SECTION IV
l'hérésie cojnstitutionxelle considérée dans la persécution qu'elle exerce sur les catholiques des
ÉTATS prussiens.
L'ordre des matières me conduit à considérer la suprématie spirituelle du pouvoir civil, sous la main du roi de Prusse, qui l'exerce on ce moment dans toute sa plénitude, et qui en fait un usage si effrayant et si redoutable aux yeux de tous les amis du catholicisme. Mais je vois avec plaisir que cette partie de mon travail est moins laborieuse que je ne pensais : je la trouve toute fai'e
dans un livre qu'on vient de publier en Allemagne. Les artifices du gouvernement prussien, pour détruire la religion dans toutes les provinces rhénanes ajoutées à son empire par le dernier congrès de Vienne ; les ruses de ce pouvoir, émule de celui de Julien, le dernier des persécuteurs païens ; les replis tortueux où s'^enveloppe sa politique infernale, sont dévoilés dans ce livre : on dirait que ces prétendus sages ont initié l'auteur dans leurs mystères d'iniquité. Mais je dois reprendre les choses de plus haut pour en donner Tintelligence au lecteur.
En 1 825, intervint une ordonnance du cabinet prussien relative aux mariages mixtes; je dois dire, au préalable, que c'est sur le terrain de celte doctrine que se livrent en ce moment les grands combats entre Satan et l'Eglise de Dieu dans cette contrée, qu'elle est la grande machine de guerre mise en oeuvre par l'homme ennemi pour y détruire le catholicisme ; car un des ministres de ce cabinet nous a donné son dernier mot en 1818 ; Ce ne sont point les garnisons des villes dt guerre y ce ne sont point les forteresses fédérales qui nous jjrolégeront contre la France protectrice des catholiques ^ mais le mur d'airain du protestantisme (1). L'édit dont je viens de parler porte en substance : Défense à tout catholique d'insérer dans le contrat de mariage toute clause tendant à lier le pouvoir du père de statuer sur la religion des enfants à naître. Cette, ordonnance défendit, en
(1) M. Aucillon.
outre, aux prêtres calholiques d'exiger à l'aven ir^ verbalement ou par écritj, aueune promesse relative à t éducation des ejifanls dans la religion catholicjue. Le lecteur, en avançant dans cet écrit, y verra plus clairement la portée (le cet édit, et le grand coup qu'en reçoit la religion catholique. Les évêques en furent consternés; un exposé des faits fut adressé au saint Siège par l'archevêque de Cologne défunt, et par les évêques de Trêves, de Paderborn et de Munster. Le pape Pie Mil répondit par un bref en date du 27 mai 1830. Ce bref, expliqué par une instruction du cardinal Albani, porte en substance que Tévêque doit d'abord faire tout son possible pour détourner la partie catholique de cette union défendue; mais que si e.le persiste dans sa résolution déjà prise, il ne pourra accorder aucune dispense qu'après lui avoir fait comprendre la gravité du péché dont elle va se rendre coupable devant Dieu, si elle s'engage dans une pareille union sans avoir stipulé auparavant que les enfants ànaîlre seront exclusivement élevés dans la religion caf/io/i</Me/ néanmoins, sur le refus de faire cette promesse, 2^our éviter le tumulte du peuple et d'autres maux plus graves encore, l'évêque pourra donner la dispense. Mais les prêtres n'assisteront que passivement à ces mariages; ils souffriront seulement qu'on les contracte en leur présence, afin de pouvoir constater comme témoins, que toutes les formes voulues, à peine de nullité, par la loi civile, y ont été observées, et les inscrire comme mariages valides dans le registre ordinaire. On le voit; l'improbation donnée par l'Eglise aux mariages contractés de celle manière est comj)lè(e.
Les coolractants sont déclarés indignes de la bénédiction nuptiale, de la participation à l'Eucharistie et à l'absolution sacramentelle ; néanmoins l'Eglise Romaine, par une semblable disposition jusque-là inouïe, poussait la condescendance à la dernière borne. Elle accordait la dispense sur des suppliques vides de la promesse d'élever les enfants dans la religion catholique; elle levait l'empôchenient dirimant de la clandestinité, qui pesait sur ces unions, en autorisant le prêtre à leur prêter son ministère de fait, et de témoin nécessaire et seul autorisable pour attester la validité du mariage. Ce bref fut communiqué, à Rome, au chargé d'affaires du gouvernement prussien, qui poussa la dissimulation jusqu'à en paraître content. Le ministère le tint secret, et ne le montra qu'en 1834, après qu'il eut pris toutes les précautions nécessaires pour le rendre illusoire et sans effet. Ces précautions étaient la déception, la séduction, et peut-être la violence et la menace mises en œuvre pour corrompre les évêques à qui l'exécution en était confiée. Ces moyens portèrent coup. M. Spiegel, archevêque de Cologne, et plus tard les évêques de Trêves, do Munster et de Padeiborn, signèrent une promesse démettre à exécution l'ordonnance du gouvernement , comprise en quatre articles, dont voici le deuxième et le troisième : Avanl la bénédiction nuptiale^ le curé catholique 7ie s' informera point dans quelle religion les enfants à naître doivent être élevés; ce point devant être indifférent pour la bénédiction même.
Art. 3. Dans la confession sacramentelle J'ji/ est défendu
— tt8 — aux prélres d'obliger la yarlie catholique à faire élever ses enfants dans sa religion^ ou de lui refuser l'absolution parce qu'elle ne veut pas s'engager.
Des évéques, instruits par le bref de Pie VIII, et qui signent un pareil engagement, et enjoignent cet acte d'apostasie comme une règle de conduite, par une instruction adressée à leurs prêtres, ces prélats sont vraiment inexcusables. Disons, à la louange de l'évêque de Trêves, qu'il rétracta sa démarche au lit de la mort, par un acte solennel et notarié. Le gouvernement prussien triomphait; il se complaisait dans ce chef-d'œuvre de sa politique, d'avoir sans violence et sans effort introduit, par le ministère de ses évoques complaisants, le clergé et les peuples de ses Etats dans la voie.de perdition où il voulait les mener. Pour achever son œuvre, il songea à lui donner pour complice M. Droste de Vischering, prélat révéré par sa vertu et sa science dans toute l'Allemagne ; il lui proposa l'archevêché de Cologne, vacant par le décès de M. Spiegel, à la charge par lui de faire exécuter la convention faite avec son prédécesseur en conformité avec le Bref pontifical^ sa nomination ne devant dépendre que de cette promesse. M. Droste ne recula pas devant cette proposition ; et que risquaitil? Pouvait-il donc condamner la mémoire de^on prédécesseur, mort dans la paix de l'Eglise? Et puis, il ne s'engageait pas à signer tels ou tels actes de M. Spiegel, mais ceux-là seulement qui se trouveraient conformes au bref pontifical. Toutefois le ministère, après l'expérience qu'on venait de faire de la faiblesse des au-
— tto —
très prélats à qui ce bref n'était pas incopnu, ne pensait pas que M. Droste put se montrer plus sévère qu'eux, surtout au moment où l'appât d'un si riche bénéfice appuyait la demande du gouvernement. Dans cet état de choses, M. Droste, qui n'avait peut-être pas lu la convention signée à Coblentz par les évêques ministériels, ouvrant les yeux sur les désastres inséparables de l'exécution de cet acte, crut devoir l'expliquer par une circulaire adressée à tous ses prêtres, en date du 25 décembre 1837, et là il se restreignait aux termes du bref pontifical.
Qu'on se figure l'étonnement ou plutôt la stupeur du cabinet de Berlin; son désappointement était complet, il se voyait pris dans ses propres filets. A la place dun homme faible, d'un courtisan, d'un nouveau Spiegel, il avait placé, à la fête des églises catholiques de sa domination, un Arabroise, un Thomas de Caniorbéri, un mur d'airain, ou plutôt une colonne de fer, contre laquelle tous ses efforts contre la religion catholique allaient venir s'affaiblir ou se briser. Voilà donc la position où s'est mis le cabinet de Berlin avec ses sujets catholiques. Ceux-ci lui disent comme autrefois les apôtres : Nous ne pouvons; non licel. Jugez vous-mêmes si nous devons obéir aux hommes plutôt qu'à i3ieu.Vous nous dites : Celaesl permis; et Dieu nous dit d'autre part : Cela est défendu ; car la voix de Dieu, comment pouvons-nous la reconnaître autrement que par l'organe des évoques successeurs des apôtres, et de Pierre leur chef, qu''il a choisi pour nous expliquer la parole de son Evangile.
La puissance a manqué à ce monarque pour étouffer les réclamations de la presse. L'écrit suivant, appelé le Livre rouge, en est la preuve : voici l'histoire de ce livre. Un habile écrivain, dans un ouvrage intitulé Supplémenl à r hisloire ecclésiaslïque d'Allemagne, a commenté l'ordonnance royale de 1 825 sur les mariagesmixtes,donl je viens de parlerc 11 y explique la polilicjue du cabinet prussien, il la suit dans toutes ses combinaisons, il la met tellement à nu et à découvert, que les moins clairvoyants peuvent la voir dans toute sa noirceur. On a bien répandu le bruit (et quelques catholiques, surtout à l^erlin, ont paru l'accueillir avec faveur) que ce livre contenait beaucoup d'exagérations ; le fait est que le gouvernement de Prusse a chargé un nommé FAlemlorf de le réfuter ; mais celui-ci ne l'a pas fait. Sa faible réponse est devenue une confirmation du livre. C'est ce qu'on a prouvé dans une réfutation authentique de cette prétendue réfutation. Voila ce que m'écrit un ecclésiastique connu en Allemagne par de savants écrits, et plus à même que personne, par la nature de ses occupations, de connaître les affaires de ce pays. Tous les exemplaires étant re\èius d'une couverture rouge, on ne l'appela plus que le Livre rouge. Son débit rapide, ses prodigieux succès dans les provinces du Rhin, mirent en colère la police prussienne. Elle lui déclara une guerre d'extermination, le poursuivit jusqu'en Bavière où il venait d'être publié ; sa puissante intervention auprès du gouvernement du pays en arrêta la circulation. Mais la violence eut ici son effet accou-
tumé, celui de donner à un livre prohibé l'attrait du fruit défendu : il n'en fut que plus avidement lu et recherché. Néanmoins il avait l'inconvénient d'être scientifique, et de n'être lisible que pour des savants. C'est pour l'accommoder à la portée du peuple qu'on publia de la même manière, c'est-à-dire furtivement, les Entreliens de quelques paysans dans leurs soirées dliiver en 1836; on y trouve en substance tout le contenu du Livre rouge. Qu'on se représente de bons campagnards rangés eu cercle autour de la vaste cheminée d'une cuisine rurale et de ce grand feu qui y est allumé, auquel de grands arbres en travers servent quelquefois d'aliment ; ils causent entre eux sur l'édit royal, et en disent franchement leur avis, estimant que le moindre des privilèges du peuple souverain, c'est de se plaindre de l'oppression qu'il souffre. A en croire l'auteur, ces dialogues ne sont pas une fiction, ces discours ont été tenus, et il cite même le village des bords du Rhin où la scène a eu lieu. Le succès des Soirées de l'hiver surpassa celui du Supplrment historique. Les mesures coërcitives de la police ne firent qu'en accélérer le débit : dans les cafés, dans les carrefours, on le lisait avidement, et on ne s'en cachait pas. Un des buveurs, écrivait un témoin oculaire à son correspondant de Paris, s'en emparait, Hsait à haute voix, et autour de lui des groupes nombreux écoutaient en silence; souvent les sergents de ville entraient pendant la lecture, mais on ne se dérangeait pas. C'est la substance de ce pamphlet allemand que je publie ici en français. Je ne
nomme pas les ipterlocuteurs, leur nom ne fait rien à la chose. tiCS manœuvres du parti philosophique, pour détruire le christianisme et lui substituer comme un provisoire momentané le protestantisme, y sont démasquées ; on y voit l'action d'une lime meurtrière qui ronje sourdement le fondement de rédifice,,avant de lever la hache pour le démolir ouvertement.
Le propos de nos paysans tombe d'abord sur ce dispositif de l'édit royal :
Défe^nse à un évoque d'écrire au Pape, ne fut-ce qu'une ligne, sans la permission du ministère j et ce ministère est protestant !
Mais quoi donc, répondent ces bons paysans, le Pape est le chef de notre religion, il en est le premier pasteur; nous l'appelons notre Père, très-saint Pcre, c'est le nom que lui donnent tous les catholiques. Qui a jamais ouï parler de la défense faite à un paroissien d'écrire a son curé, a un enfant de correspondre avec son père? N'estce pas là abuser de notre patience, et la pousser à bout ?
Défense à un évoque d'adresser à ses diocésains, par la voie de l'impression, le moindre enseignem.ent doc- Jrinaî; en carême, par exemple, un mandement, une insîruction pastorale sur le jeûne, la pénitence, le devoir pascal, sur une erreur subversive de la saine doctrine, sans s'enquérir auparavant, auprès du ministre, si cet écrit lui plaît, s'il' lui est agréable, s'il ne blesse pas son oreille
protestante ; et sur sa réponse négative, l'évêque doit surseoir à la promulgation, et puis réformer sa pensée sur la pensée ministérielle.
Qui a jamais ouï un tel langage, répond ici un des interlocuteurs plus savant que les autres, car il est le maître d'école du village? Nous catholiques, si nous mettions en avant des prétentions semblables à l'égard du Pape, notre pasteur et notre père, nous aurions l'air d'un enfant qui fait la leçon à son père, d'une brebis qui veut corriger son pasteur. Et n'en déplaise ici au gouvernement et à ses ministres dans l'ordre temporel, ils sont pasteurs ; rnais dans l'ordre spirituel, ils sont les brebis du Pape et des évêques. Voilà notre catéchisme, à nous catholiques, et si le ministre l'ignore, qu'il aille l'apprendre avant de nous gouverner.
On nous avait beaucoup parlé de la liberté de la presse. Effectivement, elle est libre, illimitée même, à l'égard de l'impie pour blasphémer contre notre sainte religion ; mais si un évéque veut élever la voix pour la défendre, on lui met aussitôt un bâillon à la bouche ; et cependant c'est aux évêques que le bon Dieu a dit : Enseignez les nations, conservez dans sa pureté le sacré dépôt de la doctrine que je 'N'ous ai confié. Ces bons paysans ne sont pas tant sots, et on raisonne moins bien, et souvent plus mal, sur la politique, dans les salons de Paris.
Continuons a lire le Livre rouge. La seconde soirée s'ouvre, c'est encore le maître d'école qui a la parole; il s'exprime ainsi : « T^ous savez que chaque anne'c le conseil
» de fabrique s'assemble pour examiner les besoins de l'E- )ï glise^ et déterminer les sommes nécessaires pour y subve- » nir; copie de la délibérai ion est envoyée à l'évêque, afin )) quen sa qualité de premier paslew\, il y donne son appro- » batioUy et engage les fidèles à fournir à cette dépense : mais » ces formalités ne suffisent pas pour régulariser celle con- » tribut ion^ il faut en outre qu'elle soit revue par le gouver- » nementct son ministère prolestant ; et ce sera encore lui » qui déterminera, par son dernier arrêté de compte, coni- » bien il faut de mesures de vin pour la messe, combien » de cire pour Tautel, combien d'hosties pour consacrer, » et puis le visa du ministère arrive à la commune, avec » d'amples exhortations d'user en toutes ces choses d'une » grande économie. A cela que répondre P »
Christian, c'est le nom d^un autre interlocuteur, répond ici «6 irato : Cette économie ressemble à celle de Judas; et lui aussi disait, en pareille rencontre : Pourquoi cette dépense? et il ajoute avec un peu d'humeur : Le gouvernement, qui nous accable d'impôts, aurait bien d'autres articles à retrancher de son budget ; ce n'est pas le bon Dieu qui, par trop de dépenses en faveur de son Eglise, nous conduira à rhôpital.
Le prosélytisme, pour convertir les catholiques à la religion protestante, est plus ardent chez les Prussiens qu'il ne le fut jamais chez les Juifs. En voici un exemple : Le cordonnier du village de Zaunhein, homme probe et généralement estimé dans la commune, fut conduit par la curiosité h l'église catholique ; il désirait de savoir s'il n'y avait pas quelque chose h rabattre dans ce volume
d'accusalions contre les catholiques qu'il avait entendu au prêche, et dont le révérend ministre faisait la matière, ordinaire de ses prônes. Edifié de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend, des doutes s'élèvent dans son esprit, il pense qu'il faut les éclaircir, que la chose en vaut bien la peine ; le bruit court que maître tel ^'^"^ songe à se convertir ; ses assiduités à l'église catholique confirment ce soupçon. Le révérend le mande à son logis : que ne firent pas lui et sa dame pour le dissuader de sa résolution! Que de flatteries, de promesses ne furent pas employées pour le tourner en sens contraire! Il tient ferme, il prie, il examine, il délibère longtemps. Une voix intérieure lui dit au fond du cœur, que le ciel et l'enfer sont des intérêts d'une plus haute importance cjue son établissement et sa pratique de cordonnier ; enfin il consomme la fatale démarche, il fait profession ouverte de la religion romaine, il conduit sa femme et ses enfants, qui ont fini par penser comme lui, à l'Eglise catholique. Prenant une paire de souliers commandés durant les jours de sa faveur, il va au logis du prédicant pour les lui porter ; il en reçoit cette bourrade : On aurait mieux fait de ne lias recevoir une telle canaille dans la commune. Sur ces entrefaites, la prédicanle, qui écoutait a la porte^ rentre tout en colère, et jette les souliers par terre en disant : Non^ maître 31... ^ vos souliers ne peuvent nous convenir y reprenez-les ; j'y reconnais l'imbécile catholique^ ils ont une forme toute calholic/ue, c'est de la marchandise catholique; passez la porte bien vite, vous ne gagnerez plus rien cliez nous. Le prédicant ne fut pas désarmé par cette
réplique de gros bon sens que lui lit le cordonnier : 3Ionsieur^ j'ai suivi le conseil que vous nous avez souvent répété j de tout examiner, de tout peser ^ et de tâcher de prendre ce qu'il y a de mieux. Ma conscience me commande d'être catholique y je lui obéis; vous me condamnez^ Dieu ne me condamnera pas. Le curé catholique, vaincu par ses instances, le reçoit après l'avoir longtemps éprouvé, pour s'assurer si quelque vue intéressée ne s'était pas mêlée a sa démarche. Je supprime ici les plaisantes réflexions qui égayent la conversation de ces bous paysans durant tout le récit de cette anecdote : tel est le prosélytisme du ministère prussien pour grossir la religion nationale.
D''autre part, si un catholique veut apostasier sa religion, quelque vaurien qu'il soit, les faveurs du gouvernement viendront pleuvoir sur lui, et l'on assure que nombre de catholiques ruinés, après en avoir délibéré en famille, n'ont pas trouvé de meilleur moyen, pour rétablir leurs affaires, que de devenir protestants.
Voilà un homme de mérite remarquable; ce sera, si vous le voulez, un professeur au gymnase ou à l'université : sa conscience, après un long, sérieux et profond examen, lui commande d'être catholique; il est résolu à tout perdre pour sauver son âme; s'il ose en venir à la périlleuse et indispensable démarche de l'abjuration, il perdra sa place ; et si le conseil académique ne la lui ôte pas, il essuiera tant de désagréments, qu'il se verra forcé de donner sa démission; et s'il est magistrat, il aura le même sort.
Un des actes les plus marqués de la persécution païenne,
c'était l'envahissement et la démolition des églises des chrétiens. L'intolérance du gouvernement prussien a nlis en œuvre ce mode de persécution envers les catholiques, toutefois avec toute la mesure de prudence, de sagesse et de circonspection commandée par le temps et les circonstances. En voici des exemples, que je copie textuellement dans le Livre rouge, page 82 et 83. Dans la Lusace supérieure, et nommément à Gœrlitz, il y a six cents catholiques qui n'ont ni église ni prêtre; pour assister aux offices de la religion, ils sont obligés de faire deux lieues de chemin. Eh bien, voilà six ans qu'ils renouvellent les plus pressantes instances pour que le gouvernement leur accorde la permission d'avoir un service catholique dans leur endroit, et toujours en vain. Dans l'année 1826, ils envoyèrent au Roi une supplique si touchante, qu'elle aurait ému lés cœurs les plus durs ; ils demandaient seulement qu'il leur fût permis d'acheter une nlaison, et de la faire arranger à leurs frais pour leur servir d'église ; on fut sourd à leurs prières, ils n'obtinretit lien. Quelque temps après, en 1829, on leur accorda la faveur de faire célébrer le service divin (neui fois pendant Tannée) dans une maison particulière, qu'ils pourraient bien louer pour ce saint usage, mais qu'on leur défend d'acheter. Il faut encore ajouter que les protestants ont à Gœrlitz sept églises, dont six étaient primitivement aux catholiques, et dont quatre ne servent presque plus à rien. Remarquez encore que le Pape, qui est le type de l'intolérance, et une sorte de loup-garou dans plusieurs prêches de l'église protestante, le Pape, dans la capitale du monde chrétien, a
laissé la chapelle de l'ambassadeur à la disposition d'une poignée de protestants. Remarquez en outre que pendant que les catholiques sont sans autel au milieu de quatre édifices religieux vides, comme nous venons de le voir, le même gouvernement a fait construire plus de dix prêches en Silésie, pour le service de trente ou de quarante individus composant la commune. L'intolérance prussienne, depuis la publication du Livre rotu/e, ;i été, dit-on, bien plus vite en besogne; ce ne sont rien moins que cent quarante églises catholiques livrées aux protestants dans le même pays, sans que les catholiques aient reçu en retour une seule chapelle. Une preuve que cette imputation n*'est pas une calomnie, c'est qu'un zélé protestant a essayé de la justifier en ces termes, dans la Gazette d'Âugsbourg : « Au premier abord, dit-il, on » peut croire que cette mesure cache une injustice ou » un acte d'hostilité contre l'Eglise catholique ; mais au » fond c'est une mesure administrative, dont les dispo- » sitions générales avaient été publiées, après avoir été » défmiti ^ement réglées à Rome, par M. Rimsen. » Il ne manque à cette apologie, pour être bonne, que de transformer en une vérité de fait le mensonge qui lui sert d'appui, savoir que l'enlèvement de cent quarante églises au culte catholique a été concerté avec le saint Siège.
C'est dans la discipline des régiments de cette nation guerrière, où tout particulier est soldat, comme autrefois dans Rome conquérante; c'est là que se déploie, plus que partout ailleurs, la haine du gouvernement prussien contre le culte catholique. Les soldats prussiens ont des
aumôniers à profusion, les soldais catholiques pas un seul. Il y a plus : l'assistance aux prêches calvinistes ou à la messe luthérienne est pour eux une nécessité, puisqu'elle est une consigne militaire ; et dès lors l'intolérance du gouvernement envers les soldats catholiques les place dans la triste alternative ou d'un acte d'apostasie de leur religion, ou d'une contravention à la discipline; car, pendant que la cloche appelle le soldat catholique à la messe paroissiale, le tambour bat pour lui l'appel aux armes pour un exercice militaire. Et s'il était vrai que depuis 1830 cette discipline prussienne se fût insinuée dans nos régiments de ligne ou dans les légions de nos gardes nationales, que dire à un mécontent qui demanderait avec ironie si notre Charte, dans son dispositif sur la liberté des cultes, est une vérité?
Ce n'est là que la petite guerre, voici la grande. Celleci est vraiment une guerre d'extermination ; c'est sur le terrain de l'éducation nationale qu'elle se poursuit; et par la direction que le ministère prussien lui donne, il ne se flatte pas en vain de renverser le mur de division qui sépare les deux cultes. Mais quoi ! le changement de religion est, pour un catholique, un crime qu'il appelle l'apostasie, et qu'il est résolu de ne pas commettre au péril de sa vie! L'éducation se présente ici, au gouvernement prussien, comme un moyen doux et fort, et tout à la fois cflicace, infaillible même, pour faire passer, sans trouble et sans secousse, les populations de la religion catholique dans le sein du protestantisme, et pour
consommer la fusion de ces deux religions, non moins contraires que la vérité et l'erreur. Gymnases, académies, maisons d'éducation, ces institutions bien dirigées, bien conduites par le gouvernement, rien ne manquera à la solution de ce difficile problème.
Le ministre Ancillon, à qui l'on attribue ces calculs de politique, calcule bien ; et si l'on pouvait être fort contre Dieu, si la pierre sur laquelle il a bâti Pédifice de son Eglise pouvait être brisée par la main des hommes, le catholicisme ne tiendrait pas, dans les provinces rhénanes, contre l'action puissante de ces machines de guerre mises en œuvre pour le détruire. Oh! que la prudence humaine est faible contre Dieu! et que les mesures, en apparence les plus infaillibles et les plus profondément combinées, se trouvent courtes, imprévoyantes par quelque endroit, quand elles contrarient les conseils de la Providence !
Jamais la sagesse humaine n'avait mieux saisi de l'oeil la grandeur de la difficulté, et étendu une main plus forte, un bras plus vigoureux pour la vaincre ; nous l'avons dit : c'est par l'éducation que l'homme est dans l'ordre moral tout ce qu'il est, savant ou ignorant, moral ou immoral, juif ou mahométan, catholique ou protestant.
S'emparer des gymnases et des académies, la chose est-elle si facile? Les catholiques des provinces rhénanes ne sont pas un peuple nouvellement sorti des bois : ils ont leurs moeurs, leurs habitudes, leurs institutions, leur religion ; et quelle religion ? La religion catholique, inflexible dans ses dogmes, aussi incapable d'en dévier un
moment que le soleil de sa course, déterminée à voir périr le ciel et la terre plutôt que d'en rabattre un iota, un trait. Occuper, dit-on, les gymnases et les universités, et tenir avec l'éducation la religion jusque dans ses premières causes^ tout cela est plus aisé à dire qu'à faire. Ces gymnases, ces universités, l'Eglise catholique les tient; elle a fondé ces établissements; elle les a remplis de ses maîtres, elle ne les lâchera pas de bon gré ; mettez-y^ de vive force, des maîtres protestants, et ces fanatiques vous diront : J'aimerais mieux voir mourir mes enfants à mes pieds, que d'en faire des pioteslants; toute éducation protestante, je la renie, je la maudis. Le gouvernement prussien a vu toutes ces choses, et alors ces pensées lui sont venues à l'esprit : Nous sommes d'hier, nous sommes des conquérants, notre gouvernement n'a aucune racine dans l'alfection des peuples; pouvonsnous sans danger commencer à administrer sous des auspices si malheureux, attenter à leur religion, au droit imprescriptible qu'ont les pères de maîtriser, de diriger l'éducation de leurs enfants? Le gouvernement prussien a connu toutes ces difficultés, mais il a vu à leurs côtés de grandes ressources pour les vaincre.
Il s'est dit à lui-môme : Pourquoi désespérer d'un projet dont la réussite est un si grand pas vers la régénération universelle? L'influence gouvernementale est immeuse : les places, les emplois, les honneurs, la considération, le lise, le trésor, l'armée, la fortune publique, tous ces moyens sont en nos mains. Les catholiques diront : Les gymnases sont à nous, ce sont des
fondations catholiques, c'est un électeur évêque, un chapitre noble, un abbé, une abbcsse qui les ont fondés. Il est vrai, reprend le g^ouvernement, ces gymnases sont à vous, vous croyez avoir le droit d'en nommer les maîtres, les professeurs : mais ces maîtres, ces professeurs êtesvous en état de les payer, de les salarier? jMais, répliquent les catholiques, nous versons, calcul fait, 75 millions dans le fisc du roi de Prusse, et en prenant une part si immense à ses charges, une petite portion à ses avantages n'est-elle pas notre droit de justice ? et sur tant de riches salaires payés, à nos dépens, à cette nuée de traitants, d'agents qui nous viennent de la Prusse pour nous opprimer, ne pourriez-vous pas réserver quelques fonds pour le paiement des maîtres de nos écoles? Laissez tomber sur eux quelques miettes de cette table splendide où s'asseoient ces étrangers pendant que nous mourons de faim, et que les impôts, qui nous écrasent, nous enlèvent jusqu'au dernier écu. Un gouvernement qui raisonne, qui délibère avec ses propres sujets, et qui est maître de la force publique, s'il veut n'être pas juste, sans invoquer ce mot : Je m'appelle lion, a toujours des expédients sous la main et des raisons dans la bouche ; et le roi de Prusse a les siennes. A moi seul appartient la nomination des maîtres et des professeurs, et voici mon titre : Je suis roi, monarque ; les véritables fondateurs ont disparu, je les représente dans toute l'étendue de leurs droits, dans celui de patron, et avec ce droit j'en cumule un autre, dont mes prédécesseurs ne pouvaient pas se prévaloir ; Je paie, et en payant^ Monsieur s« re^
commande. Je veux que dans les gymnases mixtes, mipartis catholiques et protestants, tous les professeurs soient pris parmi les conformistes. Passe pour cette proposition. INIais dans les gymnases catholiques^ et où la contrée n'est peuplée que de catholiques, n'aurons-nous pas des maîtres catholiques ? Oui, reprend le gouvernement. Mais la main avare qui fait ce don met cette réserve : c'est que l'un d'entre eux sera membre de la religion du souverain ; cet article ne paraît point intolérable, il est admis ; et vous allez voir comment ce simple accessoire tirera à lui tout le principal. Le prince n'est-il pas le premier chef de l'école? n'est-ce pas parle subside qu'il fournit, qu elle vit, qu'elle subsiste, elle, son matériel et ses maîtres? A qui appartient sa pohce, le choix de ses chefs et de ses dignitaires, la fixation des rapports de subordination qui les lient entre eux ? Nul doute que ce ne soient là des attributions de la prérogative royale : donc au prince seul appartient la nomination du recteur. Or, le recteur est le régulateur de l'école ; son bon ou son mauvais esprit vient de lui, il en dirige l'action et le mouvement. Vous me prévenez; le recteur de ces gymnases catholiques sera à perpétuité le professeur protestant de nomination royale, et ce gymnase, cathohque de nom, sera protestant dans le fait.
Avançons. Les professeurs sont nommés, il s'agit de leur donner des instructions; elles seront sages, bien combinées. Satan, qui en est le conseiller, est un pur esprit, il est profond en malice, doué dans ce genre d'une vaste intelligence. Qu'est-ce que ce professeur catholique? c'cst'unTjeune homme souple, flexible] sur la mo-
raie el môme sur le dogme. Son séjour à l'Universilé a beaucoup simplifié son orthodoxie ; peut-être que son symbole y est devenu plus court, que plusieurs articles en ont disparu ; et puis il est peu fortuné, il a besoin d'avancement, il veut faire son chemin. A ces causes on lui dira : Dans vos leçons de grammaire ou de littérature ne parlez pas de religion. A propos de la grammaire et de ses règles, de la littérature et de ses principes, que vient faire la théologie? Et puis vous manquez à vos confrères, vous ne faites avec eux qu'un même corps et une même famille, vous leur devez des égards, et cependant vous les décriez aux yeux de vos communs élèves comme des hommes d'une religion mauvaise , des excommuniés placés hors de la voie du salut; tout cela les con triste, les déprécie. Ces discours déplaisent au gouvernement ; il est très-susceptible , très-délicat sur ce point; il est jaloux de l'honneur de la religion nationale; l'intolérance de la communion romaine est sa grande aversion. Ce jeuûe homme comprend ce langage, il en sent les motifs, il le prendra en très-grande considération. Laissons parler ici le paysan allemand; celui-ci est le plus savant des interlocuteurs, c'est encore le maître d'école. « En laissant ainsi la doctrine catholique dans » l'oubli, il doit en résulter dans l'esprit des élèves une » sorte d'indifférence à son égard; les contrastes entre » elle et les autres religions s'effacent insensiblement. Il n importe peu de professer ce culte plutôt que celui-là, » la religion de ses maîtres grandit et se rehausse, dans » leur esprit, de toute l'estime qu'ils ont conçue pour leur
» science et leurs talents. Après tout, il importe de se » faire une position dans le monde, d'y avancer, d'y M avoir des places ; beaucoup de zèle pour le catlioli- » cisme n'est pas une grande recommandation auprès du » gouvernement. »
Il y a, à la vérité, des aumôniers dans ces établissements; je veux que l'aumônier catholique ne manque pas de zèle pour son œuvre, la parole lui est donnée pour deux entretiens par semaine; et s'il y dépasse l'heure destinée à chacun d'eux, la cloche est là pour le faire taire. Deux ou trois heures par semaine accordées à la religion, la première .de toutes les sciences! Mais, sans parler du temps consacré aux classes des langues ou des mathématiques, je fais observer que les maîtres de danse et de musique ont quatre heures à consacrer à leurs leçons hebdomadaires.
Les instructions données aux maîtres protestants sont autres : à ceux-ci on parle franchement, et le mot d'ordre leur est donné sans détour. « Voltaire et les siens ont été » trop hardis; les temps sont changés : la bonne compa- » gnie, jusque chez les prolestants, appelle ces décla- » mations violentes et virulentes contre le christianisme, » des discours de mauvais goût. Point d'attaque brusque » et directe; prenez l'ennemi en flanc, jamais corps à » corps; vous frapperez moins fort, mais plus juste. Vous » enseignez les humanités : vous expliquez les modèles de )) la bonne latinité, la mythologie païenne se rencontrera » sans cesse sous vos pas : au lieu de dire que les rays- . » tères, les miracles de l'Ancien Testament ne sont que
» des mythes et des allégories, contentez-vous de mon- » trer, dans les cérémonies du culte païen, l'origine et le » modèle du pompeux cérémonial de la religion ro- » maine. Vous êtes professeur d'histoire : arrivé aux » Croisades, vous ferez une heureuse digression sur les » guerres de religion. Vous entrez dans le moyen âge : » toutes les causes civiles évoquées au tribunal ecclésias- » tique, la temporalité du Pape, l'abus de l'excommuni- » cation papale et épiscopale, la déposition des monar- » ques et des rois, la dégradation de la majesté royale , » Henri IV, Frédéric II, Philippe le Bel, Grégoire VII, )i Innocent IV, Boniface VIII, etc., que de belles et bonnes » choses à dire sur tous ces chapitres ! Ce que vous aurez » commencé, l'Université le continuera, le monde l'achè- » vera : une place à obtenir, un mariage avantageux à » conclure, etc. Devant de si grands intérêts, le christia- )) nisme et le catholicisme ne tiendront pas dans des es- » prits si armés à la légère en matière de religion. »
Voilà nos jeunes élèves prêts à entrer dans l'Université. Ici un de nos paysans interlocuteurs, plus lettré et non moins censeur que celui du Danube, demande d'un ton un peu railleur : Qu'est-ce que l'Université? Je m'en tiens à la réponse qu'on lui fait : Cest une école où toutes les professions sociales reçoivent de savantes instructions sur la science de leur état, la jurisprudence, la médecine, les belles-lettres, les sciences physico-mathématiques applicables à l'astronomie , à l'architecture , à la marine , au génie civil et militaire. Ici, que d'occasions à un habile professeur pour servir les projets antireligieux de son
gouvernement! Présentes, il les saisit; absentes, il les fait naître. Une réputation d'esprit fort en matière de religion, de sujet digne d'être initié au mystère d'une association secrète, ne lui sera pas nuisible ; il est tel examinateur auprès duquel elle lui vaudra une bonne recommandation, et à l'examen un interrogatoire moins sévère : car, disons-le en passant, l'examen universitaire passe pourêtretrès-souple, très-flexible, susceptible des formes les plus variées. Indulgent jusqu'à l'excès envers un candidat dont l'opinion est dans une espèce favorable, l'examinateur deviendra dur comme le fer à l'égard d'un récipiendaire, membre du clergé catholique ou aspirant à l'être (1). Au reste, en Allemagne, l'enseignement varie selon les pays; ce sont les dispositions du gouvernement qui en déterminent la forme. Il y a des contrées où le magistrat ne s'offense pas si le naturalisme et le rationalisme s'y montrent à visage découvert; et là Notre-Seigneur sera, dans la bouche du docteur qui enseigne, un sage qui a laissé bien loin derrière lui Epiclète et Socrate; Brahma et Confucius ne lui sont pas comparables; c'est un médecin plus habile dans l'art de guérir qu'Hipocrate et Boerhaave; un physicien qui a surpris à la nature le secret de ses premières lois, la raison de ses phénomènes les plus cachés; c'est le plus grand des hommes : mais qu'on ne songe pas à en faire un dieu. Un dieu qui naît comme un enfant, qui grandit comme un adolescent, qui
(1) On assure que ces finesses sont connues autre part qu'en Allemagne.
mange, qui dorl, qui souffre et qui meurt, la raison éclairée peut-elle souscrire à cette doctrine? On exalte beaucoup, dit-on , dans cet enseignement l'amour de la liberté; mais si par prudence il se montre plus réservé à Tégard de la liberté civile, il ne veut souffrir aucun frein à l'égard de la liberté religieuse; et l'on exige, conclut notre paysan, qu'un élève soit décide à ne pas se laisser mener comme un enfant à la lisière par le parti prêtre et par ce qu'on appelle Eglise et tribunal ecclésiastique. Surtout point de juridiction, pas même de surveillance, de la part de l'évêque, sur la discipline intérieure des lycées et des collèges de toute classe : le choix des livres élémentaires qu'on y lit ou qu'on y enseigne, sur la religion et la morale, ne le regarde pas plus que celui des classiques en matière de langues, de littérature, de sciences exactes. Un index en ce genre reçu d'après son ordre, quel pas rétrograde sur le progrès des lumières !
A la vue d'un pareil enseignement scolaire, et d'une semblable tenue des écoles, l'observateur religieux se dit à lui-même : Un peuple ainsi enseigné aura-t-il un sacerdoce.^ et s'il en a un, quel sacerdoce? Ici laissons parler les faits, et contentons-nous d'en tirer les conséquences.
Notre diocèse de Trêves, c'est le même paysan qui parle, notre diocèse, qui compte sept cent quatre-vingttrois paroisses, sans parler des succursales, est réduit à ne voir sortir tous les ans des gymnases ou autres écoles nationales, terme moyen, que quinze aspirants au sacerdoce. Où mène ce déficit, qui ne peut qu'aller toujours crois-
sant, sinon à un abîme où la religion va s'engloutir et se perdre avec son sacerdoce ? Et en prenant d'une main le nécrologe, c'est-à-dire le dénombrement des prêtres morts dans le diocèse durant le cours des douze mois qui précèdent, et de l'autre la liste des prêtres ordonnés dans la même période de temps, et comparant ensemble les naissances et les décès, les ordinations et les sépultures au sein de la tribu sacerdotale , l'observateur judicieux pourra fixer par approximation cette année, ou ce lustre d'années, où il ne restera plus un seul prêtre dans les cercles de Coblentz et de Trêves pour y desservir les paroisses. Voilà la réponse de ce paysan à cette première question : L'Allemagne conservera-t-elle un sacerdoce? Nous pouvons hardiment, nous autres Français, dire : Il a raison; et si nos lycées étaient le seul terrain sur lequel sont venues s'asseoir depuis 1 802 les recrues de notre milice sacerdotale^, depuis 1 802 aurions-nous dans le moment présent, en France, un prêtre sur vingt paroisses?
J'ai ajouté, quel sacerdoce ! Et si saint Charles Borromée, saint Vincent de Paul, ces deux fondateurs des écoles ecclésiastiques ouvertes en Italie et en France, en exécution des décrets du Concile de Trente, revenaient sur la terre, reconnaîlraient-ils, dans les gymnases prussiens ou français, l'œuvre de leurs petits et grands séminaires? Si l'on me dit que des jeunes gens, élevés dans une pareille licence d'idées et de principes, ne seront pas un jour des hommes errants et flotlan(s à tout vent de doctrine, des esprits et des cœurs ouverts à tous ces systèmes creux de religion et de morale qui ont vogue dans la savante
Allemagne, et souvent même tant de succès dans les cours publics de nos écoles de France, si l'on répond à ce présage : Vous êtes un prophète qui ne rêvez que malheur, je dirai : Non, je ne suis que l'historien fidèle de ce que je vois, de ce que j'entends, et de ce qui se passe sous mes yeux.
Mais si, comme je le désire, je me trompe ; s'il sort réellement de ces écoles des prêtres saints dans les mœurs et dans la doctrine, non, ces hommes ne seront pas des prêtres ; on n'est pas soldat sans avoir appris les exercices de la disciphne militaire, on n'est pas prêtre, dit saint Paul, sans avoir appris la piété (1). L'athlète s'exerce longtemps à la lutte, à la course pour mériter une couronne périssable; mais l'homme de Dieu, c'est-à-dire le prêtre, car c'est à un jeune prêtre qu'il préparait au ministère pastoral que saint Paul adressait ce langage, l'homme de Dieu s'exerce longtemps à la piété, c'est-à-dire à ces pratiques de piété dont se compose l'austère discipline de ces écoles ecclésiastiques que l'Italie et la France appellent du nom de séminaire; écoles organisées, non selon les édits du roi de Prusse, mais selon les décre ts du Concile de Trente . Et, dût-on m'appeler fanatique, ma proposition, je la répéterai une seconde fois; ces hommes ainsi formés, ainsi enseignés, ne seront pas des prêtres, ils pourront être d'honnêtes gens. J'en appelle au témoignage de tous les saints : la distance est immense entre un honnête homme
(1) Tua. IV. 8.
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et un prêtre ; et un prêtre qui n'est qu'honnête homme, ajoutent les mêmes autorités, n'est qu'un fantôme de prêtre.
En continuant l'analyse du Livre rouge^ j'arrive à la grande cause de la persécution prussienne.
La loi organique du mariage est le second acte de la suprématie spirituelle du pouvoir civil en Prusse, et la seconde machine de guerre qu'il emploie pour détruire le catholicisme dans les provinces de sa domination : j'ajoute même les races catholiques.
Ceci a besoin d'être expliqué et développé pour être compris. Reprenons la chose de plus haut.
Le gouvernement envoie de la Prusse des agents, des officiers, les titulaires de tous les emplois civils et militaires, magistrats, juges, financiers; il n'y a pas jusqu'aux commis de la bureaucratie fiscale, forestière, militaire, qui n'en viennent; tous ces hommes sont protestants, et, parvenus à l'âge où l'on cherche à se marier, on s'attend bien qu'ils chercheront une femme dans ce pays où, en vertu de leurs titres, ils viennent de faire élection de domicile. Epouser une catholique, est pour eux un désir et une sorte de besoin ; mais ils veulent concilier ce vœu avec la liberté pleine et entière de faire élever les enfanls de leur mariage mixte dans la religion protestante; et voilà qu'une barrière infranchissable s'y oppose. Cette barrière, c'est une loi du culte catholique, qu'on assure être immuable dans cette religiou autant que le dogme; c'est, cette loi religieuse dont le gouvernement
prussien a juré la suppression ; l'attaque est commencée, il est résolu à ne pas reculer : car voici le grand intérêt qu'il envisage, dans l'exécution de son décret sur les mariages mixtes. La teneur de ce décret est celle-ci : Un prêtre convaincu de refuser la bénédiction nuptiale, et sa présence personnelle à un mariage mixte, sur le refus fait par la femme d'obéissance aux devoirs de conscience qu'il lui impose, de se réserver, par une clause écrite dans son contrat de mariage, toute liberté à l'eirel de faire élever ses enfants dans la religion catholique : un prêtre, pour le seul fait de cet acte de son ministère pastoral, sera poursuivi devant les tribunaux, comme un criminel d'État, et passible de toutes les peines prononcées par la loi contre les perturbateurs de l'ordre public et de la paix des familles. Cet édit royal est en ce moment dans ces contrées plus qu'un signe de contradiction, il est un signe de persécution. Si l'on me demande quel est ce grand intérêt politique que le gouvernement prussien aperçoit dans la pleine exécution de cette loi, et au prix duquel le déshonneur qu'il encourt, aux yeux mêmes du parti philosophique par une semblable tyrannie des consciences, lui semble une perte légère ; ce grand intérêt, le voici : il désire d'un grand désir d'accroître dans ces pays le nombre des familles prolestantes, de diminuer dans la même proportion celui des familles catholiques, et de les éteindre graduellement. Cette loi tend fortement à ce but. Tous ces hommes, aussi considérés dans le pays que doivent l'être des fonction-
naires publics, des notaLilités, des citoyens haut placés, viennent d'épouser des femmes catholiques ; nous venons de le voir. Et si le contrat de mariage est rédigé selon la loi protestante ; si la clause de rigueur, qui réserve l'éducation des enfants selon la religion de la femme, est effacée j si toute liberté esl laissée aux conjoints de faire élever leurs enfants dans leur religion, on voit où cela va : on aperçoit déjà un grand nombre de familles, et ce ne sont pas les moins considérables, acquises à la religion protestante; le nombre des familles catholiques diminuera dans la môme proportion. Tout cela est un profit net, et exempt de perte pour le culte protestant, puisqu'il est visible qu'une femme Lelge, ou habitant ces contrées rhénanes, n'ira pas chercher un mari en Prusse.
C'est ici le lieu d'expliquer aux esprits légers et superficiels toute la culpabilité, l'hétérodoxie de cet acte que le ministère prussien veut arracher de vive force aux femmes catholiques, et à tous les pasteurs de la communion romaine qui les dirigent dans la voie du salut. S'il est vrai que la religion de Luther et de Calvin et de toutes les sectes en vogue en Allemagne soit bien fondée sur la parole de Dieu, si le salut y est assuré et ne court aucun péril, une femme peut se lier par la loi du mariage à permettre que ses enfants soient élevés dans ces sectes séparées de l'Eglise romaine; mais si, au contraire, elle est véritaMe cette maxime non moins fondamentale qu'élénî^ntaire dans le cathohcisme, hors de l'Eglise point de salut j, cette
femme ne peut se lier sans faire inscrire dans son contrat de mariage la réserve de l'éducation catholique donnée à ses enfants, et si elle le signe vide de cette clause, elle est censée professer, croire que cette religion, où elle souffre qu'on élève ses enfants, n'a rien de périlleux pour le salut. Tout cela va loin, tout cela mène à l'indifférence de religion; et le pasteur qui admet aux sacrements une femme imbue d'un principe hérétique, jusqu'au voisinage de l'impiété, ce pasteur livre le Saint des saints à des indignes, et prévarique contre son ministère.
Notre saint père Grégoire XVI, à l'exemple de ses deux prédécesseurs de sainte mémoire auxquels il a succédé dans la chaire de Pierre, pour le bien de la paix, a poussé ici la condescendance jusqu'à la dernière borne qui sépare le bien du mal : il a levé l'empêchement dirimant du mariage, c'est-à-dire qu'en improuvant une pareille union, en la tenant môme pour une prévarication grave, il ne la défend pas sous peine de nullité; il permet à l'évèque d'accorder la dispense de l'empêchement prohibant, qui défend à une catholique d'épouser un protestant sans une promesse insérée dans sa supplique qui la lie et l'engage de faire élever les enfants dans sa religion. Il permet au prêtre catholique de prêter par sa présence à ces mariages son ministère de fait, c'est-à-dire de témoin ^nécessaire et seul apte à répondre devant la loi de la validité de ces mariages, et par là il les préserve de la nullité que faisait peser sur eux l'empêchement de clandestinité. Mais si en outre on veut lier sa bouche et celle des pas-
leurs catholiques, et l'enipêcher de dire à ces coupables époux : « Non, cela ne vous est pas permis; vous mêlez ensemble Jésus-Christ et Bélial, une contravention à la loi de Dieu avec un sacrement de l'Eglise; et si votre mariage obtient tous ses elîels civils et rehgieux, il n'en est pas moins vrai qu'il est un crime capable de tarir jusque dans leur source les bénédictions de Dieu sur votre union, et que vous vous exposez à voir sa malédiction vous saisir dès votre entrée clans cette périlleuse carrière. Nul doute que ce ne soit ici, pour les pasteurs catholiques, un devoir rigoureux de répondre à de pareilles prescriptions de la loi civile : Nous ne pouvons pas, non possumus. Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
J'arrête ici mon histoire de l'hérésie constitutionnelle; je l'arrête, c'est le mot, car elle n'est pas finie ; je place là une pierre d'attente. Si elle obtient l'honneur d'une seconde édition, je la continuerai; je raconterai au public les persécutions souffertes par les catholiques en Suède , en Danemark, de la part des gouvernements protestants. A dater de ce jour, dans plusieurs des cantons protestants de la Suisse, les conseils administratifs, par leurs mesures vexatoires contre notre Eglise, me fourniraient l'ample matière d'un nouveau chapitre. Des réponses soUdes leur ont été faites par M. Besson, curé d'Aversy, par un pétitionnaire^ qui parle au nom des catholiques du district d'Echallens. J'y renvoie le lecteur. A Genève, le magistrat, condamné à plus de retenue que les souverains de la Russie et de la Prusse, par sa faiblesse, par sa position
géographique, par la douLle liberté de la presse et de la censure publique, ce gouvernement ne laisse-t-il pas percer le venin de l'hérésie, par des actes où l'on ne reconnaît ni la liberté des cultes, ni le respect dû à la foi des traités? Je le crains bien. Au reste, dans cette partie de son territoire où se passent ces hostilités, l'Eglise, dans la personne de M. l'évêque de Lausane et de Genève, voit une sentinelle vigilante capable de gérer ses affaires avec une modération et une sagesse digne de sa haute mission. A Genève, elle connaît des défenseurs actifs, dont le zèle ardent n'a aucun besoin d'encouragement. Ce qu'il y a de sûr, c'est que toutes ces persécutions contre l'Eglise catholique ont dans tous les pays un air de famille qui décèle leur commune origine ; leur accord et leur concert, dans les moyens semblables, annoncent l'action d'un pouvoir occulte, d'où part le mouvement dans toutes les parties du monde habitable.
Je viens de lire dans les feuilles publiques les détails suivants : je les regarde comme un commencement d'exécution donnée à ma promesse.
Une des feuilles périodiques de Copenhague, qui passe pour être la plus libérale en politique, et la moins hostile à la religion, contient ce qui suit dans son numéro du 3 mars :
« 1 " Que les moines, les Jésuites et les autres prêtres catholiques ne peuvent, sous peine de mort, demeurer dans les états du roi de Danemark.
« 2° Une loi de 1 766, qui prescrit, quant aux mariages mixtes, que les deux parties contractantes sont tenues de s'engager préalablement par écrit à élever leurs enfants
dans la religion luthérienne ; et lorsque c!est le mari qui professe la religion caliiolique, la même loi l'oblige, en outre, à déclarer que sa femme restera fidèle à la religion protestante. » Cette loi a été renouvelée par une ordonnance du 30 avril 1 823, qui, de plus, défend expressément aux prêtres catholiques de célébrer aucun mariage sans une permission accordée par la chancellerie.
(<3'' Une décision royale du 23 août i837,qui permet aux catholiques de faire bâtir une chapelle, mais à la condition que cette chapelle n'aura point de clocher, et qu'elle portera le nom de l'ambassade d'Autriche, quoiqu'elle soit la propriété de la communauté catholique. »
L'auteur de î'îirticle conclut de l'examen de toutes les lois répressives, existantes en Danemark, que le vicaire apostolique, attendu à Copenhague, mériterait la mort, s'il avait l'audace de franchir, sans la permission du gouvernement, la frontière de ce royaume.
On trouve dans le i?a//<î^s-J/a^asm^31 ,p. 3, qu'en 1 784, le nombre des catholiques, à Copenhague, s'élevait à cinq mille âmes, tandis que, d'après le dernier recensement de la population, il ne reste dans cette ville que deux cents catholiques, y compris les enfants.
A Friedericia,les catholiques avaient obtenu, en 1C82, le droit du libre exercice de leur religion. Leur nombre a, toutefois, diminué ; ils ne sont actuellement que soixante. Ils ont un prêtre et une église. Les mêmes droits ont été accordés aux catholiques, dans les Indes-Occidentales, par le rescrit du 20 septembre 1754, qui, cependant, excepte les Jésuites, auxquels l'entrée du pays est interdite. On trouve, dans les rescrils de 1744, de 1745 et
(le i 7^iCt, que les Papistes avaient, à cette époque, amené à leur religion plusieurs habitants de Friedericia,et, entre autres, une jeune lilie qu'on suppose avoir été conduite par eux hors du pays. 11 leur fut ordonné de la représenter, sous peine d'une amende de mille ihalers et de la destruction de leur chapelle. On leur signifia en outre que, dans le cas où de semblables exemples de séduction se renouvelleraient, l'exercice de la religion papiste, exercitium religioms papistœ^ serait entièrement prohibé.
Le journaliste de Copenhague ne conseille nullement au pouvoir de mettre les catholiques sur le pied de l'égalité avec les protestants; car il faut, selon lui, mettre obstacle à l'elTervescence religieuse qui commence à se manifester dans le Danemark. « Tant que le catholicisme, dit-il, ne sera chez nous qu'une religion tolérée, tant que des lois sévères ôteront à ses sectateurs la possibilité de séduire des esprits chancelants, tant que le peuple ne pourra avoir aucune connaissance de cette religion, on n'aura pas à craindre que le catholicisme suscite jamais de troubles chez nous. »
Un autre journal me fournit de nouveaux faits. Le titre de Gouverneur ecclésiastique de l'archevêque de Sarragosse, que s'arroge D. Manuel de la Ritta, l'ordre intimé par lui, à tous les prêtres réguliers et séculiers qui y habitent, de venir, dans un bref délai, faire renouveler leurs pouvoirs et leurs permis de résidence à son secrétariat; cette juridiction, de qui la tient-il? Ce n'est pas de son archevêque , qui réclame et qui proteste. Et si , comme la chose est, sa mission n'émane que du pouvoir civil, n'ist-il pas convaincu d'ôtre aussi constitutionnel
en Espagne, que Grégoire et Gobel l'ont été en France ? Nui doute que les Brefs de Pie VI, et les pénalités qui y sont prononcées contre l'hérésie constitutionnelle, ne tombent de tout leur poids sur sa tête. Même confusion dans le Portugal.