HISTOIRE DE L'HÉRÉSIE CONSTITUTIONNELLE EN ANGLETERRE
ï. —- RÈGNE DE HENRI VIII.
Nous avons assigné à l'hérésie qui soumet la religion aux magistrats Luther pour premier auteur. Cette proposition a besoin d'être modifiée, expliquée ; elle ne se vérifie que dans un sens large, éloigné ; la vérité est que cette erreur vient d'une origine plus prochaine, plus immédiate que la réforme de Luther; elle est née en Angleterre. Henri VIII en est le véritable père. Luther n'a accepté la domination du pouvoir civil sur la religion que comme un moindre mal, un correctif à cette licence de pensée qu'il avait accordée à la raison, et dont il découvrait tous les jours les suites désastreuses; mais s'il n'avait pas été maîtrisé par la constitution vicieuse de sa secte, et par ces principes de dissolution qu'il y apercevait tous les jours, il n'aurait eu garde de subir un joug si odieux : car, par les inspirations de son orgueil, il était bien plus disposé à soumettre l'empire au sacerdoce que le sacerdoce à l'empire. Henri Mil a fait de cette innovation l'objet unique de cette réforme, ou plutôt de cette grande révolution religieuse dont il s'est déclaré le fonda-
leur dans la Grande-Bretagne, en rompant les liens qui l'unissaient avec l'Eglise de Rome, en se portant comme les Césars pour souverain pontife, et faisant comme eux de la souveraineté du sacerdoce une des attributions du pouvoir suprême. Il a donné le signal aux constitutionnels de 90 de faire de cette prétention hérétique, et pleine du venin de toutes les hérésies, une partie essentielle de la constitution de l'Etat. C'est en marchant sur ses traces que ces novateurs ont proclamé la suprématie spirituelle du souverain comme un droit inaliénable de sa couronne. Je croirais donc tronquer ce précis historique, et eu retrancher le fond et la matière principale, si, en remontant à l'origine de cette erreur, je n'arrêtais pas la vue du lecteur sur Henri VIU et ses premiers successeurs, pour y considérer la naissance, les progrès de cette erreur, les différentes formes qu'elle a revêtues en Angleterre, avant que d'y prendre son assiette fixe, et de s'y fondre en quelque sorte avec la constitution de l'Etat.
On sait que Luther et Henri VIH ne se sont rencontrés que dans la haine commune et acharnée qu'ils ont vouée à l'Eglise Romaine ; c'est là leur unique point de contact : hors de là, loin d'avoir entre eux la moindre sympathie, ils se déclarent une guerre à mort; cette guerre dont parle Jurieu, où l'on se bat à couleaux (in'Sj, et où la plume devient, comme le glaive, une arme meurtrière. La suprématie du Pape mise à part, leur théologie n'est pas moins contraire et opposée, que le Concile de Trente l'est à la confession d'Augsbourg. Posons donc en principe que
Henri VIII est le premier fondateur de l'église, je dirai même, de la religion Anglicane. C'est lui qui lui a donné sa première forme ; car, je ne crains pas de le dire, la religion dans celle contrée a changé jusqu'à trois l'ois de face. En eifel, à la juger par les symboles et les formulaires de foi qu'elle a dressés, on ne peut s'empêcher de lui attribuer trois religions différentes, pourvu qu'on veuille appeler de ce nom les dogmes , les croyances, le culte, la discipline professés et pratiqués au sein d'une société religieuse.
C'est ici le lieu d'examiner et déjuger ces trois professions de foi, que je prétends constituer trois religions. La profession de foi de Henri VIII est toute catholique ; ajoutez-y la primauté du Pape, je ne vois plus ce qui empêcherait un catholique d'y souscrire, et un zélé protestant de nos jours ne serait pas édifié d'y voir la lecture de la Bible prohibée aux simples fidèles. Quoi qu'il en soii, le premier apôtre de l'église Anglicane expliqua plus amplement son symbole et sa profession de foi dans son livre intitulé : Doctrine nécessaire au salut. On l'appela le livre du Roi; et, jusqu'au règne d'Edouard VI, où cette religion toute Romaine fit place à une autre qu'on peut appeler sa contraire, vu qu'elle était un résumé, un composé de cette fourmilière de sectes sorties de la réforme de Luther, et abhorrées par ce monarque, comme des blasphèmes dignes du supplice ; jusqu'à cette époque le livre du Roi^ ou si l'on veut, la Doctrine nécessaire de Henri VIII fut le catéchisme de la nation. Le gouvernement n'en aurait pas souffert un autre.
Arrêtons-nous ici un moment pour considérer de plus près la religion Anglicane, à cette première époque de son histoire ; et s'il est vrai que les choses ne sont nulle part mieux vues , mieux appréciées que dans leurs sources, hon Dieu ! quelle idée faudra-t-il nous faire de cette réforme ! Oui, il faut avoir un handeau sur les yeux, pour croire que Dieu a choisi un tel évangéliste, un pareil apôtre, pour réformer son Eglise ; que ce personnage est le Moïse qu'il a suscité pour la tirer de la captivité où l'avait réduite la Babylone Romaine. Car enfin, si Ton demande à ce prétendu libérateur du peuple de Dieu des signes de sa mission , quels autres peut-il en produire , que des prodiges de cruauté et de débauche?
Un préjugé bien remarquable, et tout à la fois défavorable à cette mission divine, et sur lequel je dois ici arrêter un moment la vue du lecteur, c'est le prodigieux changement en mal , ou plutôt cette effroyable dégradation morale qui s'est opérée dans cet infortuné monarque, à dater du moment où il s'est installé dans sa mission extraordinaire, où il a commencé l'œuvre la plus divine que Dieu puisse confier à un homme. Car comment ne pas appeler de ce nom une œuvre où il s'agit de changer la face de l'Eglise, de bouleverser de fond en comble sa hiérarchie, son gouvernement, et toutes les bases de sa constitution divine? Henri VIII commence cette œuvre, et dès lors on peut lui appliquer, dans un sens déplorable, le mot adressé par TEsprit saint aux monarques de la nation sainte : Vous serez changé en un autre homme ; vous échangerez la faiblesse de l'homme contre la force de
Dieu, le bras de l'homme contre le bras de Dieu : Mutahen'a in virum alterum. Et c'est la vérité elle-même qui nous autorise à dire à Henri VIII : Oui, vous avez été changé en un .lutre homme, car vous n'êtes plus le même homme; vous étiez un grand roi, et vous êtes devenu un monstre de cruauté, un prodige de débauche; vous êtes devenu le dernier des hommes, le rebut de l'humanité.
Henri VIII, avant sa rupture avec l'Eghse Romaine, figurait parmi les princes les plus accomplis de son temps; heureux à la guerre, de brillants faits d'armes, des victoires signalées, lui méritaient la louange d'un habile général et d'un preux et loyal chevalier ; sage administrateur pendant la paix, les talents et l'habileté de son ministre Wolsey ont jeté le plus grand éclat sur cette période de son règne, durant laquelle ce grand cardinal a gouverné ses affaires. Alors son cabinet était le centre de toutes les négociations, et pendant que Charles-Quint et François I" se disputaient l'Empire, le grand art de leur diplomatie consistait à le tirer chacun de leur côté, et à être préféré dans son alliance ; et dans tout le cours de leurs guerres si prolongées, l'Europe croyait voir dans ses mains une balance où se pesaient leurs destinées. On ne doutait pas que la victoire ne dût suivre le drapeau de l'heureux rival qui le compterait pour son auxiliaire dans ses armées. On se rappelle que, durant la prison de François V% la reine sa mère se prosternait à ses pieds en qualité de suppliante ; et elle ne croyait pas acheter trop cher, au prix d'une telle humiliation, TalUance d'un prince seul capable de servir de contre-poids à la puis-
sance de l'empereur d'Allemagne qui menaçait la liberté de l'Europe. Les Anglais aimaient en lui, comme les Français dans leur François 1", le plus aimahle et le plus accompli des gentilshommes de son royaume. Il n'y a pas jusqu'à la religion qui ne se reposât sur lui avec un regard de coinplaisance ; et ses écrits apologétiques du dogme catholique lui valurent un titre qui ne le cédait guère en honneur et en gloire à celui de fils aîné de l'Eglise. Après la défection de Henri VIII et sa rupture avec le saint Siège, on ne voit plus en lui que le dernier des hommes. Sa maison, sa famille, semblent être devenues un lieu de prostitution : tant il l'a souillée par l'infamie et l'adultère. Pour comble d'horreur, il la remplit de sang et de meurtres. Sur six femmes qu'il a épousées, il en tue deux, il conduit la troisième au pied de l'échafaud ; les trois autres, il les chasse de sa maison et de son lit, il les accable de chagrins et d'amertumes par le crime de son divorce. Sa persécution contre les cathoUques et les non-conformistes à la religion nouvelle l'a fait comparer aux tyrans de Rome anti-chrétienne ; il envoie à la mort des milliers de rehgieux, de prêtres, parmi lesquels on compte les notables de la nation, ses ministres les plus affidés, ses lâches conseillers, les exacteurs de ses violences et de ses injustices, les guerriers les plus honorables par leurs services, et cet homme que je dois ici nommer par honneur, ce grand chancelier qui faisait appel, à son dernier soupir, de la sentence du parlement si vil et si vénal de l'Angleterre, au grand parlement de l'Eglise catholique. Henri VHI, par le mot qu'on dit être sorti de sa bouche, s'est fait justice à
lui-même : Jamais je nai refusé à ma haine la vie d'un homme y ni à mes désirs l'honneur d'une femme.
Sa rapacité égala sa cruauté. Qui nous dira les trésors iocalculables qui out rempli son épargne par la destruction de tant de monastères dont il a chassé les religieux pour les faire mourir de faim, pendant qu'il en fermait la porte à tant de pauvres qui venaient y chercher le pain et la subsistance ? Quel usage a-t-il fait de ce patrimoine inestimable et de son mobilier sacré? Un religieux apostat, qu'il a promu au grade d'évêque, nous le dira : « Une grande partie de ces biens furent employés » à soutenir les jeux de dés, les mascarades, les festins; >i oui, je voudrais n'a -'oir jamais occasion d'en parler : » à salarier ses femmes perdues et les complices de sa » débauche. » Et quand ses prodigalités avaient vidé son trésor, ses ressources pour le remplir étaient celles-ci : Procès criminels de lèse-majesté, intentés, sous des prétextes frivoles, à des particuliers, et quelquefois à des classes entières, et cela, avec des procédures auxquelles il devenait impossible de résister j puis venaient les impôts extraordinaires, les taxes exorbitantes sous le nom de dons gratuits; et parce que ce cri venait toujours à la bouche de cette sangsue insatiable : ^ffer, affer, apportez, apportez de l'argent, les inventions fiscales les plus désastreuses au bien public étaient mises en œuvre : altération des monnaies, augmentation de leur titre, etc. Enfin on a dit de lui qu'il avait perçu sur ses sujets une masse d'impôts égale à celle que tous ses prédécesseurs réunis leur avaient demandée.
Je finis ce parallèle par ce dernier trait qui ne doit pas être omis : avant sa rupture avec Rome, Henri VIII était un cavalier beau et bien fait ; devenu apostat et oppresseur de sa religion, ses intempérances, ses débauches, ses excès de table avaient formé en lui une corpulence si énorme, qu'il succomtjait sous son propre poids, et qu'il ne parcourait plus qu'à l'aide d'une machine roulante les appartements de son palais.
En lisant l'histoire de la réforme de Henri VIH , on marche toujours sur de nouvelles horreurs, et ce mot du poêle vient à la bouche : Incedimu^ per ignés ; et cet autre de Bossuet, non moins applicable aux Anglicans qu'aux réformateurs Luthériens : Voilà les actes des nouveaux apôtres.