IV. — RÈGNE d'Elisabeth
Nous voici arrivés à la quatrième et dernière époque de l'histoire de l'hérésie anglicane. Nous l'avons vue naître sous Henri VIII, il en est le père ; elle est, je ne crains pas de le dire, une fllle illégitime de ses amours adultères, de son penchant effréné à la débauche ; nous l'avons vue s'accroître, se fortifier durant les douze dernières années du règne de ce tyran si redouté ; la régence du jeune Edouard lui permit de pousser de plus profondes racines dans le sol britannique ; elle dura six ans , lesquels , combinés avec les douze dernières années du règ^ne de Henri VIII, forment une période de dix-huit ans, durant lesquels les sectes allemandes, importées en Angleterre, y pullulèrent, s'y multiplièrent, presqu'à l'égal des chardons de nos champs, et la remplirent de trouble et de confusion. Un souffle de Dieu a suffi pour la renverser sous le règne de Marie, et la menacer d'une mort irrémédiable. Il entrait dans les terribles conseils de la justice de Dieu", que le flambeau de la foi, qui, depuis le moine Augustin et le grand pape Grégoire, avait éclairé cette nation, y avait formé tant de saints, de docteurs, de fervents solitaires, s'y éteignît, changeât de place, et laissât ce beau royaume sous les ténèbres du schisme et de
l'hérésie. Elle voulait que le schisme et l'erreur y formassent un établissement durable, permanent; qu'ils y devinssent comme une branche vénéneuse entée sur la constitution de l'Etat ; qu'ils y portassent tant de fruits de mort. Elisabeth a été la verge choisie de Dieu pour frapper l'Angleterre de ce fléau ; et c'est cette grande révolution opérée sous son règne , dans la religion de l'Angleterre, dont nous allons faire le récit.
Elisabeth, fille d'Anne de Boulen, épouse répudiée et punie du supplice des adullères sous Henri VIII, partagea longtemps la haine que son père avait vouée à sa mère. Il l'avait exhérédée dans un premier testament fait ab iralo ; mais dans un second plus réfléchi, et auquel le parlement avait apposé sa sanction, il l'avait réintégrée dans tous ses droits successifs au trône. La loi de l'Etat l'appelle à régner sur la belliqueuse et inquiète nation de la Grande-Bretagne. Elevée dans la religion protestante, elle en avait fait une profession ouverte sous le règne d'Edouard, son frère; durant celui de sa sœur Marie, elle avait déposé cette religion avec presque autant de vitesse qu'une femme met à quitter une robe pour en revêtir une autre. La voilà sur le trône ; les deux religions sont en présence, toutes deux puissantes et accréditées : quelle est celle qui doit obtenir son choix et sa préférence? Il y en a qui ont dit qu'indifl'érente à toutes les religions, elle n'en avait aucune ; et cette opinion lire un grand poids de la versatilité en matière de religion que nous venons de lui imputer avec tant de justice : elle eu avait donné, dans les dernières années de
Marie, des preuves dont le détail mérite d'être ici rapporté.
Durant les deux dernières années du règne de cette princesse, la profession ouverte du protestantisme était, comme nous venons de le voir, un crime digne de mort. Elisabeth va se prosterner aux pieds de sa sœur ; le protestantisme, à l'entendre, est le fruit de son éducation ; mais elle n'y tient pas, elle ne désire que son instruction. Une semaine de conférences avec des docteurs orthodoxes a bientôt levé tous ses doutes ; elle est catholique jusqu'à la dévotion et à la ferveur : les dimanches elle entend la messe, dite dans [sa chapelle par son aumônier ; elle y communie fréquemment. Des doutes sur sa sincérité ont frappé l'oreille de sa sœur, elle va se prosterner à ses pieds; elle a professé avec serment la religion catholique. Ce serment, elle ne refuse pas de le réitérer ; que Dieu ouvre la terre sous ses pas pour l'engloutir toute vivante, si la vérité n'est pas dans sa bouche ; elle y consent.
Dans sa délibération, qu'on peut justement présumer avoir précédé sa décision sur un point si essentiel, si capital pour le bonheur de sa vie, on se figure voloniiers que les considérations suivantes se présentèrent à un esprit si lumineux et si pénétrant.
La religion catholique est celle de la majorité de la nation ; elle a des côtés favorables qui la recommandent à son esprit, plus de soumission et de dépendance envers l'autorité qui gouverne : je ne sais quoi de plus inquiet, de plus turbulent se remue dans toutes les autres
sectes, celle-ci fait asseoir plus de calme et de repos <lans les esprits. Considérée sous d'autres rapports, celle même religion se présente à l'esprit de celte femme, avide de régner, comme une ennemie irréconciliable ; selon ses principes, elle est bâtarde, illégitime; la couronne appartient à Marie, sa rivale, par la loi de justice ; elle y voit s'élever sur sa tète un prêtre qui la cite à comparaître à son tribunal à Pvome, et duquel elle n'a qu'un jugement défavorable à attendre. Quelle conclusion celte femme, chez qui tous les devoirs sont subordonnés au désir de régner, va-t-elle tirer de ces préliminaires? Point d'autre que celle-ci : décatholiser l'Angleterre, ou se résoudre à n'y régner que d'après un litre contesté par la p!us saine partie de la nation ; titre douteux, selon lequel la porte est ouverte à tous les esprits remuants assez habiles pour former des factions, et assez audacieux pour essayer de se frayer une roule au pouvoir par la voie chanceuse des révolutions. C'en est fait, Elisabeth a condamné une religion qui la condanme; sa proscription a été arrêtée à l'unanimité dans son conseil privé. Ces hommes sont habiles, protestants jusqu'au prosélytisme; Cecil, qui y préside comme ministre principal, et qui en est en quoique sorte l'Achitophel, a voué aux catholiques une haine jusqu'à la mort : c'était l'esprit le plus profond dans le mal, le plus habile à ourdir une intrigue, à envelopper l'innocence dans les lacets d'une procédure inextricable, que connût l'Angleterre. Le lecteur trouverait dans lo procès qu'il a poursuivi et poussé jusqu'au régicide contre Marie, reine d'Ecosse, les preuves de toutes ces assertions.
Or, ce ministre était déjà l'âme du cabinet d'Elisabeth; il n'a pas cessé de l'être durant les trente-huit ans de son règne. Pendant qu'il travaillait à gagner le parlement, à y acheter les voix, à s'y créer une majorité, Elisabeth continuait à se faire un jeu de ce que la religion a de plus sacré; elle assistait à la messe, elle y communiait ; par ses ordres, sou couronnement se fit selon le cérénionial du Pontifical Romain; elle y prêta le serment accoutumé pour servir de garant à sa profession de foi toute catholique. Ceux qui ont pensé qu'elle était sans religion ne s'appuient pas sans quelque apparence sur des traits d une dissimulation si profonde.
Enfin, le grand jour de la décision du parlement arriva ; son vote défavorable n'était pas la grande difficulté qu'on craignait ; on se méfiait bien davantage du catholicisme de la majorité de la nation. Quant au parlement, ou s'attendait bien qu'après avoir livré la rehgion comme un objet de peu de valeur aux souverains des trois règnes antérieurs, il ne se roidirait pas contre un gouvernement supérieur en habileté aux précédents, La demande des ministres fut accueillie. Toutes les lois portées sous les règnes précédents, en faveur du catholicisme, de ses dogmes et de ses croyances, furent abolies. Cette religion, l'autorité du Pape, son chef, furent proscrites plus que jamais et avec toutes les pénalités prononcées par les lois contre le crime d'Etat. Elisabeth fut déclarée, avec une solennité nouvelle, chef de la religion, sous le titre de souveraine gouvernante de l'Église d'Angleterre au spirituel et au temporel. Ce titre fut de nouveau an-
-^ 67 — nexé à perpétuité à sa couronne, et à la personne de tous ceux que l'ordre légal en déclarerait les légitimes successeurs.
Voilà donc l'Église. Anglicane ; la voilà telle que ses fondateurs l'ont faite : elle est monstrueuse dans la personne de Henri VIII, et le produit malheureux de ses adultères et de ses débauches. Sous Edouard, docteur, théologien, réformateur, régulateur de la religion à l'âge où les enfants commencent à parler, elle se montre sous un côté moins atroce, mais plus ridicule. Enfin, sous Elisabeth, elle tombe en quelque sorte en quenouille, et la femme, à qui saint Paul défend de parler dans l'Église, y enseigne en souveraine la règle de ses dogmes, de sa morale, de sa discipline. Une jeune reine régit aujourd'hui la Grande-Bretagne ; on lui accorde beaucoup d'esprit et de talent, ce qui m'autorise à penser que la sollicitude d'une grande Eglise et son épiscopat suprême sont à ses yeux un fardeau redoutable pour ses faibles épaules.
La papesse Elisabeth crut avoir reçu, dans une plus grande mesure que ses prédécesseurs, l'esprit de l'apostolat ; elle se crut appelée à de plus grandes œuvres pour la gloire de Dieu et l'exaltation de son Église. Son symbole, qu'elle a dressé en 39 articles, ressemble si peu aux précédents, qu'on peut la regarder comme fondatrice d'une troisième religion, la seule qui ait fait suite, puisqu'elle dure encore. Les deux réformes précédentes ne lui plaisaient pas ; celle d'Edouard péchait par excès, et celle de Henri \ 111 par défaut. Dans celle d'Edouard, elle repre-.
n;iil trop de roideur dans sa doctrine; elle aurait voulu, dans son expression, je ne sais quoi de plus général, de plus indéterminé, dont toutes les sectes pussent s'accommoder; et, à l'aide de termes plus ambigus, garder toutes lours croyances, et vivre en paix sous le gouvernement de son pontificat suprême et de son haut domaine sur les choses divines. Quant à la discipline, elle jugeait qu'en matière de hiérarchie dans les pouvoirs , de cérémonial diius le culte, de règlement dans la disciphne, le ciseau des réformateurs précédents avait trop retranché ; elle conserva les évoques, les chanoines, les curés, les orgues, la musique, les ornements d'église. Elle aimait cette pompe dans les cérémonies, qu'elle avait vue pratiquée dans la rhapelle de son père, et dans les églises nationales, où l'on célébrait les saints offices avec toute la magnificence dans le rite prescrit par la liturgie Romaine.
Nous n'avons pas cru calomnier sa mémoire en élevant des doutes sur la fermeté de sa foi à cette religion même qu'elle venait en quelque sorte d'organiser, de régulariser par ses décrets dogmatiques ou disciplinaires. Cependant la vérité nous force de dire que l'intolérance des actes de cette réformatrice philosophe a égalé en cruauté la persécution suscitée au christianisme naissant par ces empereurs romains persécuteurs dont Lactance nous a raconté la mort tragique et la lamentable histoire. Ses édits contre les catholiques anglais, durant la longue durée de son règne, ont cumulé, à mon avis, tout l'odieux de la persécution des empereurs de Rome anti-chrétienne, et des révolutionnaires de 93.
Je conviens avec La Harpe que la persécution ré\olulionnaire a fait subir à ses martyrs des tortures moins cruelles que celles qu'on peut lire dans les édils des empereurs païens. Je conviens qu'il y a loin de la guillotine, glorieuse invention de la même époque, aux feux, à la roue, au chevalet, aux dents de fer, et à tous les supplices inventés sous les Galère et les Dioclétien pour vaincre les confesseurs de la foi chrétienne. Le siècle, durant les quarante années du règne occulte de la philosophie, n'avait pas marché assez vite dans les voies de son pré tendu progrès, pour faire agréera l'opinion publique, éclairée par dix-huit siècles de christianisme, un pareil oubli des lois de la nature. Toutefois je remarque dans le choix des supplices révolutionnaires, inventés par la philosophie de 93, je ne sais quoi de plus froid , de plus réfléchi , de plus , raffiné que dans ceux de la politique païenne. La première a été plus franche ; la seconde, condamnée à plus de retenue par l'opinion, a essayé de compenser par l'astuce ce qui manquait à sa violence. Mais la honte d'Elisabeth est d'avoir réuni dans ses ordonnances, contre les catholiques de son royaume, les combinaisons réfléchies de la persécution de 93 et la barbarie ouverte des empereurs romains. Un parallèle entre ses persécutions déjà accomplies, et ceUes que nous attendons dans le dernier âge du chrislianisme, va nous en fournir la preuve.
Commençons par dire d'abord que l'intolérance philosophique d'Elisabeth prend le pas sur celle de ses consorls de 93, en ce qu'elle a éprouvé moins de résistance qu'eux à ses édits hétérodoxes. La foi donna bien sous son
règne quelque signe de vie avant de s'éteindre ; les évoques assemblés lui firent parvenir une protestation signée par les deux Universités du royaume contre sa suprématie spirituelle. Mais quand il fallut en venir à l'épreuve, et opter entre la pauvreté, la prison, la mort et l'apostasie, quinze évêques, cinq chanoines, quatre->ingt-cinq curés, voilà tout le froment que nous laisse l'ordre sacerdotal en Angleterre; tout le reste, comme une paille légère, fut emporté par le vent de la persécution. Et TEglise Gallicane se rappelle ici, avec un noble orgueil, que, sous le coup d'une épreuve semblable, tout son épiscopat, deux faux frères exceptés, est demeuré ferme dans la loi; et plus de quarante mille prêtres ou religieux partirent pour l'exil, ou se cachèrent dans les antres des bois, les cavernes des montagnes, les réduits des maisons, plutôt que de signer l'erreur ou l'hérésie déguisée sous le formulaire d'un serment à une constitution prétendue civile du clergé. Irritée par cette résistance, la fureur d'Elisabeth éclata par des ordonnances que je n'ai qu'à transcrire ici pour fournir aux lecteurs la preuve de mon assertion précédente, c'est qu'elle a surpassé en intolérance les constituants de 90. La Convention de 03, qui passe pour être le type de la barbarie, n'a pas rendu des décrets semblables à ceux qu'on va lire (1).
(1) Peine de mort contre tout prêtre catholique qui dirait la messe, entendrait les confessions, contre tous ceux qui le recueilleraient, qui le soulageraient dans ses besoins. Peine de mort contre ceux qui assistaient à la messe, qui se confessaient, qui admettaient la suprématie du Pape, et refusaient de reconnaître
Le supplice de la question infligé aux malfaiteurs avait chez les païens un degré de cruauté que les mœurs douces du christianisme ont cru devoir retrancher ou adoucir jusque dans l'équitable sévérité de la législation criminelle. Appliquée aux martyrs chrétiens, elle arrivait à un degré de barbarie visiblement inspirée par la rage de
et de se soumettre à celle que cette femme impie s'était arrogée. Peine de mort contre ceux qui obtiendraient, gai-dei*aient aucune bulle, écrit ou acte de l'évèque de Rome ; contre ceux qui seraient absous en vertu de ces actes, et la uîême peine contre leurs suppôts ou fauteurs ; contre ceux qui introduiraient ou recevraient des Agnus Dei, des croix, des images ou des chapelets bénits par l'évèque de Rome, ou autres gens tirant de lui leur autorité. Ces pénalités ont été réduites en un code qui n'a cessé d'être en vigueiu- que dans l'année 1778, et dont voici le dispositif:
Privation pour les catholiques de tous les droits politiques et civils. Condamnation répétée à une amende de 500 Ir. s'ils n'entraient pas dans le temple, et cette démarche était réputée un acte d'apostasie. Défense, sous peine de gxaves châtiments, d'avoir des armes dans leurs maisons pour leur propre défense, de plaider des causes en justice, d'être tuteurs, exécuteurs testamentaires, médecins, avocats, de s'éloigner de plus d'une lieue et demie de leurs maisons. Si une fenniie m^n-iée n'allait pas à l'église anglicane, elle perdait les deux tiers de sa dot, le droit d'être l'exécutrice testamentaire de son mari ; elle pouvait être emprisonnée, à moins que son mari ne payât 250 Ir. par mois pour la racheter. Quatre juges de paix, en se réunissant, pouvaient citer devant eux tout catholique convaincu de ne pas aller au temple, le forcer à abjurer sa religion, ou, s'il s'y refusait, le condaumer au bannissement perpétuel ; et s'il revenait, il devait être puni de mort. Deux juges de paix avaient le droit d'appeler devant eux, sans aucune inlormation préalable, tout homme quelconque âgé de plus de seize ans ; et si cet homme refusait pendant six mois d'abjurer la rehgiou catliolique, il
l'enfer; Elisabeth s'est rendue ici l'émule des perséculcurs païens. La question à laquelle elle soumettait les prêtres pour les forcer à découvrir le nom de leurs receleurs, hicnfaiteurs, auditeurs ou assistants à la messe, l'habitation des prêtres impliqués dans la même persécuiion^ celle queslion fut appelée dans le Icmps du nom de filli'
drvcnail incapable clo posséder îles terres; toutes celles (|ui lui appartenaient revenaient à son plus proche héritier protestant, qui ne lui devait aucun compte îles revenus ; il ne pouvait en acheter d'autres, et toute acquisition faite par lui ou pour lui était nulle. Le père de famille qui employait un précepteur catholique dans sa famille était condamné à paver une amenile de 250 fr. par mois, et le précepteur lui-même à celle de 2 fr. 50 cent, par jour. Le père qui envoyait son fds étudier dans ime école catholique à l'étranger, devait paver une amende de 2,500 fr. et l'enfant devenait inhabile à hériter, acheter, posséder fies terres, des revenus, des biens, des legs ou des sommes d'argent. Le prêtre qui disait la messe, quand il n'était pas mis à mort, devait, par grâce, payer une amende de 3,000 fr., et le catholique qui y assistait, une de 150O. Tout prêtre catholique qui revenait du continent en Angleterre, et qui n'abjurait pas sa religion dans les trois jom's qui suivaient son retoiu' ; toute personne qui embrassait la religion cathohque ou contiùbuait à la «aire embrasser à un autre, étaient condamnés par ce code sanguinaire à être pendus , éventi-és , les entrailles arrachées, et écartelés. Ce luxe de cruautés donne à l'AngieteiTc la primauté sur les Turcs, ils se contentent en pareil cas d'empaler. Et remarque/, que ces atroces rigueurs ne pèsent que sur les catholiques, qu'aucune d'elles ne frappe aucun de ces milhers de sectaires que la prétendue Eglise Anglicane n'a cessé d'engendrer depuis le moment de son établissement. Elle les voit avec un calme forcé sortir tous les jours de son sein et la dépeupler. Cependant ils lui portent de furieux coups qu'elle ne sait pas parer.
du boueur; les païens n'avaient rien inventé de semblable : c''était un large cercle de fer, composé de deux parties jointes ensemble par une charnière ; on plaçait le prisonnier à genoux sur le pavé, et on le contraignait de se ployer dans un aussi petit espace que possible ; alors le bourreau s''agenouillait sur ses épaules, après avoir introduit le cercle dessous ses jambes, et comprimait la victime jusqu'à ce qu'il put accrocher les extrémités du cercle et le serrer sur les reins. Et cette horrible torture durait une heure et demie, pendant laquelle l'excès de la compression faisait jaillir le sang par les narines, souvent même par l'extrémité des pieds et des mains. Néron est connu par l'invention d'un supplice nouveau ; Elisabeth a dans ce genre affreux la gloire réservée à l'invenlion. Ses bourreaux eurent ordre de tuer les catholiques à la manière dont le boucher égorge les animaux ; d'un coup de coutelas ils éventraient les condamnés, arrachaient leurs entrailles, et coupaient leur corps en quatre quartiers. Des milliers de martyrs, prêtres et laïques, des femmes mêmes ont souffert cet horrible suppHce.
Les historiens ecclésiastiques parlent d'une inscription gravée sous Dioclétien, où il se donnait la louange d'avoir aboli jusqu'au nom des chrétiens. Mensonge visible; ce temps était celui où se vérifiait plus que jamais la pompeuse nomenclature de TertuUien, sur le nombre des chrétiens, qui n'est ignorée de personne. Elisabeth aurait pu ;ivec plus de vérité faire graver sur le fer ou l'airain une inscription semblable. In système de persécution, de
concussion, de ruine, continué avec tant de persévérance pendant quarante-cinq ans, joint à la suppression de tout ce qu'on appelle catéchisme, instruction élémentaire, éducation religieuse, et à la difficulté de tout accès auprès des prêtres et de leur ministère, une persécution si savamment organisée, et si profondément combinée, diminua graduellement le nombre des catholiques dans l'Angleterre proprement dite, jusque-là qu'on aurait pu dire de cette relioion qu'elle était éteinte.
Pendant les quarante-cinq ans que dura cette grande tribulation, les catholiques n'eurent pas un moment de repos. A toutes les heures, mais surtout pendant la nuit, des brigands conduits par les magistrats entraient dans les maisotîs, brisaient les portes, s'élançaient par bandes séparées dans les divers appartements, forçaient les coffres et les tiroirs, examinaient les lits, fouillaient dans les poches, cherchant des prêtres, des livres, des croix, ou quelque autre objet du culte catholique, avec toute la diligence attribuée par l'Evangile à la pauvre femme qui a perdu sa dragme. Nous nous reconnaissons là, nous qui n'avons pas quitté le sol durant la persécution de 93 ! Sans doute qu'il n'y a eu ni collusion, ni communication entre les faiseurs de ces œuvres à ces deux époques ; mais ne serait-ce pas que les grands scélérats, comme les grands hommes, se rencontrent dans tous les temps ?
Quand on se rappelle tout ce que cette femme si vile, si corrompue, si méprisable aux yeux de la morale, a néanmoins fait de grand, d'extraordinaire, dans Tordre politique ; ce haut degré de gloire où l'Angleterre est
parvenue sous son règne, le brillant succès de ses armes contre la puissance de l'Espagne alors dominatrice de l'Europe ; la prodigieuse extension qu'elle a donnée au commerce de la Grande-Bretagne , l'empire de la mer qu'elle lui a légué, l'état d'opulence, de grande considération dans l'Europe qu'elle lui a laissé, on sent plus profondément la vérité de ce mot de saint Augustin, reproduit après lui sous des formes si variées : c'est que Dieu fait bien peu de cas de la gloire des armes , de l'empire même de l'univers, puisqu'il les confie aux hommes les plus bas et les plus vils de l'espèce humaine, selon les vues droites de la raison et de la justice.
SECTION TROISIEME
l'hérésie constitutionnelle considérée en RUSSIE DE- PUIS CATHERINE JUSQU'a l'eMPEREUR NICOLAS INCLUSI- VEMENT.
La persécution suscitée par l'empereur Nicolas aux catholiques de ses Etats ne doit pas être omise dans cette histoire. Ce monarque étend en ce moment sa prétendue suprématie spirituelle sur la religion catholique, avec un abus de pouvoir qui n'a plus de bornes; il ne dissimule plus son projet, qui est de fondre le catholicisme et sa secte schismatique on une même religion. Ses mesures de rigueur vont même à exterminer les catholiques jusqu'au dernier homme , plutôt que de souffrir l'exercice de leur culte distingué du sien. Que ces deux
religions aient chacune leurs temples cl leurs aulels, voilà ce qu'il ne veut plus soulïrir. Quand on rénéchit sur les infernales combinaisons de sa persécution contre la religion catholique, on se la représente volontiers sous cette image sensible d'une ville assiégée et serrée de si près par Tennemi, qu'on regarde sa prise comme inévitable. On croit voir la circonvallation dont l'empereur Tite avait environné Jérusalem avant que de la détruire, et de ne pas laisser à son temple pierre sur pierre. Je ne connais pas au catholicisme une seule défense qu'il n'essaie de ruiner, un seul de ses murs ou de ses avant-murs, contre lequel il ne dresse ses batteries.
11 faut à l'Eglise catholique, comme à toute société religieuse, des églises, des paroisses, des religieux, des prêtres, des évêques, des écoles, un épiscopat, un enseignement; enfin, il faut à tous ses fidèles une liberté réelle, effective, de professer ses dogmes, son culte et sa morale. Or, il suffit de connaître tous les procédés de sa persécution, pour voir qu'il en veut à toutes ces choses, et que sa main demeurera levée sur les catholiques jusqu'à ce qu'ils aient d'eux-mêmes ôté la borne qui les sépare de son Eglise nationale et schismalique. Entrons ici dans tous ces détails.
L'empereur Nicolas refuse aux catholiques des églises : on accorde hbéralement aux Juifs des synagogues, aux Mahométans des mosquées, aux idolâtres des temples; permis aux Luthériens et aux Calvinistes de mullipliet leurs prêches tant (ju'ils veulent, et on s'acharne à déposséder les catholiques du petit nombre d'églises qu'ils pos-
— 77 — " sèdent, et qu'on a rendues insuffisantes pour fournir aux nécessités de leur culte; et s'ils oflVent d'en bâtir de nouvelles ou de réparer les anciennes, l'autorisation leur en est refusée.
Les Jésuites sont bannis. L'empereur Alexandre, dans l'édit de bannissement, s'engage à laisser leurs biens, leurs églises au profit et à l'usage des catholiques. Son successeur confisque leurs biens et livre leurs églises aux schismatiques, pour qui elles deviennent une charge superflue; il les refuse aux catholiques, qui les réclament comme une nécessité de leur culte.
La ville de Vitebsk est peuplée de vingt mille âmes à demeure fixe, sans parler de l'habitation passagère qu'y prennent tant de nobles attirés par le plaisir ou par le besoin des affaires : et cependant les catholiques n'ont pu y obtenir qu'une éghse, et la pétition d'une nombreuse noblesse qui en expose l'insuffisance, est constamment refusée.
11 a paru un édit de l'Empereur à l'effet de défendre aux catholiques de bâtir de nouvelles églises ou de restaurer les anciennes saos la permission du gouvernement; et si une pétition est présentée avec une offre de la part des catholiques de supporter à leurs frais les réparations jugées par les experts nécessaires et indispensables, on saura bien faire naître des obstacles avant que d'y répondre; et eu attendant, l'église croulera, et les catholiques demeureront sous le coup de l'édit qui défend de bâlir de nouvelles églises.
Le nombre des paroisses, déjà insuffisant, se restreint
tous les jours davantage ; la pénurie de ce genre d'établissement est arrivée à un tel degré, qu'elle laisse quelquefois une journée de distance entre le paroissien et la paroisse. Ce mal est aggravé par la rareté des prêtres, dont nous présenterons plus bas le triste tableau. On conçoit comment, dans une terre affligée de cette calamité, les malades peuvent souvent mourir sans sacrements. Cet inconvénient trouvait un palliatif, et quelquefois un efficace remède, dans le mélange des deux cultes catholiques connus sous le nom de rite latin et de rite grec, unis au moyen des combinaisons suivantes. Dans les parties de la Russie où les populations professent le rite grec-uni, les paroisses des deux cultes étaient éparses et mêlées dans la vaste surface de ce sol souvent aride et désert. Les nobles, tous catboliques latins, mais en plus petit nombre naturellement que les populations grecques, n'ont que peu de paroisses ; or, il arrivait que, sortis de leurs maisons les dimanches et fêtes pour aller à l'office, ils rencontraient sur leur passage et à de moindres distances des paroisses du rite grec ; ils s'y arrêtaient pour entendre la messe, pour faire administrer, en cas de nécessité, le baptême à un enfant nouveau-né. Cet avantage était réciproque à l'égard d'une paroisse professant le rite grec-uni. Plusieurs ukases récents de l'Empereur ont interdit entre les deux rites cette communication de secours spirituels ; et à la vue de ces édits, les personnes équitables se disent entre elles : Cui hono? et on n'aperçoit à la loi d'autres motifs, que celui de détacher les sujets de la reUgion véritable. Ce malheur s'aggrave par l'exi-
guité du nombre des pasteurs desservant les paroisses ; et le gouvernement a encore ici ses ruses perfides pour en diminuer la quotité. Défense aux évêques de nommer un curé, un chapelain, sans l'autorisation du gouvernement. Sans doute qu'elle sera donnée sur la présentation de l'évêque? Nullement. Le sujet doit être présenté par le gouverneur de la province, et qu'attendre du mérite ecclésiastique des pasteurs présentés par de tels hommes? \oi\k donc l'administration de l'évêque réduite à celte extrémité, ou de laisser les paroisses sans pasteurs, ou d'y envoyer des loups revêtus d'un habit de pasteur. C'en est assez pour achever la déconsidération de l'ordre sacerdotal, pour tarir les vocations dans leur source, et les laisser en partage aux hommes sans aveu, ou aux saints, peu nombreux aux termes de l'Evangile.
îNIais voici une cause plus effrayante encore de la diminution des pasteurs : je parle des difficultés et des obstacles qu'oppose la règle du gouvernement russe à l'entrée des sujets dans l'état ecclésiastique. Ces entraves, les voici telles qu'elles sont exprimées dans les ukases : 1 " d'être noble; 2° d'avoir étudié dans l'université; 3" d'avoir vingt-cinq ans ; 4° d'avoir obtenu l'exemption de la conscription militaire ; 5" de s'être muni d'une permission du ministre des cultes; G" de payer GOO francs par an, taux non payé par les élèves schismatiques. Toutes cesmesures ont porté coup, et dans toute laPologne russe, divisée, selon sa dernière circonscription ecclésiastique, en quatorze sièges beaucoup plus étendus que ceux de
notre France , il ne restait plus en 1834 que trois cent soixanle-dix jeunes lévites. On a fait le calcul de leur diminution progressive^ provoquée par les mesures du gouvernement depuis le partage; et, d'après ce calcul, l'extinction totale du clergé catholique deviendrait infallible sous très-peu de temps. Effectivement, dans les six diocèses de la métropole de Mohilew, il ne restait en 1834 que cent quatre-vingt-deux séminaristes, et voilà la pépinière d'un clergé destiné à desservir un sol égal à toute la France. Actuellement les choses en sont venues à un point, où les habitants se trouvent assez dénués de secours religieux, pour se voir forcés à administrer eux-mêmes le sacrement de baptême, à se marier sans prêtre ; et les réclamations des catholiques, à cet égard, sont accueillies par cette froide réponse : Les affaires du gouvernement ne vous regardent pas.
Achevons de mettre ici sous les yeux du lecteur les trois rapports de statistique (V. S. 11, n. XXXI) dressés en 1834, et comparés aux rapports présentés dans les premières années qui ont suivi le partage de la Pologne. (V. R. p. G9.) En voici les résultats. Dans le seul gouvernement de Mohilew, il est passé au schisme trois millions cent soixante mille paysans, à savoir : dans le diocèse de Mohilew six cent mille ; dans celui de Minsk cinquante mille ; dans celui de Luçh huit cent mille ; dans celui de Kamenietz un million six cent soixante-dix mille. — On y voit en outre que le nombre des Grecs-Unis a diminué, dans les trente dernières années, de cent trente mille. Ce
^ Hi ^
seul chiffre est immense, eu égard à l'état minime de la population eu Piussie en 1804. La preuve rationnelle de tous ces calculs deviendra plus claire à mesure que nous avancerons dans cet écrit.
Les ordres religieux ne sont pas seulement pour l'Église son ornement, sa décoration; mais de plus, son soutien, son avant-mur en quelque sorte. Depuis 1790, année fatale, où Satan semble avoir rompu la triple chaîne qui le liait dans les enfers, pour venir recommencer son règne sur la terre; en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, le génie du mal n'a cessé de frapper de nouveaux coups sur les corps religieux. Dans la Pologne et la Russie, ils étaient, plus que dans les contrées catholiques et méridionales de l'Europe, les auxiliaires nécessaires des évèques pour toutes les œuvres bonnes de la religion et du ministère évangélique. Mais c'est principalement dans le service actif des paroisses, que leur concours devenait surtout nécessaire pour servir de supplément à l'ordre pastoral ; les évêques catholiques de l'un et de l'autre rit, avec les faibles ressources de leurs séminaires et de leur clergé séculier, se voyaient impuis- , sants pour remplir les vacances ouvertes tous les jours par le décès des pasteurs; et ce veuvage des églises ne pouvait cesser, à moins que l'ordre religieux ne vînt à leur secours, et ne leur fournît des ouvriers pour envoyer dans les paroisses sans prêtres et sans autels, et sans sacrifice. Ainsi, pour l'Eglise Grecque-unie, l'ordre de saint Basile était surtout l'asile de la saine doctrine, le sanctuaire où se conservait la science divine, le zèle
et la piété sacerdotale (1). Un ancien règlement prescrivait que tous les évêques fussent pris dans les monastères de cet institut si célèbre, et que nul ne fût promu à l'épiscopat, qu'il n'en fût membre. Ecoutez à présent les moyens mis en œuvre par le gouvernement pour détruire l'état religieux dans la Pologne et dans la Russie d'Europe ; il est aisé de voir que c'est la profonde sagesse de l'enfer qui les a inspirés. Déjà, en 1829, un ukase ordonnait à tout aspirant à l'état religieux : 1 ^ de se présenter au gouverneur de sa province, formalité facile chez nous, et qui ne peut souvent se remplir dans ces contrées septentrionales qu'au moyen d'un voyage de plusieurs jours ; 2° de lui exhiber des lettres de noblesse, et puis d'attendre une permission émanée du ministère des cultes. Avec ces précautions, le gouvernement savait bien qu'une pareille législation mettrait en ses mains assez d'obstacles pour tarir toutes les vocations à l'état religieux, barrer à la jeunesse le chemin pour arriver jusqu'au monastère, et lui en fermer l'entrée. Il suffit de dire que, depuis 1829, deux permissions de ce genre ont été seulement accordées. Et pour ruiner les ordres jusque dans leurs fondements, on a bouleversé de fond en comble toute la constitution de leur régime intérieur. Ce n'est pas seulement à la sur-
(i) Tout cela soit dit sans préjudice pour l'ordre de saint Dominique et la congrégation des prêtres de la Mission de saint A incent de Paul, dont l'Eglise de Pologne ne saurait assez reconnaître le zèle et le travail pour le service des âmes.
veillance en matière de mœurs inhérente «en quelque sorte à la juridiction épiscopale à laquelle on les soumet; les évèques deviennent, en outre, les vrais et uniques supérieurs claustraux; dès lors plus de règle, plus de subordination religieuse. L'évêque cumule en lui tous les pouvoirs de supérieur local, de provincial; et nous verrons plus bas que le gouvernement s'est arrangé de manière à n'avoir sous la main que des évêques souples, flexibles à ses ordres, instruments passifs de ses projets de mort et de destruction contre la religion catholique. Ce clergé n'est plus régulier, il n'est pas même séculier; ce n'est qu'un sel affadi qui n'est plus bon qu'à être foulé aux pieds. Il n'y a pas jusqu'à ses études que le gouvernement ne prétende régler : on lui en prescrit de spéciales, de particulières ; c'est tel auteur qu'on doit enseigner : on ne s'informe pas s'il est à Vlmlejc à Rome. On lui défend d'accepter des novices; et après que toutes ces causes ont produit leurs effets ; que la source a cessé de fournir des eaux au ruisseau ; la pépinière, des arbrisseaux à la forêt ; que les novices ont manqué au noviciat, viennent des édils avec des préambules hypocrites où l'on prouve, par force raisons prises dans les saints canons et dans le plus grand bien de 1 Eglise, que le meilleur moyen de réformer les monastères, c'est d'en diminuer le nombre ; qu'il est prudent, et expédient à la religion et à la chose publique de fermer tous les monastères incapables de fournir douze individus pour habiter ces vastes bâtiments. Et, par une disposition semblable, l'on s'est arrangé de manière à ce que tous demeurent sous le coup
de la suppression. Ces moyens ont obtenu leur effet. A l'époque du partage, la Pologne Russe comptait trois cent quatre-vingt-dix-huit communautés religieuses du rit Romain, et cent douze du rit (Irec-uni. Et à dater de cette époque, jusqu'en 1814, leur nombre s'est diminué de deux cent quarante-deux sur trois cent quatre-vingt-dix-huit pour les couvents du rit Latin, de cent sur cent douze pour ceux du rit Grec-uni. L'observateur voit donc de l'œil, et touche de la main, pour ainsi dire, le terme prochain où il ne restera plus un seul religieux en Pologne. La note au bas de la page met la chose sous les yeux (1).
(1) Voici la liste des couvents supprimes en 1832 dans la seule métropole de Mohilew :
Augustins : 3 supprimés, 2 restent; Bernardins : 20 supprimés, 22 restent; Capucins, 7 supprimés, 5 restent; Carmes de l'ancienne observance : 23 supprimés, 7 restent; Carmes Déchaus : 7 supprimés, 2 restent; Chanoines x-éguliers : 13 supprimés, 7 restent. Réguliers supprimés en 1834 : Chanoines réguliers de Saint- Jean-de-Latran : 2 supprimés, 4 restent; Dominicains : 55 supprimés, 29 restent; Franciscains : 31 supprimés, 10 restent; Lazaristes : 4 supprimés, 5 restent; Marianistes : 2 supprimés , 1 reste ; Piaristes : 4 supprimés , 6 restent; Trinitaires : 12 supprimés, 3 restent. Tous les biens de ces couvents confisqués.
Pour achever d'éclaircir cette matière, je crois devoir mettre sous les yeux du lecteur la table suivante ; elle est relative à la métropole de Varsovie. Un rapport statistique, inséré dans l'annuaire de 1838, présente un résultat déplorable et tout à fait nouveau dans les annales de ce pays, qui prouve que l'accroissement de la population depuis les dernières années a été to-
J'arrive à la plus formidable des machines de guerre mises en œuvre par le gouvernement russe pour pervertir le sacerdoce et le peuple dans ses Etats, et le précipiter dans le schisme. Voulez-vous inoculer dans les âmes d'une nation la vérité ou Terreur, Thérésie ou la foi catholique? emparez-vous de l'éducation, du régime de ses écoles, du choix des maîtres : l'enfer, dans les profondeurs de sa malice, ne suggérera point une autre conduite au prince qu'il aura choisi pour être son ministre et son agent dans ses projets de mort contre la religion véritable. Le gouvernement russe vise à ce but; et déjà il est tellement le maître de l'éducation ecclésiastique, que je ne vois plus comment désormais un prêtre catholique pourra sortir de ses académies. Il me suffit de dire que deux écoles sont ouvertes au clergé catholique en Pologne et en Russie, l'une à Vilna et la seconde à Varsovie. Quant au clergé Grec-uni, on n'en tient plus compte , et bon gré, mal gré, on l'assimile à celui des schismatiques. A oici à présent l'organisation de l'université de Vilna réglée par un ukase de l'Empereur, le 1" septembre 1833. On y a aboli la dépendance immédiate du clergé de l'autorité des évêques ; cette académie
talemeut en faveur des Protestants et des scliismatiques. Voici la table des proportions de la statistique à cet égard :
Accroissement du nombre des Catholiques d'un sur 109.
— — des Grecs — 1.
— — des Calvinistes — l~.
— — des Luthériens — 8.
— • — des Juifs — 6.
ne doit dépendre que du ministre de l'intérieur et du collège ecclésiastique siéj?eant à Pétershourg-; vraie image du ci-devant collège philosophique créé par feu l'empereur Joseph , connu par son humeur hizarre et sa philosophie fracassière : sa composition et son organisation doivent être laïques en plus grande partie. Le gouverueluent se réserve le droit d'y placer tous les élèves qu'il voudra y envoyer, et l'académie doit servir de pépinière au haut clergé catholique de l'empire. Quant au clergé Grec-uni, comme nous l'avons déjà dit, il ne peut être élevé que dans l'académie schismatique de Pélersbourg; force lui est de la fréquenter; nulle autre source ne lui est ouverte pour aller y puiser la science et les habitudes de la vertu cléricale.
Le gouvernement russe, pour détruire la religion dans les Etats de sa domination, a frappé un autre coup, dont on peut dire, avec plus de vérité que de tous les précé dents, qu'il a retenti jusqu'au fondement del'èdiûce, qu'il en a brisé les pierres angulaires. L'Eglise, dit l'Esprit saint, est bâtie sur le fondement des apôtres, c'est-à-dire des évêques successeurs de leur apostolat ; princes dans l'Eglise, ils sont avec le Pape associés à son gouvernement dans les choses divines. La religion catholique s'est conservée en France durant la redoutable tempêle de 1 790, parce que les évêques y sont demeurés fermes dans la foi. Nous l'avons vue périr en Angleterre après que les évêques y eurent failli. Le génie du mal connaissait bien toutes ces choses, et il n'a rien omis en Russie pour corrompre les évêques, et en faire des instruments passifs
à ses projets de destruction contre le catholicisme. Catherine II, qui y voyait de haut et de loin, dans les vues de sa politique infernale, avait médité et préparé ce coup. Par un ukase du 14 septembre 1772, elle décréta l'érection d'un siège épiscopal dans la Russie-Blanche, et par un deuxième ukase du 1 2 novembre 1 773, elle en fixa le chef-lieu dans la ville de Mohilew, peuplée de 10,000 âmes, et autrefois capitale de la P».ussie-Blanche. Par un troisième édit, monseigneur Siestrencewiez, évéque de jMallo m parlibiis et suffragant de Vilna, fut nomme' évêque de ce siège, Catherine attachait la plus haute importance à ce choix, elle en faisait dépendre le succès de sa politique, c'était l'homme de sa droite, l'homme qu'elle connaissait devoir ne lui rien refuser, et obéir en aveugle à tous ses ordres ; c'est pourquoi elle songea à le combler d'honneurs et de pouvoir ; elle éleva sa chaire au-dessus de celle de toutes les églises catholiques de la Russie, dont son évêché fut déclaré la métropole : par lui, et par son droit de présentation aux autres sièges, elle les tenait tous sous sa main. Pie VI ne se dissimulait pas à lui-même le danger inhérent à ce pouvoir colossal attaché à un seul litre, et la malheureuse influence qui pouvait en résulter sur les églises de sa dépendance : il s'opposa d'abord avec vigueur à cette nouvelle fondation, mais il finit par céder. Catherine ne voulait pas être contredite. Il n'y a pas de terme pour exprimer les ravages faits par l'administration de ce prélat de cour dans cette malheureuse contrée ; elle y a laissé des traces profondes, car son règne y a été long,
et a continué sous les successeurs de Catherine, pour qui la destruction de la reîioion catholique n'a cessé d être le grand but de sa politique. Par une suite de cette manœuvre, une nouvelle circonscription des diocèses fixa le nombre des évêchés suffragants et de leurs métropoles ; une opération semblable rangea sous le siège de Varsovie presque tout le royaume de Pologne, de fondation française et bonapartiste. Le gouvernement savait bien qu il trouverait encore un second Siestrencewiez pour y exécuter ses ordres. Pie VII arrêta tous les projets de la Russie, en se refusant aux demandes exorbitantes du pouvoir, sollicitées en 1815 pour le métropolitain catholique en Russie, demandes que son prédécesseur n'avait accordées qu'à la nécessité, et dont Catherine avait fait un abus si coupable. Il n'en a pas été de même pour l'Eglise Grecque-unie. Le dernier métropolitain Dulhalt étant mort en 1 827, le Pape ne crut pas devoir lui nommer un successeur. Cette vacance a été très-nuisible à l'Eglise de Pologne ; elle a rompu en quelque sorte ses liens avec le saint Siège; ce pays n'a plus eu d'autres représentants que des évêques trop complaisants pour la cour : et dans le fait, par ce métropolitain, lequel donnait l'investiture à tous ses suffragants, le Pape tenait sous sa main tous les évêques de la contrée, ces hommes de son choix étant moins accessibles aux séductions de la cour, L'évêque Siemaszhoj en 1 835, a convoqué une assemblée où se sont réunis Mgr. Luhko, son suffragant, et Mgr. Luczynskiy évêque d'Orsra. Le résultat de leurs conférences a été une malheureuse défection. Ces trois prélats ont remis entre
les mains de l'Empereur un écrit par lequel ils s'obligent à passer avec leurs diocèses à la religion dominante, et à consommer le schisme. Honneur à Mgr. Bulhak, dernier métropolitain Grec-uni, qui avait refusé le sceau de son approbation à cette union sacrilège proposée déjà durant sa vie. Mgr. Siemaszko a essayé, pour le tromper et l'égarer dans ses voies, une ruse et une perfidie digne de iNIgr. Sieslrencewiez, l'ange de Satan de cette contrée. Après avoir sollicité en sa faveur auprès de la cour l'ordre de Saint-André de première classe, distinction réservée aux premiers personnages de l'empire, et le lui avoir remis en main, il est venu lui faire offre de la part de l'Empereur d'être promu à la haute dignité de métropolitain de Pélersbourg, avec une sorte de juridiction patriarcale sur toutes les églises de la Russie, fous me maugiiez; sortez de ma chambre! voilà la réponse qu'a opposée ce généreux vieillard à celte basse intrigue. ]Mandé par rEmpereur,sur la dénonciation d'une si noble résistance, faite par le servile prélat que nous venons de nommer, il essuie un nouvel assaut plus violent que le premier, de la part du ministre de l'intérieur ; celui-ci lui intima avec les plus terribles menaces l'ordre de l'Empereur. Ce nouveau Malhalhias répond d'une voix ferme : Excellence^ aucune force humaine ne sera capable de me faire signer volrc acte d'union, et si le gouvernement ou les trots évêqties s'avisent de le faire publier^ je ferai publier immèdiatemcnl après ma protestation. C'est ainsi que tous les efforts combinés de la violence et de la ruse sont venus se briser contre la foi de ce vieillard faible et
débilo, et elle a élé pour l'Eglise de Pologne la colonne de fer dont parle le prophète. La victoire lui est restée. Les tentatives de séduction ou de contrainte ont cessé ; sa mort j^lorieuse, arrivée peu de mois après, l'a conduit dans le ciel pour y recevoir la glorieuse couronne réservée aux coni'i'sseurs de la foi. Mais voici une vengeance digne de lui, que ce gouvernement a exercée à son égard : c'est de lui rendre des honneurs funèbres capables de le couvrir de confusion et d'opprobre aux yeux de ses contemporains et de la postérité. Sa dépouille mortelle a été portée avec pompe au monastère schismatique d'Alexandre Newski sur le char funèbre des métropolitains de Saint-Pétersbourg; et toute celte basse et indigne supercherie n'avait d'autre but que de persuader au clergé uni que Mgr. J>ulhak, mort en odeur de sainteté, avait accepté la charge de métropolitain de l'Eglise russe orthodoxe^ après avoir adhéré à l'acte d'union des trois autres évoques.
L'enseignement de la doctrine est encon^ la prérogative essentielle de l'Eglise catholique et de son épiscopat; cet enseignement prend des formes variées. L'Eglise enseigne dans ses écoles par le ministère des maîtres et des docteurs qu'elle y a placés ; elle enseigne dans ses temples par les instructions de ses pasteurs, par leurs catéchismes, et par leurs discours plus solennels, appelés d'une manière spéciale la prédication évangélique; elle enseigne en outre par la plume de ses docteurs, qu'elle charge de défendre ses jugements et les brièves déclarations de sa foi par leurs savants écrits. Le gouverne-
ment russe exerce sur l'enseignement de la doctrine la même suprématie que les monarques anglais sur leur Eglise Anglicane. Hors de ï Eglise catJwIique, point de !iaïul;ce dogme est un des pivots sur lesquels porte le corps entier de la foi orthodoxe. Le gouvernement, par ses règlements, proscrit cet article de notre foi, et le place en quelque sorle par sa loi hors de l'enseignement public, privé, oral ou imprimé. La presse est libre jusqu'à la licence en faveur de tout écrivain impie qui attaque Dieu et sa religion; elle est comprimée jusqu'au mutisme à l'égard de ceux qui défendent la foi catholique. Les premiers trouveront à leur service toutes les librairies ; les seconds ne trouveront pas un imprimeur pour les servir, à quelque haut prix qu'ils paient son travail. ^Nlais c'est un ouvrage déjà imprimé qui circule en tous lieux avec l'approbation de tout le monde savant. N'importe : l'entrée lui sera fermée aux frontières, par cette même douane qui ne fera aucune opposition à l introduction des ouvrages de Voltaire. Enfin un catéchiste, un prôniste, un professeur d'école ecclésiastique, atteints et convaincus d'avoir expliqué dans ses leçons le dogme de la procession du Saint-Esprit, de la primauté du Pape, et d'avoir bien ou mal répondu aux objections des superbes contradicteurs de la foi orthodoxe : tous ces hommes seront dénoncés à la police, au grand danger d'être repris de justice. S'il y a un droit essentiel, incommunicable au pouvoir civil, de la puissance spirituelle de l'Eglise, c'est bien celui de régler le cérémonial du culte^ la liturgie du sacrifice, de surveiller les livres appelés Rituel,
Missel, Cérémonial, où sont écrites les prières de la messe, la formule des sacrements. Il n'y a pas jusqu'à co droit que n'affecte en ce moment l'empereur de Russie; prétention qui nous autorise bien à lui dire : l^ous portez la main à renccmoir. De nouveaux Missels, dans lesquels on a effacé toutes les différences religieuses qui séparent les deux Eglises, ont été envoyés à l'Eglise Grecque-unie ; et tout cela afin de pouvoir dire au peuple qu'elles sont unies dans la même foi comme dans la même prière.
La vérité de ce fait est attestée par le rapport fait à l'empereur de Fiussie, par son ministre de l'intérieur pour l'année 1836, daté du 30 avril 1837, louchant la direction des affaires ecclésiastiques. On y lit textuellement : « Il a iila à J^olre Majesté d'ordonner que toutes les affaires ecclésiastiques de la confession Grecque-unie fussent placées sous la direction du procureur général du trèssaint Synode, pour qu'il en résulte plus de facilité dans les rapporis et d'unité dans la direction de ces mêmes affaires. » On y espère les plus heureux résultats pour la bonne éducation de la jeunesse ecclésiastique Grecqueunie, et pour la prompte et durable restauration, dans toute leur purelé ancienne, des rites et des constitutions de l'Eglise Grecque-unie, c'est-à-dire, de l'Eglise schismatique...
iMalgré de grandes difficultés, on a dans l'espace de trois ans (1834 jusqu'en 1837) établi les rites de l'Eglise nationale dans trois cent dix-sept églises de la Lithuanie. Le plus grand nombre d'églisçs Grecques-unies des villes et villages a été pourvu de livres liturgiques
^ 93 -imprimés à Moscou, ainsi que de ciboires, de chapes, et d'autres ornements sacrés. On annonce à l'Empereur l'heureuse suppression de l'usage établi dans les églises Romaines, d'annoncer pendant la messe avec une sonnette la fin de la Préface^ l'élévation de l'hostie et la communion ; et cette inno\ation est justifiée par une apologie où le crime invoque le crime. C'est que toute la liturgie de la messe russe n'étant pas comme la messe Romaine exprimée dans la langue latine incompréhensible au peuple, mais dans la langue slave, le peuple n'a pas besoin d'être averti pour suivre et discerner les différentes parties du sacrifice. On annonce en outre une nouvelle forme d'autel, et la destruction de tous les autelè à la romaine.
Elisabeth, dans sa réforme et dans ses règlements sur la liturgie, avait conservé les orgues et la musique, et le ministre annonce que, dans le courant de l'année précédente, on a mis la main à la décisive destruction des orgues qui pouvaient rester dans quelques Eglises Grecques-' unies.
Le gouvernement dira peut-être que ces réformes se font à la demande de l'épiscopat. Mais il oublie que des évêques qui sollicitent auprès du pouvoir civil la réforme du Missel, de la liturgie, de l'office divin, témoignent par là qu'il ne sont pas orthodoxes. Mais que ce grand mot d'épiscopat ne nous en impose pas, le titre fastueux d'évêques de Lilhuanie, de gérants du diocèse de la Russie- Rlanche, de vicaire du diocèse de la Lilhuanie, ces titres fastueux que s'arrogent Joseph Siemaszko, Basile Lu-
z} nski, Antoine Lubko, ces titres fastueux sont de création de la puissance séculière, et l'Eglise Romaine ne les connaît pas. On peut en voir la preuve dans les pièces justificatives. Ces trois individus sont donc sans autorité, sans mission; ils sont pour la llussie ce qu'était pour la France l'Eglise constitutionnelle de 1 790, avec cette différence que la première avait plus d'importance et de dignité que cette petite Eglise constitutionnelle Russe, consistant en trois soi-disant évêques. Tout ce manège que joue ici la politique impériale, avec les faussetés qui lui servent de point d'appui, sera plus clairement dévoilée dans les pièces justificatives.
Et que n'a pas fait ici le gouvernement russe pour forcer ou pour tromper la conscience des pasteurs fidèles.^ Que de ruses, que de mensonges mis en œuvre par ses agents, par les évêques défaillants et réfractaires voués à ses ordres! Mgr. Luzynski s'y est distingué le plus après Mgr. Siemaszko. On assure que c'est dans une réunion de table qu'il a présenté une promesse d'obéissance aux ordres de la cour, sur ce point disciplinaire, à des prêtres déjà illuminés par l'excellent vin du Rhin, et à qui l'ivresse avait ôté l'usage de la raison. Toutefois la bonne doctrine a eu encore ici ses confesseurs; et j'en donne des preuves dans la note (1).
(1) Cinquante-quatre prêtres ont présenté à l'évêque Siemaszko un écrit, signé par eux tous, dans lequel ils déclarent qu'ils ne pouvaient, en conscience, se servir de semblables Missels. Cette remontrance inopportune a irrité lé prélat, qui est parvenu, à force de menaces, à en gagner beaucoup
Telle est la persécution qu'on exerce contre le clergé ; mais celle qui pèse sur les séculiers, et surtout sur la classe du pauvre peuple, n'est pas moins cruelle, au point que toutes les relations rédigées par des écrivains qui passent pour modérés la comparent aux persécutions suscitées contre le christianisme par les empereurs païens. Dans quelques paroisses on promet au peuple l'immunité des charges s'il veut s'unir aux schismaliques ; des émissaires venus sur les lieux travaillent le paysan, et font choix de ce qu'il y a de plus corrompu et de plus mauvais dans la paroisse; des distrihutions manuelles en argent se joignent à d'autres moyens de défection plus efficaces ; le vin, l'eau-de-vie, versés à plein verre dans les cabarets : avec des sollicitations si bien appuyées, on obtient quel-
d'entie eux. Quant aux autres, il les a condamnés à une année de pénitence, les a tous renfermés dans un couvent très-pauvre, et les a soumis à un nouvel examen avant leur réintégiation dans la charge pastorale. Pour matière de cet examen on leur a proposé certain livre de théologie introduit par l'autorité dans les écoles des Grecs-unis. L'année étant expirée, un de ces prêtres, nommé Plavvski, homme distingué par son instruction et sa piété, et curé de Lubczevv dans le diocèse deNovogrodek, au lieu de subir cet examen, réfuta toutes les erreuis contenues dans ce hvre, et en fit une critique trèspiquante. A peine son travail eut-il été remis à l'évèque Siemaszko, à Saint-Pétersbourg, qu'on l'envoya eu exil avec ses enfants, après avoir d'abord vendu ses biens. C'est là qu'on le fait, pour ainsi dire, mourir de faim, sous les yeux de la police.
quefois quelques signatures mises au bas d'une pétition pour demander la réunion avec la religion dominante. Muni de cette pièce, le magistrat occupe l'église à main armée, convoque le peuple; il lui annonce que ses vœux ont été exaucés, (ju'il est admis avec bienveillance à professer la religion de l'Etat :bien entendu que la résolution qu'on va prendre n'est pas mise en délibération, ni soumise à la décision de la pluralité des voix. Le président, après son exposé, dissout l'assemblée et renvoie cbacun chez soi. Malheur au catholique discordant qui fera entendre une voix de réclamation ! le fouet est la moindre peine qui lui sera inlligée, comme à un déserteur de la religion qu'il vient d'embrasser. Après cela mille annonces publiques dans les journaux que telle paroisse a adopté la religion dominante, et que par conséquent il est défendu à tout prêtre catholique d'y administrer les sacrements. Si ces manœuvres échouent une première fois, on ne se rebute pas, on revient souvent à la charge, et on finit par avoir recours à la force. Les réclamations ci-jointes de la noblesse et des paysans en font foi.
Ailleurs on a vu les troupes russes stationner dans les villages et dans les villes, se ruant sur les communes récalcitrantes, faisant peser sur elles des taxes ruineuses, et si leur courage était au-dessus de ces épreuves, on passait à des mesures sanguinaires ; c'étaient des coups de knout assez nombreux pour faire expirer le patient dans ce barbare supplice, et les plus cruelles tortures ont été mises en œuvre ; et jusque dans ces régions à demi sauvages,
— 07 ~ la foi a trouvé un grand nombre de martyrs, qui ont vaincu par leur rous(ance la férocité de ces persécuteurs, non moins cruels que les tyrans païens.
Les nobles de ces pays, investis des droits régaliens, méritent plus d'égards. Si c'est un seigneur qui résiste, le gouvernement russe envoie dans ses biens des popes (1), sous le nom de missionnaires bibliques ; ceux-ci haranguent publiquement les paysans, et épuisent toutes les ressources de leur éloquence populaire pour les pousser vers la religion dominante : et si 1 influence du seigneur paralyse la prédication de cet émissaire de Satan, il le dénoncera, et ce généreux chrétien sera envoyé en Sibérie, et ses biens seront coniisqués. Il y restera jus([u'à ce que son peuple se convertisse à la religion nationale, et alors le czar magnanime signe un acte de pardon, comme il Ta fait pour M. Manaricelli, en ajoutant de sa propre main : « Rendez-lui maintenant ses biens et » sa liberté, puisque ses paysans sont devenus orlho- » doxes. » Qu'il doit être grand, le despotisme de ce gouvernement, pour qui l'iusulte ajoutée à la tyrannie envers les grands de la nation n'est qu'un jeu de sa politique !
L'empereur de Russie comprend combien les mesures d'une administration si cruelle, et si inouïe chez les nations chrétiennes, le déshonorent aux yeux de toute l'Europe. C'est pourquoi lui et son ministère ont fait insérer un exposé apologétique de leur conduite envers
(1) C'est le nom des prêtres russes schisinatiques.
les catholiques, dans le journal de Francfort, du 22 avril 1839. L'Eglise Romaine y a fait une réponse digne du chef de l'Eglise ; je ne dis pas par le savoir, par l'exaclitude de la doctrine; (on ne loue point un pareil mérite dans l'Eglise mère et maîtresse de toutes les Eglises); mais par cet esprit de sagesse et de modération qui y règne. La ^érité conserve tous ses droits; ils sont exposés néanmoins avec tous les ménagements commandés par la prudence envers une puissance qui tient en ses mains dans ces vastes contrées le sort d'un si grand norahre de catholiques. Cette réponse est la grande source où j'ai puisé tous les faits que je viens d'exposer ; j'en ai ajouté un très-grand nombre d'autres, que le saint Siège a ignorés, ou qu'il a omis par des raisons d'une haute prudence. Elle est imprimée à la suite de cet écrit ; j'y renvoie le lecteur, comme à la grande pièce justificative d'une partie de mes assertions précédentes en matière de faits. Le Journal historique et littéraire de Liège, ainsi que les Annales de Philosophie chrétienne, lui ont emprunté le plus grand nombre de leurs documents, dans les derniers détails qu'ils viennent de publier sur cette affligeante persécution, et sur la défection des évêques qui y ont succombé. Notre saint Père le Pape, dans son allocution du 22 novembre 1839, a donné le signal aux défenseurs de la cause catholique. Le saint Siège, par sa position, est condamné à des réticences, qu'il est permis, convenable même, à ses défenseurs de suppléer. L'autorilé juge, décide, discute, et raisonne peu ; elle laisse à ses docteurs le soin d'expliquer, de développer le sens et la brièveté de ses déclarations.
Je lis, dans cette sorte de manifeste cite, que le clergé
latin, secondé par le pouvoir séculier parvint^ avec
l'emploi des menaces et même de la force, à introduire dans l'Eglise Grecque quelques-unes des cérémonies du culte Latin. Et puis ces autres : Depuis que les provinces occidentales furent réunies à l'empire, un grand nombre d'individus, et même de communautés entières, abandonnèrent successivement l'union pour retourner à l'Eglise nationale. D'où l'organe du ministère russe conclut : Ainsi, sans aucune violence du pouvoir séculier, le temps seul produisit peu à peu' la dissolution d'un pacte, qui, sans doute, manquait d'un solide fondement.
Les provinces dont parle l'apologiste se sont liées à la Russie, et se sont confondues avec elle dans une même religion à deux époques. La première comprend l'espace contenu entre les années 1 772 et 1 793, c'est-à-dire tout le règne de Catherine II ; la seconde commence à Tannée 1 81 5 et au 9 juin, où furent signés les traités du congrès de Vienne, et se prolonge jusqu'à nos jours.
Quand on a lu cette masse de faits que je viens de rapporter, et qui se sont tous passés durant le cours de ces deux périodes de temps, on tombe de son haut d'entendre de pareilles assertions, et cette parole >ient à la bouche : « Ce sont précisément les propositions contraires qui sont vraies . » Jamais l'Eglise Romaine n'a usé de menaces ; elle a toujours évité jusqu'à l'ombre de la force et de la contrainte pour amener l'Eglise Grecque à lapratique des cérémonies du culte Latin — Les individus, les communes du Grecuni et du rit Latin ne sont entrés dans l'Eglise nationale
([ii'à force d»' bastonnades, d'emprisonnements et de mesures (le rigueur, venues à la suite de tous les moyens imaginables d'astuce, de mensonge, de perfidie, employés sans succès. Et ici je me réfère à tous les faits que je viens de raconter, et je crois devoir ajouter à la défense publiée par l'Eglise Romaine celte réflexion plus convenable dans ma réplique que dans la sienne : 11 y a des bienséances dans le mensonge. Nos journaux de Paris, voués à la défense des mauvaises doctrines, ont adopté cette maxime : Calomniez ; il en restera toujours quelque chose. Mais qu'on ne s'olTense pas de ce discours : ily a des b iensi'ancesdanskmensonge.Ln gou\ernementqu[s' abaisse jusqu'à la calomnie pour le besoin de sa politique, ne peut, sans choquer les bienséances sociales, mentir à la manière des journaux de Paris sur des faits visibles, palpables, plus lumineux que le soleil et sa clarté en plein midi. Et telles sont, d'après les preuves que je viens d'en donner, les assertions suivantes : Le temps seul, c està-dire la force de la vérité sur les esprits, a conduit les Grecs-Unis et les Latins du rit Romain^ en V absence de toute mesure infectée de dol, de fraude et de violence, dans le sein de l'Eglise Grecque et schismatique. Et certes, l'Eglise Romaine a bien raison de le dire : un voyageur (jui parcourra la Sil)érie, à la vue d'un si grand nombre de catholiques déportés dans ce pays pour cause de re- Ijofion, se convaincra facilement de la fausseté de tous ces mensonges, insérés dans le manifeste de la Puissie. Les réclamations, consignées dans un si grand nombre d'actes authentiques au nom des villes et des provinces, et où les
indignes violences dont nous venons de parler sont affirmées comme des faits de notoriété publique, ces témoignages, insérés dans les pièces justificatives, obtiendront plus de créance qu'un journal si bien payé par les illustres clients dont il défend la cause.
Toutefois, il est un article dans cette apologie, relatif à ces dernières années, qui mérite attention. Je le transcris ici textuellement : « Enfin, la conduite, si peu compatible » avec les préceptes du christianisme, que le clergé po- » louais avait tenue pendant les derniers troubles de la » Pologne, a fini par avilir cette union aux yeux des » Grecs-Unis eux-mêmes, qui, intérieurement, sont restés )) toujours attachés h la Russie. Depuis cette époque, ils )i reviennent par milliers à l'Eglise Grecque, et ils soUi- » citent aujourd'hui en niasse la faveur de leur réinté- » gration dans ce culte antique, qu'ils chérissent comme » un gage de salut, et un héritage sacré venu de leurs » ancêtres. »
Avant de parler de la conduite du clergé polonais durant la dernière insurrection de la Pologne, je ne puis m'empécher de noter la dernière phrase qu'on vient de lire, que les Grecs-Unis et les Latins sollicitent en masse l'union, et en font l'objet des plus tendres affections de leur cœur. Aune telle affirmation j'oppose cette dénégation, et je dis que ces populations aiment et chérissent l'union comme on aime la prison, la torture, la perte de la fortune et de la vie, l'apostasie forcée de la religion de ses pères. Et pourquoi ne répéterais-je pas ici mon assertion précédente : Voilà, dans un poste si élevé, un oubli des bienséances du mensonge?
Je reviens au clergé de Pologne. Je confesse nvec l'Eglise Romaine que l'insurrection, considérée en ellemême, est réprouvée par les maximes de l'Evangile et par les exemples des saints de tous les âges et de tous les siècles chrétiens. Mais ce délit est-il donc le fait de la totalité du clergé de la Pologne? Quelques ecclésiastiques et non tous, un petit nombre, un très-petit nombre, comparés avec la totalité du clergé de cette nation, voilà les insurgés du clergé polonais; l'Eglise Romaine le dit, et elle est plus croyable que le gouvernement qui Paccuse. Les principes de la majorité du clergé polonais, relativement à la fidélité due aux princes durs et fâcheux, persécuteurs même, sont ceux du clergé des autres nations. Or, dans tous les pays, le sacerdoce réprouve, comme un principe anti-social et contraire à l'Evangile, la souveraineté du peuple, et son prétendu droit d'insurrection en cas d'oppression. Il n'y a pas longtemps que l'Angleterre en fait une heureuse expérience. Un petit nombre de prêtres et de séculiers, égarés par les fausses maximes qui, depuis, ont entraîné la Pologne dans la mauvaise voie de l'insurrection, par leurs négociations avec la propagande française, avaient provoqué une descente en Irlande afin d'appuyer la guerre de principes que nous faisions alors à toutes les puissances continentales. Hoche était un général habile, son armée était puissante et bien disciplinée ; le parlement anglais éprouvait les plus justes alarmes ; et il y avait là plus qu'une étincelle jetée au milieu de la matière inflammable. Les évêques et l'immense majorité des prêtres irlandais s'interposent ici entre le gouvernement et le peuple, et
étouffent ces mouvemcDts iosurrectionoels, par Tintiination qu'ils font, à cette nation éminemment catholique, de la saine doctrine de l'Evangile. Quant à la conduite présente de cette nation si fidèle, je n'ai garde de la condamner; elle me paraît justifiée par ce droit des gens et par cet ordre légal que l'Evangile ne condamne pas; et puis les évêques sont ici interprètes et juges. Devant une pareille autorité, je mets la main sur ma bouche, et je me tais. Dans le Canada, c'est bien plus à l'ascendant des prêtres sur le peuple, qu'à la force de ses armes, que le même gouvernement se reconnaît redevable de la cessation d'une insurrection propre à le jeter dans des embarras inextricables. C'est le clergé qui a dit au peuple : (( La loi de Dieu vous défend la révolte contre les tyrans, et notre gouvernement ne l'est pas ; il tolère, il protège notre sainte religion, et il travaille efficacement à l'émanciper du joug de fer qui a pesé jusqu'ici sur nos têtes. »
Le clergé russe pouvait-il tenir un semblable langage à la nation polonaise, irritée, exaspérée, opprimée par une tyrannie non moins opposée à la prudence qu'à la justice? Au lieu de se souvenir que son injuste conquête était mal affermie par la prescription du temps, que la nation en conservait de douloureux souvenirs, de lui faire aimer sa .domination par féquifé de ses lois et la douceur de sou administration, le vainqueur la contrisle, la désole ; il ne dissimule pas sa pensée de lui ravir la plus inviolable des propriétés, la religion véritable, hors de laquelle elle n'espère plus de bonheur ni dans la vie présente ni dans la
vie future. Que peut lui dire ici le clergé? On a fait retentir à ses oreilles ces maximes séduisantes : que le peuple est souverain ; qu'on ne peut le reprendre, si, dans le cas d'oppression, il oppose la force à la force; que l'insurrection est alors son droit, et même son devoir. Le clergé polonais ne pouvait faire valoir auprès de ce peuple armé la clémence et la bonté de la nation conquérante, ni la protection déclarée qu'elle accordait à la religion et à tous les justes droits du peuple conquis. Un pareil discours eût été une dérision dans sa bouche, plus capable d'aigrir le mal que de le guérir. Il n'a pu lui adresser d'autres paroles que celles-ci : « La Providence, dont » la volonté se manifeste à nous par la voix terrible des » révolutions, a élevé au-dessus de votre tête une nation » chrétienne qui professe l'Evangile et la plupart des » dogmes et des mystères de la religion romaine ; elle a » malheureusement des croyances, des pratiques reli- » gieuses et disciplinaires que l'Eglise catholique ré- » prouve. N'y prenez aucune part, mais ne vous révoltez » pas ; la loi de Dieu vous le défend ,• vos intérêts tem- » porels et humains vous le persu^Hont. Dites à ses » agents, quand ils chercheront à vous entraîner de vive » force dans l'Eglise schismatique : « Nous ne le pouvons » pas, non possumus; il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux » hommes, n Mais tenez-vous-en là ; la résistance soute- )) nue par la force des armes vous est défendue par la » loi de Dieu, et, de plus, elle vous menace d'une ruine » inévitable. » Ce qui achève de me persuader la conformité sur ce point de mon discours avec l'opinion de la
majeure et de la plus saine partie du clergé de Pologne, c'est son union avec le saint Siège, son inclination à obéir aux enseignements qu'il leur transmet du haut de la chaire de Pierre ; et , certes , notre saint Père le Pape Grégoire XVI n'a rien omis pour les confirmer, en cette rencontre, dans la véritable foi. L'empereur de Russie n'ignore point qu'il n'a pas tenu au Père commun des fidèles, que cette malheureuse insurrection, cause de tant de désastres pour l'infortunée nation de Pologne, n'ait été étouffée dès son origine, arrêtée dans ses progrès. Au reste, toutes ces maximes sévères de l'Evangile, sur l'inviolable majesté des souverains, sur le crime inhérent à toute révolte populaire qui attente à la sûreté de leurs trônes, alors même qu'ils abusent de leur pouvoir ; toutes ces maximes sont convenables dans une bouche catholique. Les pasteurs de la communion Romaine ont grâce et autorité pour les rappeler à une nation qui s'en écarte; pour les lui prêcher avec cette efificace de persuasion qui l'arrête dans ses égarements, et qui devient pour sa conduite sociale une règle sûre et à l'abri de toute illusion. Mais ces mêmes maximes, sorties d'un prêche protestant, ou d'une chancellerie schismatique ou réformée, sont plutôt un jeu, une dérision, qu'une remontrance grave et sérieuse. L'esprit le moins clairvoyant ne tarde pas à voir le contraste fâcheux qu'elles font avec les doctrines de la souveraineté du peuple, de la sainteté de l'insurrection, et toutes ces maximes anti-sociales, tant de fois proclamées par ces mêmes bouches d'où sort le froid et le chaud, le doux et l'amer. Pour nous, la doctrine de l'Evangile sur la tidélilé due aux puissances établies,
est une vérité,- nous y croyons, nous en parlons avec conviction : c'est pour cela que nous savons y mettre ce tempérament de modération et de sagesse qui leur conserve tout leur poids et toute leur force.
C'est encore pour cela que nous compatissons au malheur de nos frères qui s'en écartent, que nous nous identifions avec eux, que nous comprenons leur position difficile et délicate, et les circonstances qui atténuent leur faute , qui en diminuent la culpabilité. Nous nous disons à nous-mêmes : A la vue d'un système de persécution suivi, persévérant dans sa marche depuis plusieurs générations , et qui ne va à rien moins qu'à la destruction totale de la vraie religion ; à celte vue, des âmes fières, généreuses, se sont émues; le souvenir des Macchabées les a enflammées d'un noble courage ; elles ont fait de ces héroïques exemples de fausses applications ; il leur a semblé, et non sans apparence, que Dieu était menacé jusque dans son temple et son autel, et ils ont préféré de mourir plutôt que de voir la ruine et la désolation de la religion véritable. 11 est si aisé de se tromper dans l'interprétation de l'Evangile quand ou est livré à son sens privé, et qu'on n'est pas dirigé par la règle infaillible des décisions de l'Eglise. Ces esprits, bien intentionnés, mais égarés par leur zèle, qui n'était pas st'lon la science > ont dit : « Cette persécution est d'un » ordre à part ; elle n'attaque pas seulement un dogme » de la foi catholique, mais la religion Romaine tout en- » lièrc, C est elle qu'on veut détruire ; on ne veut lui » laisser m temples, ni autels, on menace d'exterminer » jusqu'au dernier enfant de la famille de Dieu. » Leur
oreille a peut-être été frappée de cette maxime, que le droit public du moyen âge avait consacrée comme une loi : que la religion étant le seul et unique bien de l'homme sur la terre, son maintien et sa conservation sont comme une clause implicite dans la charte et le pacte social de toutes les nations. Peut-être que les écrits d'un homme à imagination, et dont la parole brûle le papier, ont exercé dans cette contrée quelque chose de la malheureuse influence qu'ils ont obtenue sur notre jeune France ecclésiastique, avant que ce même homme cessât d'être chrétien.
L'exemple des martyrs révérés dans l'Eglise , nonobstant leur insurrection contre les Iconoclastes armés du pouvoir souverain, cette cause d'erreur, et d'autres qui sont rappelées avec tant d'à-propos dans l'apologie de l'Eglise romaine, ne laissent pas sans excuse les insurgés polonais; et tant de sévérité contre des hommes plus dignes de compassion que de colère, me semble un faux zèle ; et si ces mêmes censeurs sont connus par leur attachement à la réforme de Luther, ou plutôt à la prétendue philosophie moderne, ce langage ultra-catholique n'est rien moins qu'une momerie, une dérision dans leur bouche.
Il ne me reste plus, pour coiupléler ce que j ai dit sur cette matière, qu'à remonter jusqu'à la source de l'erreur que j'appelle constitutionnelle, et de lui assigner son origine en Russie, où elle est aujourd'hui si affermie, si enracinée, et comme une sorte de loi constitutionnelle de l'Etat.
Pierre 1*^', où commence la civilisation de la Russie et
son enlrée parmi les puissances de la république chrétienne, ce Pierre que les Kusses appellent grand, me semble être en quelque sorte le Henri VIII de la Russie. Avant lui, la suprématie religieuse n'était sous les souverains de ce pays que nominale ; c'est lui qui en a fait comme une attribution constitutionnelle de la couronne. Si l'on remonte plus haut que son règne, on voit le clergé russe relevant, par le fait, du patriarche de Conslantinople ou du Pape, selon qu'il était orthodoxe ou schismatique. Depuis le czar Pierre, le clergé russe est devenu un agent non moins esclave des ordres de l'empereur de Russie, que le sacerdoce musulman l'est de ceux du sultan de Conslantinople. Il attachait beaucoup de prix à cette œuvre de sa politique, il s'y reposait avec complaisance; on raconte de lui, qu'il répondit, avec un orgueil naïf, à un flatteur qui venait de le comparer à Louis XIV : Mais j'ai soumis mou clergé ^ et la France dépend encore du sien. Ceux qui ne jugeront ce personnage si célèbre que par les relations de ses voyages, faites par les annalistes du temps, et par une sorte d'échange de compliments entre lui et les autorités locales, ou les notabilités Httéraires ou philosophiques de l'époque, tous ces hommes éprouveront beaucoup de mécomptes et tomberont dans les plus graves méprises. La pensée d'un clergé souverain, indépendant, accoutumé à parler en maître aux monarques et à leurs officiers, dans tout l'immense domaine de la religion et des objets religieux, un système semblable ne pouvait entrer dans la tète de cet homme^ moitié scythe et moitié philosophe, et qui ne voulait mettre autre chose sur son despotisme, plus qu'oriental , qu'une sorte de cou-
che ou de vernis de philosophie ou de poUtique européenne. A Paris , dans ses conversations avec les docteurs de Sorbonne, il souriait au projet de réunion entre les deux Eglises, dont ou lui parlait ; mais la pensée en était bien loin de son cœur. On sait que la force ou plutôt le sabre était pour lui la règle ultérieure de son administration. Entré à main armée dans la ville de Poloczk, il se transporte dans l'église cathédrale, fait massacrer, en haine de la sainte union, les religieux qui chantaient roffice du soir ; l'un d'eux fut tué de sa propre main; les autres, blessés, mutilés à coups de bâton, furent jetés dans une étroite prison. Rentré dans ses Etats, il donna la mesure de ses vrais sentiments envers son clergé latin, et le Pape son chef, par cette farce burlesque qu'il fit jouer à INÏoscow, et à laquelle sans doute il assista. L'auteur de VHisloire de Biissie ancienne et moderne nous la raconte en ces termes : « Pierre, dit M. Le Clerc, » auteur de ce monument historique, avait créé pape un » fou nommé Zolof, et avait célébré la fête du conclave; » ce fou était âgé de quatre-vingt-quatre ans, le czar » imagina de lui faire épouser une veuve de son âge, et de » célébrer solennellement celte noce. Il fit faire l'invita- » tion par quatre bègues; des vieillards décrépits condui- » saient la mariée ; quatre des plus gros hommes de » Russie servaient de coureurs ; la musique était sur un » char conduit par quatre ours, qu'on piquait avec des » pointes de fer, et qui, par leurs mugissements, formaient » une basse digne des airs qu'on jouait sur le chariot. » Les mariés furent bénis dans la cathédrale par unprê- » tre aveugle et sourd, à (jui l'on avait rais des lunettes.
» La procession, le mariage, le repas des noces (suivent » (les détails que je ne dois pas transcrire), tout fut » également digne de la bouffonnerie de ce divertisse- » ment. »
Catherine, comme on l'a vu plus haut, a suivi le même plan de destruction, ou, si l'on veut, de fusion du catholicisme dans la religion nationale, avec un acharnement qui n'était pas moindre. (Ployez son manifeste aux pièces justificatives.) Une politique sans religion et sans morale dégénère, quand l'intérêt l'exige, çn une cruauté où l'on regrette quelquefois la férocité des Attila et la rage des tyrans de Rome. Catherine en est la preuve. Nous avons vu les belles formes dont elle savait se couvrir ; elle ouvrait chez elle un asile hospitalier aux Jésuites proscrits dans tous les Etats catholiques, sans en excepter Rome elle-même : nous l'avons vue pousser le zèle jusqu'à fonder de nouveaux sièges orthodoxes ; mais des intentions profondément perverses se cachaient sous ces beaux dehors, et en voici la preuve : c'est qu'elle a fait succéder aux moyens de séduction et de défection, devenus insuffisants, des violences qui l'ont fait comparer aux plus cruels persécuteurs de Rome. J'en ai raconté déjà plusieurs traits, auxquels on peut joindre ceux-ci : Les habitants d'une commune catholique, fuyant les traitements atroces et cruels qui leur sont infligés par les soldats en garnison chez eux, arrivent jusqu'à un lac glacé ; voulant le placer pour barrière entre eux et les satellites de la tyrannie, la glace rompt sous leurs pieds, leur corps plonge dans le gouffre, et leurs âmes volent dans le ciel pour aller prendre place parmi les martyrs. Ajoutons-y encore la violatio n
de la capitulation accordée à la confédération de Cracovie,el le traitement parjure et cruel qui en fut la suite. Mais il n'y a pas de terme pour exprimer l'inhumanité exercée envers les confédérés de Lecic par le colonel Drewith, commandant d'un détachement russe. La postérité refusera de croire que des gentilshomme nés libres et armés pour défendre la religion de leur patrie, au mépris de la foi donnée à des prisonniers de guerre, aient été par cet officier mis à nu et tués sous ses yeux à coups de piques et de baïonnettes. Ce Russe ne doit rien à un sauvage ; et si Catherine lui a donné son mot d'ordre, le fait confirme la vérité de cette parole qui a encore clé dite : Il n'v a pas loin de la philosophie moderne à la barbarie. Ce serait ici le lieu de continuer à raconter toutes les ruses de sa persécution : ce n'est pas le passage à l'Eglise nationale qu'elle propose d'abord aux Grecs-Unis, mais leur conversion au rit Latin; et voici h r.olr projet qui se cache sous le couvert de cette proposition qui ne semble pas hétérodoxe. La religion du peuple est tout extérieure, et tout changement de rit, de chant, de cérémonies, l'afllige, et commence par le détacher de sa religion véritable. Toutefois, le pasteur n'ayant pas changé, sa foi soutient le peuple durant son règne ; mais à peine a-t-il fermé les yeux, que C6S nouveaux recteurs grecs-unis, avec leur costume oriental, leur femme, leurs enfants et tous leurs usages (monument remarquable de la tolérance Romaine), avec tout leur cérémonial religieux, obtiennent peu de faveur, commencent à baisser dans l'esprit du peuple; et le discrédit oii ils lom-
bent rejaillit malheureusement sur la vérité; alors les catholiques entrent avec beaucoup moins de peine dans la religion nationale. C'était là ce que Catherine avait prévu ; et on se la figure se complaisant avec vanité dans cette combinaison de sa politique.
Paul P' , son fils et son successeur, n'a fait que continuer son administration • et certes, elle ne pèche pas par un excès de modération envers les catholiques. C'est à lui qu'on doit l'envoi des missionnaires ; les popes grecs avaient d'autres armes que la croix et l'Evangile pour conquérir les âmes au schisme. Des soldats armés entraient avec eux dans les bourgs et les villages, et si la prédication était demeurée sans succès, on forçait les portes des églises, on les bénissait comme si elles eussent été profanées. Cependant les officiers convoquaient l'assemblée de la commune ; là, l'ordre du souverain, c'est-àdire la réunion était intimée, et si les raisons alléguées ne suffisaient pas, on en ajoutait d'autres plus énergiques : c'étaient toutes ces violences dont j'ai déjà fait le récit, et que je suis las de répéter.
L'empereur Alexandre, avec toute sa réputation de loyauté, de religion et de piété dans son administration, n'a rien ou presque rien rabattu de ces formes dures et acerbes ; et lé présent empereur Nicolas continue de les suivre comme un héritage de famille, avec toute la haine qu'il porte au clergé, et tout l'aveuglement de la passion.
Cependant il est une réflexion que je ne puis omettre, et par laquelle je finis : le plus grand nombre des protestants
de nos jours ne sont ni Luthériens ni Calvinistes, puisqu'ils ne sont pas même chrétiens ; mais je dois dire aux dé\^ts de ce parti, car il y en a qui tiennent aux dogmes primitifs de la réforme : il y en a parmi les séculiers, il y en a même parmi les ministres j je dois leur dire : Prenez-y bien garde; le pouvoir occulte qui dirige sourdement toutes ces manœuvres n'est rien moins que prolestant, il n'aime guère plus le prêche que l'Eglise : c'est vers la religion de la nature que nous mènent toutes les sociétés souterraines et clandestines dont il est l'âme invisible. Et en 1790, ses projets ont paru assez à découvert, pour ne plus tromper que ceux qui veulent l'être.
J'ai omis, dans cette discussion, la question des mariages mixtes; je renvoie le lecteur à ce qui en sera dit dans la Section IV*". Ici, la législation de ces deux cours alliées et amies, dans ses rapports avec la religion catholique , est dans un parfait accord, elle grève le ministère catholique d'obligations incompatibles avec la loi divine.
Je n'ai pas encore parlé d'un autre moyen auquel cette cour attache une grande importance pour c'criver à son but; c'est la protection spéciale qu'elle accorde à tous les cultes dissidents, nonobstant leur opposition manifeste avec sa religion nationale. Les Juifs sont comblés de faveurs dans ces Etats; chose étrange, les hommes fortunés de ce culte n'y croient pas, et le jiiéprisent : mais ils en retiennent la haine contre la religion chrétienne; ils sont dans cette contrée des auxiliaires du gouvernement, parfaitement disposés à seconder ses vues
hostiles contre le catholicisme. Le gouvernement, en reconnaissance, leur a nouvellement fait bâtir un grand nombre de synagogues; j'en ai entendu porter le nombre jusqu'à trois cents. Même zèle pour augmenter le nombre des prêches luthériens ou calvinistes; et cependant quel point de contact ont toutes ces religions avec la communion russe! Leurs dogmes et leurs croyances ne lui sont pas moins contraires que les nôtres ; car, à peu de chose près, nous avons la même toi.