CONCLUSION
Mais, enfin, pour conclusion de ce livre, je n'ai que ce mot à dire : ses théories sont déjà jugées, et par ce juge que Bossuet appelle le grand-maîlre de la vie, V expérience. Le siècle où nous vivons est vraiment inconcevable, tant il se montre incohérent, inconséquent, et peu suivi dans ses idées et ses prmcipes. Il s'inscrit en faux contre tous les motifs de nos jugements. Le calcul et l'expérience, voilà, pour lui, le principe de la certitude, le crileiium de la vérité. Hé bien, que le calcul et l'expérience soient ici nos arbitres et nos juges. On ne contestera pas que le monde moral ne puisse, comme le monde matériel, subir la loi du calcul et l'épreuve de l'expérience. Tous les ans un compte nous est rendu du perfectionnement de la société, de ses progrès dans le bien; il passe devant nos yeux; il n'est ni moins précis, ni moins exact que celui du budget de nos finances, et surtout il est plus facile à vérifier : il suffit, pour cela, de le soumettre à la plus simple des règles de l'arithmétique. Nos cours d'assises, nos tribunaux de police correctionnelle ont leurs registres; tous les ans on en fait le dépouil-
Icment ; on nous le communique, et, par là, le nombre et le crime des repris de justice, enfants, vieillards, adolescents, y est inscrit ; il passe devant nos yeux, avec l'espèce et la gravité de leur crime ; des détails curieux sur leur famille, leur éducation et tous les antécédents de leur vie civile et religieuse y sont ajoutés, par forme de renseignement et de mémoire ; par là ces faits acquièrent la double notoriété de fait et de droit. Ecrivons sur deux lignes parallèles ceux d'entre eux qui ont été élevés aux écoles chrétiennes ou aux écoles lancastriennes, ceux qui ont appris par cœur le catéchisme du diocèse ou le catéchisme national, ceux qui ont fait la première communion et qui croient au ciel et à l'enfer, ou ceux qui sont nés et ont grandi dans l'irréligion et l'athéisme ! Quoi de plus simple que ce calcul? Et cependant il nous suffit pour pouvoir dire : La cause est jugée ; il y a entre Ja philosophie chrétienne et la prétendue philosophie du xviu'' siècle toute la distance qui sépare le vrai du faux, le bien du mal, l'ordre de l'anarchie sociale.
Continuons de marcher à la lumière de l'expérience j entrons, son flambeau à la main, dans nos prisons. En voici une où sont détenus les enfants dignes de l'échafaud à l'âge de douze ans. iVvant l'ère de la philosophie, un enfant chez qui la dégradation de l'être moral avait devancé l'âge de raison était un phénomène inouï; aujourd'hui y entrez dans un dépôt national : des enfants de cette hideuse catégorie, vous en trouverez trois cents, et au delà. La maison où ils sont enfermés est vaste et spacieuse ; le régime pénitencier qui les dirige est savant et austère ; la philosophie y a épuisé toutes les combinai-
sons de son art ; la religion n'y est pour rien, ou si elle y entre, c'est avec les mains liées, ou entravées par des formes qui paralysent son action. A côté de cet asile, l'Eglise catholique a élevé le sien, elle s'y déploie sans embarras et en toute liberté ; ses agents sont un ou deux prêtres, quelques Frères de la doctrine chrétienne, quelques Sœurs de Charité ou de Bon-Secours ; en bâtiments, en frais d'éducation ou d'entretien, le compte de ses dépenses est dix fois moindre. J'arrive au résultat : là, les enfants libérés et tout à la fois devenus plus vicieux, plus corrompus et plus habiles dans le crime, composent l'ordre commun; un enfant amendé, corrigé, transformé en un homme moral, un citoyeu honnête, } est un cas exceptionnel ; ici les hommes renouvelés, régénérés, devenus utiles à la société, forment la majorité. Au reste, la religion ne les compte pas, elle n'en proclame pas avec faste la liste dans les feuilles publiques, persuadée, comme elle l'est, que la statistique en est écrite dans le ciel, et les noms ffravés sur les colonnes de l'éternité.
Raisonnons encore, et toujours d'après Tcxpéricnce, sur les hospices des enfants trouvés; comparons les temps avec les temps, cette période d'années où le catholicisme était la religion dominante de TÉtat, avec celte autre où, depuis 90, Dieu semble avoir été mis hors de la loi et de la société ; et puis : Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César ; à Dieu le nombre de ces orphelins, qu'il a nourris dans ses maisons, élevés par ses vierges chrétiennes ; à César ceux dont sa prétendue sagesse a dirige l'éducation sociale. Allez plus avant, et, par la même règle d'arithmétique.
faites de part et d'autre le relevé des orphelins probes et honnêtes sortis de ces deux asiles, après que la religion et la société ont travaillé, chacune à part, à leur éducation : et si, cette opération faite, vous ne rendez pas justice à la première et à son heureuse influence sur l'ordre social, c'est que toujours vous vous obstinez à ne pas juger des causes par leurs effets, et à fermer les yeux à la lumière de l'expérience.
J'entre dans un hospice civil ou militaire ; le premier est dirigé, au spirituel et au temporel, par les Sœurs de saint Vincent de Paul ou de Nevers ; le second par des valets mercenaires : c'est-à-dire que vous avez devant les yeux, d'un côté l'héroïsme de la vertu, et de l'autre le plus bas étage de la corruption du vice ; car il est visible qu'il ne faut rien moins que ces deux extrêmes pour procurer des serviteurs aux malades dans ces maisons où la contagion ne cesse d'exhaler son odeur infecte et la mort d'étendre ses crêpes funèbres. Après cela, ce serait aux convalescents ou aux malades rendus à la santé à rendre témoignage à la société : les uns nous diraient que, par les soins de la religion, l'hôpital est devenu vraiment pour eux THôtel-Dieu, c'est-à-dire la maison de Dieu, un séjour préférable à celui de la famille ; les autres, que pourraient-ils nous dire, sinon qu'après les malfaiteurs qui tuent, les plus dangereux pour la vie sont les mercenaires, qui, pour de l'argent, servent les malades dans les hospices (1)? Je pourrais encore répéter mes
(1) Voici ma supposition : dans cette région du possible, je demeure à l'abri de la censure qui pèse sur la calomnie. Le
expériences sur un autre ordre d'établissements dont la religion et la philosophie se disputent souvent la possession, par exemple, de maisons d'éducation. Dans la première, la piété et ses saintes pratiques sont en honneur ; les maîtres, honorés du caractère sacré du sacerdoce, sont pour les élèves des amis et des pères ; Dieu et sa rehgion sont pour eux les gardiens invisibles qui les surveillent dans les repas, dans les récréations, les exercices d'étude et de règle. La société y repose ses regards avec complaisance ; elle y conten^ple avec joie les plus heureux présages de sa prospérité future, et toutes les prémices des vertus qui font les enfants dociles, les bons pères, les bons époux, les citoyens honnêtes et dévoués à la chose publique. Ici, dès les premières humanités, la jeunesse a déjà son système tout formé de rehgion et de philosophie; pour elle. Dieu est un préjugé, et le sacerdoce une imposture ; les pratiques religieuses, des formulaires dusage, dont il faut supporter l'ennui avant que d'entrer dans le monde; on les acquitte comme le soldat, au son du tambour, ceux de sa consigne. En attendant, l'insurrection contre l'autorité ; parfois des traits d'une dissimulation profonde, d'une scélératesse consommée,
convalescent, après une longue fièvre dont la diète sévère lui a laissé une faim canine, demande à manger, et son garde lui donnera de la viande de bœuf ou le hachis d'un pâté ; il meurt , et son gardien fouille dans son gousset et s'empare d'un ou plusieurs napoléons qui composaient son pécule. — Le lait est impossible, direz-vous : dans une Sœur de Charité, oui ; dans un garde mercenaire, non.
trahissent le secret de la corruption qui y habite. A ce spectacle, de sages instituteurs font de sinistres présages, et s'écrient en tremblant : Que deviendra notre malheureuse patrie, forcée d'aller puiser à cette source empoisonnée ses pères de famille, ses guerriers, ses magistrats et ses juges? Est-ce dans un monde idéal que j'ai pris cette hypothèse? Je le voudrais bien. Mais si elle est une malheureuse réahté, ne suis-je pas autorisé par elle à revenir à mon refrain ordinaire, et à m'écrier? Malheur à celui qu'une pareille expérience n'instruit pas ! il a des yeux et ne voit pas; des oreilles, et il n'entend pas; il est assez insensé pour dire : Ces fruits sont mauvais, mais l'arbre est bon et excellent.
Encore une expérience, et je finis.
Voyez cette paroisse catholique située dans le Cantal, dans la Lozère, dans l'ancienne Vendée; la seconde, dans les cinq ou six départements qui environnent Paris. Là, on assiste tous les dimanches à la messe, on compte et on remarque le nombre des chrétiens infidèles au devoir pascal; ici. Dieu est un inconnu, son ministre un charlatan, un homme du métier, son temple un désert; Tàme de ces intelligences abruties est aussi vide de la pensée de Dieu, de l'esprit, de la morale et de la justice, que celle des bêtes qui broutent l'herbe des champs; et puis, faites encore ici, pour la seconde fois, le relevé des vols, des rapines, des meurtres, des attentats contre les bonnes mœurs, contre la foi conjugale, la piété filiale; et vous verrez que tous ces crimes qui ruinent l'ordre public, ou qui le minent sourdement, ne sont pas comparativement,
dans ces deux paroisses où les uns adorent Dieu, et les autres le néant, dans la proportion d'un à cent.
Vous me direz peut-être : Les routes sont sûres, et l'on voyage le jour et la nuit sans péril pour la vie. On ne vole pas, on n'assassine pas dans les grands chemins : grand merci; vous avez abattu les forêts; vous avez dans toutes les parties du sol inhabité, coupé par des montagnes, des gorges et des ravins, ouvert des chemins royaux, vicinaux, multiplié les compagnies de gendarmes, à l'égal des postes et de leurs relais : les voleurs ne peuvent plus s'organiser en troupe, chercher un abri dans les antres et les cavernes. Je conviens qu'on asr* sassine moins aujourd'hui qu'autrefois dans les grands chemins : mais si vous dites que les compagnies de filous et de voleurs sont inconnues dans la cité, que le meurtre y est moins rare, j'en appelle aux verbaux que remettent tous les soirs les commissaires de quartier au préfet de police de Paris ; et je dis de même, par approximation des autres grandes cités du royaume : Qui nous dira le nombre des malfaiteurs qui font, dans Paris, du crime un métier, un moyen de subsistance? On assure qu'on les compte par milliers. La campagne a aussi ses brigands, et dans la littérature, appelés justement l'expression de la société, je vois des poètes célèbres en faire la matière de leurs drames (1). Et le vol domestique, qu'en dironsnous.' Des domestiques fidèles de l'un et de l'autre sexe,
(1) Les Brigands sont la matlèie d'un des plus célèbres drames de Schleger.
attaches à leurs maîtres jusqu'à faire de sa maison leur famille adoptive, à vouloir y vieillir et y mourir ; des domestiques semblables, autrefois on ne les comptait pas, tant ils étaient nombreux dans les familles bourgeoises ; à présent le nombre des serviteurs voleurs et infidèles, dans tous les offices de la domesticité, égale le nombre de ceux qui parmi eux ne se confessent pas : et cette multiplication, jusqu'où ne va-t-elle point? A la campagne, le nombre des charretiers, des manouvriers, des moissonneurs, des faucheurs, qui travaillent en conscience, est bien rare depuis que l'intérêt personnel est devenu pour le peuple philosophe la grande loi de la conscience. Et puisque nous sommes aux champs, le nombre des voleurs de gerbes, qui les dévastent durant la moisson, voulez-vous le connaître? Lisez les arrêts de notre justice criminelle, ils y occupent une grande place. Mais avançons : à Taspect de ces nouvelles horreurs, je frémis, et la plume tombe de mes mains, horresco referens : le parricide est devenu parmi nous un crime populaire ; et ce sage païen qui l'appelait un défit impossible, et omis sans inconvénient dans le code de la législation, oserait-il soutenir son dire dans notre siècle de progrès? Nos cours d'assises lui donneraient encore ici un démenti. Mais un genre de parricide sur lequel j'arrête ici les yeux du lecteur, le voici : on le voit, on le connaît; la justice a les mains liées pour le punir, et j'affirme que, dans nos pays sans Dieu, il n'est pas rare parmi le peuple. Ce laboureur, cet ouvrier, cet homme de peine ne croit
m à Dieu ni à Tenfer, il sent le besoin de boire et démanger le lundi à la taverne le prix de son travail hebdomadaire ; ses enfants manquent de pain, et leur mère désolée ne répond à leurs cris que par ses larmes; son vieux père décrépit, du fond de son réduit où il est blotti, le regarde avec les yeux hagards d'un mourant exténué par la faim. Il vil trop : on assure que ce mot est devenu proverbial dans ces bouches d'athées. Ce parricide fds a condamné son père à mourir de faim ; ce jugement sera exécuté : le rasoir ou le poignard ne toucheront pas son corps; une légère dose d'opium accélérera sa fin, et il passera sans bruit du sommeil au trépas. Quelques voisins connaissent cet affreux secret, et en parlent tout bas. Le juge de paix en est instruit, et il se tait. Le soleil gémit de se voir force d'éclairer ce monstre de sa lumière. Le recteur de cette paroisse, le prélat qui la visite en son temps, ces hommes sont initiés dans ces affreux mystères; ils auraient qualité pour me contredire, et ils ne le feront pas. Et si l'on m'oppose que je calomnie la société, je réponds que la religion m'absout même du péché de médisance; c'est pour son honneur et dans son intérêt que je révèle la profondeur de l'abîme où descend le malheureux peuple qui l'a répudiée, et qu'elle abandonne en secouant la poussière de ses pieds.
Une dernière réflexion pèse encore sur mon cœur ; je me crois obligé de la communiquer au public. Nos missionnaires dans rOcéanie, dans les contrées sauvages^ prêchent la parole de l'Evangile; et ces peuples, dociles à leur voix,
abandonnent toute la férocité des mœurs anlhropophagfes, pour s'élever à la sublime perfection des vertus chrétiennes. Us couvrent leur nudité; ils deviennent cbastes, sobres, tempérants, capables de toutes les vertus qui assurent lu prospérité des sociétés humaines : et les générations enseignées par notre prétendue sagesse, dégénèrent, se dégradent, tombent dans cette barbarie d'autant plus antisociale, qu'elle est devenue savante, plus habile à combiner le mal, et que la culture des arts et des lettres lui a appris aie préparer avec astuce, et quelquefois même avec toutes les profondeurs de la sagesse humaine. Après cela, qu'on nous parle du mouvement des esprits vers la religion et le bien moral. Cette proposition, appliquée au monde savant, à la jeunesse pensante et réfléchissante, à la classe propriétaire et agricole à qui l'expérience apprend tous les jours que l'exploitation des terres finit par devenir impraticable et inconciliable avec la science et la philosophie du peuple; la proposition, ainsi considérée, peut olïVir des points de vue sur lesquels on peut s'entendre : mais appropriée à ce peuple ouvrier et agricole, possesseur de la souveraineté par le droit du nombre, je la nie. Je dis que son prétendu mouvement vers le bien est plus rétrograde que direct, plus progressif vers le vice que vers la vertu.