‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 27 sur 52 · CONTRE L'HÉRÉSIE · texte numérisé non relu

CONTRE L'HÉRÉSIE

QUI SOUMRT SOX POUVOIR AU MAGISTRAT, RENODVEI.KE DAXS CF.S DEnNIERS TEMPS.

11 est un dogme sur lequel porte, ronime sur son fondement, l'Egiise tout entière : c'est visiblement lui que Notre- Seigneur désigne sous remhlème de celte pierre sur laquelle il a bàli son Eglise; je parle delà souveraineté de Tépiscopal et de Pierre son chef dans l'ordre spirituel et sur tout le domaine des choses divines. Otez à l'Eglise ce dogme lutélaire de tous nos dogmes, elle n'est plus que la cité bâtie on l'air, une société sans lois, sans gouvernement, livrée à l'anarchie des esprits, non moins redoutable dans l'ordre moral que l'anarchie sociale dans l'ordre temporel, non moins féconde en schisnaes et en erreurs, que la première en discordes et en guerres civiles. Au fort de Tarianisme, et de la guerre impie de ce parti contre l'Egiise, les Eusébiens, les plus habiles d'entre ses défenseurs, hommes vains et légers, beaux esprits, plus lilléraleurs que théologiens, plus versés dans la mythologie païenne que dans la science divine, ces hommes avaient souvent à la bouche cette invective

contre les orlhodoxes. (( Pour un mot obscur, équivoque, ,) et <[u'on ne lit nulle part dans les divincsEcritures, pourri quoi mettre (oute l'Eglise en feu et la remplir de bruit » et de discordes? » Il n'y a pas jusqu'au pieux et religieux Constantin dont ils n'eussent préoccupé l'esprit de ce faux préjugé. Mais on leur répondait : 11 y va dans ce seul mot (c'est Ycu.c-j7ic-j dont on leur parlait) de l'économie tout entière du christianisme ; il s'agit, dans ce mot, de savoir si le Verbe est Dieu ou une créature ; s'il est Fils de Dieu égal et consubstantiel à Dieu, ou un de ces hommes grands à l'égal des dieux des païens. Nonobstant la distance qui sépare ces objets, je crois pouvoir hasarder ce rapprochement, et dire à mes adversaires : (( Si vous pensez que la question présente est d'un médiocre intérêt pour la religion et pour l'Eglise, voyez où vous mène un tel principe : accordez au prince qu'il est souverain dans l'ordre spirituel, dès lors la religion devient pour lui une branche de son administration civile ; il règle le culte, la foi, la discipline, comme les finances, la guerre et le commerce ; il change, modifie à son gré le symbole de la foi, comme le code de la législation ; la discipline ecclésiastique se confond dans son esprit avec la police de l'Etat; les cérémonies du temple et de l'autel, avec le cérémonial et l'étiquette de son palais ; il institue et destitue les pasteurs des paroisses et les pontifes des églises, comme les juges de ses tribunaux et les préfets de ses provinces. 11 n'y a pas de raison pour qu'il ne vende indistinctement le patrimoine de l'Eglise ou le domaine de l'Etat, selon l'urgence des besoins de son fisc. On

pourra voir dans son parlement ou dans ses Chambres l'existence de la religion annuellement mise en problème avec la partie du budget de TEtat afîectée à l'entretien du culte et à la subsistance de ses ministres. »

Depuis que la philosophie moderne , maîtresse des affaires publiques en Europe, les dirigeait par ses agences et ses bureaux séants à Paris, installait ses adeptes dans tous les cabinets de l'Europe en quahté de ministres, je dirais presque de maires du palais ; depuis cette époque, que j'appellerai volontiers l'ère philosophique, et dont on pourrait placer la date à 1790, sauf à se réserver les quarante ou les cinquante années précédentes pour en préparer les voies ; depuis cette époque , on apercevait dans la diplomatie une tendance générale à soumettre le spirituel au temporel, l'Eglise au prince, l'autel au trône ; on visait à démolir l'autel par l'action du trône , afin de pouvoir détruire avec moins d'obstacle et de résistance le trône séparé de l'autel. Ce projet était si visible, que les défenseurs éclairés de la religion ne cessaient de le démasquer, de le dénoncer à l'opinion publique; et ce langage figuré était souvent dans les écrits de ses apologistes comme dans la bouche des prédicateurs de sa parole divine : Les coups que vous frappez sur l'autel répondent au fondement du trône ! La presse et la chaire chrétienne ne se lassaient pas de répéter cette formule; elle était usée, et l'on sentait une sorte de besoin de la rajeunir par le tour ou l'expression, pour l'introduire avec succès dans le discours. Toutefois, le dogme de la souveraineté de l'Eglise dans l'ordre spirituel était si notoire, si haute-

mciil professé, il avait pris des racines si profondes dans la foi des peuples, qu'on n'osait le désavouer publiquement. On ajournait ce projet à une époque prochaine, où la raison du peuple, mûrie par les écrits philosophiques, deviendrait capable d'une rupture ouverte avec l'Eglise lioniaine; à celte période de temps prédite par les oracles prophétiques où la postérité entendrait im beau lajmçjeÇl), et où la France serait devenue un peuple de philosophes. En attendant, on suivait les conseils du patriarche, ou plutôt de l'oracle de Ferney : de saluer avec respect Xinfâme avant de lui cracher au visage, et de lui asséner des coups de bâton sur la tête î Piien n'était changé dans les formes de la diplomatie; c'était le trèssaint Père, la très-sainte Eglise catholique, aposto:i(jue et romaine, et on portait dans le cœur le projet de chasser ce prêtre de Rome, d'eifacer son nom de la liste des souverains ; et puis, en matière de juridiction spirituelle, on lui suscitait toujours de nouvelles querelles. On se rappelle ici Naples, la haquenée blanche, l'hommage-Uge dû au saint Siège pour un fief si incontestablement démemhré de sa souveraineté ; la querelle de la même cour sur la matière des empêchements de mariage, avec un oubli manifeste des décrets du concile de Trente. Après cela vient, en Portugal, le ministre Pombal, et ses prétentions visiblement hétérodoxes sur l'institution purement sécuhère des évêques dans leurs sièges épiscopaux. C'est bien lui que j'ai désigné sous le nom de maire du palais; maire d'autant

(1) Voyez la Correspondance philosophique de Voltaire.

•^5 — plus dur envers le saint Siège, que les Pépin lui avaient été doux, bénins et favorables. En Espagne, que de violences de la part des faibles monarques de ce pays, conduits par la main dure de leurs ministres philosophes, lesquels ont extorqué de vive force au saint Siège l'extinction d'une société qu'on appelait tout bas la garde royale du Pape et le boulevard du catholicisme! Que dirai-je de l'empereur Joseph, et de tant de projets tout à la fois insensés, violents, bizarres, conçus dans le volcan de cette tête sulfureuse, et terminés par une guerre dont le feu a allumé celles de la révolution? Toutes ces querelles ont provoqué le voyage du pèlerin Pie VI en Allemagne, et causé les tourments de son long martyre, lequel a commencé au jour de son installation sur la chaire deRome, et a lini à Valence dans les liens d'une captivité dure et cruelle. Ces tracasseries ont-elles pris fin? Tant de leçons, que la Providence a données depuis cette époque aux rois et aux peuples, ont-elles été comprises; et les rois de la terre peuvent-ils répondre au Très-Haut, qui leur a fait si souvent entendre du haut du ciel cette parole : El mainfenanl comprenez, vous qui jugez la terre! « Oui, nous avons » compris; nous serons désormais les enfants de l'Eglise » catholique, ses évêques du dehors, ses protecteurs, ses » pères nourriciers, annoncés par les oracles des prophè- » les? >) 11 n'est que trop vrai que le genre humain est ce sourd qui a des oreilles et qui n'entend pas, et les gouvernements, dans leurs rapports avecle saint Siège, sont cet Ethiopien incapable de changer de couleur. L'esprit

philosophique ne s'est réformé qu'en ce sens, qu'il est devenu plus prudent, plus avisée plus enveloppé dans les profondeurs de sa malice. Ce qui m'autorise à croire que ce langage, que plusieurs trouveront exagéré, ne l'est pas, ce sont les plaintes que j'entends sortir de la bouche du débonnaire, du pacifique Pie VII, confesseur et martyr de la foi catholique : « J'envie le sort du muphti » des Musulmans; il est moins tracassé par les pachas et » les gouverneurs de ces contrées, que moi par les cha- » grins que me suscitent sans cesse les cabinets chrétiens » des puissances de l'Europe. » Et ici je n'accuse pas ce monarque, ce ministère pris inviduellement, mais un certain esprit où nous vivons comme dans l'air que nous respirons, et je ne pense pas que cette atmosphère fût viable, si le christianisme n'y mêlait une mesure de cet air pur de ce phlogistique qui préserve d'une dissolution totale les sociétés humaines. Au milieu de cette défection générale, la souveraineté de TEglise n'est que dans les formes, et la suprématie spirituelle du pouvoir civil subsiste dans la réalité.

On a reproché au congrès de Vienne un échange de peuple contre peuple, de territoire contre territoire, qui ne ressemble que trop à celui des foires et des marchés. Dans ce nouveau droit des gens, dont la force est la souveraine loi, on n'a vu dans les hommes que des animaux , et on a fait servir ce bétail humain à de monstrueuses indemnités; on n'a eu aucun égard aux intérêts financiers, agricoles, commerciaux et mihtaires des peuples, ce se-

raitpeu; mais à l'humeur, aux sympathies, aux antipathies de leur caractère national, à leur religion elle-même. On les arrache à un souverain catholique qui possède les affections de leur cœur, pour les transporter sous la domination d'un prince protestant, lequel, après quelques lémoignag-es mensongers de protection, ne dissimule plus son projet de fusion de toutes les sectes et de toutes les religions dans le corps d'une même société civile et religieuse, fussent-elles aussi incompatibles entre elles que le oui et le non, la vérité ou l'erreur. Toutefois je remarque, et je crois devoir noter ici, que, nonobstant le vide de l'esprit religieux qui règne dans ce traité, on y astipuléen faveur des catholiques l'exercice libre, exempt de gêne et de contrainte de leur religion ; et sous ce nom est visiblement compris le dogme que je défends en ce moment, puisqu'il est visible que sans lui on n'a pas même .l'idée de la religion catholique. Et c'est ce dogme, garanti par la liberté des cultes, inscrite sur le frontispice de toutes les chartes possibles sous le nom des droits de l'honune, c'est ce privilège que je réclame ici en faveur des catholiques de tous les pays. Sa discussion va faire la matière de cet ouvrage.

Voici mes raisons pour l'écrire : ce dogme, aujourd'hui attaqué et mis en problème, est néanmoins le |)remier et le principal de nos dogmes; je le répète encore une fois, il est cette pierre angulaire ^ur laquelle repose tout l'édifice du catholicisme. Demandez à un e niant initié aux premiers éléments de la foi (alholique : Qu'est-ce que l'Eglise? et il vous répondra : C'est

la sociélé dea fidèles vnis oisemble par tea liens de la profession d'une même foi, la participalion aux mêmes sacrements, sous la conduite des mêmes pasteurs, et de Pierre, leur chef, vicaire de Jésus-( hrist sur la terre. Vous le voyez, la souveraineté du Pape et des évcMjues associés avec lui au gouvernement de rE«>lise, voilà le fondement sur lequel porte son symbole, voilà la colonne immobile qui le soutient; c'est par ce dogme qu'elle est, sans lui elle ne peut être, car le nom d'une société implique un cbef, un gouvernement gardien et conservateur de l'ordre et des lois. Partout où TEglise entre, elle s'annonce comme la fdle du Très-Haut, l'épouse du Dieu-IIomme, roi invisible du ciel et de la terre, préposé en son nom au gouvernement des choses divines, souverain de ce royaume de Dieu, placé au delà de ce monde. Son domaine, c'est la vérité révélée aux hommes par le Fils de Dieu descendu du ciel; ce sont, en outre, les autres biens spirituels, la grâce, la charité, c'est-à-dire la piété, la vertu, les sacrements qui en sont la source ; sa fin, c'est l'acquisition du royaume de la gloire : partout où on lui conteste cette souveraineté des esprits et de l'ordre moral tout entier ; partout où on lui propose de soumettre sa di>ine royauté au pouvoir civil, de lui en livrer la possession, la direction, elle se retire : et malheur au peuple qui la repousse, c'est Dieu lui-même qu'il méprise. De tous ces faits, garantis par la parole de Dieu, je crois pouvoir conclure que le congrès de Vienne, en stipulant en faveur des catholiques réunis aux Etats protestants la liberté de leur culte, a fait des droits hiérarchi-

ques et juridictionnels du Pape et des évêques, dans l'ordre spirituel, une clause étroite du contrat de réunion et du nouveau pacte social : et dans le vrai, sans la garantie de ce dogme, la liberté du culte catholique ne serait plus qu'une concession vaine, un nom, un mot vide de réalité. Ce qui achève de le prouver, c'est que l'Eglise a joui de cette souveraineté dans toute la plénitude de sa puissance et de son indépendance, sous le règne des empereurs païens; et au premier moment oîi il leur plaisait de reujettre dans le fourreau le glaive de la persécution contre les chrétiens, elle continuait à l'exercer avec autant de publicité que les souverains temporels celle de leurs Etats : c'est ce droit qu'elle exerce encore aujourd'hui en Angleterre, dans les Etats-Unis, dans les P^ys-Bas, sans gêne et sans contrainte. Les catholiques vivaient en paix dans les Etats prussiens, sujets soumis^ dans l'ordre temporel, au prince que leur avait imposé la conquête, et paisibles possesseurs de l'indépendance de leur gouvernement spirituel, aux termes de la liberté des cultes. Ils vivaient ainsi sous la sauve-garde des lois divines et humaines, et en outre sous la garantie du traité de Vienne : et >oilà que le souverain, sans aucun égard à ses promesses antérieures, place ses sujets cathoHques de la Pologne, du duché de Posen, des provinces Rhénanes, en général de tous les pays réunis par la conquête, dans une nouvelle position, en les soumettant sur les matières spirituelles mixtes, sans en excepter les sacrements et les préparations de sainteté et de justice qu'ils exigent, à une législation jusque-là inouïe dans le Catholicisme ; sur tous

ces objets, fussent-ils même qualifiés de dog^ie, d'articles de foi, de vérités révélées, Sa Majesté prussienne déclare que ses édits doivent prévaloir sur Tordre de Dieu, notifié comme tel par le Pape^ vicaire de Jésus-Christ, et par les évêques, ses légitimes représentants sur la terre, et elle déclare en outre que toute résistance passive de la part de ses sujets catholiques, motivée sur la parole de Dieu et l'obéissance qui lui est due, serait punie comme un crime de félonie et de révolte; voulant, de plus, que force soit donnée aux officiers de sa justice pour contraindre par corps les prêtres et les évêques à la stricte exécution des ordonnances royales. A la vue de ces actes de tyrannie exercés sur les consciences, les catholiques de ces pays se sont émus ; avant de faire appel à Dieu, à son Eglise, de ces lois injustes de César, ils ont invoqué le pacte de réunion placé sous une garantie encore plus sacrée que le traité de Vienne, la liberté de religion et de conscience, droit imprescriptible de 1 homme, et ils ont répondu à leur souverain : « S'il vous plaît de vous interposer entre » le Pape et nous comme un interprète plus authentique )) de la parole de Dieu que le vicaire de Jésus-Christ, » nous vous déclarons que nous n'obéirons pas, dùt-il » nous en coûter la vie; et jamais nousne nous départirons » de ce précepte apostolique : Il vaut mieux obéir à Dieu » qu'aux hommes. »

Au signal de cette perséculion, la foi de ces contrées, qu'on disait engourdie, assoupie, s'est ravivée, réveillée de son sommeil; comme autrefois ces généreux Israélites, qui sentaient leurs rems frémir^ et qui désiraient de

mourir plutôt que de voir la désolation de la Cité sainte, ces intrépides chrétiens ont dit : « Plutôt mourir que de » souffrir l'asservissement de l'Eglise au pouvoir civil, » que d'abdiquer le dogme conservateur de notre religion » sainte, sans lequel nous sommes hors de la voie du salut » et delà vie. » L'archevêque de Cologne, l'évêque de Posen, sont en ce moment les confesseurs et les martyrs de ce dogme, où il y va, comme nous ne nous lassons pas de le dire, de l'existence de la religion elle-même. Ces deux magnanimes pontifes sont, à nos yeux, de nouveaux Pauls, chargés de chaînes pour la défense de la plus belle des causes. Quarante mille martyrs religieux ou prêtres, et cent vingt évêques, ont, en 1790, confessé ce dogme en France, au péril de l'exil, de la déportation, de la mort. Nous montrerons plus bas que ce grand débat , appelé l'hérésie constitutionnelle, se résumait tout entier dans ce point fixe : Le pouvoir civil nest pas souverain, en matières spirituelles. Notre saint Père Grégoire XVI, qui fait asseoir en ce moment sur la chaire de saint Pierre la sainteté, la sagesse de tant de saints qui ont avant lui occupé la chaire principale, ce père commun de tous les fidèles n'a pas manqué ici aux devoirs de son divin office, qui est de confirmer ses frères dans la foi ; il a déclaré, à la face de l'Eglise universelle, que ces illuslres pontifes souffraient réellement persécution pour la justice, que la suprématie du pouvoir temporel dans l'ordre spirituel était la mort de la religion. Ecoutons-le parler lui-même :

c(La déclaration prussienne présente comme incontestable une maxime erronée qui est comme le principe d'où tout dé-

coule, et auquel on peul rapporter toutes les prétentions et assertions du gouvernement : savoir, que l'Église dépend du pouvoir de l'État sur les objets relatifs à la religion. On veut, en conséquence, que l'autorité royale puisse donner des ordres sur des points de religion, m(*me en opposition avec les lois de l'Eglise, lesquelles doivent céder à celles de l'État; on veut que, dans le conflit des uns avec les autres, les évéques, le clergé et le peuple catholique soient tenus de suivre non les lois de l'Église, mais celles du royaume. On prétend que non-seulement aucun évéque ne peut faire des règlements sur les alTaires de la religion et de l'Église sans la permission du gouvernement, ni déposer un ecclésiastique, mais que le saint Siège même ne peut exercer dans les autres États aucune autorité législative; puisque même dans les matières de doctrine, aucune décision pontificale ne peut être publiée et obliger dans le royaume sans le consentement du gouvernement, etc. etc. »

Suivent un grand nombre d'empiétements, objets de la réclamation du successeur de Pierre et du souverain de lÉglise ; et à cette parole, où le souverain temporel déclare ne vouloir jamais renoncer à un seul de ses droits erronés, le Pape oppose cette courageuse déclaration :

« Le saint Siège comprend qu'il est inutile de réfuter la maxime de la dépendance de l'Église envers l'État, système qui tend à détacher les catholiques des États prussiens du centre de l'unité. C'est le gouvernement qui serait alors le centre de l'unité, il établirait une Église nouvelle qui serait tout autre que catholique; ce serait une constitution tout opposée à celle du divin fondateur de l'Église. L'Église, par son institution, est une ; le Fils de Dieu n'a établi qu'un troupeau, il n'en a pas confié la direction aux princes de la terre; il a donné à son Église un chef dont le pouvoir s'étend sur tout le monde catholique.

y) Le roi de Prusse a trouvé l'Église catholique établie dans

ses États; il doit lui laisser la forme, la constitution et les principes qu'elle avait. 11 a garanti aux catholiques de ses États leurs droits et leurs privilèges; peut-il maintenant les en dépouiller ; exiger quïls observent non les lois de l'I-^glise, mais celles du royaume ; qu'ils obéissent non à leurs pasteurs, mais au gouvernement séculier, et rompre leurs liens avec leur chef naturel? 11 n'est pas vrai que le saint Siège veuille étendre son pouvoir d'une manière inconciliable avec les droits du souverain; y exercer, ainsi que dans les autres États, l'autorité législative hors du cercle de ses attributions ecclésiastiques. C'est le gouvernement prussien qui s'arroge des droits contraires à la constitution immuable de l'Église, et à la foi même des traités. C'est lui qui conteste publiquement au saint Siège le droit de porter des lois sur des objets religieux. Le saint Père ne fait que défendre ses droits essentiels ; c'est pour lui un devoir, c'est pour cela qu'il a réclamé dans les allocutions du 10 décembre 1837 et du 13 décembre 1838; c'est pour cela qu'il est obligé de réclamer de nouveau contre tout ce qui se trouve d'erroné et d'injurieux à la liberté et à l'autorité de l'Église dans le manifeste prussien, et de protester. Si ce gouvernement ne veut point renoncer à aucun de ses prétendus droits, bien moins encore Sa Sainteté ne veut manquer à aucun des devoirs de son autorité suprême et de son apostolat universel.

» Cependant Sa Sainteté ne doit que rejeter avec horreur le plus léger soupçon de sentiment et d'intention qui ne serait pas conforme à la maxime de soumission entière à laquelle les sujets sont tenus dans l'ordre civil envers la puissance temporelle...

)) La religion catholique non-seulement professe la maxime de parl'aite fidélité et soumission à la puissance temporelle dans l'ordre civil, mais elle inculque cette obligation même dans le cas de vexation en matière de religion. Le saint Siège a toujours mis cette maxime en pratique ; ses actes et son langage le prouvent. On pourrait ciler ici l'Kncyclique du 15 août 1832

et d'autres documents et rescrits publics, mais la maxime de fidélité et soumission à la puissance temporelle dans l'ordre civil n'autorise pas la désobéissance envers l'autorité de l'I-:glisc et dans l'ordre religieux. 11 faut obéir aux hommes, mais il faut d'abord obéir à Dieu ; et c'est obéir à Dieu que d'observer les lois de l'Eglise, qui, dans les choses de la religion, ne tient son autoiité que de Dieu. Si donc la puissance séculière se permet de faire sur les choses religieuses des règlements en opposition avec ceux de l'Eglise, les catholiques qui observent ces derniers ne manquent point à la fidélité due au souverain dans l'ordre temporel, mais ils satisfont à la grande obligation d'obéir d'abord à Dieu.» Et ici le chef de l'Eglise proteste contre le reproche qu'on lui fait d'exciter à la révolte par l'accomplissement du devoir sacré de sa charge, qui fait appel aux documents authentiques qu'il a adressés dans tout le cours de ses démêlés aux prélats catholiques des Etats prussiens. »

Remarquons ici la sagesse qui règne dans cet enseignement, et son incomparable opportunité avec les circonstances des hommes, des temps et des siècles. Au moyen âge, les souverains pontifes ont estimé une œuvre de sagesse d'exercer un haut domaine sur les choses temporelles, et de donner dans ce ressort des ordres révérés des rois et des peuples. Il le fallait, pour sauver à l'humanité les véritables droits de l'homme, et contenir dans les bornes de la justice une multitude innombrable de souverains aussi multipliés que les seigneurs châtelains, que leurs forteresses et leurs châteaux élevés au-dessus de toutes les communes et de tous les villages. Ces hommes ne connaissaient d'autre droit que la force ; et qu'allait devenir l'humanité, si le Pape et les évêques ne leur

avaient imprimé la seule crainte dont ils étaient susceptibles, celle de Dieu et du glaive de l'excommunicaliou, puissant pour frapper l'âme d'une mort invisible? C'est sous la protection de cette utile et nécessaire jurisprudence, que les peuples, désolés par des guerres de tous les jours, ont goûté pendant trois jours de la semaine les douceurs de la paix. C'est par la force efficace de la trêve de Dieu, qu'une vaste enceinte, tracée autour des temples, y est devenue un asile inviolable où l'bomme des champs, son bétail, et quelque chose de plus cher que sa fortune, l'honneur de sa femme et de ses enfants, ont trouvé leur salut contre les horreurs de Tanarchie et de la guerre. Ce droit de la puissance ecclésiastique était alors aussi conforme à Tordre légal, au droit commun, qu'il lui serait aujourd'hui contraire et opposé. Ce point de doctrine est à présent avoué et reconnu par tous les publicistes judicieux et éclairés, et il vient d'être reproduit sous les yeux du public, fortifié par des preuves nouvelles, incontestables, dans un ouvrage récent, dont nos bous journaux ont rendu un compte avantageux (l). Ce lieu commun de déclamations philosophiques contre le clergé est fermé; l'impiété n'a plus rien de neuf à y puiser en matière de mensonge et de calomnie ; la temporalité de rÉglise (car c'est le mot) était alors la loi du temps, et j'ajoute qu'elle était le résultat de la force des choses : la loi do la nature le veut, elle sera

(Ij Pouvoir du Pope sur les Souverains au moyen âge. 1 vol. in-8°. Chez Périsse; 1839.

toujours obéie. C'est aux savants à gouverner les ignorants, comme aux voyants, aux borgnes même, à conduire les aveugles; et dans un temps où la qualité de lettré, c'est-à-dire d'homme qui sait lire et écrire, était une sorte de déshonneur pour les nobles et les princes du siècle, et une véritable impossibilité pour le peuple, serf par sa condition : dans la nuit d'une telle barbarie, les prêtres et les évêques ont dû devenir nécessairement maîtres, et évoquer à leur tribunal tout l'ordre judiciaire et l'administration qui en dépend ; et l'humanité ne saurait assez reconnaître le service immense, inappréciable, que lui a rendu l'Église, en voulant bien gérer sa tutelle dans les temps de sa minorité et de son enfance dans la vie sociale. Mais à présent que les temps sont change's, que les rois et les peuples éclairés comprennent toute la portée de leurs droits et parlent de les reprendre, l'Église ne conteste pas avec eux; mais elle reconnaît, dans les plaintes déclamatoires de nos philosophes contre l'ancien ordre légal, la justesse de ce reproche d'ingratitude que saint Paul, par un effet de sa lumière prophétique, a cru devoir faire aux novateurs de ces derniers temps.

Cette remarque, où m'a conduit mon sujet, ouvre devant moi la voie à cette réflexion, qui sort, pour ainsi dire d'elle-même, du discours qui précède : c'est d'admirer la sagesse et la mesure qui régnent dans l'allocution citée. Le saint Siège ne pense pas, n'estime pas que la temporalité, telle que l'ont exercée Grégoire VII et Innocent IV, appartienne à la foi catholique. Voyez jusqu'où va l'abandon qu'il y fait, à la face de l'univers, de toute

domination dans l'ordre temporel, déclarant solennellement que le ministère épiscopal est soumis, dans Tordre temporel, à la juridiction séculière.

C'est à la défense de ce dogme fondamental, à la discussion de cette question vraiment vitale pour l'Eglise, que je consacre cet écrit. Je crois voir dans le rescrit de Grégoire XVI, que je viens de citer, une invitation à tous les théologiens, à tous les apologistes de la religion et de l'Eglise, de diriger vers ce but tous les eflorts de leur polémique, et déjà plusieurs d'entre eux ont répondu à cet appel ; et puisque dans les guerres où la chose publique court de grands dangers tout le monde devient soldat, moi aussi j'entre volontiers en lice : et voici tout le plan de mon ouvrage :

Je tracerai un précis historique de cette hérésie, que j'appelle volontiers constilutionneîk et révolution-' naire, deux épithètes qu'elle ne peut rejeter comme des injures. Elle est vraiment constitutionnelle; car elle sert de base, de fondement, de principe rationnel à la fameuse constitution donnée au clergé par les constituants de 1 790 ; elle est sortie en quelque sorte tout armée du cerveau des Camus, des Treilhard. Or, ces hommes furent appelés alors par la voix publique les pères de la constitution civile du clergé ; et l'on sait, en outre, que tous les prêtres qui y donnèrent leur adhésion, en théorie et en pratique, sous la foi du serment, prirent le nom de cunslilitlionnels. Je puis donc à bon droit l'appeler conslilutionnelle. Je l'appelle révohilionnaire; car elle fut rédigée sous l'influence secrète des Sieyès, des

Mirabeau, des Talleyrand; et, si j'ajoute que les Robespierre, les Danton, les Camille Desmoulins, et autres Jacobins, qui commençaient à poindre en dedans et en dehors de cette assemblée, n'y furent pas étrangers, et que ces mêmes hommes donnèrent une forte impulsion à cette œuvre préparatoire aux grandes opérations de 93 j en disant ces choses, je demeure dans le vrai. A ces causes, je puis l'appeler révolutionnaire.

Je divise cet écrit en deux parties, la première historique et la seconde dogmatique. Dans la première je fais l'histoire de l'hérésie constitutionnelle, en la suivant depuis son origine jusqu'à nous. Elle commence à la réforme de Luther, et se prolonge jusqu'à la révolution de^ 1 830 ; car la prétendue philosophie du xvii^ siècle, dont elle a dirigé les opérations, est une fille, ou, si l'on veut, une production immédiate de la réforme de Luther, et son règne occulte ou manifeste commence à la fin du ministère du cardinal Fleury, continue sous les tristes et dernières années du règne de Louis XV, et finit à la révolution de 1830.

Je considère cette hérésie en Angleterre, où elle a quatre époques distinctes : le règne de Henri VIII, qui en est le fondateur et le père; celui d'Edouard VI; celui de Marie elle-même où nous devons la suivre ; car, bien que cette reine ait essayé d'en arrêter les progrès, elle a continué de s'y développer; enfin le règne d'Elisabeth, qui lui a donné son assiette et sa forme, et l'a incorporée avec la constitution de JEtat.

Le roi de Prusse et l'empereur de Russie affectent en

ce moment la suprématie spirituelle envers leurs sujets catholiques, laquelle est le fonds même de l'hérésie constitutionnelle. Ils en font la matière d'une cruelle persécution contre leurs sujets catholiques ; j'en raconterai les tristes détails, et ils feront la matière d'une troisième et quatrième considération.

La seconde partie, toute dogmatique, combat cette même hérésie par des preuves de cinq espèces différentes, selon les sources ou les lieux théologiques d'où je les tire : 1° l'Ecriture sainte; 2° la raison, et ses raisonnements sur les principes de la théologie ; 3° la saine politique ; 4° la tradition de l'Eglise ; 5° la révolution, et plusieurs faits de son histoire qui se sont passés depuis 1810 jusqu'à

Le lecteur voit dans ces aperçus tout le plan de cet ouvrage.

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