DEFENSE DE L'EGLISE UNIVERSELLE
Je ne balance pas à dire que les assertions de ce docteur ne vont à rien moins qu'à compromettre l'infaillibilité et l'indéfectibilité de l'Eghse ellemême.
L'Eglise catholique ne peut se taire en présence d'une erreur qui menace de corrompre la foi et la morale dans une partie notable du troupeau de Jésus-Christ. En pareil cas, elle parle et parlera toujours; je ne fais là que traduire un axiome de saint Augustin connu de tout le monde : In his qiiœ sunt contra fidem et honos mores Ecclesia nec facit, nec tacet, nec approbat. On connaît encore beaucoup ce cri de la foi qui s'élève toujours au sein de l'Eglise contre les erreurs naissantes : avertie par ce bruit, l'Eglise se réveille, les juges de la foi, sentinelles fidèles, dénoncent l'erreur au peuple chrétien, la démasquent à ses yeux avec ses dangers et ses artifices. Je sais qu'on peut abuser de ce principe; on a vu quelquefois un obscur théologien dire : l'Eglise m'entend et ne me condamne point; donc j'ai raison. Son erreur ou plutôt son impardonnable orgueil est de croire qu'il figure pour quelque chose dans l'Eglise ; mais je le demande à tout homme de bonne foi, l'Eglise enseignante ne serait-elle pas visiblement en défaut et passible en quelque sorte du reproche d'infidélité dans la garde du dépôt de la foi, si elle n'élevait pas la voix quand l'erreur enseignée du haut de la chaire de Pierre arrive jusqu'aux évêques associés avec lui au gouvernement suprême, leur est tracée comme une décision, une règle de conduite émanée de cette Eglise maîtresse, afin d'être transmise par eux aux pasteurs du second ordre, à tous les dispensateurs du sacrement de pénitence, et tout cela comme une décision régulatrice de leur conduite
dans le ministère de la réconciliation des âmes; et ici je fais appel à la notoriété de ce fait, que les évéques, à la presque unanimité, ont publié ces prétendues erreurs calviniennes venues de Rome, les ont transmises aux pasteurs comme des règles de leur conduite pastorale. Vous vous trompez, dira ici le docteur Pages, l'Eglise réclame ; n'avezvous pas entendu des cris d'alarme pour dénoncer cette doctrine à l'Eglise universelle? moi-même je l'ai signalée à l'indignation du peuple catholique ; je n'ai pas épargné ceux de nos prélats qui en ont été les plus ardents propagateurs. Ignorez -vous tous les bons écrits qui ont paru sur cette matière ? j'en ai donné le précis et l'analyse dans mon grand ouvrage. J'ai comblé d'éloges leurs auteurs, je les ai vengés contre les critiques déplacées de ï Ami de la Religion, conive les censures de leurs évéques.
Et voilà bien ce qui me confirme dans cette pensée que l'Eglise universelle ne réclame pas ici, puisque vous et les jeunes théologiens, seuls contradicteurs qu'on entend ici, vous n'êtes pas TEglise.
Mais voici bien une accusation plus grave par où notre docteur se condamne lui-même. L'erreur envahit l'Eglise de France tout entière; // n'y a qu'erreur, qu'orgueil, cupidité dans tout son clergé,et voyez oit tout cela va. Cette Eglise de France, telle qu'il nous la fait et avec ce iiî^^que hideux dont il la couvre, est une des plus belles portions de la catholicité ; si toutes les Eglises du monde chrétien sont entachées comme elle de la même
erreur calvinienne,que reste-t-il à dire, sinon que l'Eglise universelle n'est plus qu'un corps où il n'y a plus rien de sain? La tête, c'est-à-dire l'Eglise romaine, est languissante et malade ou plutôt morte; le corps, c'est-à-dire les Eglises particulières, sans excepter l'Eglise de France, qu'on dit être sa partie la plus intègre, est tout couvert de plaies, d'ulcères, de contusions, et cet homme malavisé ne voit pas qu'en jetant à tout venant l'accusation de calvinisme, il se réfugie dans l'Eglise invisible de Calvin.
Il n'y a pas jusqu'à la prudence qui ne conseille à notre docteur de baisser de plus d'un ton l'élévation de sa voix contre le jeune clergé de notre France, cette jeunesse cléricale, si rudement reprise, gourmandée, flagellée par ses écrits, à bec et ongles; et déjà ses répliques ont pu lui faire sentir que son verbe, quand on l'irrite, devient un peu haut, et montera, sil le faut, jusqu'au niveau du sien. On a souvent donné des éloges justement mérités à sa piéié, à la régularité de ses mœurs, à son zèle pour la propagation de la foi, pour la beauté de la maison de Dieu, pour la splendeur de son culte; et si, à de si justes louanges, la critique a mêlé quelque censure, je soutiens à notre docteur qu'il a perdu le droit de les lui adresser. Ce n'est pas ici le lieu de les discuter; et si j'en parle, c'est en historien, sans vouloir m'en faire le garant. On a reproché à la jeunesse de la nouvelle France trop de confiance dans ses moyens, de fermeté dans ses jugements, de mépris pour les cho-
ses jugées par l'expérience, d'amour pour la nouveauté, mère du trouble et fille de rinconstance, de hardiesse au sortir de l'école, à se lancer dans des œuvres et des entreprises scientifiques caj)ablés d'effrayer ies Pétau, les Dom Sellier, les xMabillon d'autrefois. Mais vous, monsieur le censeur, répliquera ici ce précoce érudit de la jeune France, n'auriez-vous pas aussi une trop haute idée de votre science et de votre suiTisance^ Messei^/ieurs de Bcdley et du Maiis sont-Us des écoliers^ pour que vous ayez le droit de les traiter en maître ? Vous ne voyez qu'ignorance dans l'Eglise de France tout entière, dans ses prêtres, ses évéques, ses congrégations, ses maîtres et ses docteurs. Venez nous reprochei- après cela d'oublier la modestie, la modération, le respect dû à l'épiscopat et aux vétérans du sacerdoce.
Cependant un ami de la religion, un zélateur de ses vrais intérêts, est profondément affligé à la vue de ces discordes j il s^écrie volontiers avec une douleur amère : Est-ce bien le moment où l'armée du Seigneur est investie, cernée de toutes parts, de laisser percer la division parmi ses chefs et ses soldats? n'est-ce pas au contiaire pour elle un devoir, une mesure de salut public, de serrer ses rangs, et de marcher unis comité un seul homme, sous la conduite du général qui commande et di^ souverain qui gouverne?
Un vent de présomption et d'insubordination souffle, dit-on, en France, il égare la jeunesse du siècle, la soulève contre l'autorité, nécessairement
il doit pénétrer dans le sanctuaire. L'esprit du siècle est comme un air, une atmosphère où respire le prêtre comme le peuple, il s'insinue dans toutes les âmes par tous les pores des sens; il les modifie, les altère et les corrompt à leur insu, et souvent malgré eux. Nouvelle raison pour nous, vétérans du sacerdoce, de prêcher de bouche et d'exemple l'obéissance et la soumission dues aux autorités constituées par Dieu lui-même dans l'Eglise et dans l'Etat. Un homme superbe à qui il a été donné, durant plusieurs années, de régner en despote sur une portion considérable de la jeunesse cléricale, a levé l'étendard de la révolte contre l'épiscopat; ses principes anarchiques, ses doctrines antisociales, écrites en traits de feu, ont facilement enflammé des âmes si ardentes. Est-ce bien à un prêtre, révéré jusqu'ici par ses vertus, ses connaissances acquises, à favoriser par l'orgueil de ses bravades envers l'épiscopat le développement de tant de germes d'indépendance que recèle le sol de la France, et qui corrompent jusqu'à l'air qu'on y respire? Voulonsnous introduire dans l'Eglise la confusion qui règne dans l'Etat, travaillons à déconsidérer l'autorité, à eîfacer, pour ainsi dire, celte imag. de Dieu que l'Evangile a comme imprimée sur la face des supérieurs légitimes '.
Dieu n'a pas béni ces hommes austères dans leurs mœurs, mais outrés et exagérés dans leurs
' Superiori mco iniaginem Christ» iuiposuit.
principes. Parcourez tous les siècles, remarquez tous les artisans de schismes et de discordes ; examinez de près tous les auteurs de sectes qui passeront devant vous, vous n'y rencontrerez que trop souvent des hommes d'un zèle ardent, d'une mortification exemplaire, des hommes d'oraison et de prières, mais inflexibles dans leurs idées, d'autant plus incapables de s'en détacher que la piété les a souvent sanctifiés et canonisés dans leur esprit. On en a vu,dit-on, quelques-uns prendre leurs résolutions les plus funestes au pied de la croix; aupiedde ta croix, où la dernière chose que l'on dépose, dit un habile historien ecclésiastique, c'est une attache excessive à ses propres idées '. La réforme, la pureté de la doctrine, la haine du relâchement dans la discipline, ce sont là leurs mois d'ordre et leurs cris de ralliement. On reconnaît à ce tableau un Tertullien, un Lucifer de Cailliria, les Franciscains, défenseurs outrés de la pauvreté évangélique, un cardinal Lallemand, fondateur du schisme de Bàle, et que son repentir et ses vertus ont fait inscrire dans le catalogue des saints. Qui oserait justifier tous les faits et les discours insubordonnés contre l'autorité épiscopale, du solitaire saint Colomban, et ne pas les censurer comme des fautes non effacées par l'éclat de ses miracles, mais anéanties, consumées par le feu de sa charité? Les fondateurs de la petite Eglise, dont le schisme touche à sa fin, n'étaient rien moins que des prêtres édifiants par
« Cbarlevoie, Histoire du Parafa au
les dehors de leur vie pieuse et austère; et enfin le docteur La Mennais vient fermer cette déplora ble liste.
Je finis en présentant au lecteur de ces tristes débats cet avenir qui n'est pas sans consolation. Je ne crois pas que de cette division entre prêtres, un peu tîop véhémente peut-être, puisse sortir le mal du schisme. Tout schisme suppose des chefs, novateurs forts de génie, puissants en œuvres et en paroles; et dans la multitude, des hommes passionnés disposés à les suivre : toutes choses qui manquent ici. Les chefs sont des jeunes gens pieux, mais faibles en doctrine, et jusqu'ici presque ignorés du public. Leur général est un vieillard non moins jeune qu'eux en prudence et en sagesse. Pour ce qui est de la multitude, je la crois ici peu facile à émouvoir. Dites à ce séculier, à cette bonne mère de famille, à ce petit nombre de chrétiens qui le sont jusqu'à l'autel et au tribunal sacré, dites-leur que tout capitaliste peut tirer le taux légal de l'argent prêté à un homme de commerce, à tout individu qui le met à profit, qu'il le peut dans tous les cas exposés et résolus par les dernières décisions du Saint-Office ; décisions adoptées par la majorité des évêques, et publiées dans leurs diocèses; il vous répondra : En voilà assez, je suis tranquille; et si mon confesseur me refuse l'absolution, je m'adresserai à un autre. Les prêtres eux-mêmes les plus tenaces en faveur du rigorisme ne le suivent pas dans la pratique, et finiront par entrer sans peine dans une
voie qui élargit devant eux leur ministère, et le dégage d'un si grand nombre d'épines fâcheuses et incommodes, et les décisions du saint Siège ne tarderont pas à prévaloir dans tous les diocèses.