CONSEIL DE DÉFENSE
Gejourd'hui, vingt-trois novembre mil huit cent treize, Son Excellence Monsieur le Gouverneur Général a assemblé un conseil de défense comde :
Messieurs
Le général de division, baron Grandjean, commandant la 7"° division ;
Le général de division, comte Heudelet, commandant la 30™° division ;
Le général de division du génie de Gampredon, commandant en chef celui du corps d'armée;
Le général de division, baron Bachelu, commandant la 34™^ division ;
Le lieutenant général Detrès , commandant la 33rae division;
Le contre-amiral Dumanoir, commandant la marine ;
Le général de brigade Gavaignac, commandant la cavalerie ;
Le général de brigade Bazancourt , commandant supérieur de la place;
Le général de brigade Lepin, commandant en chef l'artillerie du lO'"^ corps;
Le général de brigade, prince Radziwil;
Le général de brigade d'Héricourt, chef d'étatmajor général;
Le colonel du génie de Richemont, directeur des fortifications ;
Le colonel d'artillerie Chapelle, chef d'état-major de cette arme ;
Le sous-inspecteur aux revues Reybaud, faisant fonction d'inspecteur du 10°^ corps ;
Le commissaire-ordonnateur Barthomeuf, faisant fonction d'ordonnateur en chef.
Lecture faite des lettres patentes de Monsieur le Gouverneur Général et du chapitre 4 du décret impérial du 24 décembre 1811, Son Excellence a dit:
« Messieurs ,
« Depuis le commencement du blocus, la garnison de Dantzig a donné les preuves les plus signalées de son dévouement ; elle a su, par sa bravoure, par sa résignation aux fatigues et aux privations, par le bon esprit qui l'anime et qui , de tant de troupes diverses, n'a fait longtems qu'une seule famille, elle a su, dis-je, commander l'admiration des armées ennemies, étonner les habitans au milieu desquels le sort des armes l'a placée, et se couvrir de gloire par des faits innombrables de valeur. C'est à ce bon esprit, à la bonne volonté de chacun, que Ion a dû la construction et le perfectionnement de
tant de travaux nécessaires à la défense delà place \ et contre lesquels viennent encore échouer les j efforts de l'ennemi ; cette exactitude dans le service, ] qui a déjoué tant de fois ses entreprises; ces résul- | tats heureux d'expéditions, qui ont servi auravitaille- ) ment de la place et prolongé ses ressources. Mais | des circonstances inattendues ont changé ces dispo- | sitions dans une partie de la garnison, et déjà la 1 défection de plusieurs auxiliaires qui en font partie j fait craindre de plus grandes pertes dont on doit | peut-être prévoiries effets. \
«La désertion nombreuse, les murmures dans les \ travaux et dans le service, les propos tenus par les | soldats, par les officiers même des troupes aile- l mandes, tout concourt à faire naitre l'opinion que, 1 bien loin de se confier à ces troupes, il faut désor--| mais les surveiller autant que l'ennemi extérieur.
«Les Polonais, qui forment une portion nombreuse de la garnison, sont dans une position telle que des événemens déjà annoncés hautement à ces troupes ainsi qu'à moi, et qui peuvent arriver d'un jour à l'autre, nous priveraient absolument de leur secours et mettraient la garnison tout à fait hors d'état de défendre la place.
«Dans cet état de choses, les Français eux-mêmes ne peuvent se défendre d'une inquiétude qui , en en ajoutant les peines morales aux fatigues physi- j ques , détruit jusqu'à l'artifice de nos forces. Les | pi us modérés pensent qu'à chaque instant un abandon peut les mettre à la merci de l'ennemi; les autres
[lus exagérés enchérissent encore sur ces sinistres Mées.
« Quant aux Bavarois, aux Westphaliens et aux corps de la Confédération, les chefs de ces troupes qui allaient aux avant-postes ont manifesté le désir qu'elles n'y fussent plus envoj'ées , et dès lors, on ne doit plus compter sur elles pour la défense de la place. Mais une circonstance plus alarmante ou du moins plus pénible à mettre au jour, c'est que des fractions de corps français partagent le mauvais esprit des alliés : les bataillons des 4o"*, 54"^ et 94"« régimens sont en grande partie composés de sujets réunis en dernier lieu à la France; chaque jour, la désertion augmente; les soldats de ces corps ne vont aux travaux que par force, montrent la plus mauvaise volonté dans le service et professent les mêmes principes que les étrangers en matière de défection. Il n'est donc plus permis de se reposer avec sécurité que sur une faible portion de la garnison ; on peut encore espérer quelques efforts , mais non pas des prodiges.
« L'incendie qui a consumé la majeure partie de nos magasins a réduit nos approvisionnemens en grains à une consommation de quarante-huit jours; mais il faut observer que nous n'avons aucun approvisionnement en farines; que les moyens de mouture que nous employons sont très précaires et insuffisans, ce qui oblige à des variations continuelles dans la fixation de la ration.
«Les autres denrées sont loin d'être dans la même
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proportion que les grains : il ne reste dans la place qu'environ sept cents chevaux, sur lesquels il faut en conserver trois cents à l'artillerie pour le transport de ses munitions sur les vastes fronts que nous avons à défendre, cinquante au génie pour les travaux de la fortification, et trois cents à l'administration pour le transport des grains et pour les moutures qui ne peuvent se faire, en grande partie, que par le moyen des moulins à manège ; d'où il suit qu'il ne resterait pour la consommation qu'une cinquantaine de chevaux, à moins de désorganiser et anéantir des services indispensables et sur lesquels repose la défense. Il faudrait donc suppléer au défaut de viande par une augmentation de gruau, ce qui diminuerait d'autant les ressources en pain.
« Il ne reste d'eau-de-vio que pour quarante-deux jours.
« Je ne parlerai pas de la possibilité de prolonger ces ressources par des réductions dans la composition de la ration : on sait trop à combien de murmures celles qui ont été opérées ont donné lieu et qu'elles ont été le prétexte d'une désertion nombreuse. Il n'y a d'ailleurs dans les magasins aucun des alimens que l'on rassemble pour les tems de siège afin de varierla nourriture du soldat; les malades mêmes ne peuvent être mieux traités que les hommes en santé, par suite du dénuement absolu des alimens qu'on leur accorde ordinairement.
«Vous connaissez. Messieurs, le fâcheux état de nos hôpitaux : le plus considérable a été ruiné par
1'^ bombardement, et l'incendie de trois autres a a^ilevé de détruire le peu de ressources qui nous restaient.
« La solde a été acquittée aussi longtems qu'il a été possible ; cependant, il est dû cinq mois à la troupe et quatre aux officiers. Je sais tout ce qu'ils souffrent de cette pénurie par la cherté excessive de toutes choses ; mais cette privation, quelque sensible qu'elle soit, est la moindre de toutes les considérations ; elle n'en est une pour nous que par rapport aux étrangers.
« L'artillerie etla fortification sont, en général, en bon état, les deux armes n'ont rien négligé de ce que les moyens mis à leur disposition ont permis. Je n'énumérerai pas les travaux que nous avons exécutés ou perfectionnés depuis le blocus: lejournaldu siège et ceux du génie les font connaître : ils sont immenses. La constructionet les réparations de ces ouvrages ont tellement fatigué les soldats, que ce n'est qu'avec les plus grandes peines que l'on parvient à faire exécuter ceux que la marche de l'ennemi rend indispensables ; et cela se conçoit facilement, si l'on réfléchit que les troupes faisant le service montent et descendent continuellement, et que dans Tintervalleellessont commandées pour les travaux.
« Le moment des glaces approche, et l'on ne peut se dissimuler qu'alors la nécessité des travaux les plus durs par leur nature et par le tems de leur exécution, leur continuité et leur immensité, ne soit en disproportion totale avec le nombre et la force
de nos soldats. Si l'on ajoute à cet état de choses la nécessité de garder cet immense développement de fronts inondés qui, jusqu'à ce jour, n'a exigé que la surveillance de quelques factionnaires, on ne voit qu'insuffisance et malheur.
« Depuis près de trois mois J'ai repoussé constammenttoutesles sommations del'ennemi. Jele devais. Aujourd'hui, Messieurs, loin de nous l'idée de rien faire qui soit indigne de nos devoirs et des intérêts de Sa Majesté; mais quelques-uns d'entre vous m'ont fait considérer de plus près, d'une part, tout ce que notre situation a d'effrayant, et de l'autre, l'avantage qu'il y aurait d'affermir les Polonais et de les rassurer, en leur donnant la certitude positive que nous ne les abandonnerons pas comme on le leur a insinué; enfin, que l'ennemi, qui nous croit encore dans une situation beaucoup moins critique, parait disposé à faire un traité conditionnel. Je vous prie d'examiner s'il convient de faire ce traité, dans la supposition que l'on puisse obtenir de conserver la place j usqu'à l'époque où nous savons que nos vivres nous mèneront, et si notre honneur ou les intérêts de Sa Majesté n'en souffriront pas.
« J'ai besoin de votre avis sur cette question importante. »
Le conseil alors a examiné dans les plus grands détails l'exposé fait par Son Excellence Monsieur le Gouverneur Général, et après une discussion approfondie de la situation de la garnison, considérée
SOUS tous les rapports possibles, le Conseil a été unanimement d'avis :
Que, s'il est possible de conclure un traité de reddition conditionnelle qui laisse à la garnison la faculté de conserver la place à Sa Majesté jusqu'à l'entière consommation des vivres, et qui n'aurait son exécution qu'autant qu'elle ne serait ni secourue ni ravitaillée, ou que Sa Majesté n'en aurait pas disposé d'une autre manière, ce traité serait avantageux et convenable, puisque, d'une part, il donnerait un moyen assuré de parvenir au dernier terme assigné par l'état des vivres, et que, d'une autre, il mettrait à l'abri de toutes les chances défavorables qui sont à craindre.
Signé : Barthomeuf, Reybaud, Chapelle, Richemont, d'Héricourt, baron Lepin, Bazancourt, Gavaignac, Dumanoir, Pepe, Destrès, baron Ba- CHELU, Campredon, comtc d'Heudelet et baron Granujean.
Nuit du 26 au 27 et journée du 27. — L'ennemi démasque une nouvelle batterie de six pièces à droite de celle de 8 pièces établie au poste du Sergent, et enfilant la face droite du bastion Mittel.
Il travaille fortement à se couvrir à la gorge des batteries Frioul et entretient un feu très vif.
Même feu et mêmes travaux de la part de notre artillerie et du géuie.
Le général Heudelet et le colonel de Richemont se rendent à Langfuhr et confèrent avec le duc de
Wurtember;,^ juscxa'à la nuit. Ils conviennent de presque tous les articles du traité conditionnel pour la reddition de la place.
A 8 heures du soir, le feu cesse entièrement.
Tems brumeux et doux; le soir il neige.
Nuit du 2.1 au 28 et journée du 28. — L'ennemi perfectionne ses travaux et continue à tirer jusque vers 8 heures du soir, heure à laquelle on reçoit sur les deux lignes l'ordre de cesser le feu.
Vers 1 heure de l'après-midi, le général Borosdyn et le général Welyamminoff, les colonels Manfredi et PuUet * viennent à Dantzig comme plénipotentiaires, ils y passent le reste de la journée jusqu'à 10 heures du soir à conférer avec le général Heudelet et le colonel de Richement.
Après de longues discussions, on convient de tous les articles de la capitulation conditionnelle pour la reddition de la place, sauf l'approbation de Monsieur le duc de Wurtemberg.
Tems brumeux un peu froid.
29 novembre. — Assez belle journée, unpeu froide.
Vers midi, les quatre officiers russes venus la veille reviennent chez le Gouverneur et confèrent de nouveau avec ses chargés de pouvoir. A neuf heures du soir, la convention est signée par les
1. Probablement le même qui, lieutenant, commandait le génie de la défense, lors du siège de 1807. L'ingénieur français Bousmart dirigeait la défense. Le général Kalkreuth était gouverneur. L'empereur Napoléon, par égard pour la belle défense de Dantzig et la valeur de son chef, accorda à la place les plus belles conditions. Ou va voir avec quelle loyauté cet exemple fut suivi.
LA CAPlTULATIOiN 23»
iiargés de pouvoirs respectifs; ceux des Russes en prennent une expédition et repartent pour la soumettre à l'approbation du duc de Wurtemberg.
30 novembre. — Il commence à geler assez fort.
Beau tems .
Dans l'après-midi, un colonel russe accompagné du colonel du génie PuUet vient apporter double copie de la capitulation signée par le duc et en rapporte deux pareilles signées par le Gouverneur, ce qui consomme l'échange des ratifications.
Immédiatement après, on livre aux Russes la ligne des redoutes formant le camp retranché, en avant des front d'Oliva et du Hagelsberg, de même que le camp retranché de Fahrwasser, le Mowenkrug, la Platte et Montebello.