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DEFENSE DES SE9IINAIRES

Les études des séminaires sont faibles et légères.

N'attendez pas dans l'écrit que je réfute un mérite littéraire correspondant aux prétentions de son auteur. On y désire à chaque pas, dans l'invention, un corps de raisons fortes et convaincantes; dans la disposition, cette suite, cet enchaînement d'idées, et tout ce qu'on appelle lucidus ordo, tant de fois commandé après Horace par tous les

' Ouvrage imprimé à Lyon, en 1838, et (]ui a pour autçur M. Antoine Pages, et se vend chez lui.

maîtres dans Tart de bien écrire; dans l'argumentation, cette marche serrée, pressée vers le but, qui ne divague jamais, et si puissante pour porter la lumière et la conviction dans les esprits. Ce sont des preuves faibles, flasques, sans nerfs, sans force, sans aucun lien entre elles. Souvent je me vois forcé de les unir, de les rapprocher, de mettre entre elles un ordre auquel l'auteur n'a pas songé, pour les saisir et les combattre. Le prêt à intérêt est pour cet auteur comme un point d'appui autour duquel il n'est pas fâché de faire montre de tout ce qu'il sait, et de rassembler une foule de discussions dont je dirais volontiers qu'elles s'étonnent et jurent en quelque sorte de se trouver ensemble. Je n'exagère rien ; mais ce gros volume de plus de huit cents pages se réduirait à moins de soixante par celui qui voudrait en élaguer tout ce bagage de dissertations étrangères à la matière, et le resserrer dans les bornes du sujet. Par exemple, l'auteur veut nous prouver que les études des séminaires sont faibles, et il allègue en faveur de cette accusation deux preuves, qui assurément à elles deux n'en valent pas une bonne, tant elles sont peu afférentes au but et mal déduites de leurs principes. La première est la malheureuse facilité des prêtres approuvés à suivre les décisions toutes calviniennes du Saint-Dffice, péché où il entre moins de malice que d'ignorance, et de cette ignorance causée par la faiblesse des écoles où ils ont puisé cette instruction. La seconde preuve se tire d'une sorte de parallèle entre nos études et les études

~ 15 de l'ancienne Faculté de Paris. La brillante carrière de sa licence et les grandes preuves de science qu'elle exigeait de ses docteurs, tout cela, comparé avec les faibles leçons données dans nos séminaires, démontre, selon lui, que les sujets sortis de nos classes ne sont que trop malheureusement audessous du difficile ministère de la direction des âmes. Ici vient une notice historique sur l'ancienne école, ses études, ses thèses, la grande science dont elles étaient la preuve.

Je déclare à notre docteur que je nie toutes ses assertions relatives aux faibles études de nos séminaires^ je n'y vois que des contre-vérités, et je leur oppose contradictoirement les trois propositions suivantes :

1° Les études de nos séminaires, qu'il estime légères et superficielles, comparativement à celles de l'ancienne France, sont plus fortes, plus abondantes en instructions que ces dernières ;

2° Elles sont plus capables de former de bons confesseurs et des directeurs des âmesj

3° Les faits que notre docteur allègue en faveur de sa thèse sont éminemment propres à prouver le contraire.

Article 1.

Les études de nos séminaires, loin d'être légères et superficielles, sont plus fortes et leur instruction est plus abondante que celles des séminaires de l'ancienne France.

Notre docteur, en preuve de sa thèse, fait appel aux études de Paris. En ma qualité d'élève de cette

ancienne "école et de vieux professeur dans la nouvelle, je dois avoir sur la matière des connaissances que n'ont pu donner à notre censeur les études de la province. Prenons donc pour terme de comparaison, puisqu'il le veut, l'ancien et le nouveau séminaire de Paris. Dans cette comparaison, je crois pouvoir sans orgueil, et tout à la fois sans partialité, me prononcer pour ce dernier. Ses études valent mieux : 1" du côté des maîtres. Les anciens professeurs étaient ce que sont aujourd'hui les directeurs de nos conférences, des jeunes gens, les égaux presque autant que les maîtres de leurs condisciples. Cet inconvénient n'a pas lieu aujourd'hui; c'est une chose rare et très-rare que de voir un sujet élevé à ce grade immédiatement au sortir de son cours : son mérite pourrait seul motiver cette exception 5 et l'assertion contraire de notre docteur a le double défaut d'être une fausseté en matière de fait, et de plus une injure voisine de la calomnie. Il n'est pas vrai que la majorité des professeurs des séminaires de France ne se compose que de jeunes gens ignorants, incapables, moins dignes d'enseigner que d'être enseignés. J'ai visité à peu de chose près tous les séminaires du royaume; j'atteste comme témoin oculaire avoir rencontré dans ces écoles un grand nombre de sujets que la jurisprudence de l'ancienne France aurait qualifiés du titre de docteurs, professeurs septennaires ' ; des hommes pleins de savoir et

• Un ancien gradue oblenail, après sept ans de professorat, un giade privilégié non moins lucratif qu'honorable.

d'expérience, dignes à tous égards d'être le conseil et la lumière des pasteurs ordinaires du diocèse. ,2" Nos études sont supérieures aux anciennes par l'abondance des matières enseignées. La théologie dogmatique remplissait à elle seule les cours; encore fallait- il en retrancher quelques-uns des traités les plus importants, la Trinité, le péché originel, le traité de Locis theologicis. La morale n'y avait aucune part, et cependant, par le nombre et la difficulté des questions discutées, elle absorbe plus de classes que le dogme ; car rien ne manque à ses leçons de tout ce qu'exige une suffisante discussion de la matière.

3o Par le temps consacré au cours. Celui d'autrefois ne durait que deux ans et demi, et le nôtre, toujours triennal, se prolongeasse/ souvent aujourd'hui plus ou moins avant dans la quatrième année.

^'^ Par les heures consacrées à l'étude. Elle possède aujourd'hui toutes celles qu'absorbait autrefois l'assistance aux classes universitaires, c'est-àdire environ trois heures par jour.

Ajoutons encore, avant de clore cet article, que la médaille du nouveau comme de l'ancien séminaire de Paris avait son revers. Le beau côté des études de l'ancien séminaire, c'était : 1" l'émulation dont elles étaient animées : aujourd'hui presque partout elles sont frappées de langueur; 2'^ la facilité de ses élèves à parler latin et à faire ressortir leurs idées par de justes développements. Cela tenait chez eux à la supériorité de leurs humanités, à leur connaissance plus profonde de la bonne

latinité, et de plus à leur manière d'étudier. Les plus forts d'entre eux travaillaient davantage d'euxmêmes. Leurs compendium étaient plus souvent encore le fruit de leurs recherches, de leurs méditations, que la copie ou le résumé des explications du professeur. Bornés à la préparation d'un petit nombre de thèses qu'ils avaient travaillées avec soin, ils en parlaient dans les examens publics et solennels du temps, avec une abondance d'élocution où l'on retrouvait parfois quelque chose de la faconde de l'avocat ou de l'éloquence de l'orateur. Mais qu'un sévère examinateur eût essayé de parcourir avec eux tout le traité, de leur en demander la suite, l'analyse, de les sonder assez profondément pour s'assurer s'ils avaient dans la tète, sur les plus importantes questions, ces principes qu'on peut appeler les clefs de la voûte, l'issue aux difficultés, cet homme eût bientôt rencontré le tuf. J'ose dire de nos élèves qu'ils sont plus instruits; leur tête est meublée d'un plus grand nombre de connaissances. Leurs réponses sont sèches et laconiques; mais, nonobstant ces dehors peu avantageux, on voit qu'ils possèdent leurs matières, qu'ils les ont comprises, qu'elles ont été discutées, approfondies dans l'enseignement dont ils rendent compte. Leurs catéchismes, leurs essais sur la prédication, nous ont mis quelquefois cet aveu dans la bouche : Aos pix)ductionSy à leur âge, n auraient pas été nourries de tant de connaissances sur le dog/ney la morale et (Ecriture sainte.

Article «.

Les études du séminaire actuel de Paris sont plus propres que celles de l'ancien à former des pasteurs et de sages dispensateurs du sacrement de pénitence ; et c'est surtout par cet endroit que notre docteur appelle leur côté faible, qu'elles se montrent surtout fort supérieures à celles de l'ancien.

Je viens d'en toucher la raison, elle est visible, palpable : c'est que l'enseignement de la morale est aujourd'hui la principale occupation du cours. Or, la morale ne s'occupe qu'à former les confesseurs et les directeurs de la conscience : le droit divin et humain, qui est la règle et la loi de ce saint ministère; les maximes de discrétion, <le sagesse, qu'on appelle la prudence du confesseur ; la sage application qu'il convient d'en faire aux états, aux conditions, aux positions si variées et souvent si contraires dans le commerce de la vie, sont la matière de ses leçons. Il me semble entendre un censeur qui se croit habile faire d'un cours de jurisprudence destinée à former des avocats, des magistrats et des juges, la critique suivante : C'est que le maître s'est trop arrêté à expHquer le Code civil avec tous les éclaircissements (ju'en ont donnés les délibérations du Conseil d'Elat, les réponses ministérielles, les arrêts de la Cour de cassation, les sentences des Cours souveraines de justice. Et tout cela se réduit à dire que l'ancien cours était surtout admirable, et éminemment propre à former des confesseurs, sans dire un mot de la morale, c'est-à-dire de la science du confesseur.

Nous nous rappelons ici les conseils adressés alors par un guide expérimenté aux jeunes gens nouvellement sortis des classes de théologie. Ce jeune homme était le premier et le plus capable de son cours; il avait été proclamé tel après avoir remporté toutes les palmes académiques décernées par les usages du temps. JNéanmoins un homme sage croyait lui parler en ami en lui disant ; «Vous connaissez la science du dogme, elle » vous servira beaucoup dans la composition de » vos prônes, de vos homélies, de vos serinons ; » mais vous aspirez en outre à devenir un con- » fesseur $age , un habile directeur des âmes, il «vous reste une grande étude à faire, celle de la «morale; qu'elle soit de votre part sérieuse, pro- » fonde ; car après tout elle est la science du confesrtseur, l'unique moyen humain qui vous soit donné » d'apprendre cet art divin dont l'esprit de Dieu est » le véritable maître, et que tous les siècles ont ap- » pelé l'art des arts et le plus difficile des ministè- » res. » A un licencié il aurait dit : «Après ce rigoureux » exercice donné à votre esprit par la préparation » de plusieurs savantes thèses, d'argumentations » vives et animées, votre intelligence a acquis beau- » coup de développement et de force, je vous crois » propre à manier avec succès les armes de la con- » troverse, à prêcher éloquemment la divine parole ; » mais puisque vous songez à devenir pasteur d'une » grande cité, officiai dans un chapitre, administrg^- » teur ou vicaire général d'un diocèse, retirez-vous » pour quelque temps dans la solitude, étudiez-y

» sérieusement la morale et le droit canonique, au- » trement vous ne serez qu'un faible pasteur et un M mauvais dispensateur du ministère de la péni- » tence.» Et voilà ce qu'avait bien compris M. Emery, et ce qui lui semblait, comme aux hommes sages de l'époque, digne de réforme dans la savante école tliéologique de Paris : l'absence de l'étude de la morale du cours des séminaires et de la brillante carrière de la licence. Par l'autorité de ce sa£:e supérieur, la morale commençait à être enseignée au grand séminaire de Saint -Sulpice. Les prêtres engagés dans le ministère actif des paroisses de la capitale étaient admis à ces conférences, et M. Richard, leur professeur, malgré la rudesse de son langage, y faisait admirer des auditeurs les plus lettrés de ce clergé, la profondeur de ses connaissances et la solidité de ses décisions sur les cas les plus épineux de la science des mœurs. J'ajoute encore que de sages docteurs, dans les assemblées périodiques de la Faculté de Paris, avaient proposé, par forme de motion ou de proposition, l'introduction de la morale comme matière obligée des thèses de la licence ; mais je reviens à mon sujet. L'argumentation de mon adversaire se résume à peu près en ces termes : l'ancien cours était beau, admirable, beaucoup plus préparatoire que le nouveau au ministère de la confession, et cela par des cours auxquels il ne manquait autre chose pour former d'habiles confesseurs que de dire un mot sur la morale, c'est-àdire sur la science du confesseur.

Autre défaut de Iogi(|ue que je remarque ici en passant. Que vient faire la licence dans cette affaire, avec tout l'étalage de ses thèses et de ses disputes solennelles? Je ne vois là que l'arguuientalion suivante : l'ancienne Faculté de théologie de Paris possédait un cours de théologie appelé la licence. Là, quatre-vingts ou cent théologiens distingués, réunis de toutes les parties du royaume, professeurs ou présumés digues de l'être; après sept années d'études théologiques préalables, de grandes preuves de science exposées dans un grade inférieur, après une carrière de deux ans illustrée par de savantes thèses, des arguments pleins d'une logique pressante; ces hommes, par tous ces combats théologiques, disputaient entre eux les piemières places de cette licence. Arrivés par là au grade de licenciés ou de docteurs, ces titres leur mettaient en main une expectative légale et plus ou moins prochaine à la possession d'un certain nombre d'offices ou bénéfices riches et honorables, et l'éservés par le droit aux gens de lettres ; par conséquent le plus grand nombre de clercs préparés aux saints ordres et au ministère des paroisses, dans les séminaires du royaume, ne vaquent qu'à des études légères y superficielles et très - insuffisantes. Quel rapport, je vous prie, entre les prémisses et la conséquence? quel argument pour un docteur, pour un professeur?

Les deux premiers aiticles emportent avec eux la solution du troisième, et il est visible que les

faits allégués par l'auteur prouvent évidemment le contraire de sa thèse.

Quant à sa digression, je ne la blâme pas; elle est une faute de logique, j'en conviens, mais c'est une faute que j'appelle heureuse. Je la compare à ces épisodes que l'on rencontre dans les poèmes; j'y vois même quelque chose de plus utile qu'une agréable récréation donnée à l'esprit : un fait historique très-digne de mémoire et néanmoins prêt à se perdre dans l'oubli, et que l'on sauve par là des ravages du temps. La pensée de fixer par l'écriture la tradition orale de ce fait, vivant encore dans l'esprit d'un petit nombre de témoins, m'était parfois venue dans l'esprit. L'occasion de la mettre à exécution me paraît favorable; je la saisis avec plaisir; mais, pour ne pas rompre le fd de cette discussion, et tomber, par une digression, dans le défaut que je reproche à mon adversaire, je la renvoie par forme de note à la fin de cette dissertation. On lithographie tous les jours ces édifices religieux et matériels dont le vandalisme de la révolution a fait un monceau de ruines; l'histoire a aussi son burin pour conserver à ces monuments de l'ordre moral une vie que ne pourraient leur donner l'art de la gravure et les traits froids et inanimés de la lithographie.

€uàa|)it?« â^j^iCi^i^ .

DÉFENSE DES PRÊTRES ET DES PASTEURS DISPENSATEURS DU SAUREJIENT DE PENITENCE.

Ici, contradicloirement à notre censeur, je pose les trois assertions suivantes : 1° la science sufïisaute du confesseur qu'il affirme n'être pas commune dans nos prêtres approuvés, par le même vice de leurs faibles études, est très-commune parmi eux, et les exemples contraires font moins règle qu'exception; 2° sa doctrine en cette matière est pleine d'exagération et de fausseté ; 3" quelques principes sur la science rigoureusement exigée du confesseur, aux termes de la raison et du droit divin, feront la matière du troisième article.

Article 1.

Nos confesseurs approuvés ont ordinairement la science suffisante, et les exemples contraires sont moins des règles que des exceptions.

Avant que d'entrer dans la preuve de cette thèse, je crois pouvoir présenter d'abord ce moyen préjudiciel, qui me paraît n'être pas méprisable.

Par cela seul que Dieu ordonne aux hommes de tout âge, de toute condition, de tous les pays, à tous les baptisés, en un mot, de s'approcher du tribunal de la pénitence, il n'a pu exiger, pour s'y asseoir, la science éminente des anciens docteurs de Sorbonne; il ne faut rien moins que trente ou quarante mille confesseurs pour desservir tous les tribunaux de l'Eglise de France, et si tous ces hommes doivent être pourvus de la science qui fait les docteurs es saintes facultés, cela va loin.

Mais j'arrive à la preuve directe de ma proposition. Je soutiens que tous nos séminaristes promus au sacerdoce, approuvés par l'ordinaire pour les confessions, envoyés dans les paroisses avec le titre de pasteurs, après les examens préalables voulus par la loi et par la discipline de l'Eglise, je dis de tous ces hommes qu'ils sont présumés avoir la science du confesseur, qu'ils l'ont ordinairement, sauf le cas rare d'une surprise faite à la religion de l'examinateur ou à la bonté de son cœur, par le malheur des circonstances; et j'ajoute encore que la supposition contraire est une injure faite à tous les juges de ce respectable tribunal, c'est-àdire aux hommes les plus élevés en vertu et en science dans l'Eglise de France. Et que peut-il leur manquer à ces candidats, après un pareil admissus, à s'en tenir à la rigueur de ce mot, que nous appelons en ce genre le nécessaire de la science, après tant d'examens subis durant les cours de l'école sur tous les traités de théologie dogmatique et juorale, examens renouvelés avec une ri^

gueur nouvelle devant de nouveaux juges, à chacune de leurs présentations aux saints ordres, sans parler du dernier, qui précède l'approbation?

Bien entendu que nous ne parlons ici que de la science nécessaire. Quant à celle qui serait désirable, nul doute qu'elle n'a point de bornes.

Article 9.

Où l'on détermine d'une manière plus précise la science suffisante du confesseur.

Et puisque mon dessein dans cet écrit n'est pas tant de réfuter un adversaire qui se réfute par luimême que d'approfondir, dans une occasion favorable, une matière importante, j'ajouterai ici : Qu'eutendez-vous par la science nécessaire du confesseur? quelle en est la matière, la mesure, la borne? ce n'est pas cette profondeur de doctrine qui ne recule devant aucune difficulté, qui résout sans hésiter les cas les plus ardus et les plus difficiles que puisse offrir la science des mœurs : cette science est désirable; mais, après tout, elle n'est pas nécessaire : cette science est celle du docteur, et non pas celle du pasteur. Or, selon interprétation la plus reçue, ce sont là deux ordres bien distingués, bien séparés par ce langage de saint Paul : Dédit pastores et doctores. Le docteur défend l'Eglise contre les nouveautés de l'erreur par de savants ouvrages, disserte dans une chaire sur les points les plus obscurs du dogme et de la discipline, et conserve pai^ là dans toute sa pureté le

dépôt de la foi. Le pasteur, le confesseur et le directeur des âmes expliquent au peuple, sur la chaire de vérité, les éléments de la doctrine, résolvent dans le tribunal de la pénitence les cas communs et ordinaires que présente le commerce de la vie. Or, les grandes difficultés étant, comme nous venons de le dire, renvoyées à la décision du docteur, cette science ainsi réduite consistera, selon la rigueur du droit, à savoir discerner les cas vraiment douteux et difficiles de ceux qui ne le sont pas et que l'on appelle certains ou faciles; prononcer avec fermeté sur ces derniers, hésiter sur les premiers; couper, trancher hardiment sur les uns, dire modestement sur les autres, avec saint Augustin : Je voudrais interroger ici des hommes plus savants que moi : Veliem audire doc tores. Or, cette science, que j'appellerai volontiers science du doute, est précisément celle que nous cherchons ici et que nous appelons la science suffisante du pasteur, du confesseur, du directeur des âmes. A présent, je maintiens que cette science est ordinairement le partage de tous les élèves promus dans le séminaire au sacerdoce, de tous les prêtres approuvés et examinés avant leur approbation ; mais elle est surtout celle du pasteur qui exerce le saint ministère avec toutes les précautions de la prudence chrétienne. Pour bâtir la tour, pour soutenir contre Satan la guerre du saint ministère, les hommes dont je viens de parler ont en main tous les fonds, toutes les provisions de science nécessaires ; ils ont lu avec attention ces excellents ouvrages où de

savants théologiens ont al)régé les énormes volumes des maîtres de la morale; ces lumineux et substantiels abrégés , ils les ont compris, logés peut-être dans leur mémoire. Les explications qu'en ont données, les développements qu'y ont ajoutés leurs professeurs dans la chaire de l'école, pour en éclaircir les obscurités ou en suppléer les lacunes, sont dans leurs notes; tous les jours ils augmentent ce fonds de connaissances acquises par une étude constante et non interrompue, par leur assiduité aux conférences ecclésiastiques de l'arrondissement, par les lumières que leur apporte sans cesse la pratique du saint ministère. Je dis de ces hommes qu'ils ne sont pas dépourvus de la science du confesseurj qu'ils la possèdent dans une suffisante mesure; je reconnais en eux ces ouvriers sans reproche dont parle saint Paul, qui n'ont pas à rougir de la manière dont ils traitent le saint ministère : Operarium inconfusihilem rectè tractantem verhum Dei. On peut appliquer à la morale ce mot ingénieux par où le grand pape saint Grégoire a désigné quelque part les profondeurs de l'Ecriture sainte, elle est ce fleuve où l'on rencontre, comme dans celui de la parole de Dieu, des abîmes où nagent les éléphants, et des endroits guéables où passent les agneaux; et, pour parler sans figure, elle pose des cas simples et faciles; elle en propose d'obscurs, de compliqués. Et le prêtre dont je viens de parler connaît ce fleuve; il en a assez souvent visité les bords pour y discerner les gués et les abîmes, c'est-à-

dire les cas certains et faciles, les endroits profonds, o])scurs,les moments où il convient de douter, de consulter, ceux où il doit trancher, décider, expédier promptement les hommes et les affaires.

La voilà donc, la science suffisante du confesseur; en voilà, à mon avis, la notion la plus vraie et la plus exacte : c'est la science du doute. Je ne dirai pas avec M. Pages, de cette science, qu'elle n'est pas commune dans l'ordre des pasteurs. Je ne la confondrai pas non plus avec l'ignorance, car elle en est très-distincte ; elle lui est contraire autant que la science, et, dans le vrai, le doute est une vraie science. Pour douter, il faut connaître les principes, en suivre le fil et les conséquences jusqu'à ce point où ils paraissent se heurter, se choquer; tout cela suppose de la science, des connaissances. On Ta dit souvent et l'expérience le prouve : plus un homme est instruit et éclairé, plus il doute; le demi-savant est tranchant, décidé, alïirmatif; quant à l'ignorant, il ne doute de rien.

Sur le fait de cette ignorance, laquelle est, dans la bouche de notre docteur, une sorte d'accusation qu'il semble jeter à tout moment au visage de tous nos prêtres approuvés, je dirai volontiers que dans tous les cas plus ou moins nombreux où elle existe, elle a une autre cause que le vice des études du séminaire; cette cause, c'est le dégoût de l'étude. Quand on a dans le cours de la vie l'oreille frappée de certains traits d'une ignorance vraiment incalculable a la charge d'un prêtre, d'un pasteur employé un saint ministère, on se dit à soi-même : Hé

quoi donc ! ces hommes étaient-ils à ce degré d*ignorance au moment de leur promotion ou de leur installation dans le ministère pastoral ? Et cette pensée vient aussitôt à l'esprit : Eh non, dans cette supposition, le fait de leur ordination serait de la part de leur évèque une faute, une prévarication même dont on ne peut le soupçonner capable sans injure. La vérité est qu'à cette même époque la science de ces hommes était suffisante. Elle a subi l'épreuve des examens ordonnés par les lèglements de l'Eglise; mais ce fonds de science, de connaissances, faute d'être ranimé par l'étude, s'est éteint, effacé de leur esprit, et il n'en reste plus le moindre vestige. Et voilà la cause de l'ignorance qui les rend dignes de l'interdit, aux termes du droit naturel et divin.

Je dois ajouter, pour compléter celte matière, cette remarque importante, c'est qu'il s'en faut bien que la science, condition de rigueur dans l'exercice du saint ministère, en constitue tout le fonds et la substance. Le grand saint Charles Borromée, dans une instruction admirable adressée aux confesseurs de ce beau diocèse, où il leur trace avec la précision de l'école les qualités essentielles du bon confesseur, en enumère bien d'autres qu'il place à côté de la science; car voici ses propres paroles : Ut suit docti, prudentes , sapientesy henè morali et de curd animarum inultàm solliciti.

Ut sint docti. Il n'omet pas la science; mais vous venez de voir tout cet ensemble de vertus et de

qualités qui doivent l'accompagner et concourir avec elle à la dispeiisation convenable de ce saint ministère, à la production de cette œuvre divine. Sapienies, piudentes\ ajoute-t-il. Arrêtons-nous un moment sur ces deux grandes vertus pastorales, et régulatrices du for de la conscience; désirons la science, mais désirons encore plus la prudence à ces hommes investis de la double qualité de directeurs et de médecins des âmes, médecins préposés par Dieu même à la guérison des vices qui sont les grandes maladies de nos âmes, au pansement de leurs plaies, aux crises de leur mort, aux combats violents engagés au fond des cœurs entre la passion et le devoir, la nature et la grâce.

INous disons quelquefois au médecin des corps: Demandez à Dieu la science de votre art ; elle est immense comme celle de la nature; demandez-lalui pour connaître l'innombrable multitude des maladies qui affligent la nature humaine, leurs classes, leurs espèces, qui se perdent dans l'infini, les symptômes qui les manifestent, les causes qui les diversifient, les modifient ou les compliquent; mais demandez-lui surtout la prudence pour discerner cette variété non moins innombralDle d'exceptions aux règles de votre art, provoquées sans cesse par les climats, par l'air, ses vents, ses courants, les variations de son atmosphère , et tant d'autres causes dont Dieu seul connaît le nombre. Que sais-je, enfin, et que puis-je vous dire sur le calcul' vraiment infini de tant d'accidents où la nature se perd, se cache, se plait à démentir vos

principes, à confondre vos aphorismes, et à vous abandonner sans boussole, sans règles, aux conjectures de votre raison faible et déroutée, ou plutôt aux conseils de sa divine providence, maîtresse de la vie ou de la mort, et qui en dispose à son gré, selon les vues de son infinie sagesse? Les maladies de l'âme ne sont pas moins nombreuses que celles du corps, moins compliquées, diversifiées, modifiées par le physique des tempéraments, l'action des passions humaines, leurs formes innombrables, les nuances des caractères non moins variées que celles des traits de la physionomie. Ces maladies ne se montrent pas au dehors par des symptômes visibles, palpables ; mais elles se cachent au fond des cœurs. Le premier qui a comparé le cœur de l'homme à un abîme n'a rien exagéré. Ce sont ces considérations ou autres semblables qui ont mis dans le cœur et dans la bouche du grand pape saint Grégoire cette exclamation si connue : Oh ! qu'il est difficile, le gouvernement des âmes! c'est l'art des arts. C'est la prudence du confesseur et du pasteur qui a inspiré au saint docteur tant d'avis sages, énoncés au même lieu, et dont voici l'esprit et le fond encore plus que le texte et la parole, et qu'on peut lire dans son Pastoraly livre admirable, appelé de ce nom parce qu'il est digne d'être le guide et le manuel de tous les pasteurs :

« Autres sont les avis que le pasteur des âmes » adressera à l'enfant avec qui il balbutie sur les » éléments de la doctrhie, au néophyte qu'il pré-

pare au saint mystère de l'autel ; à l'adolescent prêt à faire son entrée dans le monde, au jeune homme qui entre dans la carrière de la vie, au vieillard qui l'achève et la termine ; au magistrat qui gouverne les choses humaines, au prêtre préposé sur les choses divines; au religieux retiré dans la solitude comme dans un port tranquille, au séculier vivant dans le monde, mer plus agitée parles passions humaines que l'Océan par ses tempêtes ; au célibataire qui mène icibas la vie des anges, aux époux engagés sous les lois saintes du mariage; au vieux pécheur lié par des habitudes plus dures que le fer, au juste nouvellement tombé, aux enfants prodigues égarés au loin dans la région de l'iniquité; aux infirmes aux prises avec les anxiétés du scrupule, aux fidèles possesseurs de la paix et de la liberté des enfants de Dieu ; aux âmes élevées qui planent dans les hauteurs de la contemplation, aux âmes vulgaires qui ne sortent pas des voies communes. » Que de prudence ne faut-il pas pour mesurer, peser, pour ainsi dire, à l'œil tant de choses si diverses et si capables de faire pencher si diversement la balance sous la main du juge des consciences ! Quelle abondante provision de prudence, de sagesse ne faut-il pas à celui que son ministère appelle à tirer du trésor de son cœur cet ancien et ce nouveau dont parle l'Evangile, c'est-à-dire des choses toujours anciennes, toujours nouvelles, toujours appropriées à la position, à la situation de ceux à qui il

parle, à leur force, à leur faiblesse, à la mesure de leurs grâces. Combien de docteurs de l'école dont la tête est pleine de faits, de connaissances même réputées bonnes et utiles, mais dont la vue sera souvent plus faible, plus fausse dans le gouvernement des âmes que celle de ce serviteur prudent et intelligent dont parle ici Notre-Seigneur, mais (jui est très-peu versé dans les langues savantes et les sciences humaines ! Il est temps de finir ce chapitre, aussi bien trop de chemin nous resterait à faire pour suivre notre adversaire dans tous les espaces iuïaginaires où il s'égare. Dans cette suite de développements on a vu disparaître le second article de ce chapitre, lequel accuse d'exagération la doctrine de notre docteur sur cette matière, mais le lecteur judicieux et équitable me permettra de le déduire en forme de corollaire de tout ce qui précède.

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