‹ Dédicaces et lettres autographesChapitre 14 sur 21 · A JULIETTE · texte numérisé non relu

A JULIETTE

Sur sa petite face rose Agitant ses ailes de chair Son nez comme un oiseau se pose Impertinent la queue en l'air.

Catulle Mendès fut le premier maître en poésie de François Goppée. Le jeune académicien en a tracé ce joli portrait, à propos du succès des Mères ennemies :

Catulle Mendès avait peut-être alors vingt-trois ou vingtquatre ans, mais il en paraissait à peine vingt. Elégant et joli comme un page, ayant le teint d'une vierge et une admirable chevelure d'un blond cendré qu'il laissait tomber en boucles folles sur ses épaules, il était paré d'ailleurs, aux yeux du jeune habitant de Montmartre, de l'auréole de la gloire. En effet, Mendès avait déjà, à cette époque, fondé et rédigé un recueil littéraire qui avait fait beaucoup de bruit, la Revue fantaisistey et publié chez Hetzel un très remarquable livre de vers, intitulé : Philomêla. Vous rirez bien, cher Catulle, en lisant ce feuilleton et en apprenant que celui qui l'écrit, et qui faisait alors des vers ignorés au fond de Montmartre, ne pouvait vous voir, dans les premiers temps de sa liaison avec vous, sans une émotion profonde, et qu'il a hésité pendant plusieurs mois à vous avouer que, lui aussi, il rêvait de devenir un poète.

\\ finit par avoir cette audace pourtant. Un jour, le timide arriva chez vous porteur de son manuscrit, et ce qu'il n'a pas oublié, ce qu'il n'oubliera jamais, c'est 'la charmante et fraternelle bonté avec laquelle vous accueillîtes son aveu. Elles sont bien loin de nous, cher ami, les soirées que nous passâmes dans votre rez-de-chaussée de la rue de Douai, assis à côté l'un de l'autre devant les feuillets épars que vous lisiez avec un froncement de sourcils attentif, émondant, corrigeant ces informes essais, et enseignant à votre jeune confrère, -^ avec quelle ardente conviction et quelle chaude éloquence! — tous les secrets, toute latech-

nique du vers moderne! Elles sont loin, ces douces heures de travail ; mais, dans nos cœurs, n'est-ce pas ? leur souvenir est gravé pour toujours !

Albert Glatigny , « un gamin de Paris, enfant d'Athènes, qui a été depuis un poète brave et charmant, » dit Victor Hugo dans V Histoire d'un Crime, Albert Glatigny envoyait ses Vignes folles à Olivier Métra, avec une aimable désinvolture :

Ce livre qu'une mère aux enfants permettra Rarement, — je te l'offre, homme sans pair, Métra.

J)dM^\d^ Nouvelle Revue y M. Charles Bigot a consacré une notice littéraire et biographique à Glatigny.

Il fallait manger, — dit M. Charles Bigot, — et ce n'était pas la poésie qui pouvait donner à Glatigny le pain quotidien. Son plus grand travail était de trouver chaque jour la pièce de quarante sous ou trois francs nécessaire pour ne pas mourir de faim. Ce vrai poète n'avait pas même la ressource du petit journalisme. Rien, dans son éducation, ne lui avait donné ce fonds d'idées générales suffisant pour faire un critique ou un chroniqueur passable ; malgré tout son esprit naturel, il n'était pas même bon à faire un reporter. Il chercha du côté du théâtre ; mais, là aussi, l'éducation essentielle lui manquait pour faire un comédien même moyen ; il n'avait dans le physique ni ce qu'il faut pour émouvoir, ni ce qu'il faut pour faire rire ; il ne put s'élever au-dessus du rang misérable du -figurant.

Il fît lout ce qu'un homme peut faire : on le vit même, dans je ne sais quel alcazar, faisant concurrence à Pradel, improvisant des strophes, des sonnets, des acrostiches sur les rimes qu'on lui jetait à la volée. A bout de ressources, il finit par comprendre qu'il n'y avait pas pour lui de place à Paris; il reprit sa course errante dans quelque troupe de comédiens nomades, circulant à travers les villes et les bourgades du Nord au Midi et de l'Est à l'Ouest. Triste vie, où il acheva de connaître sous toutes leurs formes le dénùment, la misère, la faim, le froid, laissant à chaque étape un peu de sa santé déjà ébranlée, ne faisant pas même figure brillante dans une troupe de dixième ordre, réduit le plus souvent, faute d'habits, à jouer dans la bande le rôle de souffleur.

Glatigny est mort en 1873, à 34 ans.

Son maître, Théodore de Banville, a aussi des dédicaces à la diable. En 18S3, il envoya un exemplaire de ses Pauvres saltimbanques^ avec les lignes suivantes :

A mon cher ami Joseph Fioupou, qui a encouru tout mon mépris par sa persistance à ne se faire nommer membre d'aucune académie.

Son ami vrai, Théo.

Fioupou était une personnalité parisienne et boulevardière, bien connue des peintres, des gens de lettres et des joueurs de dominos qui fréquentaient le Divan de la rue Le Peletier, de 1850 à 1860. Grand faiseur de paradoxes, Fiou-

pou y discourait tous les soirs entre Ghenavard et Guichardet. Il est mort à Toulon, au mois de février 1884, désabusé de tout, même des paradoxes, en disant :

— Je suis un romantique de 1832.

Pour les maîtres, les dédicaces de Théodore de Banville étaient plus sérieuses. Le Beau Lèandre^ comédie en un acte, faite en collaboration avec Siraudin (1856), alla, parée de ces vers, sur les tablettes de l'un des princes de la rime :

A Théophile Gautier

Guidé par son riant manteau Et par sa voix aventureuse, Comme vous et comme Watteau, J'ai cherché la morte amoureuse,

La Comédie! Aux bosquets verts.

Où Rosalinde eut son royaume, Parfois, en récitant des vers, Elle marche comme un fantôme.

cher poète, vous savez Combien est triste au fond sa joie, Quand sous les ombrages rêvés Elle passe en habit de soie !

Sous son rouge où parmi des fleurs L'éclatante lumière joue, L'œil inspiré voit seul des pleurs Tomber en perles sur sa joue.

Théodore de Banville.

J'ai une envie folle de donner ici une lettre littéraire de l'auteur des Odes funambulesques à l'Ermite de Passy... Ma foi, tant pis ! je cède à la tentation.

Vendredi, 23 octobre 1857.

Cher Maître,

Que cet article est réellement beau ! Quelle richesse, quelle inépuisable magie d'invention, d'idées, de style, d'images vivantes et merveilleuses ! Je l'ai admiré de toute mon âme, et j'en suis si fier !

Il m'est mille fois doux de tenir de vous la petite place que j'occuperai au soleil, si toutefois il doit y avoir encore du soleil pour moi. Mais non, vous avez raison, je ne puis plus mourir. Je vivrais du moins dans un coin de votre chère bibliothèque, protégé par le voisinage des savants et de tous les illustres.

Comme vous me comprenez et comme vous m'encouragez bien ! Je pourrais sans doute vous dire beaucoup de choses pour défendre les violences de ma poésie ; mais ne la défendez-vous pas vous-même mieux que je ne saurais le faire? Hélas! telle est la cruelle platitude littéraire de ce moment-ci, que nous bénirions tous, et vous le premier, les plus sauvages fureurs de 1830, si elles pouvaient renaître une seule minute.

Mais quoi ! nous sommes comme l'Espagne si bien décrite par Edgar Quinet, comme cette Espagne chez qui la terreur était usée, et qui avait perdu même la facilité de la souffrance çt de l'épouvante. Récapitulez nos quinze dernières années, demandez-vous quand et comment nous arrivions et ce que nous avons traversé, nous les poètes nouveaux, et décidez vous-même s'il nous était possible de chercher uniquement la douceur et la grâce.

En quel état avons-nous trouvé l'idéal poitrinaire de M. de Lamartine, la rime chez ceux qui cherchaient Tesprit et le bon sens poétique ?

Le jour où je suis né à la poésie, Musset faisait rimar Mathan 3i\ec les combattants ; Hugo écrivait les vers contre Voltaire du Regard jeté dans une mansarde, et Elvire était devenue si diaphane que j'ai pu écrire alors sans mériter la corde les vers enthousiastes à Vénus de Milo.

Telle est la destinée de certaines époques, condamnées à nous faire vivre dans une opposition multiple, nécessaire et incessante, au lieu de nous laisser être nous-mêmes, des chercheurs de beauté absolue. Dans ce temps-là, je m'écriais, en lisant mon cher et bien-aimé Hugo : « Mais Voltaire pourtant, et Lafontaine ! o En lisant Musset : « Et la rime pourtant ! et la construction ! et la clarté ! »

Puis est venue, comme vous le racontez si bien, Técole du bon sens, et alors c'est au sabre et à Vhache qu'il a fallu défendre la Muse ! Je ne veux pas attaquer ici nos jeunes académiciens, mais enfin si mon feu d'artifice un peu barbare a pu empêcher un seul passant d'écouter :Fatsnous faire, tu sais, ce machin au fromage ou Quand on franchit la home, il ri* est plus de limites, je ne croirai pas avoir perdu mes chrysoprases et mes ors, et mes chandelles romaines.

Pour le réalisme, je n'en parle pas. A présent, je le sais, il serait injuste de continuer les excès et les excitants. [Is ne réveilleront pas le malade, car c'est un malade qui est mort...

Vous m'avez porté bonheur ; je renais un peu à la santé et à l'espérance, et je compte aller bientôt serrer la main qui défend si vaillamment les exilés, les faibles, les amoureux, tout le troupeau dispersé de la Muse !

Théodore de Banville.

Le comte de Ghevigné mettait de la bonhomie dans ses dédicaces :

J'engage Monsieur Jules Janin, — lit-on sur un exemplaire de ses Contes Rémois, 1871, — à choisir parmi ces ordonnances celle qui doit le guérir.

Il développe la même idée dans Y Avis au lecteur de Tédition de 1875 :

Au lecteur :

J'ai réuni dans cette dernière édition toutes les ordonnances de mon docteur, qui guérissait ses malades avec de joyeux récits. Ce bon docteur est mort; c'est maintenant au lecteur à chercher parmi ses ordonnances celle qui doit le guérir. Il y en a 50 ; c'est bien peu, direz-vous, pour tous nos maux !... mais il y a les contes réservés.

D'autres encore écrivaient des joyeusetés sur leurs exemplaires de don. Le Réveillon de H. Meilhac et L. Halévy fut ofiert à Dumas fils avec ces vers :

Entre Dumas et Chamillard La différence quelle est-elle?

L'un était le Dieu du billard, L'autre est le Dieu du Boulevard Bonne-Nouvelle.

Et les Baisers d'Ernest d'Hervilly, avec ceuxci :

Suivant l'antique et charmant t*s, J'offre ce produit de ma veine Au lettré qu'on nomme Aglaùs Et même quelquefois Bouvenne !

Nadar offrait ainsi Quand fêtais étudiant :

A mon bon ami Th. Gautier, dit la petite biche de la rue Grange-Batelière, son

Nadar.

Théophile Gautier faisait des dédicaces très simples, ou du moins visant à la simplicité. On lit sur un exemplaire des Émaux et Camées^

Je suis satisfait de cet exemplaire et je le signe ^ pour en augmenter V éclat ,

Théophile Gautier.

Charles Asselineau reçut YAlhertus avec cet envoi :

A Charles Asselineau , au dernier des romantiques, l'un des plus anciens et premiers romantiques.

Gel*' juillet 1869.

Ce titre de romantique , Théophile Gautier le respectait . Il y avait un : « Tu n'iras pas plus

loin ! » duquel il tenait compte, lui qui est allé si loin dans le romantisme. Voyons-le accuser réception de V Horace; ce sera une occasion de lire une jolie lettre et des vers inédits :

Cher maître et ancien.

Je vous remercie bien cordialement de la traduction d'Horace que vous m'avez envoyée par Curmer. Je ne suis pas un grand latin comme vous, mais je puis encore regarder dans le texte, et pour vous prouver que vous n'avez pas semé vos perles devant un barbare truculent et ultràromantique, je me suis débarbouillé de mon feuilleton d*hier dans cette pure et saine antiquité, toujours jeune, et j'ai rimé, à votre intention, TOde IV à Sextius avec autant de fidélité que le permet notre vers français si difficile et si rebelle.

Gomme toujours la traduction en prose est poétique, et prosaïque la traduction en vers. Enfin je vous offre la chose telle quelle ; soyez indulgent et « regardez ci-derrière, » pour employer le style de Toppfer dans ses albums de caricatures. J'ai copié proprement ma petite pièce à part, sachant que vous aimez les autographes, et celui-ci est unique.

Agréez, cher maître, mes respects affectueux.

Théophile Gautier.

25 février 1861.

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