A UNE ÉTRANGÈRE
Fille d'une terre esclave, ange par l'amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l'expérience,
homme par le cerveau, femme par le cœur, géant parVespérance, mère par la douleur et poète par tes rêves ; à toi, qui es encore la Beauté, cet ouvrage, où Ion amour ei la fantaisie, ta foi, ton expérience, la douleur, ton espoir et tes rêves sont comme les chaînes qui soutiennent une trame moins brillante que la poésie gardée dans ton âme, et dont les expressions visibles sont comme ces caractères (Vun langage perdu qui préoccupent les savants.
De Balzac.
Un autre écrivain dédiait aussi des livres à sa femme, et cet écrivain, je Tai déjà cité bien des fois dans ces pages. Sur le manuscrit autographe des Gaîtès champêtres il écrivit, « à la date quasi-funèbre de 1873 (chute de M. Thiers) : »
Voici, mon cher enfant, un manuscrit des Gaités chant' pêtres écrit en Thonneur de ma femme, honorée et estimée entre toutes les belles femmes de Tunivers.
J. Janin.
Treize ans auparavant, en 1860, il avait mis ce quatrain sur les Contes du Chalet :
Sur cette page blanche était la frêle image Du toit où s'abritaient mes travaux et mes jours. Mon bruit... une fumée ! et mon œuvre.,, un nuage ! Mais je ne tiens qu'à vous, ô mes chères amours.
Le chalet de Jules Janin fut un instant célèbre. On en parlait partout, on le gravait partout,
et plus d'un littérateurétait heureux quand il lui était donné d'en franchir le seuil.
Edmond Ahout, qui devait faire une oraison funèhre si cavalière à Thôte du chalet, lui écrivait le 31 décembre 1864 :
Mon cher Maître,
On n'envoie pas une carte de visite à un homme comme vous. On lui dit qu'on l'admire, qu'on l'aime, qu'on travaille comme lui, qu'on a une femme excellente et charmante comme la sienne, et qu'on le remercie de quelques boas conseils, de quelques souhaits bienveillants^ presque paternels, qui ont porté bonheur au pauvre monde.
A vous de cœur,
Edmond About.
Jules Noriac, Fauteur de la Bêtise humaine^ était plus sincère :
Baden-Baden, le 4 juin 1862.
Monsieur et très-aimé Maître,
Je voulais aller vous faire visite pour vous dire que vous avez rendu un homme bien heureux, moi.
Ceux qui ont le bonheur de vous approcher, m'ont dit que c'était là le meilleur remerciement que je pouvais vous faire, pour les faveurs dont vous me comblez. J'avais pressenti cela, et vingt fois je me suis dirigé vers Passy. Mais, Monsieur, faut-il vous l'avouer, moi qui étais cité dans ma jeunesse comme un affronteur, je n'ai jamais eu le courage de frapper à votre portR, et pourtant je savais qu'elle s'ou-
vraît merveilleusement vite à ceux qui veulent entendre votre parole ou toucher le pan de votre manteau.
C'e^t une grosse affaire, voyez-vous, pour un homme comme moi, de paraître devant un homme tel que vous.
Un jour, il y a quinze ans de cela, j'avais près de vingt ans, Alfre4 de Musset, qui me connaissait à peine, me dit :
— Vous aurez de Tesprit ; vous êtes original.
Je lui répondis, en rougissant jusqu'aux oreilles :
— Oui, Monsieur, certainement.
Aussi je me demande avec effroi ce qui arriverait si, dans votre bonté parfaite, vous me disiez une de ces paroles dont vous avez le secret, et qui peuvent deyenir la gloire d'un homme. Je me mettrais à pleurer, bien sur.
Je vous demande bien pardon de vous parler de moi, mais j'aime mieux vous ennuyer que de vous laisser penser que je suis un ingrat.
A mon retour je chercherai une main amie qui me veuille bien mener sous votre toit. Je n'oserais y aller seul. Alors je prendrai mon courage à deux mains et je vous dirai tout ce qu'il y a de reconnaissance et d'admiration dans l'âme de
Jules NORIAG.
Les ex'dono d'Alfred de Musset sont rares comme ses autographes. Dans le supplément à sa Bibliographie^ romantique^ Charles Asselineau cite pourtant ce quatrain à un inconnu :
En souvenir du beau coup-d'œil Dont j'ai joui dimanche à votre observatoire,
Mon cher hôte, acceptez TofFre dédicatoire Bu Spectacle dans un fauteuil.
Gustave Lambert, dont l'œuvre^préparée avec tant de courage et de persévérance, est restée inachevée, reçut un exemplaire de V Éloge de BerryeTy Paris, 1870, avec ces lignes:
A M. Gustave Lambert,
Témoignage de ma profonde admiration pour sa persistance, de ma confiance dans le succès de sa glorieuse entreprise et de ma respectueuse sympathie pour sa personne.
Jules Develle.
Hélas ! une balle prussienne devait anéantir tout cela.
Un homme à qui il n'a peut-être manqué, pour sauver son pays, que de Taudace avec la foi au patriotisme français, le général Trochu, après les meurtrissures de la fatale guerre dans laquelle il s'est montré si inférieur à lui-même, écrivait en tête d' Une page d'histoire contemporaine devant V Assemblée nationale^ 1871 :
A Madame Censier, femme du général de brigade. Chère vieille amie,
Je vous envoie à vous et au digne général, ce petit livre qui vous rappellera à tous deux^ avec les douloureuses vi-
cîssitudes du temps où nous vivons, la vieille et fidèle amitié de l'auteur.
Général Trochu.
Qui le croirait? Les princes de la famille Bonaparte ne dédaignaient pas les politesses obligées delà dédicace. L'un d'eux, Pierre-Napoléon, que la mort tragique de Victor Noir a rendu plus célèbre que tous ses livres, envoyait ainsi, en 1850, Un mois en Afrique^ à Tun des représentants de cette République si près de sa chute :
A M. Crèmieux, membre du gouvernement provisoire