‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 30 sur 52 · CELUI DE LA CONSERVATION DE SA RÉFORME · texte numérisé non relu

CELUI DE LA CONSERVATION DE SA RÉFORME

Luther, après avoir reconnu la souveraineté de la raison individuelle en matière de religion, et investi tout être pensant et réfléchissant, sans en excepter la bonne femme de village, du droit d'interpréter l'Écriture et de revoir tous les jugements de l'Église ; Luther ne tarda pas à goûter lui-même les fruits amers de cet arhre de la liberté qu'il avait planté. Il voyait tous les jours, pour parler le langage énergique de Bossuet, sa réforme s'en aller en pièces, et quelques-uns de ses dogmes de l'antique foi Romaine, qu'il avait cru devoir y retenir, lui échapper. Il s'accomplissait à son égard cet oracle prophétique, que saint Augustin a prononcé contre toutes les sectes et tous les sectaires : Ils ont pris le couteau de division pour se séparer de l'Église Romaine ; ce couteau est resté en leurs mains, et voyez à présent en combien de parcelles et de morceaux ils se divisent et se partagent. Le rôle d'évangéliste, d'apôtre, de fondateur de secte, ou si l'on veut de maître, ce rôle si grand, si beau que Bonaparte le lui a envié, tant y a qu'un grand nombre de ses disciples voulurent le jouer après lui. Zuingle,

OEcolampade, Carlostad, et plus tard Bucer, Calvin, etc. aspirèrent à leur tour à Thonneur de faire secte et d'avoir une école. Les murs de la taverne où la sct*ne s'est passée redirent longtemps aux voyageurs le déO que lui fit un de ses disciples, le verre à la main, de le combattre et de le vaincre par les arguments de la théologie et les armes de la logique, dans un livre jugé, par la raison générale , interprète authentique de la parole divine. Ajoutez à cela cette loi de l'invincible nature, selon laquelle les principes faux, déposés comme des germes pestilentiels au sein des sociétés humaines, doivent arriver jusqu'à leurs dernières conséquences. Le temps, dit énergiquement M. de Maistre, est ce ministre de Dieu chargé de l'exécution de cet arrêt de sa justice. Ce novateur émet des principes faux ; la société, trompée par ses artifices, les reçoit. Les défenseurs de la vérité lui en mettent les conséquences devant les yeux, il les nie, ne les voit pas, ou ferme les yeux pour ne pas les voir. Attendez encore quelques années, et vous verrez quelqu'un de ses disciples, hardi, entreprenant, novateur par caractère, les tirer, les réunir en un corps de doctrine suivi, logique, conséquent, d'autant plus spécieux que toutes les propositions dont il se compose sortent par voie de déduction et en bonne forme d'un principe faux, mais avoué, d'un point de départ convenu. L'appât de la nouveauté ne tardera pas à donner à ce nouveau prédicant de nombreux disciples ; car l'esprit humain, après avoir goûté de ce fruit défendu, en désire encore, et ne s'en rassasie jamais. Les novateurs donnent la main à d'autres nova-

leurs pour entraîner les peuples à leur suite, et tomber «ivec eux dans un gouffre d'erreurs où l'on ne voit plus de fond. Entre Jourdan coupe-tête et Lafayette, disait en 91 un homme aussi bon logicien que royaliste pur, il n'y a d'autre distance que celle qui existe entre le principe et la conséquence. Mallet-Dupan (1) et autres écrivains habiles, défenseurs modérés de la révolution, voyaient dans ce langage une exagération ridicule. Mais, si je dis : Entre Luther, Calvin et Voltaire; entre Voltaire, Marat et Robespierre^ la distance n'est autre que l'espace interposé entre le principe et la conséquence; si je parle ainsi, qui me reprendra? U Histoire des variations de l'hérésie protestante, tracée par la main ferme et vigoureuse de Bossuet, celle des sectes nées de la même réforme, fruit précieux de l'érudition mal digérée du curé Grégoire ; ces deux ouvrages, inégaux en mérite, mais non pas en intérêt, ont répandu sur celte vérité une vive et expérimentale lumière.

A cette objection, qui en résulte contre la Réforme : Vous multipliez les religions autant que les têtes ; point d'autre réponse que celle-ci : Il n'y a pas grand mal à cela, car toutes les rehgions sont bonnes. Mais quoi î vous n'en exceptez même pas celles qui se combattent et se contredisent, autant que le oui et le non, la présence réelle ou figurée, le culte idolâtre rendu à des hommes et l'adoration en esprit et en vérité d'un seul Dieu? Si toutes ces religions sont bonnes, que vous

(1) C'était le lédacleiu- d'un journal très-accrédité à cette époque.

rcste-t-il à dire, sinon qu'il n'y a ni vérité, ni erreur en malière de religion, et que l'athéisme et le scepticisme sonl la religion et la philosophie de l'homme sage qui ne veut pas s'égarer dans la région des abstraclioDS et des chimères?

Luther ne vit pas sans frayeur s'ouvrir devant lui ce sombre avenir. Le bon et judicieux Mélanchton en était plus elîrayé, plus terrifié que son maître; il n'y voyait d'anire issue que l'épiscopat et le rétablissement de cette institution divine ; il mourut bourrelé de frayeurs et de remords de ne pouvoir sauver dans ce port de salut la Réforme menacée d'un si inévitable naufrage. Luther comprenait, comme Mélanchton, que sa religion ne pouvait tenir contre cette inondation d'erreurs; il venait de proclamer la raison souveraine, dès lors il ne pouvait cLercher le principe de l'unité dans la force morale du docteur qui enseigne, qui décide : l'autorité ne pouvant rien contre l'anarchie des esprits, force lui fut de placer la Réforme sous la protection du magistrat, et d'en confier le maintien et la conservation au glaive des Césars, c'està-dire à la force brutale du pouvoir civil. Luther, dis-je, comprit que sa réforme, par sa constitution même, résistait à tout autre remède que celui-là, à moins qu'il ne consentît à rentrer sous le joug de l'autorité : or il était trop superbe pour faire un pas rétrograde ; et ce mot : Je me suis trompé^ ne pouvait être dans sa bouche. Mais comment concilier la souveraineté des esprits, et, en d'autres termes, la souveraineté du peuple dans l'ordre moral, avec la dépendance civile dans l'ordre temporel? Des

esprits capables de se gouverner eux-mêmes en matière de morale et de religion, d'apercevoir le point fixe du vrai au milieu du débordement de tant d'erreurs, et de gérer eux-mêmes les affaires de l'éternité; des hommes si confiants dans la force de leur raison ne sont-ils pas capables d'administrer par eux-mêmes ou par leurs représentants la police, les finances et tout le matériel de l'ordre civil? On aime à croire que Luther, avec cette pénétration d'esprit dont il était doué, comprit que sa réforme, par sa tendance naturelle, amènerait la réforme de l'ordre civil , substituerait le régime populaire au régime monarchique, et que dans ce même régime populaire se trouverait l'accord de la souveraineté delà raison, et l'obéissance civile et religieuse rendue au pouvoir politique. Le lecteur me pardonnera la longueur de ces développements, quand il verra qu'on ne pouvait expliquer autrement avec quelque profondeur cette importante matière, et voir jusque dans ses premières causes cette vérité de fait, savoir, que Luther se vit conduit par le double instinct de la conservation et de la propagation de sa secte, à la placer sous la protection du glaive du magistrat civil, pour la sauver d'une ruine prochaine et d'une dissolution inévitable.

lU. — SUR LES CAUSES DES PROGRÈS RAPIDES DE LA RÉFORME DE LUTHER.

La prompte diffusion de sa secte, les rapides progrès

(le son Evangile, voilà, au jugement de Luther, le miracle des miracles, par où Dieu a mis sur son Evangile rrrornié le même sceau de sa divinité qu'il imprima autrefois sur le pur Evangile prêché par ses apôtres. On lui demande : D'où venez-vous, et quel est celui qui vous envoie? Vous venez, dites-vous, réformer l'Eglise Romaine, et la tirer de cet abîme de corruption où elle est tombée, de cet amas d'erreurs et de superstition, lesquelles, comme une ivraie funeste, y ont étouffé le bon grain de la parole divine ; mais on lui répond : Cette Eglise a des promesses d'une éternelle durée, son divin fondateur lui a dit dès son origine : Enseignez ma parole, baptisez, dispensez mes sacrements, je suis avec vous ; avec vous occupée à remplir ce divin ministère de l'enseignement de ma parole, de la dispensation de mes sacrements jusqu'à la consommation des siècles. Et vous-même, vous êtes si croyant à l'immuable fermeté de cette promesse, que tous les jours dans votre prière du matin vous dites : Je crois l'Eglise catholique, sainte, apostolique. — Elle a corrompu, dites-vous, cette Eglise cathohque, la doctrine des apôtres ! Vous êtes envoyé de Dieu pour la relever de ses ruines; mais où sont vos miracles? Car Dieu n'a jamais confié à ses envoyés une mission semblable, sans leur mettre en main, comme un roi à ses ambassadeurs, des lettres de créance justificatives de cette royale et divine mission.

Encore un coup, où sont vos miracles? Ici Luther, à son entrée dans la prédication de son nouvel Evangile, ne peut dire, comme saint Pierre, à un boiteux incu-

rable : « Je n'ai ni or, ni argent; mais en preuve que Dieu m'envoie pour réparer son Eglise ruinée, et lui rendre sa beauté primitive, ce que j'ai, je vous le donne ; levez-vous et marchez. » Mais il répond : « Voyez les progrès de mon nouvel Evangile, sa rapide propagation au milieu des contrées de l'Europe, son établissement, la manière dont il continue de s'établir, voilà la preuve de ma mission ; ce miracle me dispense d'en produire d'autres. (( Un moine obscur^ qui ébranle une seconde fois le » ciel et la terre, qui renverse partout les temples et les n autels, que Rome, corrompue et dégénérée, a élevés une )j seconde fois à l'idolâtrie, au culte des créatures ; tant » de superstitions, qui défiguraient l'Eglise de Jésus- » Christ, effacées, abolies en tous lieux; n'est-ce pas là » une preuve , aux yeux de tout homme équitable , que n mon Evangile est, comme le premier, l'œuvre de Dieu, » sa continuation, ou plutôt sa réintégration dans sa forme » primitive ? »

A ce fastueux et superbe langage, l'Eglise répond : « Vous n'y pensez pas ; l'Evangile de Notre-Seigneur s'est » propagé en contrariant toutes les passions de la nature » corrompue, en les immolant, les réduisant en servitude, » les attachant à la croix ; car l'esprit de cet Evangile, » saint Paul n'a pas cru pouvoir nous en donner une » idée suffisante, autrement que par cet énergique lan- » gage : Et vous, vous ne travaillez, dans votre nouvel » Evangile, qu'à les flatter, qu'à condescendre à leurs » désirs les plus pervers ; l'orgueil trouve son compte » dans votre doctrine. Vous dites à tous les esprits eu-

» rieux et superbes : « Croire sans hésiter, sans discuter, » sans raisonner, sur la simple parole des hommes, n'est- » ce pas là méconnaître la dignité de l'homme, les droits » imprescriptibles de sa raison, et transporter à la crëa- » ture cette prérogative incommunicable du Créateur, » l'infaillibiHté et l'exemption de toute erreur ? Dieu » ne nous a pas donné la raison pour nous en interdire » ainsi l'usage. » Vous flattez la sensualité, et vous ne » lui refusez rien de ce que les sens désirent. Abolissant » les jeûnes, les abstinences, la confession auriculaire, les » vœux de religion, le célibat ecclésiastique, vous dites à » tous les prêtres, à tous les religieux ou religieuses cor- ;») rompus : « Renversez ces barrières du cloître, qui font » de votre domicile une horrible prison ,• le mariage est » saint, les noces sont honorables, et on vous lie, comme » avec une chaîne de fer, par ce vœu d'une chasteté per- » pétuelle ; poids intolérable , insupportable même à la » faiblesse humaine. » Au son de la parole de l'Evangile » de Notre-Seigneur, les rois de la terre ont frémi, mé- » dite contre cette religion nouvelle ces noirs complots : » Brisons des liens si durs^ rejetons loin de nous ce joug si » austère; et au premier mot de la prédication de Luther, » les princes vicieux et corrompus de la Confédération » germanique ont dit : « Ecoutons ce réformateur, c'est )) vraiment un prophète ; il ne nous dit que des choses » bonnes et agréables ; il soumet le sacerdoce à l'empire ; » par un effet inévitable de sa sage doctrine, la religion, » ce moyen si puissant pour agir sur les consciences, les » remuer, en disposer à notre gré, va devenir un instru-

» ment docile à la politique. Les biens ecclésiastiques, le » mobilier sacré des églises, employés à nourrir Toisiveté » des moines et le faste des prêtres, va réaliser, au profit » de notre fisc, des sommes incalculables. »

Il fut dit aux disciples de Jésus, par leur divin Maiire ; V^ous serez calomniés, persécutés , hallus de verges j précipités dans les cachots, traduits devant les tribunaux comme des malfaiteurs, des citoijens turbulents, ennemis de la paix publique. Un temps viendra oii l'on estimera votre mort une œuvre agréable à Dieu. Je le demande à tout homme de bonne foi, les prédicantsde la Réforme pouvaienl-ils se reconnaître à ce portrait? Qu'étaient-ce que ces hommes? Des gens de lettres, des beaux esprits, bien fêlés, bien choyés chez les grands, les princes, les riches du siècle ; et Luther lui-même pouvait-il dire, comme notre divin Maître : « Je suis le serviteur de tous, venu ici-bas pour servir et non pour être servi ; je laisse aux grands et aux princes du siècle le faste, les airs du commandement et de la domination? » Pouvait-il parler ainsi, lui dont la présence rappelait un moine dépouillé de son froc, et plus altier dans son langage que les rois et les maîlres de la terre? \otre-Seigneur était vierge et fils d'une vierge, et le scandaleux mariage de Luther avec une religieuse est connu de tout le monde ; et si je répétais ici la morale sur le mariage, prêchce par ce nouvel apôtre dans l'assemblée des fidèles, le chaste lecteur fermerait les oreilles, et je dirais des choses effroyables.

Il a osé parler de son exil et de sa prison ; niais celle prison, nous la connaissons : c'étaient les beaux apparie-

ments d'un prince souverain; son parc et ses jardins lui servaient d'endos ; l'ordinaire de sa table, c'était le banquet royal de ce même prince; et, dans cette ripaille anticipée, le pape de la nouvelle Réforme buvait des vins délicieux, et goûtait tous les plaisirs d'une table splendide et d'une chère exquise. Cette même prison, les dévots du parti l'ont appelée l'île de Patraos, où cet évangélisle a rédigé les révélations de son nouvel Évangile. Notre-Seigneur parcourt les rqes de Jérusalem, les mains chargées de chaînes, comme un captif qu'on mène au supplice ; et Luther entre dans une des plus grandes cités de l'Allemagne, monté sur un superbe coursier, environné de cavaliers superbement vêtus, au bruit de l'artillerie, deux princes souverains à ses côtés pour lui servir de gardes d'honneur.

Enfin, rien de plus malheureux que toute comparaison entre l'Évangile de Luther et celui de Notre-Seigneur, entre son ministère et celui des apôtres; ce sont les contraires rapprochés des contraires. Les progrès du luthéranisme, je les comparerais volontiers à ceux du mahométisme : ce sont deux phénomènes moraux, explicables par des moyens où, loin de reconnaître le divin et le surnaturel, on ne voit rien, au contraire, que de très-humain. Comme Luther, Mahomet, dans sa religion, paie une sorte de tribut à toutes les passions humaines : à la volupté par la polygamie, à la paresse asiatique par le dogme de la fatalité, à l'avarice par le pillage des biens ecclésiastiques promis aux soldats de son armée conquérante, à tous les préjugés religieux par une fusion

de toutes les religions en vogue dans ces contrées, fondues et confondues en un même corps de doctrine dans son Coran. 11 n'y a pas jusqu'au sabre propagateur de Mahomet, et des Califes ses successeurs, dont la prédication de Luther, et des prédicants venus après lui, ne rappelle la mémoire, par le glaive des princes allemands levé sur la tète de leurs vassaux, par les sommations des armées protestantes durant les guerres de religion, afin de forcer les villes et les campagnes, par toutes les violences usitées à la guerre, d'embrasser la Réforme. Et je termine ici la première période historique de l'hérésie constitutionnelle, commencée à la réforme de Luther.

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