‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 29 sur 52 · I. Du BESOIN qu'avait LUTHER DE PROPAGER SA SECTE · texte numérisé non relu

I. Du BESOIN qu'avait LUTHER DE PROPAGER SA SECTE

Sans doute les moyens de difl'usion se présentèrent en foule à Luther au moment où il se lança dans sa nouvelle carrière; car son esprit n'était pas moins vif et pénétrant, que fougueux et entreprenant ; mais, parmi toutes ces causes de progrès, le pouvoir des princes, l'immense influence des gouvernements sur les peuples se présentèrent à lui comme les plus actives et les plus efîicaces. On se figure volontiers qu'il dut faire grand fond sur la vie licencieuse et débordée d'un grand nombre de prêtres, de pasteurs, de prélats de cette époque; sur l'opiniâtre résistance du clergé à une réforme dans sa discipline, appelée par le vœu ou plutôt par le cri de l'indignation publique, et toujours éludée par ses artifices, sur la conscience de son talent et sa confiance présomptueuse en son éloquence vive, populaire, puissante pour agir sur les masses, les aigrir.

les exaspérer, les soulever contre les intolérables désordres de l'Eglise Romaine. On croit l'entendre ceMarat^ ce Père Duchesnej cette Bouche de fer du xvi* siècle, dire dans l'exaltation, ou plutôt dans l'enivrement de son orgueil : Moi seul je détruirai l'Eglise Romaine; je la verrai tomber sous mes coups, pendant que je boirai la bière au coin de mon feu avec mon cher Mélanchion. Toutefois, cet apôtre de mensonge a dû sentir de mortelles frayeurs, en voyant de si grands royaumes et un si puissant empereur prêts à se tourner contre lui avec toute leur force militaire ; il a dû comprendre que sa réforme était une œuvre manquée^ avortée, s'il ne parvenait à opposer le glaive au glaive, la puissance à la puissance, à acquérir au nouvel Evangile des princes, des souverains, des villes impériales, de grands ou de petits seigneurs suzerains; c'est vers ce but qu'il a dû diriger tous ses efforts, dresser toutes ses batteries. Flatter l'orgueil, la cupidité des princes allemands par tous les appâls les plus capables de les séduire; ne rien ménager, ne rien épargner pour cela, dût-il leur livrer sa secte pieds et poings liés, et leur en abandonner la direction, le haut domaine, Luther n a pas reculé devant une si honteuse servitude, pour conquérir les princes à son nouvel évangile. La donnnalion desNérons, des Tibères, des Galères, des Diocleliensdes âges futurs lui a paru plus désirable pour les nouveaux réformés, tjue le gouvernement paciîiijue de répisco|)al et du sacerdoce évaugélique, préposés par Dieu lui-même à l'administration des choses divines; Et voici les calculs

de sa prudence humaine; ils étaient justes, combinés avec une astuce digne de Satan et des profondeurs de sa malice. Pour mieux comprendre cette vérité, reprenons les choses de plus haut.

Au temps où vivait Luther, et où il faisait retentir toute l'Allemagne du hruit de sa doctrine, alors plus qu'aujourd'hui, la pensée, l'opinion du prince, devenaient facilement, en matière même de rehgion , l'opinion, la croyance même de tout un peuple ; de sorte que ce nouvel apôtre, ce nouveau pêcheur d'hommes, en prenant aux filets de son erreur im prince, un électeur, un seigneur châtelain, le magistrat, le conseil suprême d'une ville impériale, un chapitre, une abbaye, une abbesse même, avec un souverain ou prince investi des honneurs régaliens, Luther tirait à lui tout un peuple. Voilà ce qui nous explique comment cet homme superbe n'a estimé précieux aucun sacrifice d'orgueil, en considération d'un souverain ou d'une souveraineté du plus bas étage gagnés à sa réforme. Il l'appelait le pur Evangile, c'egt-à-dire l'Evangile dégagé de la corruption de tant de pratiques idolâtres et pharisaïques ajoutées par la superstition romaine à l'Evangile de Notre - Seigneur. Mais combien cet Evangile, si pur, si sévère, devenait souple, flexible, accommodant, quand il s'agissait de flatter les passions dans les princes allemands, protecteurs et défenseurs armés de la réforme ; leur cupidité, leur avidité pour le luxe et l'argent, leurs intempérances, leurs débauches même ! et il est aujourd'hui de notoriété pu-

blique, que l'enrôlement de l'un d'eux dans la croisade, et la guerre contre Rome, lui valut une dispense, signée de lui et de'Mélanchton, son collègue dans l'apostolat, du précepte divin de l'unité de mariage ; et une sorte d'indulgence rémissible du crime de la polygamie et de la pluralité des femmes.

A la vérité, à cette même époque, l'esprit humain fermentait beaucoup ; l'Europe semblait vouloir sortir de la stupeur où elle était comme ensevelie ; les sources de la science étaient devenues plus ouvertes à tous, plus communicatives en quelque sorte par la découverte de l'imprimerie. Les chefs-d'œuvre de l'antiquité profane, modèles immuables de l'art de bien dire; les ouvrages des saints docteurs, dépositaires de la tradition de l'Eglise, commençaient à passer des mains du clergé en celles des nobles et du peuple. Ce n'était plus pour les premiers un déshonneur, pour les seconds une sorte d'impossibilité de les lire ; mais la marche de ce mouvement intellectuel, imprimé à l'esprit humain, était lente : au temps de Luther, elle n'en était, pour ainsi dire, qu'à ses premiers pas. Elle se tenait en quelque sorte dans les sommités de la société : les princes, les magistrats, les étudiants dans les universités, les docteurs dans les saintes facultés, en un mot, les seules notabilités de la république des lettres, y avaient part; elle n'occupait, qu'on me pardonne cette expression, que le haut, sans jamais descendre jusqu'au bas du corps social. Ce mouvement religieux n'arrivait pas même jusqu'à son milieu, si toutefois il en avait un, car on aime à se le représenter sous cette image sensible : un

corps qui n'avait qu'une tête, des bras et des pieds, c'està-dire, pour parler sans Cgure, des seigneurs et des serfs, des maîtres et des esclaves. Et l'on se rappelle que lorsque les paysans allemands, émus par le beau nom de liberté évangélique que lalléforme avait fait arriver jusqu'à leurs oreilles, voulurent y participer, et être comptés pour quelque chose dans l'ordre social, en réclamant à main armée les droits de l'homme, Luther, ce fougueux prédicant de la souveraineté du peuple en matière de religion, se montra en ce moment le très-humble serviteur ou plutôt l'esclave rampant aux pieds des seigneurs allemands, déclarant au peuple que l'insurrection contre la tyrannie de l'Eglise de Rome était un saint devoir, mais que la résistance active à des maîtres, qui ne les traitaient pas même en hommes, était un crime de félonie et de révolte; et au lieu de s'interposer, en qualité d'évangéliste, entre les oppresseurs et les opprimés, et d'obtenir quelque adoucissement à ce joug de fer qui pesait sur ces malheureux paysans, il ne fit d'autre usage de son apostolat que de livrer ces infortunés vassaux sans défense à la vengeance de leurs seigneurs. Ceux-ci, après avoir fait une horrible boucherie des plus mutins, remirent aux pieds des autres les fers de leur dure servitude. Veut-on connaître jusqu'où allait dans ce temps la servitude féodale en France et en Allemagne? qu'on en juge par cet aperçu. Il conslc, par acte et par des titres authentiques que nous avons encore, que, parla vente d'une terre, le seigneur livrait à la fois le bétail, les instruments aratoires, les meubles meublants, et tout à la fois les hommes serfs et at-

tachés à la glèbe, /lommes; c'est-à-dire que les laboureurs, les hommes des champs se confondaient dans un même inventaire avec le matériel animé ou inanimé du domaine; les laboureurs, disons-nous, étaient serfs. Quant aux soldats, c'étaient des automates vivants; ils semblaient n'avoir une âme que pour vouloir comme leurs chefs, de corps que pour se remuer à leur gré. On ne disait pas d'eux que leur sabre et leur fusil étaient intelligents pour soumettre le mot d'ordre au contrôle de la raison ; on ne disait pas d'eux que lalecture d'un journal était à leur égard une sorte de nécessité comme le repas du matin ; en un mot, la société allemande ne connaissait pas ce bas étage de peuple que notre révolution dès son début appela les citoyens actifs : tant la classe ouvrière et agricole y était passive sous les ordres de la noblesse. Dans un pareil état de société, Luther, avec moins d'esprit et de sagacité qu'il n'en avait, aurait compris que la conversion d'un électeur, d'un magistrat et de tout ce qui avait le nom de souverain , était pour lui une conquête inappréciable, et qu'une tête de ce genre lui valait tout un peuple.

Et puisque mon sujet amène ce discours, c'est dans un pareil état de civilisation et d'ordre social, où vivait alors le christianisme en Europe, que le lecteur judicieux et éclairé aperçoit la raison providentielle de l'introduction des souverainetés ecclésiastiques dans l'Eglise. Je ne balance pas à dire qu'elles ont sauvé le catholicisme en Allemagne. Je confesse, qu'à ne considérer que l'esprit de l'Evangile, et cette part de fortune que Dieu

a faite aux ministres de son sacerdoce quand il l'a fondé, on est tenté de les condamner, de les réprouver, de n'y voir qu'un grand abus amené par le malheur des temps et le vice des hommes. Mais bientôt une réflexion plus profonde corrige ces premières vues de la raison ; on confesse sans peine que celte institution était, dans les pensées de Dieu, un conseil plus miséricordieux que sévère envers son Eglise, un remède à un plus grand mal, je dirai presque une nécessité du temps et des circonstances; et l'abbé Fleury, cet écrivain si estimable, qu'un jugement exquis, des vues profondes et originales, une érudition si choisie, si curieuse et tout à la fois si vaste et si bien digérée, l'abbé Fleury, si recommandable à tant de titres, s'est ici fourvoyé. Si cet esprit frondeur, admirateur outré des temps antiques, jusqu'à être détracteur injuste des siècles modernes, a^ait été plus en garde contre lui-même, il aurait supprimé une grande partie de ses plaintes et de ses doléances contre les souverainetés ecclésiastiques ; il aurait vu que la somme, visiblement outrée, des malheurs et des calamités qu'il leur attribue, était bien inférieure à celle des biens qui en ont résulté en faveur de la rehgion et de l'humanité. Cet excellent prêtre ne prévoyait pas l'abus, que feraient un jour de cette spécieuse théorie les philosophes voltairiens, précurseurs des Jacobins de 93, et de touslesniveleurset démolisseurs decette époque d'afîreuse mémoire. Mais pour réduire ces déclamations à leur juste valeur, nous disons à ces hommes abusés : Ce peuple sou-

veraîn dont vous exagérez les droits jusqu'à Tabsurde, que serait-il devenu durant les siècles ténébreux du moyen âge, s'il n'avait pas trouvé sous l'abri des souverainetés ecclésiastiques , sous le couvert de leurs bannières féodales, à l'ombre de leur tribunal^ de leur glaive redouté et redoutable, une protection toujours assurée contre la tyrannie des souverains temporels hauts et bas? Je m'en réfère ici à ce que j'ai dit plus haut sur ce point; mais un fait en quelque sorte tout palpitant d'intérêt (je parle le langage du jour), en faveur de la cause que je traite, et que j'ai insinué plus haut, c'est que les souverains ecclésiastiques ont sauvé la religion catholique dans cette partie de l'Allemagne qu'elles occupent encore. Le peuple des pays protestants de ce territoire n'a pas professé la confession d'Augsbourg, parce qu'il avait lu la Bible, et acquis une conviction rationnelle de la légitimité de la Réforme, mais parce que leur seigneur féodal leur a dit : Je veux que vous l'embrassiez. Ces promesses, ces menaces, l'immense influence de leur pouvoir gouvernemental, voilà pour les vassaux allemands l'analyse de leur foi, la raison ultérieure de leur croyance.

C'est à la même cause qu'il faut attribuer la persévérance de l'Allemagne catholique dans la foi de ses pères; cette vérité de fait se montre à l'inspection d'une carte géographique. L'on professe la religion catholique dans cette commune, dans cette cité , pourquoi ? c'est qu'au temps de Luther, le souverain est demeuré ferme dans sa reUgion ; mais pourquoi y a-t-il persévéré ? c'est parce

qu'il était prêtre. Souverain séculier, il eût probablement failli, et passé du roté de la Réforme ; en un mot , dans toute cette vaste contrée, connue autrefois sous le nom de Germanie, un souverain catholique a été pour la religion catholique une roche, un mur de défense contre lequel la Réforme est venue se briser; et le plus souvent ce souverain n'est demeuré catholique, que parce qu'il était prince ecclésiastique. Pourquoi la ville de Strasbourg est-elle mipartie de protestants et de catholiques ? Les hommes éclairés de ce pays vous diront : C'est qu'au temps oii Bucer et les autres disciples de Luther ont prêché la Réforme, dans ce même temps la j uridiction séculière y était partagée entre l'évêque et le chapitre d'une part, et la commune de l'autre. Les souverainetés ecclésiastiques ont donc été en Allemagne comme des forteresses inexpugnables où la religion catholique a trouvé un abri contre l'invasion de la Réforme; elle s'y est maintenue depuis Charles-Quint, vainqueur de la ligue de Smalcalde, jusqu'au traité de Westphalié, et n'y a perdu sa prééminence qu'au dernier congrès de Vienne, oii la philosophie, de cette même main qui avait rédigé les droits de l'homme, a signé ces prodigieux échanges de peuple contre peuple, où l'on semble n'avoir aperçu, dans leur religion et leur morale, autre chose que du mouvement et de la matière.

En voilà assez, je crois, pour justifier la thèse que j'ai posée plus haut, savoir que Luther, dans cet article fondamental de sa réforme, qui place entre les mains du souverain le haut domaine de la religion et la suprématie tem-

porelle, Luther ne consentit à un tel sacrifice, qu'afin de pourvoir à un intérêt qu'il estimait d'un ordre supérieur, celui du progrès et de la propagation de sa secte.

II, — De l'intérêt non moins grand qu'avait luther,

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