , qui est copiée sur celle de M. de Ghoiseul , indique Agamia.
( ai3 )
que ces restes devaient être ceux de Scamandria. Pour en acquérir la persuasion , il m'a suffi de relire les notes que j avais déjà recueillies sur cette ville ; voici ce qui résulte de ces notes :
Scamandros ou Scamandria, qui en dernier lieu fut nommée Samandria , était une très-ancienne cité peu distante d'Ilium. Recens. On la voyait du golfe dllion ; elle avait une citadelle et elle se trouvait sur le chemin d^Abydos à Adramitte : il paraît qu'elle ne fut complètement détruite qu au commencement du quatorzième siècle.
Elle était très-ancienne, puisque Pline se montre surpris qu'elle existât encore quand nombre de fleuves illustrés par Homère avaient disparu. Nous avons lieu de croire qu'elle était peu éloignée d'Ilium Recens ; car on a trouvé parmi les restes de cette dernière ville un marbre sur lequel est inscrit un traité d'alliance entre les habitants de ces deux villes d'Ilium et de Scamandria , pour se défendre contre leurs ennemis communs (i). On pouvait la voir du golfe d'Ilion; Je me le persuade, parce que tous les autres objets que le géographe latin cite dans son énumération sont susceptibles d'être distingués, comme je l'ai dit, du pont d'un bâtiment naifiguant le long des cotes. Elle avait une citadelle ; c'est ce que nous apprend Leunclavius, historien du Bas-Empire, en nous disant qu'on appelait sou commandant Samandrinum et Samandrice reguUim (a) ; enfin elle était sur le chemin
(i) Ce, marbre, trouvé par M. Dubois sur les lieux et rapporté par lui en i8i5 à M. de Choiseul, se voit maintenant au musée royal du Louvre, . salle des cariatides , n°' 546 et 607. Il est en deux pièces.
(a) Hisioriœ msisulmanœ, lib. fV, p. 18a, éd. de iSpi.
(ai4) le plus'coiivimable iQ[u'on puisse prendre pour se rendre d'Abydos à Adramitte; ear Anm Gomnène fait mentîom que des troMpes que son père l'evipereur Alexis envoya à Adramitte, passèrent par Scamandros (i).
Une circon&taBce que j*aUais oublier, et ^ui cependant est très-importante, o'est que cette ville Scamandria n'était distante que d'une demi^joiirnée de marche de la ville qui donna son nom auK Dardanelles ; or, c'est, autant qu'on peut Testimer, le temps qu'il faut employer pour se rendre du point qui nous occupe à celui sur lequel fut jadis la ville de Dardanus.
On loe fera l'observation que le nom de Scamandria comme celui de Scamandros font foi que cette ville était près du âeuve Scamandre, et que la position que j'ai en vue est sur la rive droite de notre Simoïs; mais il faut faire attention que «cette ville reçut son nom du courant auquel le nom de Scamandre fut transporté par erreur* Aiors, me dira^t-^on, cette ville n'est donc pas très-ajncienne? Si, répUquerai*je , elle est très^-ancienne , et totiit ce qu'on peut conclure de son nom 9 c!est que, comme je l'ai avancé p. i4â, le canal de dérivaction^ du Scamandre , principe de toutes les erreurs qui se sont faites dans la topographie delà Troade et dans m^nts ouvrages 9 principalement dans ceux où Ton discute sur cette contrée 1^ est d'une époque fort antérieure à- celle où vivait Déiaétrius de Scepsis. J'en sois dès longtemps persuadé ; aussi, parmi les conjectures qui me portent à penser que les restes vus par MM. Raoul Roçhette et Morey sont ceux de Sca-
(i) AnneGonuiène, liv. XiV, p« 4^9.
mandria, une de celles qui me paraissent le nriecnc justifier cette opînioii m'a élé inspirée positivement par la considération de l'erreur de Démétrios , erreur qu'il a dû trou{>er éîabUe dans le pays, et qu'il n'a fait seulement qne* partager.
En effet , il me paraît bien présumable que les- noms de Scamandros ou Scamandria, donnés à cette ville, furent ane des causes qui décidèrent le précurseur de Strabon à adopter l'opinion de ses contemporains, et lui firent prendre pour le Simoïs ce ruisseau que les habitants de nos jours appellent Kimar.
Dès le principe de mes recherches , une autre conjecture qui me fut suggérée par la nature d'une localité qu'Homère a décrite et que j'ai encore trouvée telle qu'elle est peinte dans riiéade, m'avait préparé à accueillir celle que je vien-sdesounftettre. J'ai fait remarquer, p. 1 18 , que le mal auquel on se proposa de parer, en donnant au fleuve un nouveau cours , commençait à se faire sentir du temps d'Homère, et; conséquemment, que ce dut être peu après lui qu'on s'occupa à y remédier. On peut bien penser que des travaux fiirent entrepris dans cette vue à diverses époques, et il est sans doute bien difficile de préciser celle ou le canal fut ouvert ; mais ce que nous avons encore tout sujet de croire fermement , c'est que ce canal existait déjà tout au moins lorsque Xercès traversa la Troade avec son armée, l'an 480 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire , 43o ans avant la naissance de Strabon et plus de trois siècles avant celle de Démétrius.
Je ne puis m'expliquer, je le dis bien franchement, ce que dit Hérodote de la marche de» cette armée, et un certain acte de Xercès dont je parlerai bientôt , si je n'admets pas que
( ai6 ) le nom du Scamandre avait été transporté , déjà dès longtemps , au Simois. Voici , par exemple , une circonstance dont le récit a été considéré tout au moins comme fort hyperbolique , et que , dans ma manière de voir, je puis admettre comme des plus vraisemblables : cet historien , souvent bien mal jugé, raconte, à propos du passage de cette armée sur le territoire de laTroade, que les eaux du Scamandre ne purent suffire pour abreuver les hommes et les bestiaux. Or, je tiens pour impossible que les troupes de Xercès, si considérables qu'elles fussent, aient pu épuiser les eaux si abondantes et sans cesse renouvelées du véritable Scamandre ; mais je conçois fort bien qu'elles aient mis à sec le lit du Simois , torrent que l'on voit très à peu près en cet état dans la belle saison ; aussi , en relisant ce passage d'Hérodote , je me suis dit : Oest le Simois que les troupes de Xerces doivent avoir mis à sec, et non pas le Scamandre ! Je n'ai pas tardé à voir ma conjecture confirmée : si le lecteur veut partager ma conviction, je l'engage à prendre une carte générale de la Troade et à suivre avec moi, sous la direction d'Hérodote, la marche de l'armée persane.
Xercès était parti de Sardes : « Au sortir de la Lydie , dit « notre historien, l'armée fit route vers leCaique, entra en A Mysie, et, laissant ensuite à main gauche le mont Cane, «c elle alla du Caique par l'Atarnée a la ville de Carène. De « cette ville elle prit sa marche par la plaine de Thèbes, ce pas$a près d'Adramittis et d'Antandros, puis, laissant à <c gauche le mont Ida , elle entra sur le territoire ilien. La a première nuit qu'elle y passa, elle fut assaillie par un ce violent prage : le tonnerre et la foudre lui tuèrent beaucoup ce de monde« . Ensuite elle arriva sur le Scamandre : ce fut le
( 217 ) <K premier fleuve dont elle épuisa les eaux depuis son départ a de Sardes 9 et qui ne put suffire à désaltérer les hommes a et les animaux. Dès que Xercês fut arrivé sur ses bords, il « monta à Pergame de Priam, qu'il était curieux de voir. « Quand il Teut vue et en eut appris toutes les particularités , <c il sacrifia mille bœufs à Minerve Iliade, et les mages firent « des libations en l'honneur des héros. Ces choses faites , a dans la nuit une terreur panique se répandit dans l'armée. « Dès que le jour parut elle se remit en marche , ayant à sa c gauche les villes de Rhétéum, d'Ophyrnéum et de Dar- «danus, limitrophes d'Âbydos, et à sa droite le pays des « Gergithes-Teucriens. »
Hérodote, Polymnia, lib. VII, § 42 et 43.
Il me paraît évident que si l'armée de Xercès a suivi en effet cet itinéraire, puisque cette armée avait passé la nuit au pied du mont Ida quelle tenait à sa gauche, elle a dû immanquablement , pour se rendre à Abydos , passer par la plaine de Samonium, connue maintenant sous le nom de Bairamitche, et la vallée qui débouche dans la plaine de Troie par cette gorge qui sépare la position où je place la véritable Pergame troyenne du lieu élevé où MM. Morey et Raoul Rochette ont vu tout récemment les restes d'une Ville aussi très-ancienne.
Or, j'ai prouvé que la rivière qui traverse cette plaine de Bairamitche, et qui, après avoir parcouru cette vallée où l'on voit maintenant le bourg d'Énaî (voir notre carte , pi. I'*) , entre dans la plaine d'Ilion par cette gorge que domine le tombeau présumé d'Hector, j'ai prouvé, dis-je, que cette rivière est le Simois; si donc Hérodote lui donne le nom de
(ai8) Scamandre, il faut bien que de sou temps cette rivière portât ce nom ; Terreur existait donc dès ce temps , consëquemment la cause qui Tavait produite est antérieure à cette époque, et il faut remonter plus loin pour trouver celle de l'ouverture du canal de dérivation. Si je ne puis réussir à déterminer cette époque d'une manière très-précise , je pourrai du moins faire voir que les raisons n'ont pas manqué dans l'antiquité pour porter à ouvrir ce canal ; mais avant d'exposer mes conjectures sur ce sujet, fidèle au principe que j'ai de n'écarter aucune difficulté , je veux examiner si une autre version sur cette marche de Xercès ne leur serait pas contraire.
Suivant Morrit, l'armée de Xercès doit avoir passé ^i^ la gauche de l'Ida (i)j et conséquemment , dans sa marche^ elle aurait tenu cette montagne à sa droite. N'étant pas assez fort sur le grec pour décider laquelle des deux interprétations est la meilleure, je me contenterai de faire remarquer que, même en adoptant cette version , il n'existe pour nous aucune raison de croire que ce soit le véritable Scamandre dont les troupes de Xercès ont épuisé les eaux. Morrit dit, il est vrai, que Xercès, venant d'Antandros, passa le mont Ida sur la gauche ; mais il ajoute : M. Lechevalier voudrait bien traduire sur la branche gauche de la montagne. Or, pourquoi Lechevalier voulait-il cela .^ C'est parce que , dans sa croyance que le canal de dérivation était un ouvrage moderne, et conséquemment que Terreur relative au nom des fleuves était récente, il sentait que ce récit d'Hérodote fournissait à ses adversaires un argument bien fort contre lui; il avait donc intérêt à rapprocher la marche de l'armée autant que
(i) Voir dans Lecheyalier, t. ni, p. 276.
( ^19 ) possible de la eàte, pour la faire arriver sur le véritable Scamandre*
Mais il est bien clair, pour quiconque a les yeux sur la carte, qu'une telle marche pour se rendre d'Ântandros à Abydos est contre toutes probabilités, puisque non-seulement cette marche eût été beaucoup plus longue, mais qu'elle se fut faite constamment dans des pays qui^ par leur nature, lui auraient opposé les difficultés les plus grandes.
Pour ce qui est de moi, une observation des plus simples me donne la conviction que Xercès a suivi la direction que je viens de dire : on peut voir, par le récit d'Hérodote, qu'une fois que l'armée eut atteint le pied du Gargare, que l'historien, avec raison, nomme Ida, puisque le Gargare forme comme la tête et le corps de cette montagne , dont les autres parties ne sont que des ramifications; on peut voir, dis-je, qu'une fois que l'armée eut atteint ce point remarquable, il ne lui fallut que fort peu de temps pour arriver sur les bords du fleuve désigné sous le nom de Scamandre; car notre historien ne cite aucun lieu, aucune cité, aucun bourg qu'elle ait eu à passer dans sa marche depuis le pied de l'Ida jusqu'au fleuve, tandis que, depuis sa sortie de Lydie jusqu'au pied de l'Ida , il a cité successivement le Calque, T entrée en Mysie, le mont Cane, VAlarnée, la ville de Carène, la plaine de Thebesy Adramkte et Antandros.
Assurément si Hérodote, en nommant le Scamandre^ avait eu en vue le véritable Scamandre, celui qui provient des sources de Bounar-Bachi , il n'aurait pas fait faire à l'armée tout le* chemin qui sépare Antandros de ce véritable Scamandre, sans nommer quelques-uns des établissements plus ou moins considérables qui se seraient trouvés sur
( aao )
cette longue route, et, avant d'arriver au fleuve, il aurait fait prendre une nuit de repos aux troupes qui avaient à la parcourir. Il me parait donc bien positif que ce n'est pas sur la branche gauche de la montagne, comme le fait très-bien observer Morrit, que l'armée a passé, mais quelle se dirigea vers Abydos par le chemin tout à la fois le plus court et le plus praticable : elle a donc traversé, comme je l'ai dit, la plaine de Baîramitche , et, conséquemment , c'est le Ut du Simoïs quelle a mis à sec, et non pas celui du Scamandre, qu'elle n'a peut-être pas même vu.
Le récit d'Hérodote me fournit une autre observation qui n'a pas moins d'importance.
«Quand l'armée fut arrivée au Scamandre (c'est-è-dire , a au Simoïs)y Xercès , dit notre historien , monta à Pergame « de Priam. »
Hérodote , en s'exprimant ainsi , tombe certainement encore dans une erreur : la ville à laquelle monta Xercès ne peut être la Pergame de Priant, c'est-à-dire, la véritable ville de Troie; car, à cette époque, cette ville avait été parfaitement détruite , il nen restait plus rien ; tous les anciens historiens s'accordent sur ce fait :
«Quant à la destruction d'Ilium , dit Strabon (i), elle « est certifiée aussi par les modernes ; de ce nombre est l'ora- « teur Lycurgue, qui dit au sujet de cette ville : Qui- n'a pa^ « entendu parler d'Ilium! cette ville , une fois détruite par les « Grecs, est restée pour toujours déserte. » Ce même auteur, dans le même chapitre, dit encore m que ceux qui voulurent « relei^er cette ville, aimèrent mieux la bâtir ailleurs, évitant
(i) Uv. XIII, chap. r% S XXXVII.
( aal )
c 9on ancien sol, comme un lieu de mauvais augure, soit pour c les malheurs qu'elle avait éprouvés, soit à cause des malé^ c dictions quAgamemnon , suii^ant une ancienne coutume, ft auaà prononcées contre elle. }i>
La soi-disant Pergame de Priam n'était pas non plus cette cité dont les habitants, moins de deux siècles après, se van« tèrent aussi d'occuper le véritable emplacement de Troie* Le nom à'Ilium Recens que nous lui connaissons , indiquerait déjà suffisamment qu'elle n'appartient point à une haute antiquité; mais on sait qu'elle n'existait point encore au temps de Xercès, et que ce ne fut qu'à celui d'Alexandre, et quand ce prince, après sa victoire du.Granique, fut venu honorer la tombe d'Achille, que le titre de ville lui fut donné (i).
Toutes ces considérations m'ont amené à penser que la Pergame vue par Xercès et Scamandria sont une seule et même ville. On peut concevoir que si les habitants d'Ilium ont bien osé prétendre qu'ils occupaient l'emplacement de lUion d'Homère, s'ils ont réussi à le persuader successivement à Alexandre, à César et à Auguste, ceux de Scamandria , ou de la nouvelle Pergame , comme on voudra L'appeler, ont pu élever aussi cette même prétention, et que la cupidité de leurs prêtres a pu la soutenir devant le puissant roi des Perses (a) : au fait, ils étaient plus près qu'aucun autre de la vérité. Quoi qu'il en soit , tout porte à croire que cette ville, si voisine de la véritable Ilion, doit être l'un des premiers établisse-
(i) Sttabon, Uv. XIII, chap. 1% § XXXU.
(a) Dans le principe, la ville ne ponait probablement que le nom de Pergame; je présume que ce seront les prêtres qui auront ajouté à ce nom commémoratif , la qualification de Priam.
( Ma )
ments formm pour réunir ee qui restait dans cette contrée de» deseendants des Troyens (i^ Le dernier passage de Strabon que j'ai cité plus haut explique pourquoi ses fondateurs ne rélevèrent pas sur remplacement même de la Pergame de Priam ; et pour ce qui est du nom de- Scamandria, qu'elle doit avoir reçu plus tard , oe furent probablement les habitants d'Ilium Reoens qui forcèrent les siens à l'adopter , quand ils eurent réussi à persuader aux Romains que c'étaient eux qui occupaient la véritable position de Troie. On peut le croire, quand on sait que ces habitants d'Uium eurent assez de ja* lousie et obtinrent par la suite assez de puissance pour dé* truire Sîgée et Achillée, parce que les citoyens de ces deux villes refusaient de leur obéir (a).
T^e est mon opinion sur ces objets : je ne vois pas quelle autre position pourrait convenir à la ville que visita Xercès dans cette marche en Troade; car je ^uis bien persuadé que ce n^étaît pas bi cité de Priam. Pour ce qui est du nom de Sca-^ mandria , que je donne aussi à cette autre Pergame , je crois impossible de trouver des restes qui réunissent toutes les données que j'ai exposées à la page ai 3 aussi parfaitement que ceux vus par MAL Raoul Rocbette et Motey.
Ces restes, en effet, outre qu'ils se trouvent à la distance indiquée d'une demi-'jountée des Dardanelles, occupent une
(i) M. Morey dit que les constructions de cette ville portent les caractères de la plus haute antiquité, que les restes de ses murs sont absolument semblables à ceux qu il a yus sur l'emplaeemeRt de la Teritable Tfoie. Cda na lia* de snrprenaat, puisque, selon toute probaUIité^ ils ont été élems aivec les matérianr qui en provenaiest.
(a) Strabon , Uv. XIII, chap. l", § XXXVIL
( «3 ) position élevée et telle, par rapport à la plaine, qu'elle éxm\ trè&-visible du golfe ou de la baie qui, au temps de Pline, existait encore entre les capsSigée etRhëtée, et dans laquelle je me persuade que notre historien, naturaliste, géographe et amiral , est entre. Non^seulement cette cité avait une enceinte de murailles dont on voit encore plus que des vestiges, mais M. Morey y a reconnu Tenceinte très-^évidcfnte d'une citadelle dont la position sur le Simols, qu'elle com* mandait encore mieux que n'a pu Je faire la véritable Pergame de Priam , justifie parfaitement le nom de Scamandria qui lui fut donné, si, comme toutes mes observations portent à le croire , le nom de Scamandre fut transporté à ce torrent dans l'antiquité même, à une époque assez rapprochée de la chute de Troie.
Pour terminer cette dissertation à la satisfaction du lecteur, il ne me reste plus, je l'espère, qu'à exposer mes conjectures touchant les causes et l'époque de la création du canal de dérivation du Scamandre.
Si on se rend compte des travaux qui durent être effectués pour créer ce canal, on acquerra la conviction qu'il n'est pas dû à une seule cause , et qu'en l'ouvrant on s'est proposé tout au moins deux objets. Il faut d'abord savoir que la vallée qu'il parcourt a deux versants , l'un vers la plaine d'Ilion, et l'autre vers la mer Egée; si bien que, pour conduire les eaux du Scamandre , de la plaine à la mer, on s'est trouvé dans la nécessité de creuser la vallée , sur son point culminant, à trente pieds de profondeur (i). Si donc on n'a
(i) Voir le Voyage piuore»qiut de la Qxwù^ U II, chap. SJV, p« 336.
(aa4) point été arrêté par la consiaération d'uii tel travail , c'est qu'il ne s'agissait pas uniquement d'assainir la plaine, car on aurait pu y parvenir à beaucoup moins de frais, en creusant le nouveau lit dans la plaine même.
Le nom de Scamandre navigable, donné par Pline à ce nouveau lit, doit nous servir à reconnaître les causes qui peuvent avoir influé dans le choix du parti à prendre. Je dis les causes, car, selon moi, il y en eut plusieurs, et l'on va voir qu'à une certaine époque , non-seulement un canal de dérivation, mais même un canal navigable et qui pût servir de port, devint un véritable besoin.
Ce besoin dut se faire sentir peu après la fondation de la ville d'Achillée. Je ferai d'abord remarquer que cette ville ne dut pas être fondée aussi près qu'on le pense de la tombe d'Achille ; car le tombeau de ce guerrier ne fut point élevé près du lieu où sa tente avait été dressée , mais bien à l'extrémité du rivage que ses vaisseaux occupaient , et même sur la partie la plus avancée de ce rivage vers FHellespont , sur le i^iïil proéniinent{i) et le plus en vue de la mer. On va comprendre tout à l'heure que , dans le principe , cette ville n'a pu exister qu'à une assez forte distance du tumulus.
Après la chute d'Ilion , son territoire devint un objet de contestation entre différents peuples. Les Mityléniens et les Athéniens, entre autres, se le disputèrent longtemps les armes à la main. Les premiers s'étaient emparés de presque toute la contrée, et Strabon nous dit que la plupart des étabUssements de ce pays avaient été fondés par eux. Au nombre de ces établissements on comptait les villes d'Achillée
(i) Traduction de M. Letronne, note manuscrite.
et de Sigëe. Les Athéniens réussirent à se rendre maîtres de Sigée, et la guerre continua avec d'autant plus d'acharnement entre les deux peuples. Hérodote, en nous apprenant que les deux villes que je viens de citer servaient de places d'armes aux deux partis (i) , nous fait voir qu'elles ne pouvaient être très-voisines l'une de l'autre; car il fallait nécessairement un champ de bataille entre elles : il est vrai que ce champ pouvait être la mer, comme ce qui va suivre semble l'indiquer; mais en adoptant cette supposition, on n'en sera pas moins disposé à penser que ces deux villes étaient séparées par un territoire de quelque étendue, et de plus on acquerra une sorte de preuve qu'à celte époque le canal existait :
a Pittacus de Mitylène , dit encore Strabon , alla avec «une flotte contre Phrynon, général des Athéniens, et fit «quelque temps la guerre contre lui, tantôt avec succès , « tantôt avec désavantage. »
Or, si les Athéniens étaient maîtres de Sigée , ils devaient l'être aussi de l'entrée de l'Hellespont et de la baie qui existait encore en ce temps entre les caps Sigée et Rhétée. Sur quelle plage alors, dans quel port les Mityléniens pouvaientils donc retirer leurs vaisseaux avant ou après les combats, ou dans les temps de trêves ? Ces faits divers ne nous portentils pas à penser que c'était dans le canal navigable qu'ils se préparaient pour les combats, ou qu'ils se retiraient après une défaite .^ soit que ce canal ait été créé par eux, positivement dans ce temps, pour réparer le tort que leur avait fait
(i) T. IV, liv. V, s XCIV, traduction de Larcber.
la perte de Sigée, soit qu'il eût été ouvert à une époque en^ eore plus ancienna Je ferai remarquer ici que le fait de la prise de Sigée par les Athéniens reporte déjà Texistaioe du canal au commencement du sixième siècle avant Jésus«Ghridt, cest'^à'-dire , plus d'un siècle avant le passage de Xeroès, et environ quatre siècles et demi avant Démetrius« Mais j'ai lieu de croire que ce canal de dérivation , ou plutôt ce canal na^ ifigable, remonte à un temps encore plus ancien ; voici sur quoi je fonde cette opinion :
Deux causes rendent alternativement et extrêmement difficile l'entrée et la sortie de l'Hellespont : c'est d'une part les courants, et de l'autre la violence du vent qui règne des- mois entiers dans ce détroit, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, si bien que, comme le rapportent les auteurs de la Correspondance d'Orient (t. P', p. 9) , ^ est difficile d* aller par mer à Constantirwple depuis le mois de juin jusqu'au mois de septembre, et presque impossible d'en revenir depuis le mois d'octobre jusqua^i mois d'avril.
On peut concevoir que si de nos jours , avec les perfectionnements apportés dans le gréement des navires , on peut être retenu des mois entiers dans l'Hellespont , ou dans la mer Egée , quel inconvénient cet état de choses a pu avoir dans l'antiquité , déjà pour la ville de Sigée , mais surtout pour les villes de Rhétée , d'Achillée , et tous les autres établissements de la plaine de Troie. On partagera donc, je l'espère, la croyance oii je suis, que le canal dont nous parlons fut ouvert aussi bien pour remédier au tort que la suspension de la navigation faisait éprouver aux habitants de tous ces lieux , que pour rendre une partie plus ou moins grande de leur terroir à l'agriculture. Ce qui le prouve , ce sont les dimensions don-
( aa7 ) nées à ce ctnal , dimensions qui, à les juger par les expressions de Pline, devaient encore, an temps^ où il Privait, permettre du moim aux navires chargés de denrées et de matériaux , de s'avancer jusqu'à l'entrée de la plaine de Troie! Ce canal arrivait probablement jusqu'auprès des murs dWchillée, dont je crois pouvoir fixer la position entre le pont antique qui sert encore le diemin de Koum^Keuî y et le point où le canal reçoit les eaux du Scamandre (i). Le monument dont Lechevalier aMencore vu queues marbres, tout près du pont , là où moinoiême j'ai d'abord cru voir la base du . tombeau d'Ilus , peut avoir appartenu à celle des villes portant ce nom diAchUlée qui fut rebâtie par les Athéniens plus près de l'Hdlespont que la première, à l'endroit du rivage ou Us vaisseaux d'Achille avaient stationné. J'aurais bien voulu pouvoir déterminer l'époque de la fondation de la plus anciemie de ces villes; malheureusement je n'ai rien trouvé dans les auteurs qui me permette de le faire d'une manière précise; mais, pour justifier ma conjecture que la création du canal romonte bien au delà du sixième siècle avant Jésus-Christ, il suffit que nous ayons la conviction que cet établissement, ou quelques autres de cette importance, ont existé, à une époque fort antérieure, dans cette partie de l'ancien territoire d^lion ; car les difficultés de
(i) Je présume que sur remplacement du marais que Ton voii; en ce lieu, il existait au temps de l'ancienne ville un port intérieur dans. lequel la flotte des Mityléniens pouvait se retirer sous la protection de la ville. U est remarquable quà Tembouchure du canal sur la mer Egëe^ notre carte indique aussi un ancien port qui se trouve également remplacé par un marais.
la navigation à Fentrée de THeilespont ont dû faire sentir de bonne heure la nécessité de ce canal : or, les passages d'Hérodote et de Strabon , que j'ai rapportés , ne permettent aucun doute sur ce sujet (i).
Si la plupart des conjectures que je viens de soumettre paraissent vraisemblables , et convenablement appuyées par mes citations; si on trouve qu'elles expliquent plus d'une circonstance que jusqu'à ce jour on n'avait pu comprendre , ou concilier les unes avec les autres, particulièrement ces faits rapportés par Hérodote, et relatifs au passage de Xercès, on en doit conclure que la ville dont MM« Raoul Rochette et Morey ont vu récemment les restes si singulièrement ignorés, mérite une grande attention. Des fouilles faites au sein de ruines encore nombreuses, et qui cependant remonteraient à une aussi haute antiquité que je le présume , quelque phase qu'ait eue l'existence de la ville à laquelle elles appartiennent, peuvent offrir de la satisfaction , ne fiiit-ce que celle de savoir ce que effectivement cette ville a pu être dans l'antiquité. Il me semble que l'espoir de la recueillir doit suiBre pour engager un gouvernement à les entreprendre.
Mais à quoi tient-il, cependant, que les erreurs les plus graves soient perpétuées éternellement ?
Si Pline ne nous avait pas fait connaître qu'il existait deux Scamandres , un ancien et un nouveau ; s'il ne nous avait pas
(i) Il paraît que les YÎlles de Sigée et d*Achillée furent fondées par les Mityléniens i peu près dans le même temps : il y a lieu d'attribuer, du moins à celle de Sigée, une antiquité bien haute, puisque c'est sur son emplacement qu on a trouvé la plus ancienne inscription grecque que l'on connaisse.
( aag ) appris assez clairement qu'une partie du premier fut rendue navigable, je n'aurais eu aucun moyen de combattre victorieusement tous ces systèmes y toutes ces topographies delà Troade , que l'on a imaginés et dressés depuis le milieu du dernier siècle, et qui , tous , ont été également basés sur une erreur inconsidérément accueillie par Démétrius, et transmise par lui à Strabon : ce passage d'Hérodote , que j'ai cité, et qui relate la marche de Xercès, eût même tourné contre Lechevalier et ceux qui ont adopté ses opinions , et l'on pourrait encore méconnaître la véritable position de Troie.
Puis-je me flatter d'avoir dissipé tous les doutes ? Non , je ne l'espère pas , pour le moment du moins. Des erreurs longtemps accréditées ne se détruisent pas aussi facilement : tous les hommes, même de bonne foi , qui se sont imbus d'autres idées, refuseront d'accueillir les témoignages que je leur donne ^ si nombreux qu'ils soient ; mais , ce que j'espère, c'est que la génération qui s'élève, et qui pourra me lire avant d'avoir été fâcheusement prévenue, oui, j'espère que cette génération, pesant dans un même temps et dans une même balance les observations et les arguments de mes adversaires et les miens, saura distinguer le vrai, et me donnera gain de cause.
NOTICES NÉCROLOGIQUES ET BIOGRAPHIQUES SUR A..R. MAUDUIT. RÉFLEXIONS A CE SUJET.
Voir la note p. â5.
Extrait du Journal de Paris , du 9 mars 181 5.
« Les sciences viennent de perdre M. Antoine - Remy Mauduit, lecteur et professeur au Collège royal de France, censeur royal honoraire, professeur à TÉcole d'architecture, et membre de plusieurs Académies de TEurope. Il est mort , à Paris, dans la quatre-vingt-cinquième année de son âge. M. Mauduit était considéré par les savants comme l'un dés hommes qui avaient le plus contribué en France aux progrès des sciences mathématiques. Indépendamment de ses vastes connaissances dans cette partie , il était versé dans la bonne littérature, et l'on connaît de lui plusieurs psaumes en vers français , qui sont remplis de poésie.
ce Ce savant vieillard joignait à une probité inflexible un esprit vif et original, qu'il était facile de reconnaître à l'expression perçante de ses regards. Ses enfants 'cultivent les arts, et s'y rendent dignes de leur père »
Extrait du Moniteur du rj avril i8i5«
(( Antoine-Remy Mauduit, professeur au Collège de France et à rÉcole d'architecture , membre de TAcadémie des sciences de Bavière, de l'Institut de Bologne, et de plusieurs autres Sociétés savantes^ était né à Paris, le 17 janvier 1731. Il est l'auteur de trois traités estimés en France autant que dans rétranger. L'un contient les leçons élémentaires de l'arithmétique, avec des applications intéressantes et très- utiles au\ artistes; le deuxième est un Traité de géométrie , qui a acquis une grande extension dans sa dernière édition* Son Traité d'astroncnnie sphérique fixe encore l'attention des sa«* vants. Si , par la carrière qu'il fut contraint de suivre dans sa jeunesse , M. Mauduit ne s'est pas élevé à la hauteur où les sciences mathématiques sont parvenues de nos jours , tous ses travaux attestent qu'il en avait la faculté; qu'il possédait dans ces mêmes sciences l'inspiration naturelle du génie* Les circonstances, et peut^-étre son caractère., l'ont retenu dans une sphère moins brillante , mais non moins utile à l'instruction de la jeunesse. On aperçoit à chaque instant dans ses ouvrages les traces de cette inspiration. La solution d'un pro* blême de Newton , connu sous l'indication « des vaches qui paissent dans un pré , 2> et celle non moins curieuse « des deux lumières inégales qui doivent éclairer également un point à déterminer, y prouvent que ce géomètre possédait par excellence la faculté de réduire à une grande simplicité les questions les plus compliquées. Un traité d'algèbre inédit qu'il laisse, et qui n'est. pas achevé, annonce un talent ca-
( a3a) pable de s'élever au-dessus des ouvrages qu'il a livrés au public.
oc M. Mauduit , malgré ses travaux non discontinués, laisse une famille distinguée par ses talents, mais, comme lui, sans fortune.»
Extrait de la Biographie nouvelle des contemporains.
<i Mauduit ( Antoine-Remy } naquit à Paris, le 17 janvier 1 73 1 . Ancien professeur de mathématiques à TÉcole des ponts et chaussées , il était professeur à Metz lorsque Frédéric le Grand Fappela dans ses Etats pour y diriger une école de génie; mais l'amour de son pays le retint en France, Il fut nommé successivement professeur au Collège royal , membre de l'Académie de Manheim et de l'Institut de Bologne. La franchise de son caractère, qui lui fit quelques ennemis , mais qui , en même temps , hd acquit U estime générale, l'exposa à de grands dangers pendant les premiers orages de la révolution. Il ne sor4:it d'une longue détention qu'après les événements du 9 thermidor an II. Mauduit devint professeur émérite à l'âge de quatre-vingt-deux ans , après plus de <*inquante ans d'exercice. Ce savant comptait, parmi ses élèves, des hommes qui occupent aujourd'hui (en 1824) les premiers rangs dans les sciences. Lagrange disait de lui : « D'autres ont fait des livres , Mauduit a fait des hommes. » // mourut membre de la Légion d'honneur, le 6 mars i8i5....»
IjCS auteurs de la Biographie, en disant que Antoine- Aemy mourut membre de la Légion d'honneur, n'ont laissé
Ca33)
qu entrevoir une triste vérité; c'est que cet ordre lui fut conféré bien tardivement : on peut dire sur son lit de mort. Mais telle était restime dont il jouissait, que bon nombre des lettres qui lui étaient adressées, portaient pour suscription ces mots : A Monsieur M auduit, membre de V Institut y ou, à Monsieur Mauduit , chevalier de la Légion d'Jionneur. Quand on lui montrait de Tétonnement sur ce qu'il n'était membre. ni de l'un ni de l'autre, s'appropriant à bon droit une réponse d'un ancien philosophe, il disait : Ne vaut-il pa^ mieux qu'on demande pourquoi je n'en suis pas, que si Ion avait à s'enquérir pourquoi j'en serais?
S'il est vrai, comme le dit l'auteur de la première Notice, que je me sois montré digne fils d'un tel père, on ne peut être surpris que j'accomplisse un destin pareil : après avoir exercé pendant dix-sept ans les fonctions d'architecte de l'Empereur Alexandre, avec un zèle qui ne fut surpassé par aucun autre, j'ai quitté la Russie, n'emportant aucun signe visible de la satisfaction de son gouvernement
A Dieu ne plaise que l'on considère ces mots qui viennent de m'échapper, en remarquant la similitude singulière de mon sort et de celui de Antoine-Remy, comme un reproche que j'adresse aux mânes du souverain dont la Russie a déploré si vivement la perte, de cet excellent monarque que moi-même je chérissais de toute mon âme, et que j'ai pleuré à régal d'un père; assurément personne n'honore plus sa mémoire que moi, et d'ailleurs j'ai la certitude que, m ayant rendu complètement , dans la dernière année de sa vie , une estime qu'on était parvenu à altérer par des moyens que je ne veux pas qualifier ici, ce généreux prince se disposait à m'en donner un témoignage authentique quand la mort
Ca34) vint le ravir. Je n ai également qu'à me louer de son auguste frère , de qui je reçois une pension dont je suis satisfait , que j'ai moi-même déterminée, et qu'il a certainement crue proportionnée à des services dont probablement il ne connaîtra jamais toute l'étendue; en outre, je sais qu'en général, nonseulement les souverains , mais même les principaux déposi^ taires de leur confiance , choisis d'ordinaire dans une classe peu accessible à des sentiments bas , ont toujours l'intention et le désir d'être justes; si donc j'accomplis, en efifet, un destin semblable, ou moins heureux encore que celui de Antoine-Remy, il faudra l'attribuer seulement à ce que , né d'un tel père, je n'ai pu me dépouiller de cette austérité de principes , je dirai , si on le veut , de cette rudesse de caractère que je tenais de sa nature, et qui m'a suscité aussi des ennemis ; mais ces ennemis , si ingénieux, si astucieux qu'ils fussent, n'auraient probablement pas réussi à me nuire, comme ils l'ont fait, si, pourvu d'un peu de leur souplesse , j'avais été au-devant de la bienveillance des hommes faits pour m'apprécier, et dont, peut-être, à plus juste titre que certains de mes rivaux, j'aurais pu me faire des protecteurs.
Ce que je viens de dire n'est donc qu'une, sorte d'avis que je donne aux jeunes artistes qui suivent cette carrière que j'embrassai avec d'autant plus d'ardeur, qu'en m'y introduisant, je me faisais une illusion complète sur le genre de lutte que j'aurais à soutenir. Cet avis doit les mettre en garde , si , ayant reçu de la nature une âme peu défiante et croyant, comme je l'ai cru, qu'il doit suffire, pour se niaintenir dans les postes qu'ils auraient obtenus, de mettre tout le zèle possible dans l'acquit de leurs devoirs, ils se sentaient portés à
faire les mêmes fautes que j ai faites. Pour ce qui est de moi , je n'aspire plus à rien , et je n ai plus aucune raison de le faire; car cette justice que, dans ma confiance naïve , j'avais espérée des hommes avec qui je fus en relation, je me la donne maintenant en publiant cet écrit qui m'a mis en mesure de répondre, comme il me convenait, par l'emploi de mon temps, aux odieuses insinuations dont je fus Tobjet, et qui remplirent d'amertume dix années de mon existence; et il y a déjà longtemps que je me suis consolé de la privation de ces signes d'honneur que j'ambitionnai beaucoup, je l'avoue, tant que j'ai pu croire qu'ils étaient toujours donnés aux plus dignes, mais qui maintenant m'abaisseraient peutêtre, bien loin de me grandir : j'ai pris pour devise : Mieux vivre honorable quiionoré.
Si l'on trouve qu'en m'exprimant de la sorte, je fais preuve de peu de modestie, je ne m'en défendrai pas, car je pense encore en ceci comme l'auteur de mes jours : « Un moraliste, « disait Antoine*Remy , a avancé que la motiestie est une 9i fausseté ; il a grandement raison : l'homme peut souvent « s'estimer au delà de ses mérites, mais le moins qu'il puisse « faire, c'est de savoir ce qu'il vaut. Personne, ajoutait-il, c n'est plus modeste que moi, quand on me rend justice; mais « quand on affecte de me méconnaître, je sais me mettre à ce ma place. »
Lettre de M. Delambre, secrétaire perpétuel de VInstitut royal de France pour les sciences mathématiques , au sujet d'un cadran antique rapporté de Délos par Fauteur.
Voir la planche IV, fig. 3 et 4*
Paris, le 4 octobre i8i4*
Monsieur ,
J ai examiné avec soin le cadran que vous avez apporté de Délos. Je Fai soumis au calcul , et voici ce qui m*est démontré.
Ma première idée avait été de supposer qu'il avait été tracé pour une latitude de 87 à 38®, comme est celle de Délos. J'ai été obligé de renoncer à cette supposition si naturelle , mais qui ne s'accorde pourtant en aucune manière avec l'angle que fait sur l'horizontale la ligne oblique qui traverse le cadran dans toute sa longueur. Sa position indique nécessairement une latitude de 3i®, qui est celle d'Alexandrie en Egypte, ou dn moins celle que supposait Ptolémée. La hauteur du style droit ou gnomon devait être de 12 lignes de notre pied de roi , si le cadran avait une déclinaison de 4 à 5®, c'est-à-dire, si le plan vertical déviait du méridien de 4 à 5" vers le levant ; car il est encore évident que le cadran devait être vertical et regarder presque directement le levant équinoxial. Si le plan regardait exactement le point Est, alors la hauteur du gnomon ne sera que de 1 1 i/n lignes.
Ce qui me fait croire à une déclinaison , c'est la distance
(237) que je remarque entre l'équinoxiale et le centre du trou; mais cette indication pourrait être fautive. Il se pourrait que le gnomon cylindrique qui remplissait le trou fût terminé par une partie qui n'était pas exactement dans l'axe, et qu'on eût tracé lé cadran pour cette partie du gnomon , puisque c'était elle qui, par son ombre, devait marquer les heures. Il est donc très-possible que le cadran ait été vertical et oriental non déclinant; et cela parait plus naturel, puisque la latitude de 3r, plus faible de 6 à 7" que celle de Délos, prouve que le cadran n'a pas été fait en place, ni même à Délos.
Le centre du trou au-dessous de l'horizontale indiquerait aussi une petite inclinaison du plan du midi à l'orient; mais elle n'est pas de deux degrés, et on peut la considérer comme nulle.
Les lignes horaires , qui sont presque horizontales et vont de l'une à l'autre courbe au nombre de cinq , indiquaient en tout temps les heures i, â, 3, 4 ^^ ^ après le lever du soleil. L'horizontale elle-même indiquait l'heure du lever en toute saison. Les heures sont inégales et comptées du lever du soleil; c'est ce que les anciens appelaient heures temporaires ou heures variables, suivant les saisons. Le cadran, en tout temps, cessait d'être éclairé quelques minutes avant midi.
Les lignes horaires devraient être des lignes droites : elles paraissent brisées à l'équinoxiale; ce ne peut être qu'un défaut de construction. Les lignes horaires ont été marquées par trois points déterminés séparément, l'un sur l'équinoxiale, les deux autres sur les courbes qui sont des arcs de signe. Les méthodes graphiques dont se servaient les anciens ne pouvaient avoir qu'une précision médiocre; c'est ce qui explique cette irrégularité.
Les deux courbe& paitdssaient devoir être les signes du Gancer et du Capriccirne, c'est-à-dire, la route de lombre dans les deux solstices. Elles sont la projection de deux parallèles éloignées de So*" environ de Téquateur. Par ce moyen, le cadran pouvait montrer les heures de la nuit par la lune; il suffisait de remarquer Tinstant du lever de la lune, et de combien il avait précédé ou suivi le coucher du soleil : alors l'ombre de la lune indiquait, par son passage aux lignes horaires, combien de temps s'était écoulé depuis le lever de la lune, et par conséquent depuis le coucher du soleil; on avait ainsi les heures de la nuit sans beaucoup d'erreur , puisque le cadran ne marquait que la moitié du jour ou de la nuit.
Voilà pour ce qui concerne le cadran en lui-même. Il est assez singulier que parmi tous les cadrans décrits par les an* tiquaires, il ne s'en trouve aucun qui soit de cette forme. Il est pourtant tracé suivant les règles que Ptolémée nous a transmises dans son traité de l'analemme, noais ce traité est peu connu des auteurs modernes. Les cadrans antiques qui oat été trouvés jusqu'ici , étaient des cadrans portatifs, des joujoux mathématiques, qui pouvaient se trouver dans les cabinets des amateurs. Les grands cadrans construits sur des murs ont disparu avec les édifices (i) , et d'ailleurs ils n'ont jamais été bien communs : voilà pourquoi nous n'en avons aucun. La mémoire même en était perdue , excepté pour ceux
(i) Il en existe encore sur les huit faces de la tour octogone dite des vents à Athènes. Un de ces cadrans est tout semblable au nôtre , et c'est en effet celui qui occupe h, feice qui regarde le levant. (Voir le tome 1*', , chap« III, des Antiquités d'Athèn«s de Stuart et Rerelt, publiées par Landon , p. 4i) et les pi. XIV et XIX dans le même volume.)
( 239 ) qui ont lu le traité de Ptolémée et son commentateur ComiTiandin. Voyez le cadran oriental de ce dernier, vous y verrez la figure du cadran de Délos, la ressemblance est frappante. Vous trouverez des cadrans semblables dans VArs magna lucis et umbrœ de Kircker, dans la gnomonique de Clavius \ mais aucun que je sache dans nos cabinets d'antiquités : aucun du moins n'a été décrit par les antiquaires.
Voilà, Monsieur, ce que vous désiriez savoir, ce que je regrette de vous dire si tard; mais je ne pouvais être sûr de mes assartions avant d'avoir terminé l'extrait raisonné des œuvres de Ptolémée, auquel je travaillais. Je me suis convaincu que les Grecs d'Alexandrie , même avant Ptolémée , étaient en état de tracer de pareils cadrans. Il est démontré que ce cadran pouvait avoir de i6 à 1700 ans d'ancienneté; mais les a-t-il.^ c'est ce qu'il est impossible de déterminer.
• Signé : Delambre.