L'ANCIENNE FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE PARIS • ET LA SORBONNË
L'ancienne Faculté de théologie de Paris n'étai}, comme la nouvelle, qu'une fraction de son Univ.rsité. Elle se divisait en quffire familles : la Sorbonne, la Maison de IN'avarre, les Ordres î-eligicux admis aux honneurs académiques, les docteurs appelés Ubiquistes. Entre ces quatre familles, la Sorbonne t-tait, sans contredit, la plus g! nude et la plus considérable, jusque-là qu'elle avait donné le nom à tout le corps par une de ces figures du langage où l'on prend la partie pour le tout; et cette vieille dénomination subsiste encore, et il n'est pas rare de désigner de vive voix et par écrit l'ancienne Faculté de théologie de Paris par le nom de Sorbonne.
La Sorbonne avait pour fondateur Robert Sorbon, personnage qui ne jette pas dans l'histoire ecclésiastique un éclat proportionné aux illustrations de l'école dont il est le père. On sait que saint Louis l'honorai' d'une amitié qui approchait de la familiarité. Sa maison, dar.s sa pensée, n'était qu'un asile ouvert aux clercs intelligents et aptes aux sciences, mais trop pauvres pour fournir à leurs propres frais durant la longue et dispendieuse carrière des études universitaires de Paris. Le caidinal de Richelieu, par ses largesses et ses bienfaits envers la Sorbonne, peut en être regardé comme le second fondateur, et les Richelieu, jusques en 17 90, en ont reçu les honneurs de la part de cet illustre corps; toutefois la Sorbonne, dans l'étal de prospérité où l'avait mise la
dotation de ce grand ministre, ne rougissait pas de la pau" vreté de ses ancêtres, et dans ses actes les plus authentiques elle continuait à s'appeler la pauvre Sorbotine {pauperem Sorhonam).
La Maison de Navarre, fondation royale des souverains de cette contrée, possédait aussi de grandes illustrations de science et de fortune. Ses membres, qu'on appelait Bacheliers, étaient, au moins dans ces derniers temps, en général plus riches et plus nobles; elle comptait parmi ses gloires Bossuet, qui Tétait en outre de l'Eglise de France, je dirais presque de l'Eglise tout entière. Toutefois son influence sur la Faculté de théologie était bien inférieure à celle de la Sorbonne. Celle-ci passait pour en être la régulatrice et la conductrice.
Les Ordres religieux de saint Dominique, de saint François, de saint Benoît composaient ce que j'appelle la troisième famille de l'Université. Cesdeux premiers corps ont élé snscilés de Dieu dans le moyen âge pour être les auxiliaires nécessaires du ministère pastoral, alors, très-souvent, ignorant, corrompu ou incapable. Or, dans ces siècles d'obscurité et de nuage, les deux grands ordres de saint Dominique et de saint François portaient en quelque sorte sur leurs épaules presque tout le poids du ministère évangélique, comme pasteurs, comme docteurs, comme apôtres. Comme pasteurs, on les trouvait dans toutes les paroisses, munis des plus amples privilèges du saiut Siège, exerçant, conjointement avec les ordinaires ou les curés, 1" le ministère de la prédication, et les noms de prédicateur, de prêcheur et de Dominicain étaient comme synonymes. Les Franciscairs marchaient à leur côté, et n'étaient pas moins dans ce ministère leurs collaborateurs et leurs collègues que leurs amis et leurs frères. 2" Comme docteurs, la liste des docteurs sortis de leurs écoles figure avec tant d'éclat dans l'histoire ecclésiastique, qu'on est tenté de leur approprier exclusivement, durant celte période de t(!mps, cette parole adressée par le divin Maitr»; à tout l'Ordre apostolique : Vous êtes la lumière du moude. 3"Comme apôtres, c'est par eux que l'immortelle fécondité de l'Eglise engendrait alors ses enfants toujours anciens et toujours nouveaux, et l'on ne rencontrait que des Dominicains et des Franciscaius dans toiiles les contrées idolâtres.
D'après cet aperçu, il est visible que ces deux grands Ordres religieux out dû, dès leur naissance, s'incorporer avec la Faculté de théologie de Paris, qui semblait être en ce même temps comme un foyer central d'oii partait la lumière pour éclairer le monde. Ces deux grands corps, à peine nés, entrent dans l'Université de Paris et en occupent les principales chaires ; ils y eulrent, ou plutôt ils en forcent les portes; car on sait qu'il ne fallut rien moins que les ordres réitérés des deux puissances pour les y introduire, pour vaincre la résistance des docteurs séculiers à les y recevoir. Les pièces de ce fameux procès subsistent encore. Les Mémoires du docteur Saint-Amour, par le style acre et violent qui y règne, servent à rehausser, comme par un beau relief, l'esprit de modération et de sagesse que nous admirons encore dans les apologies de saint ThomasctdesaintBonaventure. On dirait que la passion et la vérité avaient fait choix de ces divers personnages pour être leurs avocats et leurs défenseurs dans cette cause, plaidée alors contradicloirement devant le tribunal de l'Eglise, et un observateur judicieux y remarquera sans peine que l'esprit de déni irement ef de calomnie de la fausse science envers le sacerdoce ue sont pas de fraîche date. Le jugement de l'Eglise romaine ne se fit pas longtemps attendre, et il donna gain de cause aux religieux avec un triomphe si complet, que, depuis cette époque, leurs privilèges n'ont fait que s'acctoîlre, et ont fini par prendre une extension vraiment démesurée, et la borne que le saint concile de Trente y a mise passe pour être un des points utiles de sa réforme. Les religieux entrèrent donc alors dans l'Université; ils s'y sont maintenus jusqu'à la législation de 1790, laquelle fit de l'Eglise de France tout entière un monceau de ruines, et ne laissa pas même dans -ce temple du Seigneur subsister pierre sur pierre. Jusqu'à cette époque les études faites dans leurs écoles comptèrent pour la licence et le doctorat de la Faculté de Paris, et ils étaient la troisième famille et une des parties intégrantes de cette académie célèbre.
Les Uhiquistes composaient la quatrième et dernière famille de la Faculté de Paris. Leur nom seul suffit pour en faire connaître la forme et l'organisation. Isolés, indépendants, étrangers aux trois autres corps, ils étaient partout comme membres, et comme corporation nulle part. Mais
revenons à la Sorbonne. Cette société célèbre semble, comme l'Eglise primitive de Jérusalem, avoir réalisé cetteégalité parfaite de droit entre les membres qui passe à bon droit pour être le beau idéal ou plutôt le rêve de la philosophie. C'était une communauté de prêtres réguliers, édifiants, fervents même, sans supérieur et sans chef préposé pour maintenir l'unité, la subordination, la parfaite observance des règles de l'association. Le prieur n'était qu'un jeune homme nouvellement associé, assez riche pour soutenir la représentation de cette place, et cette représentation consistait dans un salon ouvert où la société se réunissait pour ses récréations de l'après-dîner; des conversations graves et sérieuses y servaient, dans les beaux jours de la Sorbonne, de délassement à des travaux de cabinet austères et pénibles. Le prieur, chez qui on portait les clés pour la forme, loin d'affecter la moindre juridiction sur ses égaux, se croyait plus redevable que le reste des associés du tribut de soumission et de respect dû aux anciens. Ceux-ci exerçaient sur la jeunesse une douce et imperceptible magistrature. Le philosophe Bernardin de Saint-Pierre n'a pu refuser son admiration à ce phénomène politique qu'il a signalé dans ses écrits : celui d'une société florissante qui a traversé les âges et les siècles, sans autre lien de gouvernement, de conservation et de durée, que le respect envers les vieillards. L'imparliale et inflexible vérité m'oblige ici à une fâcheuse révélation. Ce corps, en 1790 et quelques années auparavant, laissait percer au dehors des signes de décadence, symptômes fâcheux de sa mort prochaine. Le jeu, le Itixe des habits et de la parure, les airs du monde, la conversation séculière et profane commençaient à envahir ce sanctuaire, naguère si révéré, de la gravité, de l'austérité sacerdotale, de l'observance exacte et rigoureuse des canons de l'Eglise. La seule vue du docteur Asseline promu à l'épiscopat à l'entrée de la révolution, sa douceur évangélique, les manières riantes et affables de ce Mécène de ces derniers temps, étaient la plus forte barrière de la Sorbonne de 1790 contre ces relâchements toujours croissants dans l'auslère discipline de ses devanciers.
Quant aux Bacheliers de Navarre, le désordre de leur conduite était encore plus grand, et ce nom seul suffisait pour présenter les idées les plus contraires à la vénération due
au sacerdoce, dans l'esprit du public chrétien de cette époque.
Si l'on me demande à présent quel était le principe conservateur, ou si l'on veut générateur de la perpétuité et de la durée de la maison de Sorbonnc, je crois voir quelquesuns de ses analogues dans la coiislitiitioii des sociétés religieuses. Il y avait pour les récipiendaires un temps de noviciat et de probaiion, épreuves non de perfeclion, mais de science.
On ne demandait pas aux aspirants des témoignages éclatants d'humililé, d'abnégatiou, d'obéissance religieuse, mais d'érudition et de capacité dans la science divine. Tous les deux ans la Sorbonne ouvrait son concours, et un nombre de candidats égal à celui des places vacantes lui présentaient leurs suppliques à l'effet d'être agrégés à ce corps vénérable. Ces novices soutenaient deux thèses chacun, comme preuve ou titre de leur idonéité à une semblable réception; ils argumentaient à leur tour à chacune de ces thèses, et cette guerre d'arguments était vive et chaude. Là on combattait : 1° pour l'honneur, car il n'était pas petit le déshonneur d'être refusé, et le contre-coup pouvait être fâcheux pour le succès de la licence, et le sujet ainsi déprécié pouvait être reculée un plus bas lieu dans la liste des places; T pour la fortune; car voici les émoluments temporels attachés au rang de sociétaire de la Sorbonne : \^ un logement dans ce bâtiment, dont la magnificence de Richelieu avait fait un des remarquables édifices de Paris; ces logements, au nombre de trente-deux, étaient beaux et commodes; plusieurs d'entre eux devenaient vacants tous les deux ans et ouvraient leurs portes aux nouveaux agrégés. Ce flux et reflux d'allants et de venants tenait à la constitution de cette maison et à l'état de l'Eglise. Les professeurs et les agents de l'administration temporelle de cette maison y tenaient par un domicile fixe ; mais pour le reste des sociétaires, la Sorbonne était comme un hôtel où ils habitaient en passant, en attendant un riche bénéfice qui ne pouvait leur manquer à une date très-prochaine dans quelqu'une des églises du royaume; 3" un droit acquis pour se faire délivrer à la cuisine une bouteille de vin de Bourgogne, un potage, une portion raisonnable de bœuf, le tout au prix et somme de cinq sous; 4° un couvert mis à tous les repas communs du corps, et ces
banquets, destinés à eiUretenir l'union et la fraternité entre les membres de la famille, ne laissaient pas que d'être fréquents; ù" l'assistance aux conseils, et ces conseils étaient de deux sortes : 1" conseils de finance : ils avaient pour objet la gestion du patrimoine commun, avec des détails sur la comptabilité dontoiin'avait pas excepté la cuisine. On y parlait toujours latin, et parfois, au dire des jjlais.uits, un latin de cuisine ;2" conseils de conscieiice : il s'agissait, dans ceuxci, de répondre aux consullaui,ns sur les obscurités de la science divine adressées de toutes les parties du royauïne, et quelquefois même des contrées étrangères, à ce corps de savants, révéï'é de tout le monde chrétien.
Ces détails, on les chercherait peut-être en vain dans les monuments du temps: l'histoire les dédaigne et ne les estime pas dignes de la gravité de ses récits: mais à présent que la tradition orale, toujours vivante par la j.ratique, en est interrompue, pourquoi ne pas leur communiquer la fixité de l'écriture, pour servir de matériaux aux architectes des âges suivants, si jamais il leur plaît de reconstruire sur un plan approprié au temps et aux circonstances ce magnifique édifice ?
Mais si le matériel de laucienne école théologique de Paris ne mérite pas l'attention de l'histoire, sa partie morale et intellectuelle est un des plus graves sujets dont elle puisse s'occuper; et sous celte dénomination je comprends les cours de ses éludes, les matières théologiques qui en étaient l'objet, les preuves de science, c'est-à-dire les actes et les thèses auxquels elle attachait le grade de docteur, le tout sans omettre les formes et le cérénioniiil de ses œuvres savantes et religieuses.
Il ne fallait rien moins que neuf ou dix ans à un sujet, selon qu'il appartenait à la bonne ou à la mauvaise année, pour arriver depuis la fin de ses humanités jusqu'au doctorat.. Deux années de celte période de temps étaient consacrées à la philosophie, à lissue desquelles l'étudiant soutenait un sérieux examen devant des députés choisis parmi les docteurs de la Faculté des leltres,et recevait le degré de maître es arts. Le cours de théologie venait après; il durait trois ans, et se terminait par une tlîèse solennelle appelée tentative. Si le succès en était favorable, elle obtenait à l'aspirant le
degré de bachelier. Les questions "disputées dans cette thèse étaient graves et sérieuses en niatière de fait et de doctrine; c'était une guerre d'arguments vive et pressante : elle durait une matinée tout entière. Le récipiendaire y défendait la brèche contre une série d'arguments qui se succédaient jusqu'à midi, comme autant d'assauts, après lesquels le siège était levé, et le candidat admis ou refusé au grade de bachelier, à la majorité des billets blancs ou noirs qu'il avait obtenus par forme de suffrage. Suivaient deux ou trois années d'interstice, et de cette combinaison de temps sortait une licence dont on disait qu'elle avait sa bonne ou sa mauvaise année, et dont la carrière se prolongeait neuf ou dix ans, selon que le bachelier avait rencontré la bonne ou la mauvaise année.
Le bachelier ainsi préparé par de fortes et laborieuses études entrait en licence. Elle s'ouvrait avec solennité, la religion la consacrait par la pompe de ses cérémonies: c'était une messe cUanlée, où tous les bacheliers admis à la licence après un sérieux examen, et les docteurs resomptés, c'est-àdire déclarés juges de la licence, assistaient, en robe, en fourrure et avec tous les nobles insignes de leurs grades. La licence se prolongeait pendant deux ans, après lesquels le licencié, béni et reçu, n'avait plus de thèse à soutenir, au moins de celles où l'on paie de sa personne : il présentait un élève, lequel soutenait en présence de la faculté une thèse, et cette thèse était pour les juges de sa doctrine une preuve vivante de son talent pour l'enseignemeut, et de son titre au bonnet de docteur. Le mot de docteur étant synonyme de celui de maître et de ^roiG&ittv\Y {sapientissimus magister)^ le doctorat était le sommet des honneurs académiques: il n'était qu'un pur et dispendieux cérémonial.
Quant aux preuves de science fournies par la licence, elles .étaient considéiabks : c'étaient trois grandes thèses; les noms de majeure, mineure et de sorbonique sonnent aujourd'hui agréablement aux oreilles des vieillards licenciés qui vivent encore, et s'ils y ont obtenu un lieu distingué, elles y réveillent les émotions agréables qu'éprouve un ancien guerrier au souvenir de ses campagnes et des faits glorieux qui ont illustré sa vie.
La mineure avait pour objet les sacrements. Tous les
dogmes de notre foi en litige avec les Protestants sur cette importante matière, tous les faits de l'histoire ecclésiastique qu'ils ont essayé de dénaturer, de tirer à eux afin detayer l'erreur, étaient inscrits sur celte thèse pour êti-e le point de départ de la dispute. Commencée à huit heures, elle se terminait à midi sonnant. La majeure soutenait la dignité de cette dénomination par le poids et l'importance des questions débattues : c'étaient la controverse de l'Eglise contre les Réformés, les fondements de la religion défendus contre les modernes incrédules ; les prolégomènes de l'Ecriture sainte ; le canon des divines Ecritures vengé, rétabli dans son intégrité; les retranchements qu'ont voulu y faire les mêmes Réformés convaincus de fausseté; tous les faits scripturaires qui se rattachent à ces graves questions éclaircis, discutés. Telle était l'abondante matière de la majeure, sans préjudice de toutes les additions qu'il plairait d'y faire parle licencié, jaloux de faire montre de sa science et de sa doctrine. La majeure occupait toute la journée sans désemparer; le préhideut et le repondant prenaient leur re))as, comme à la guerre, sous la tente; le pupitre et la chaire leur servant de table, et la salle de salon. Les arguments étaient pressés, serrés; la difficulté allait toujours croissant; chaque instance lui donnait un nouveau jour : le dernier sillogisme en exprimait toute la force. L'usage avait prévalu dans les écoles de Paris, par opposition à celles de la province, de faire précéder chaque sillogisme d'une glose, sorte de préambule qui lui servait d'explication. Durant l'attaque et la délcnse de part et d'autre, celait à qui déploierait plus d'érudition, de science et tout à la fois de souplesse, d'adresse à manier les armes de la logique. La diction était un démenti donné aux détracteurs de la méthode scolastique : elle n'était pas, comme ils aiment à le dire, lourde, pesante, embarrassée dans sa marche par raltirail des formes comme par des masses de plomb. L'auditeur était souvent agréablement surpris d'y trouver une latinité pure, élégante, des soutenants qui savaient animer la discussion par le feu et la chaleur de l'éloquence. La médiocrité impatiente et avide de célébrité et qui possède assez le sentiment de sa faiblesse pour comprendre l'impuissance où elle est d'y arriver par le mérite de la difficulté vaincue et de l'observation des bonnes
règles; la médiocrité, comme à son ordinaire, prend ici nn parti tort commode, qui est de mépriser la règle, de convertir ce mépris en art, de créer une rhétorique, ou, si l'on veut, une poétique nouvelle, qui a pour sa première loi !e mépris des règles. Il n'en est pas moins vrai que les bons ouvrages sont à ce piix, (jue leurs auteurs ont confessé et confessent eûcore à l'unaiiimilé lui être redevables de leurs succès; que depuis qu'on s'en écarte, la littérature, la polémique, tous les genres de l'art de bien dire, frappés de stérilité, ne produisent plus que des compositions faibles ou frivoles, des œuvres où brillent quelques étincelles d'esprit, mais oii le feu et le talent s'éteignent et s'épuisent au bout d'une page ou d'une colonne de journal.
Ces novateurs, depuis 1790, sont en possession de leurnou: velle méthode: qu'ils nous montrent, durant cette période de quarante ans, un ouvrage sorti de leur école qui se recommande par la régularité du plan, l'ordre et l'onchaînement des preuves, la clarté, la netteté des idées, toutes choses qu'on a estimé jusqu'ici constituer le fonds d'un bon livre; et si l'on juge de l'arbre par les fruits, le triomphe de la méthode sorbonique est assuré et son règne affermi dans les écoles. Que les hérétiques, les impies, et tous les superbes contradicteurs de la saine doctrine se liguent et se confédèrent avec les corrupteurs du beau et du vrai eu littérature, pour décrier la vieille méthode, ou le conçoit: ces hommes ont des intérêts communs. La déclamation et le sophisme sont pour eux un besoin, et la méthode scolastique même, dans cet état de liberté où la politesse de ces derniers temps Tamise, les gêne et les contrarie encore beaucoup. C'est pourquoi ils lui ont déclaré une guerre irréconciliable. Mais que leurs déclamations fassent écho jusque dans le sanctuaire, qu'elles trouvent des défenseurs, des approbateurs dans nos écoles ecclésiastiques, parmi leurs maîtres et leurs professeurs, voilà ce qui étonne et qui nous autorise à dire, si le sel de la terre s'alïadit et se corrompt, que restera-t-il de sain dans le monde moral? Et si la prédication de la morale évaugélique, la controverse, c'està-dire la déieuse de la véritécatholique contre Terreur et Thérésie, n'ont d'autres interprètes que des pasteurs et des docteurs ainsi enseignée, la cause de la foi ne peut qu'en souffrir d'immenses dommages. Le docteur que je combats ne donne
pas la main à ces novateurs, mais il va avec eux au même but par des routes opposées; il loue à outrance les études de l'ancienne Sorboune, mais pourquoi? Pour déprécier celles de nos séminaires. S'il élève les premiers sur un piédestal, c'est avec l'intention de mettre les seconds à leurs pieds. Pour mieux dissiper le nuage dont il obscurcit la vérité, lâchons de remettre sous son point de vue véritable la question déplacée, et un jugement impartial, capable de mettre sous les yeux du lecteur le bien et le mal de l'ancienne licence, me paraît propre à contribuer à cet heureux résultat.
La licence de Paris était singulièrement propre à développer la force d'un bon esprit dans son âge de croissance, à l'agiter, à le remuer, à le pousser à de violents efforts par le ressort d'une émulation véhémente. Ce mouvement violent imprimé aux âmes provenait de plusieurs causes,: 1° l'honneur. Qu'on se figure ici l'élite des sujets de Paris, et peut-être de tout le royaume, se disputant la palme du mérite théologique dans des combats vifs, animés, et pour ainsi dire corps à corps, devant un aréopage sacerdotal où siégeaient des docteurs en grand nombre, dont plusieurs possédaient un nom illustre et une réputation presque européenne; devant un auditoire d'ecclésiastiques capables de remplir la salle vaste à l'égal de nos églises, ou du moins de plusieurs de nos chapelles à qui on donne ce nom. C'était un beau spectacle pour un jeune clerc émule de la science, que la thèse d'un fort soutenant, à ces belles heures où se livrait le combat entre les plus forts athlètes de la licence. La carrière achevée, une liste imprimée, affichée sur les murs des écoles ou de leurs carrefours adjacents, annonçait au public le nom des vainqueurs, et graduait le mérite respectif de chacun de ces immortels de la milice sacerdotale. A la tête de cette liste figuraient par honneur quatre noms, c'étaient les nobilissimes ou lesplusnobles,désignés tels, en cas de litige, par l'archiviste du royaume. Une seconde cause d'émulation, c'était la rivalité des maisons, des séminaires, des communautés religieuses. Les grandes familles de la Faculté estimaient à honneur d'avoir fourni à la licence ses sujets les plus capables. On se disait à soi-même; Ne dois-je pas faire honneur au corps, à la communauté dont je suis membre? Et puis une des premières places me servira de recommandation et en quelque sorte de titre pour obte-
nir quelque bénéfice considérable, La troisième cause productrice de l'émulation de la licence, c'était le privilège du grade. Il était grand, considérable et très-appréciable. Sur les douze mois de l'année, trois étaient réservés. Durant cette période de temps, une classe de riches bénéfices ne pouvaient être conférés qu'aux gens de lettres, et on appelait de ce nom les gradués dans les saintes Facultés. Pendant ces trois mois, il y en avait un qu'on appelait de rigueur, et dans lequel le bénéfice vacant était dévolu de droit au plus ancien gradué inscrit dans l'un des bureaux d'insinuation du royaume.
En outre, le ministre de la feuille, sur la caisse des économats, réservait une somme divisible entre les quatre premiers de la licence, et cette honorable pension ne retranchait rien au privilège du grade. Ajoutez à cela le lustre qu'une place dans la première ou la seconde classe donnait au licencié: il lui \alait, par la gloire de son grade, une expectative presqii'assurée à un riche bénéfice. La licence était pour un élève de l'école de Paris, distingué par le talent, comme un motif d'ardeur et d'émulation dont il se sentait comme saisi dès son entrée dans la carrière de ses études Ihéologiques. Elle se terminait par une cérémonie appelée la bénédiction de licence. Un licencié, choisi par honneur, y prononçait un discours connu sous le nom de paranymphe. Le sujet dans les bons temps en était grave et sérieux ; dans les derniers , son contenu n'était quelquefois autre chose qu'une satire où les bacheliers mécontents de leurs places se vengeaient par le ridicule des rivaux qu'on leur avait préférés.
On peut dire de la licence qu'elle est morte avec gloire. Les voyageurs et les curieux observateurs s'accordaient assez à en préférer les études à celles des écoles de la sapience de Rome. Dans ses derniers jours elle commençait à se ressentir de la décadence générale.
L'espril général du siècle est, comme on ne se lasse pas de le dire, une sorte d'atmosphère où vivent tous les esprits individuels, qui les modifie malgré eux. La légèreté, la frivo^ lité avait pénétré dans le sanctuaire de la science. Le mérite de la belle latinité, digne d'encouragement en lui-même, commençait à y devenir un accessoire nuisible au principal; il couvrait, dans plusieurs, le vice de leurs idées, et leur obtenajt.sur des sujets plus savaplSiplus érudjts, plus solides,
une préférence imméritée. Quant à celte véliémence d'émulation dont elle était le principe et la cause, l'homme judicieux disait ici : le bien pur n'est pas le partage de ce monde durant le siècle présent, il se mêle et s'entrelace toujours avec ie mal, comme l'ivraie avec le bon grain. Le refroidissement (ju'en souffrait la piété dans plusieurs licenciés trouvait sa lompensation dans un accroissement de science, lequel rendait souvent à la piété elle-même ce qu'elle avait perdu. Et si Ion songe au bien général de la religion, ce mal n'était rien, comparé au bien immense dont il devenait le principe et la source.