‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 19 sur 52 · TE3I0IGINAGE DE LEIBNIZ · texte numérisé non relu

TE3I0IGINAGE DE LEIBNIZ

Les modernes qui censurent avec tant d'aigreur les fautes échappées aux auteurs du moyen âge , sont bien injustes. S'ils avoient vécu dans ces malheureux siècles , ils penseroicnt bien tlifféremment. Quand on considère que l'histoire des peuples et de la philosophie éloit ensevelie dans les ténèbres ; qu'on n'avoit que de très-mauvaises traductions des meilleurs écrivains; qu'on ne pouvoit, avant la découverte de l'imprimerie , ac(|uérir des livres qu'à très-grands frais, ou les transcrire soi-même qu'avec «les peines infinies ; que les découvertes et les actions des uns ne parvenoient que rarement et toujours tard à la connoissance des autres ; ( ce qui fait qu'en conférant atijourd'hui les anciens écrivains , souvent nous apprenons des

TI:M0IG> AGES. io5

laits que les contemporains même ont ignorés ) quand on lonsidèrc encore une fois toutes ces circonstances ; loin d'être étonné que les anciens soient tombés dans de {grandes et de fréquentes erreius, on doit plutôt rejjarder comme uu jirodige qu'ils aient acquis quelque connoissance médiocre des belles-lettres et de la vraie philosophie. J'ose même dire que les plus anciens scholastiques sont fort au-dessus de quelques modernes , en pénétration , en mod( stie , et agitent beaucoup moins de questions inutiles. Car il est des modernes , qui ne pouvant rien ajouter de considérable à ce qu'ont dit les anciens , ne font rien autre ( liose que rapporter les différentes opinions , ima^;iner une foule de questions frivoles , partager un argument en plusieurs autres , changer l'ordre , tourner et retourner les termes. C'est par ce moyen qu'ils enfantent sans peine tant et de si gros volumes.

Pour montrer combien les plus anciens scholasticpies sont supérieurs en pénétration aux stholastiques des deux derniers siècles, je citerai en exemple la secte des Nominaux , la plus profonde des sectes de l'école , la plus analogue à la manière de philosopher introduite aujourd'hui dans les écoles. ( Dissert, de styl. philosoph. Nizolii ^

Op. tom. 4 , pag. 58. ) La vérité est plus répandue qu'on ne pense ; mais elle est très-souvent fardée , et très-souvent aussi enveloppée , et même affoiblie , mutilée , corrompue par des additions qui la gâtent et la rendent moins utile. En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens , ou poiu- j)ar- 1er plus généralement , dans les antérieurs , on tireioit l'or de la boue , le diamant de sa mine , et la lumière des ténèbres ; et ce seroit en effet pcrennis quœdam p/iilosophia. On peut même, dire qu'on y remarqueroit cpielque progrès dans les connoissances. Les Orientaux ont île belles et grandes idées lie la divinité. Les Crées v dm» rijnnlr le iaisonnc-

loG TÉMOrGNAGES.

meut , et une forme de science. Les Pères de l'Ej^Use ont rejeté ce qu'il y avoit de mauvais dans la philosophie des Grecs; mais lesscholasiiques ont taché d'employer utilement pour le christianisme, ce qu'il y avoit de passable dans la philosopliie des païens. J'ai dit souvent , (iiuiini lalcre in stcrcore illo scholasticœ harhariei • et je souhaiterois qu'on pût trouver quelque habile honune versé dans cette philosophie hibernoise et espagnole , qui eût de l'inclination et de la capacité pour en tirer le bon. Je suis sur qu'il trouveroit sa peine ])avée par plusieurs belles et inqiortantcs vérités. Il y a eu autrefois un Suisse qui avoit niathématisé dans la scholastique ; ses ouvrages sont peu connus , mais ce que j'ai vu, m'a paru profond et considérable. (3'' Lettre à M. Réiiioiid de Montinorl ; toin. 5 , paj;. 13. )

Je conviens que les théologiens scholastiques ont agité bien des questions impertinentes ; mais il y a de l'or dans ce fumier, et Grotius l'a bien su. Je conviens encore qu'un politique peut impunément en négliger la lecture , mais non pas celui qui voudra parfaitement instruire les autres dans la science du droit et des mœurs.

f Epist. ad Bierlinginm ; toin. 5 , pag. 555. )

JACQUES BASNAGE , ministre protestant.

Si la théologie scholastique à eu ses défauts , par les minuties dans lesquelles on est tombé , on ne laisse pas de lui avoir beaucoup d'obligations , par l'exactitude logicieime qu'elle a introduite dans les écoles , et qui des écoles a passé dans les livres, f Hist. des Juifs , préf. n. 22. )

M. Emery , cjui a cité en partie ces témoignages, dans le discours préliminaire qu'il a mis à la tête du Christianisme de Bacon , (pag. 63. ) les fortifie {)ar ces réflexions: « Nos beaux esprits seroient encore bien étonnés, si on \) leur apprcuoit ([ne la s( itnce si estunable et si estimée

Tl'îMOIGNAGKS. lO-J

» (lu droit naturel cl du droit des gens, a été créée parles » scholastiques ; qu'ils en ont tracé le dessein , et posé tous » les fondeniens ; que Grotius , Puffendorf et tous les » autres, n'ont fait que bâtir sur ces fondeniens, et » élever quelques parties d'un édifice déjà porté bien » haut par les scholastiques ; et qu'encore aujourd'hui le » traité de Suarez , sur les lois , dont le droit naturel » et le droit des gens font partie , est le plus clair , le » plus complet et le plus jnofond cjui ait été écrit sur 'f cette matière. »

La deruièie autorité que je citerai est irréfiagable en celte matière; c'est celle de Bossu KT.

Ce qu'il y a à cousiclérer, tlil-ii, dans les scholastiques et dans saint Thomas, est ou le fond, ou la méthode. Le fond, qui sont les décrets, les dogmes, et les maximes coiislantes de l'école , ne sont autre chose que le pur espiit de la ti;dition et «les Pères : la méthode, qui consiste dans cette manière contenlieuse et dialectique de traiter les questions, aura son utilité , i)0urvn ([u'on la donne non comme le but de la science, mais con-irae un moyen pour y avancer ceux qui commencent; ce qui est aussi le dessein de saint Thomas, dès le commencement de sa Somme , et ce qui doit être celui de ceux c[ui suivent sa méthode. On voit aussi , par expérience, que ceux qui n'ont pas commencé par-là , et qui ont mis leur fort dans la eritique, sont sujets à s'égarer beaucoup, lorsqu'ils se jettent

dans les matières théologiques Pour ce qui l'egarde les

Pères, loin d'avoir méprisé la dialectique, un saint Basile, un saint Cyrille d'Alexandrie , un saint Augustin, pour ne point parlei' de saint ^Jean de Damas et autres Pères grecs et latins, se sont servis souvent et utilement de ses définitions, de ses divisions, de ses .syllogismes, et pour tout dire en un mot, de sa méthode, qui n'est autre chose que la scholastique dans le fond. [Déf. (le 1(1 Trad.'^cl des SS. Pères, liv. 3, ch. 20.) FIN.

Page 1