II. RÈGNE d'ÉDOI ARH VI
Nous voici arrivés à la deuxième époque de l'histoire de la réforme Anglicane ; elle n'est rien moins qu une révolution qui la bouleverse tout entière, qui en < han^'e tellement la face qu'elle n'est plus reconuaissable, tlnous l'appelons , à bon droit , religion nouvelle. Henri VIH mourut à la fin de janvier 1547; Edouard, jeune enfant n de Jeanne Seymour, une de ses femmes, lui succéda. Il avait huit ans, il était chef de la religion, investi d'office du droit de dresser des formulaires de foi, d'y ajou-
ter ou d'y retrancher, de tracer au clergé le règlement de ses mœurs, sa liturgie à la messe, et tout cela par la charte et la constitution du royaume. Son couronnement se fit par les mains du fameux Cranmer, archevêque de Cantorbéry ; il y prêta le serment accoutumé sur le saint Evangile , et , qui plus est , sur la sainte Eucharistie , que Cranmer appelait l'idolâtrie Romaine. Celui-ci célébra la messe, à laquelle il ne croyait pas : les six articles , le symbole de foi et tout le catholicisme de Henri VIII avaient encore force de loi. La régence et le royal enfant jurèrent le maintien de cette religion toute Romaine qu'on se préparait à détruire : le pontife consécrateur ne manqua pas de mêler a la harangue d'usage une pieuse exhortation au Roi d achever l'ouvrage commencé, de porter son dernier coup à la tyrannie de la papauté, et de maintenir la religion de l'Etat; et cetfe grave nation prenait au sérieux le ridicule spectacle d'un enfant proclamé maître et arbitre suprême de la religion, avant l'âge de raison. Ce réformateur imberbe se hâta de mettre la main à l'œuvre, et il alla plus vite en besogne que son prédécesseur ; il publia un nouveau formulaire en quarante-deux articles : la loi des six articles et tout ce qu'on appelait le livre du Roi, le directoire des consciences y étaient abolis. C'était une analyse de la doctrine de toutes les sectes répandues en Allemagne; chacune y avait fourni son contingent. Le réformateur Cranmer, dans la latitude de quarante-deux articles, avait assez d'espace pour leur faire à chacune une part.
Il y a des interprètes qui ont cru voir dans les sectes sorties de la réforme de Luther les sauterelles de l'Apocalypse ; cette allégorie ne manque pas de justesse. Quand on songe à la nature de ces sectes, isolées, séparées les unes des autres, sans lien, sans suite, et ne marchant ensemble que pour dévorer le sol de l'Eglise catholique; par une suite de ce langage figuré, on se représente, sous le règne de Henri VIII et d'Edouard VI, une nuée d'hérétiques luthériens, calvinistes, sacramentaires, etc., partis de l'Allemagne, venir s'abattre sur T Angleterre, pour y ravager la foi catholique durant le sommeil de ses négligents pasteurs. Cranmer, pendant son séjour en Allemagne , avait nourri son esprit corrompu et pervers du venin de leur doctrine : il s'appliqua à l'exprimer dans les quarante-deux articles. Le parlement d'Angleterre, après avoir livré la religion de ses pères à la merci des passions grossières et brutales de Henri VIII, et brisé la pierre sur laquelle elle était bâtie, ne se montra pas moins souple ni moins docile pour sanctionner la loi religieuse des quarante-deux , que celle des six articles : et le jeune Edouard, à l'âge de huit ans, lui imprima, avec le concours des deux chambres, le caractère de loi. La profession extérieure des quarante - deux articles fut imposée comme une croyance qu'il fallait professer de bouche et pratiquer par ses œuvres, sous les peines prononcées contre le crime de haute trahison. (C'était la législation du temps d'assimiler les nonconformistes à la religion nationale , aux criminels d'Etat.) Et voilà la digue ouverte pour laisser un libre
— 68 ~ cours à toutes les doctrines qui dévastaient le sol de l'Allemagne, les voilà inondant, comme les grandes eaux, la terre de la Grande-Bretagne. Les catholiques, qui forment incontestablement la majorité de la nation, sont contraints de dissimuler leur foi, de la contenir au fond de leur cœur, de cacher la célébration de ses mystères, la participation à ses sacrements, comme autant de trahisons et de crimes d'Etat. Cependant que dire d'une nation qui vante sa philosophie et son amour pour la liberté, et à qui son parlement vient de faire changer, jusqu'à deux fois en dix-huit ans, sa religion, et franchir toutes les distances qui, sur le dogme, le culte et la discipline, séparent l'Eglise Romaine de l'Eglise Anglicane.