‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 38 sur 52 · RELATIVES A LA RUSSIE · texte numérisé non relu

RELATIVES A LA RUSSIE

ALLOCUTION DE NOTRE SAINT PERE LE PAPE GREGOIRE XVI, DANS LK CONSISTOIRE SECRET DU 22 NOVEMBRE 1839.

VÉNÉRABLES FBÈRES !

Depuis le commencement de notre pontificat, nous avons été forcé par les longs malheurs des temps de vous annoncer dans ce lieu même bien des choses graves et douloureuses. Mais ce que nous avons ù vous communiquer d^ins la présente réunion au milieu des afflictions et du deuil de l'Église, est de telle nature qu'il passe de beaucoup l'amertume des maux dont nous avions gémi jusqu'ici.

Personne de vous n'ignore que les évoques russes cl foute cette illustre nation qui, après avoir reçu l'unité catholique avec la foi chrétienne, s'en était malheureusement écartée, et suivait le déplorable schisme des Grecs, en retenant l'usage de son langage ordinaire et le rit grec, que cette nation, dis-je, avait plus d'une fois songé, avec le secours de la grâce divine, à un retour sincère et durable vers l'Église romaine. Ainsi d'abord dans le concile général de Florence, l'archeYêque dcKiow, métropolitain de toute la Russie, souscrivit avec les Grecs au célèbre décret d'union, et quoique la chose ait échoué bientôt après à cause des troubles qui s'élevaient et par les efforts ennemis de ceux qui, rebelles à ha lumière, adhéraient plus opiniâtrement au schisme, cependant jamais les évoques ne cessèrent de diriger leurs vues dans le même but, et enfin on vit luire le jour heureux où Dieu fit éclater sa miséricorde et où il fut donné à la nation russe de rentrer dans le sein de la mère qu'elle avait abandonnée, et de revenir dans cette cité sainte

fondée par le Très-Haut, et dans laquelle seulement on peut trouver 1« salut.

Car sur la fin du xvi« siècle, les évoques russes qui étaient soumis à la domination civile du pieux Sigismond III, roi de Pologne et grand-duc de Lithuanic, se rappelant la concorde qui avait existé autrefois entre les Eglises d'Orient et d'Occident, concorde que leurs ancêtres avaient maintenue avec soin sous le gouvernement du saint Siège, sans être contraints par la violence ou trompés par des artifices, sans se laisser entraîner par légèreté d'esprit ni séduire par des avantages temporels, mais éclairés seulement par la lumière d'en haut, et cédant à la seule connaissance de la vérité, excités enfin par le seul désir de leur salut et de celui de leurs brebis qui leur étaient confiées, après avoir délibéré sur cette grande affaire dans une réunion commune, envoyèrent deux de leurs collègues à cette chaire de Pierre au nom de tout le clergé et du peuple, et après avoir abjuré les erreurs des schismatiques, demandèrent d'être de nouveau en société avec l'Église romaine, et d'être rétablis dans l'ancienne unité avec elle.

Plusieurs constitutions apostoliques attestent avec quelle charité notre prédécesseur Clément VIII de sainte mémoire les reçut au milieu des applaudissements de l'univers catholique; quelle soUicitude le saint Siège montra pour eux ; avec quelle sage indulgence il les traita, et combien il les aida en toutes manières. Par ces constitutions, des grâces particulières et de grands bienfaits furent accordés à cette nation ; on laissa à son clergé les rits sacrés qu'il tenait de ses relations avec l'Église d'Orient, et on érigea en plusieurs lieux , et surtout à Vilna, ou bien on soutint par des secours annuels, des collèges pour élever les clercs de la nation russe dans la sainteté de la foi et des mœurs. Il fut triste sans doute que cette union si heureusement rétablie des Russes avec l'Église romaine ait été exposée dans la suite des temps à de fâcheuses altérations ; mais il resta toujours à se réjouir de ce que la plus grande partie d'entre eux, guidés surtout par la constance des évèques, se soit montrée si fortement dévouée au saint Siège, et si attachée au centre de l'unité, que malgré les erreurs d'une vaine philosophie qui se sont glissées dans ces pays le siècle dernier, et malgré les opinions fausses et perverses, elle n'ait point dévié de l'intégrité de la doctrine et de la foi catholique.

Mais, ô malheureux changement ! ô calamités qu'on ne peut assez déplorer pour les Russes ! ceux qui leur avaient été donnés comme pères et pasteurs, ceux qui devaient être leurs maîtres et leurs guides pour rester unis par les liens plus étroits au corps de Jésus-Christ, qui est l'Église, ceux-là ont été, pour le malheur de la nation, les auteurs d'une défection nouvelle. Yoilà, vénérables frères, ce qui nous tient dans une anxiété ; voilà ce qui

ajoute aux amertumes qui nous arrivent de toutes parts, et ce qui demande des larmes plutôt que des paroles. Nous l'avouons, nous ne pouvions nous résoudre d'abord à ajouter foi à tout ce que les bruits publics racontaient sur ce triste événement ; nous songions à la grande dislance des lieux et à l'extrème difficulté que nous éprouvions de communiquer avec les catholiques de ce pays. C'est pour cela que nous avons différé jusqu'ici d'élever la voii et de nous plaindre proporlionnément à la grandeur du mal.

Mais des nouvelles certaines étant arrivées depuis, et la chose ayant été expressément annoncée par les journaux , il est malheureusement aussi incontestable que douloureux que plusieurs évêques russes unis, dans la Lithuanie et la Russie-Blanche, avec une partie du clergé et du peuple qui leur est confié, ont abandonné la communion de l'Église romaine d'où vient l'unité du sacerdoce, et ont passé dans le camp des schismatiques. Telle a été leur conduite dans cet inique dessoin, qu'ils ont introduit d'abord par fraude, dans la célébration des offices, des livres qu'ils tenaient des Grecs- Russes, et qu'ils ont conformé presque tout le culte public aux usages de ceux-ci, afin que le peuple ignorant fiit entraîné comme malgré lui au schisme par la similitude du rit qui s'établissait insensiblement. Enfin par leurs ordres, les curés ont été convoqués plusieurs fois : et des circulaires leur ont été adressées, où, au milieu d'impudentes tromperies, on ordonnait que chacun professât son adhésion à VJiglise grecque-russe, suivant la formule qui y était présentée, en avertissant en même temps ceux qui refuseraient qu'ils perdraient sur-le-champ leur place de pasteurs, et que des accusations seraient portées à l'autorité supérieure contre eux et contre les autres prêtres qui refuseraient de même à leur exemple.

Enfin, après avoir employé d'autres manœuvres, ils en sont venus à ce point de perversité, qu'ils n'ont point rougi de déclarer publiquement leur intention de s'attacher à YEglise grecque-russe, et d'y joindre des prières au nom de leur troupeau pour obtenir la permission impériale à ce sujet. L'effet a répondu à leurs vœux; car tout étant préparé et sanctionné par le synode schismatique résidant à Pctcrsbourg, l'agrégation à l'Église grecquerusse des évéques, du clergé et du peuple de Russie, qui avaient été jusquelà unis à l'Eglise romaine, a été décrétée et célébrée avec solennité. Il nous .«serait trop pénible de rapporter ici ce qui faisait prévoir depuis longtemps cette triste issue, et par quelles suggestions ces pasteurs dégénérés se sont précipités dans cet abîme de malice et de perdition. Voyant leur chute malheureuse, on ne peut que s'écrier avec l'Ecriture : Les jugements de Dieu sont un profond abîme.

Vous voyez, vénérables frères, par cette cruelle blessure faite à l'Eglise catholique , quelle est la situation de notre esprit et quelle est notre intime

et amère douleur. Nous déplorons du fond de notre cœur tant d'âmes que le Sauveur avait rachetées de son sang, et qui sont en danger de leur salut éternel. Nous déplorons que de lâches évoques aient hautement déserté cette fidélité qu'ils avaient d'abord promise à l'Église romaine. Nous déidorons qu'ils aient avili si tristement ce caractère sacré dont ils avaient été revêtus par l'autorité de ce siège apostolique. Mais nous sommes aussi dans une grande sollicitude sur ces chers fils qui dans cette nation n'ont pu être ni tiompés par des artifices, ni effrayés par des menaces, ni séduits par l'eiemple, et qui ont persévéré avec fermeté dans les liens de la communion catholique. Car on ne peut se dissimuler quels maux graves résultent pour eux de la défection des autres, et combien ils auront à souffrir pour leur constance dans la sainte unité. Plût à Dieu qu'il nous fût permis de les consoler de près par des exhortations paternelles, et de leur accorder quelques grâces spirituelles pour les confirmer !

Cependant nous souvenant de notre devoir, et songeant qu'il nous a été dit d'en haut comme autrefois au prophète : Criez, ne cessez point, élevez la voix commeune trompette, annoncez à mon peuple ses crimes, et à la maison de Jacob ses péchés ; du haut de cette chaire apostolique, nous nous plaignons incessamment de la défection des Russes et surtout des évêques, et nous leur reprochons avec force l'injure que leur attentat a faite à l'Église catholique. Mais comme nous tenons sur la terre la place de celui, qui est riche en miséricorde, qui a des desseins de paix et non d'afjliction, et qui même e«f venu chercher et sauver ce qui périssait, loin de nous dépouiller envers eux de la charité apostolique, nous avertissons soigneusement chacun d'eux de penser d'où ils sont tombés, et quelles terribles peines ils ont encourues suivant les sacrés canons; qu'ils voient où ils vont témérairement, oubliant leur salut éternel ; qu'ils craignent le prince des pasteurs q\n leur redemandera le sang des brebis perdues, et que frappés pour leur bien T^ar l'attente du terrible jugement, ils rentrent dans la voie de la justice et de la vérité dont ils se sont éloignés, et y ramènent avec eux le troupeau si misérablement dispersé.

Après cela, nous ne pouvons dissimuler, vénérables frères, que la caase de notre douleur sur la situation des affaires catholiques dans le vaste empire de Russie s'étend bien plus loin. Nous savons combien notre sainte reUgion y est depuis longtemps accablée d'angoisses. Nous n'avons certainement pas négligé d'appliquer tous les soins de notre sollicitude pastorale à les soulager, et nous n'épargnerons rien à l'avenir auprès du puissant empereur, espérant encore que dans son équité et dans son esprit élevé il recevra avec bienveillance nos vœux et nos demandes. Pour arriver à cette fin, approrhon$-nous avec conflanct au trône de g^râte, priant Ioim ensemble le Père

des miséricordes et le Dieu de toute consolation qui regarde avec bonté son héritage, qu'il console par un secours opportun l'Église son épouse, qui pleure amèrement la perte de ses enfants, et qu'il accorde dans sa clémence une sérénité longtemps désirée au milieu de tant d'adversités.

OBSERVATIONS CRITIQUES SUR l'aRTICLE RELATIF A LA RCSSIE INSÉRÉ DANS LE JOURNAL DE FRANCFORT, LE 22 AVRIL 1839 (1).

Aristote avait bien raison de dire qu'il faut se tenir en garde contre ceux qui entreprennent le récit de faits trop reculés ou trop récents, car dans les deux cas le danger de tomber dans le faux est également à craindre. Il arrive souvent, en effet, que les documents de l'antiquité sont contradictoires entre eux ou manquent totalement à l'auteur ; et, quand il aborde les temps modernes, l'expérience prouve qu'il lui manque tantôt le pouvoir, tantôt la volonté de dire l'exacte vérité. Ce dernierdangcr est surtout a craindre, lorsque les observations portent sur la conduite des gouvernements. >ious en avons un exemple très-récent dans l'article relatif à la Russie, inséré dans le journal de Francfort, le 22 avril 1839. On y a visé à faire l'apologie de la conduite que tient aujourd'hui le gouvernement russe envers les catholiques, et pour cela, remontant jusqu'à l'époque où fut introduite en Russie la religion chrétienne, on touche eu passant seulement quelques faits qui paraissent importants pour le but de l'article, et l'on arrive immédiatement aux temps actuels. Or cet article est d'un bout à l'autre, soit en ce qui concerne le passé, soit en ce qui regarde le présent, rempli de faussetés ; les observations critiques que nous allons entreprendre de faire, prouveront combien est vraie cette assertion. Nous déclarons au lecteur que notre désir est qu'il n'attache point ici une foi aveugle à nos paroles, mais qu'il s'attache aux monuments de l'antiquité sur lesquels nous nous appuierons, et à la série des ducumenls publics et des faits certains et notoires de notre âge , que nous analyserons.

Obligés, comme nous le sommes, à examiner l'article dans ses principaux détails, nous serons forcés d'en donner des fragments détachés pour faire sur

(ij Celle traducliuu ajaut élc fdile » la bâte >wc roriiiiliiliiall«n,oii a ilû piiCércr une eiacilliidi: («rupuUuic à l'iUiauct du laugage.

chacun d'eux nos observations particulières. Il pourrait donc naître en quelques esprits des doutes sur la justesse du sens attaché par nous à l'ensemble de l'article ; pour enlever toute incertitude, nous nous faisons un devoir de le rapporter en entier :

« Francfort, 22 avril 1839.

» On nous écrit des frontières russes :

» Un événement digne d'attention se préparc en Russie ; mais ce n'est point une de ces crises comme celles qui agitent tant d'autres états européens, et comme se plaisent à le prédire, ou plutôt comme voudraient le voir les ennemis de notre gouvernement; c'est au contraire un fait qui prouve combien sur cette terre, que les ignorants appellent barbare, l'esprit des peuples tend à la concorde. Ce fait, c'est le retour définitif de l'Église grecque-unie à l'Église gréco-russe , sollicité par la majorité du clergé et des populations.

» C'est surtout et presque exclusivement dans les provinces occidentales, ainsi que dans la Petite-Russie, appartenant autrefois à la Pologne, que, par les efforts de haut clergé de Kievv et de la cour de Rome, soutenus par la puissance des rois de Pologne, l'Église appelée grecque-unie commença ;i s'établir au grand regret des populations; sans cependant se séparer totalement de l'Église nationale, et sans jamais ])ouvoir pénétrer dans le cœur de l'empire. Le christianisme s'y est toujours conservé tel que nos ancêtres l'avaient reçu de Waldimir le Grand, malgré toutes les vicissitudes qu'a subies la Russie, et à travers l'époque sanglante de la doeaination tatare qui ébranla le trône et désola le pays.

» La seconde tentative eut lieu dans le xvi<= siècle. Le père Posscvin, jésuite, homme adroit, fut envoyé en Russie par le pape Grégoire XIII pour y négocier une réunion plus étendue et plus étroite de l'Église grecque avec l'Église romaine. Après avoir vu échouer sa mission à Moscou, et dans plusieurs autres grandes villes de l'empire , il se porta sur la Lilliuanie , qui, tombée sous la domination de souverains professant avec zèle la religion catholique, ne pouvait guère résister à cette importation d'un culte étranger.

» En effet, secondé par le clergé latin, il parvint à mettre dans ses intérêts le haut clergé de Kiew, et quelques années après, c'est-à-dire en 1595, l'œuvre de la réunion fut presque consommé par le métropolitain Michel Rogoza, qui convoqua tous les évêques de sa dépendance à Kiew, où fut enfin décidée l'union de l'Église grecque avec l'Église romaine. Alors deux évêques furent envoyés à Rome pour en porter la nouvelle au pape Clé-

ment VIII; une convention fut signée par laquelle les évéques gréco-russes s'engageaient SEULEMENT à reconnaître le concile de Florence et la suprématie du pontife romain ; mais, sans rien changer à l'enseignement religieux, ni aux cérémonies du culte grec, telles que la langue de la liturgie, etc., innovation qu'on n'osait alors tenter, car elle aurait échoué devant l'attachement que, comme l'atteste l'histoire, les Russes ont toujours eu pour le culte de leurs pères ; et qui fut même pendant longtemps un obstacle à ce nouvel ordre de choses. Aussi fut-ce seulement après que le clergé latin, secondé par le pouvoir séculier, eut étendu son influence sur toutes les provinces du grand-duché de Lithuanie qu'on parvint, avec l'emploi des menaces et même de la force, à introduire dans l'Église grecque-unie quelques-unes des cérémonies du culte latin. Encore ces moyens ne purent-ils jamais opérer une réunion sincère et intime entre les deux Églises, et dès l'année 1653, les Grecs-unis de la Petite-Russie, impatients de cette domination d'un culte étranger, se séparèrent entièrement de l'union en faisant spontanément leur soumission au czar Alexis Michailovitch , et rentrèrent dans le sein de l'Éghse gréco-russe.

» Enfin, depuis que les provinces occidentales ont été réintégrées à l'empire, un grand nombre d'individus, et même des communes entières, abandonnèrent successivement l'Union pour revenir à l'Éghse nationale.

» C'est ainsi que, sans aucune contrainte de la part du pouvoir séculier, le temps seul amena peu à peu la dissolution d'un pacte qui sans doute manquait de fondements solides.

» Enfin , la conduite si peu compatible avec les préceptes du christianisme, que le clergé polonais avait tenue pendant les derniers troubles de la Pologne, a achevé de déconsidérer cette union aux yeux des Grecs-unis eux-mêmes, qui dans l'àme sont toujours restés attachés à la Russie. Ils revinrent en effet par milliers à l'Église grecque, et finalement ils sollicitent aujourd'hui en masse la faveur d'être réintégrés à ce culte antique qu'ils chérissent comme un gage de salut et un héritage sacré qu'ils ont reçu de leurs ancêtres. »

Arrivons maintenant à l'examen de cet article. Après un court exorde on cherche d'abord à expliquer quand et comment s'est établie dans quelques parties de l'empire russe l'Eglise grecque-unie, et l'on dit : « C'est surtout » et presque exclusivement. dans les provinces occidentales, ainsi que dans » la Petite-Russie appartenant autrefois à la Pologne, que, par les efforts » du haut clergé de Kiew et de la cour de Rome, soutenus par la puissance » des rois de Pologne, l'Eglise appelée grecque-unie commença à s'établir » au grand regret des populations ; sans cependant se séparer totalement de » l'Eglise nationale, et sans jamais pouvoir pénétrer dans le cœur de l'Em-

» pire. Le christianisme s'y est toujours conserré tel que nos ancêtres l'a- » vaicnt reçu de Wladimir le Grand.» Toute ceMe tirade tombe d'ellemême, basée qu'elle est sur un fait supposé. On vient dire, dans l'article en question, que l'Eglise grecque-unie, laquelle reconnaît la suprême autorité du pontife romain, commença à s'établir enjRussie longtemps après le siècle de Wladimir, sous lequel toute la Russie était devenue chrétienne ; et pour cela on parle de séparation de l'Eglise nationale, on nomme les provinces occidentales et la Petite-Russie. Par rapport à la division de l'empire russe (pour user ici d'une expression introduite sous Pierre le Grand), nous avertirons seulement que Kiew, ville principale de la Petite-Russie, était, du temps de Wladimir, la capitale de toutes les Russies; et quand elle cessa d'être telle, ce qui arriva peu après la moitié du xii» siècle, elle ne fit pas sur-le-champ partie du royaume de Pologne. Mais, pour retarder l'origine de l'Eglise grecque-unie, on aflBrrae, dans l'article, qu'au centre de la Russie le christianisme s'est toujours conservé tel qu'il parut sous Wladimir. On suppose donc que, sous Wladimir et dans les temps qui l'avoisinent, la nation russe, bien que chrétienne, n'était point unie et soumise à l'Eglise romaine. Or, ceci est faux. Nous ne voulons point enlever aux Grecs la gloire d'avoir été, sous Wladimir, les premiers prédicateurs de la foi en Russie; mais alors il y avait une parfaite union entre l'Eglise grecque et latine, et nul schisme n'existait. Les Russes furent convertis au Christ quelques années avant l'an 1000, Wladimir étant mort plus tstrd, en 1015; et le schisme des Grecs avait cessé au moins depuis l'an 886 (après que Photius eut été pour la seconde fois déposé du siège de Constantinople), et il ne se renouvela qu'en 1053, sous l'impulsion de Michel Cerularius. Cette vérité a été établie, sur des documents authentiques, dans la Dissertation des Bollandistes, de Conversione et Fide Russorum, au commencement du second volume de septembre, et plus amplement encore dans une dissertation imprimée à Rome en 1826, sous ce titre : De origine Christianœ religionis in Russià Si donc les Russes ont été convertis à k foi par les Grecs, tandis que l'Eglise grecque était unie à l'Eglise latine, qui ne voit ' que la nation russe vint faire partie de cette même union? En outre, on sait qu'avant la mort de Wladimir, des Latins aussi allèrent en Russie aider les Grecs, tellement que la conversion de toute la nation fut attribuée aux uns aussi bien qu'aux aqtres, comme on le voit dans plusieurs anciennes chroniques, et par les témoignages de Dikmar, évêque de Mersbourg; d'Adcmar, moine d'Angoulême, et de Saint-Pierre d'Amiens, cardinal et évêque d'Ostie, qui vivaient tous trois au temps de Wladimir. Ces documents sont rapportés et discutés dans la dissertation que nous avons dit avoir été publiée à Romç en 1826.

Ajjréj la mort de Wladimir, l'union de la Russie à l'Eglise latine ne se brisa pas, mais si ronGrma et se resserra plus ëtroitement. — Yzaslas (nommé Démt^trius à son baptême), petit-fils de Wladimir, et son troisième successeur, voulut que la nation russe fût placée sous la protection du saint Siège, afin que Dieu la protégeât, par l'intercession du prince des Apôtres. — Il exécuta son pieux dessein en envoyant à Rome son propre fils, pour faire entre les mains dujtape alors régnant, saint Grégoire VII, hommage de ses Etats, comme don fait à saint Pierre, après avoir prêté serment de fidélité au saint apôtre. — Un fait aussi clair dispense de toute réflexion. Et en vain met-on ici en avant les artifices de la cour de Rome, ce voyage ayant été entièrement spontané de la part du père et du fils, comme le montre la réponse écrite par saint Grégoire à Yzaslas, ou Démétrius, le 17 avril 1075. Cette lettre se trouve dans Baronius, à cette année 1075, sous les numéros 27 et suivants. Un écrivain moderne. Russe schismatique, Karamsin, cite quelques passage de cette lettre dans le quatrième chapitre de son Histoire de l'Empire tusse, dédiée à l'empereur Alexandre le"", et dont nous avons déjà une traduction française. Les Russes montrèrent une si parfaite union avec les Latins, qu'ils semblèrent même ne plus vouloir appartenir à l'Eglise grecque. L'auteur que nous venons de citer avec éloges, dans le chapitre Ve du volume II, parlant de la fêle instituée par Urbain II (élevé au pontificat en 1088), en mémoire de la translation des reliques de saint Nicolas en la ville de Bari, avoue naïvement que, bien que rejetée par les Grecs, cette fête n'en fut pai moins admise en France, ce qui prouve, dit-il, que nous avions alors des relations d'amitié avec Rome. On nous dit que ces relations furent maintenues, au grand regret des populalions; mais il reste alors à expliquer comment les Russes professèrent malgré eux et professent encore une grande dévotion envers saint Nicolas. — Nous passons sous silence plusieurs autres preuves, car celles que nous avons rapportées jusqu'ici, bien qu'en petit nombre, suffisent pour démontrer que les Russes en naissant au Christ, sous TVladimir, naquirent aussi, et se maintinrent quelque temps dans leur union avec les Latins, et dans leur soumission à l'autorité suprême de l'Eglise Romaine.

De là vient que l'Eglise grecque-unie vénère encore, comme saints, Wladimir et sa femme Olga, nommée Hélène â son baptême, laquelle s'était précédemment vouée avec beaucoup d'ardeur à la conversion des Russes. (On peut consulter là-dessus, entre autres ouvrages, les IV" et V» volume;» du livre d'Assameni intitulé : Calcndaria Ecclcsiœ l'niversœ.)

Quant à Wladimir, son culte fut approuvé aussi par le saint Siège, comme le témoigne un écrivain romain, Settimio Costanzi, qui, ayant publié, en 1807, un ouvrage intitulé Opuscula ad revocandof ad S. Matrcm Catho-

licam Apostolicam Ecclesiam dissidentes /rrœcos el Ruthœnos, clc, assure (tom. 3, pag. 5) que « ut S. Wladiniiro tribuatur sanclorum cultus concessil » aposlolica sedcs. » Le culte ilc Bovis et Gleb, tous deux fils de "NVIadimir, iioiuinés au baptême, l'un Romain, l'autre David, est aussi très-célèbre en Russie. La fête de ces deux saints est prescrite deux fois l'an, comme obligatoire, par le synode provincial de Zamosc aux Grecs-Unis de la Lithuanie, comme on le lit au titre XVI dejejuniis et festis; les décrets de ce synode tenu en 1720, sous la présidence de Mgr. Grirnaldi, nonce apostolique, revêtu du pouvoir de légat a latere, furent confirmés par Benoit XIH, par le bref du 19 juillet 1724.

L'article que nous examinons avance ensuite que « la seconde tentative » eut lieu dans le xvie siècle. » Et voici comment. « Le père Possevin, jésuite, » homme adroit, fut envoyé en Russie par le pape Grégoire XIII, pour y » négocier une réunion plus étendue et plus étroite de l'Eglise grecque avec » l'Eglise romaine. » — Les actes de la légation de Possevin et les documents relatifs à sa mission, furent aussitôt imprimés sous ce titre : Ântotiii Possevini Societatis Jesii Moscoi-ia; ils révèlent que le motif principal de la légation fut la paix entre la Pologne et la Russie, le monarque russe ayant imploré la médiation de Grégoire XIIL Du reste, on ne peut dire que ce fut là la seconde tentative faite par le saint Siège, car avast Grégoire XIII les souverains pontifes ne manquèrent pas de saisir toutes les occasions pour réunir les Russes à la Cliairc suprême de Pierre, comme on peut le voir dans Rainaldi, « Continuation des Annales de Baronius, » et dans l'ouvrage déjà cité de Karamsin. — Personne n'ignore ce qu'avait fait Eugène IV, au concile de Florence, pour ramener au sein de la véritable Eglise non-seulement les Grecs, mais les Russes, pour lesquels il donna des instructions et des pouvoirs à Isidore, métropolitain de toutes les Russies, qui était venu au concile, et avait souscrit, de concert avec les Grecs, le décret d'union. Cette grande sollicitude des souverains pontifes ne (ioil pas être attribuée à leur ambition, mais à leur zèle ; car leur ministère les oblige à procurer le salut des âmes, et, pour obtenir le salut, « il faut que l'Eglise universelle, » c'est-à-dire tous les fidèles de la terre, se soumettent à l'Eglise romaine. » à cause de la primauté, » « ad eam. propter potiorem principalilatem ne- » cesse est omncm convenirc Ecclesiam, hoc est eos, qui sunt undiquc fide- » les, «comme dit saint Irénée, Grec d'origine, disciple d'un des plus célèbres évéques grecs et pères apostoliques, saint Polycarpe. Les monarques russes eux-mêmes firent plusieurs fois semblant, avant le pontificat de Grégoire XIII, de désirer la réunion; il sullira de rappeler à ce sujet les ambassades envoyées dans ce but, au xaf siècle, à Jules IIL et dans le siècle précédent à Sixte IV ; les documents authentiques s'en trouvent dans Rainald, à l'année 1553, n» XL, et à l'année~li72. n» XLVIII.

Continuant dans le même article à parler de Possevin, on dit que « après » avoir vu échouer sa mission à Moscou, et dans plusieurs autres grandes » villes de l'empire, il se porta sur la Lilhuauie qui, tombée sous la domina- » tion de souverains professant avec zèle la religion catholique, ne pouvait » résister à cette importation d'un culte étranger. » ■ — Il n'était certainement pas étranger, ce culte, à la Lithuanie, qui, « rejetant ses anciennes » erreurs, s'était soumise à lEglise romaine, » ainsi que parle Godoco, l'un des plus anciens historiens de la Lilhuanie. Et cela est si vrai que, comme on le sait de Cromer, ce souverain envoya une ambassade au pape Urbain VI, et « promit d'être soumis à ses paroles, à l'exemple des rois chré- » tiens. » Afin que la profession de la religion catholique demeurât ferme et inaltérable en Lilhuanie, Jagellon défendit, entre autres choses, « les ma- » riages entre Russes et catholiques, à moins que l'homme ou la femme » russe ne passât de ses rangs dans les nôtres, c'est-à-dire du camp des Grecs » à celui des Latins, » comme l'atteste Damalevicius. Les témoignages des trois auteurs cités sont rapportés par Rainald à l'année 1587, n» 15. En dépit des précautions prises par Wladislas Jagellon, le rite grec s'introduisit progressivement, et avec lui le schisme, dans quelques parties de la Lithuanie. Mais on n'y attendit point le P. Possevin pour ramener les schismatiques à l'unité catholique. Déjà, près d'un siècle avant, le duc de Lithuanie, Alexandre, plein de zèle pour la foi catholique, s'était attaché à cette entreprise, et l'avait amenée à bonne fin. On peut consulter là-dessus l'ouvrage deux fois cité de Karamsin, chapitre 5 du volume 6, et Rainald, à l'année 1501, où, sous le no 38, il donne aussi une bulle d'Alexandre VI, expédiée le 3 août de la même année, pour la solution de quelques questions relatives au rit grec, dont il permettait l'usage après la réunion. Quant à Possevin, si, après la conclusion de la paix entre la Pologne et la Russie, il s'occupa de la réunion, ses travaux se portèrent non tant sur la Lithuanie déjà catholique et soumise alors au roi catholique de Pologne, que sur la Russie, au sujet de laquelle il eut dans ce but des conférences avec le monarque et les sénateurs russes. Que, s'il vit échouer sa missioit, sur le point de la réunion, il obtint du moins un diplôme en vertu duquel, « libre exercice de leur religion était accordé aux marchands catholiques et aux prêtres qui s'établiraient avec eux en Russie, et le même exercice et libre passage pour les envoyés du saint Siège en Asie.» Grégoire XIII écrivit une lettre de remcrcinient pour ces concessions et pour l'honorable accueil fait à Possevin, à l'empereur de Russie, le 1" octobre 1582. Cette lettre est le dernier document rapporté dans la Moscovie de Possevin.

On parle ensuite, dans l'article, des effets produits parla mission de Pos • sevin, après son départ, et on dit qu'en 1595 l'œuvre de la réunion fut

presque consommée par le moyen du métropolitain Mirhel Rogoiza, qui convoqua tous les évêqùes de sa dépendance à Kiew, où fut enfin décidée l'union de l'Eglise grecque arec l'Eglise romaine. Puis on fait mention des deux évêques envoyés en ambassade près de Clément VIIT, pour que le pape conflrmât l'union décrétée dans le synode. — Il est certain que le synode fut tenu l'année précédente, puisque le décret qu'on y rédigea porte la date du 2 décembre 159i. Négligeant d'examiner si ce fut à Kiew, ou, comme d'autres le disent, à Bresta, et si un ou plusieurs synodes furent assemblés alors, il est certain que les évêques du rit grec se réunirent quelquefois à ceux du rit latin. Entre tous les historiens, Possevin a traité fort au long ce sujet dans un autre de ses ouvrages intitulé Apparaliis saccr, tome 3, au mot Riitheni; et Baronius, contemporain de ces événements , en a inséré une relation dans le tome 4 ( aujourd'hui 10<= de l'édition de Lucques) de ses Annales. Baronius donne la formule même de la profession de foi prononcée au nom du synode, par les deux évêques, en présence de Clément VIII ; et par laquelle ils se soumettaient non pas « seulement à recon- » naître le concile de Florence et la suprématie du pontife romain, r> comme le prétend l'article, mais à beaucoup d'autres décisions encore. Supposé enGn que la profession se restreignît à ces deux objets, comment peut-on soutenir avec cela que les évêques s'y obligeaient sans rien changer à l'enseignement religieux ?

L'auteur de l'article fait encore la réflexion suivante relativement à l'union : « Aussi fut-ce seulement après que le clergé latin, secondé par le • pouvoir séculier, eut étendu son influence sur toutes les provinces du » grand-duché de Lifhuaiiie, qu'on parvint, avec l'emploi des menaces et » même de la force, à introduire dans l'Eglise grecque-unie quelques-unes » des cérémonies du culte latin. » Ces derniers mots mettent de nouveau l'article en contradiction avec lui-même, puisqu'un peu avant il a dit que l'union se fit « sans rien clianger à l'enseignement religieux, ni aux céré- » monies du culte grec, telles que la langue de la liturgie, etc. » Mais nous parlerons tantôt de la diversité des rits. Pour le moment, et nous arrêtant sur les expressions de menaces et de force, nous devons remarquer que les choses ont été précisément à l'inverse. On prit les armes, en effet, mais du côté des schismatiques, tandis que de l'autre côté on parvint sinon à gagner leurs âmes, du moins à calmer leur fureur sans employer la force, et avec les seules armes de la mansuétude et de la douceur. On a de tout cela un récit détaillé dans l'ouvrage déjà cité de Possevin.

Il est si faux que l'on ait usé de menaces et de violences, pour efl'ectuer l'union que les évêques eux-mêmes, dans la lettre adressée à Clément VIII, déclarent ouvertement s'être déterminés à la soumission au saint Siège, à

cause de la grande liberté dont ils jouissaient sous leur gourernement : In his partibus, écrivaient-ils, sub dominio serenissimi Poloniœ et Sueciœ régis et magn i ducis Lithuaniœ constUuti sum us, Ubrisque nobis propterea esse licet. Et dans le décret fait par le synode, ils avaient déjà exprimé avec quel empressement et quelle bonne volonté ils se réunissaient au Siège apostolique, et combien cette union avait été dès longtemps et désirée et tentée, tant par eux que par leurs prédécesseurs. Licet hac ipsa de re not prœdecessoresque nostri meditati fièrent, idque tentaverit. Le décret et la lettre se trouvent dans la relation déjà citée de Baronius. t- Il faut remarquer comment Karamsin, au chapitre 4 du dixième volume, après avoir, lui aussi, avancé qu'en Lithuanie on forçait les chrétiens de l'Eglise d'Orient à » devenir papistes, » et qu'à cela concouraient les efforts du pape et la volonté du roi, les sédî(Ctions et menaces ; il faut voir comment l'amour de la vérité se réveillant et l'emportant dans son cœur, il avoue que ils, c'est-àdire le pape et le roi, ne menaçaient point de violence et de persécution ; et, voulant expliquer en quoi donc consistaient les menaces et la violence, il s'exprime ainsi : « Cependant, en louant le bonheur qui résultait de l'uni- » formité de la religion dans un état, ils rappelaient les désagréments qu'é- » prouva le clergé en Lithuanie, lorsqu'il rejeta le décret du concile de » Florence. » On chercha donc alors à détromper, et non à violenter les schismatiqucs.

Pour ce qui touche à la diversité des rits, on lit dans l'article que Clément VIII n'y changea rien, parce que c'eût été une innovation que l'on n'osait alors tenter, car elle avait échoué devant l'attachement que, comme l'atteste l'histoire, les Russes ont toujours eu pour le culte de leurs pères, et qui fut même pendant longtemps encore un obstacle au nouvel ordre de choses. Mais ce qui résulte réellement des monuments de l'histoire, c'est que jamais l'Eglise latine n'eut la pensée d'abolir le rit grec, que bien plus elle s'est toujours appliquée, autant qu'il le lui était permis, à sa conservation et à sa fidèle observance parmi les Grecs ; ainsi parle l'immortel pontife Benoît XIV dans la constitution 43e, tome 3 de son Bullaire, commençant par ces mots imposito nobis. Le savant pape prouve par une infinité de faits, choisis dans tous les temps, la vérité de ces propositions, et spécialement dans la 47* constitution du tome 4, qui commence par ces paroles allatœ sunt; car il s'est souvent occupé de cette question historique. Tout le monde sait, d'ailleurs, qu'à Rome même, capitale du christianisme^ sous les yeux des souverains pontifes et par leur ordre, cliaqne prêtre célèbre le service divin et les saintes cérémonies dans le rit catholique de sa propre nation. Et que l'on ne croie pas cette coutume récente à Rome, on y a tou-

jours en pratique lusagc des dilïérents lits. C'est pourquoi, au xi* siècle, lorsqu'on apprit que Michel Cevularius, patriarche de Constanlinoplc, et Léon, évoque d'Acrida, avaient fait fermer chez les Grecs les églises latines, le saint pontife, Léon IX, leur écrivait ainsi : « Voyez combien en ce point » l'Eglise romaine est plus douce, plus discrète et plus modérée que vous. » A Rome et dans les environs il est un grand nombre de monastères ou » d'églises grecques, et nul dentrc eux n'est jamais troublé dans sa tradition » ou sa coutume; on les engage, et, bien plus, on les exhorte aies suivre (§9).» Quant à Clément VIII, dans la constitution allatœ sunt, § 14, Benoît XIV, pour le défendre de l'accusation qui n'est pas neuve, d'avoir voulu changer les rits des Russes lors de leur réunion au saint Siège, cite un bref de Paul V, du 10 décembre 1615, dans lequel, au sujet des rits du clergé russe, le pontife déclare que « les détruire et les étouller n"a pas été, n'est pas l'intention, » l'esprit et -la volonté de l'Eglise romaine, et que l'on n'a jamais pu, ni que » l'on ne peut le dire ou le penser. » Que l'on ne soupçonne pas Paul V d'avoir dit ces paroles pour dissiper les bruits répandus en Russie plutôt que pour expliquer la pensée à lui connue de son prédécesseur, car il s'appuie dans la déclaration sur la bulle de Clément VIII, du 23 décembre 1395, vers la On de laquelle il avait expressément parlé de l'observance des rits. La bulle et le bref se trouvent dans le Bullaire romain, imprimé par Mainardi. C'est donc une grande erreur de supposer à Clément VIII l'intention d'entraîner les Russes à changer leur rit national, et c'est une erreur aussi de présenter les diversités des rits comme uu obstacle à la réunion des Eglises grecque et latine.

Après les reproches de violences et de menaces faussement attribués aux catholiques, l'article continue ainsi : « Ces moyens ne purent jamais opérer » une réunion intime et sincère entre les deux Eglises ; et, dès l'année 1653, » les Grecs-Unis de la Petite-Russie, impatients de cette domination d'un » culte étranger, se séparèrent entièrement de l'uni, et en faisant spontané- » ment leur soumission au czar Alexis Miiiailov> itch, rentrèrent dans le sein » de l'Eglise gréco-russe. » Les Grecs-Unis, dont on parle ici, ne sont autres que les Cosaques de la Petite-Russie qui, depuis nombre d'années, s'étaient révoltés contre leur souverain, le roi de Pologne.

Quant à la religion, on avait réussi, dès 1622, à ressusciter le schisme à Kiew, en faisant consacrer un nouveau métropolitain, et d'autres évéques, tous schismatiques, lesquels firent ensuite une rude guerre aux catholiques, à tel point que beaucoup furent exilés en différents lieux, éloignés de leurs églises, d'autres cruellement mis à mort, tels que le bienheureux Josaphat, archevêque de Vitepsk, qui mourut martyr jiour la sainte vérité, comme dit Kulczynski dans l'ouvrage intitulé : Spécimen Ecclesiœ Ruthenicœ, à

la page 120. En 1624 eut lieu le martyre du B. Josaphat, dont parle souvent Benoît XIV dans son livre sur la Béatification des serviteurs de Dieu et la Canonisation des saints; Urbain VIII le mit au nombre des bienheureux; et Kulczynski, dans un appendice à son livre, donne plusieurs documents relatifs à son martyre. L'obstination des Cosaques fut telle, qu'en 1650 ils obtinrent du roi de Pologne un diplôme selon lequel, ainsi que le dit, à la page 130, l'auteur cité, «certaines églises épiscopales, et d'autres églises et » monastères furent enlevés aux catholiques et accordés aux schismatiques.» Et, bien qu'en 1668 le roi révoquât ce diplôme, ordonnant que tout fût rendu aux catholiques, cependant le schisme ne cessa pas entièrement. Les Cosaques, au milieu de leurs troubles, implorèrent le secours du monarque russe, Alexis Mikailowitch ; celui-ci tint à ce sujet, en 1654, à Moscou, un grand conseil dans lequel, ainsi que l'écrit Lévesque dans son Histoire de Russie, « on intéressa la religion dans cette affaire, sous prétexte que les » Cosaques étaient gênés dans leur culte, et il fut arrête qu'on enverrait des » commissaires pour recevoir leurs serments, et ceux des villes qu'ils avaient » sous leurs dépendances. » Et voilà la véritable histoire du changement que, dans l'article, on dit s'être opéré en 1653. Le gain du schisme se borna à un certain nombre de Cosaques, c'est-à-dire de barbares de la Petite- Russie, sujets du roi de Pologne ; et la gloire d'Alexis se réduit à avoir accordé sa protection à quelques barbares révoltés, et d'avoir profité de leur rébellion pour étendre, par tous les moyens, les limites de son pouvoir.

L'article ne parle pas de Pierre le Grand, fils d'Alexis Mkailowitch, premier empereur des Russics, bien qu'il ait introduit beaucoup d'innovations en ses Etats, même dans les choses religieuses. Son histoire n'étant à notre égard ni trop ancienne ni trop nouvelle, on dirait qu'elle a été passée sous silence, afin que les paroles d'Aristote, par lesquelles nous avons commencé nos réflexions, tombassent de tout leur poids sur l'article. Quoi qu'il en soit, le silence d'autrui ne peut nous fermer la bouche, et il est ici fort à propos d'observer que, vis-à-vis la religion catholique, Pierre le Grand employa non pas seulement la violence morale et les menaces, mais bien le glaive. Qu'il suffise de citer pour exemple ce qu'on lit dans le spécimen Ecclesiœ Ruthenicw déjà cité de l'auteur contemporain, Kulczynski. Il raconte, à la page 136, que Pierre, arrivé le 21 juillet 1705, avec une forte armée, dans la ville de Polosk, entra dans l'église cathédrale et fit massacrer, en haine de la sainte union, les religieux qui chantaient l'office du soir. L'un d'entre eux fut tué de la main même de Pierre, les autres furent jetés en prison, après avoir été frappés à coups de hàlon et cruellement blessés. En outre, il livra au pillage de ses soldats l'église et le monastère, et déclara devant plusieurs nolfl^s lithuaniens qu'il en fer(\i( autant de tous l«s unis. Nous

devons observer de plus deux choses, afln de mieux faire sentir l'indignité de cette conduite. La première, c'est que, peu d'amiées avaut 1717, Pierre le Grand avait envoyé à Kome le duc Boris Kurakin déclarer, eu son nom, au pape Clément XI, sa ferme volonté de favoriser, de différentes manières, là religion catholique dans ses vastes Etals, a\ec la promesse de lui expédier plus tard un diplôme par lequel /tœc omnis bénigne fuisse constaret, comme on le lit dans la lettre que Clément XI écrivit au monarque le 12 mai de la même année 1717, et qui se trouve dans le tome II, page 012 et suivantes, du recueil intitulé : Lettres et brefs choisis de Clément XI, souverain pontife. La seconde, c'est que Pierre le Grand ne s'était point montré hostile u l'union de la Russie et de l'Eglise Romaine, lorsque, dans son voyage à Paris, en 1717, les docteurs de la Sorboune lui firent à ce sujet de vives prières; il les laissa dans l'espoir de réussir, les priant d'écrire sur cette question un mémoire qu'il se chargea de présenter aux évéques de la Russie. On trouve les détails de cette affaire dans les Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le xviiie siècle, I^f vol., au 17 juin 1717, et dans les autres ouvrages cités en marge de celui-là. D'après toutes ces belles apparences, qui eût jamais pu deviner le résultat qu'elles eurent 1 Lévesque en donne un aperçu dans son histoire déjà citée de la Russie, à launée 1718, où il commence par dire : J)e retour dans ses Etats (Pierre le Grand), fit du pape lui-même le principal personnage d'une fête burlesque, et, venant au fait, il se contente d'eu indiquer la substance, en disant : « 11 avait » à la cour un fou nommé Zolof, qui avaitété sou maître à écrire. Il le créa prince pape. Le pape Zolof fut introduit en grande cérémonie par des bouffons ivres. Quatre bègues le haranguèrent; il créa des cardinaux, il marcha en procession à leur léte. » — Lévesque s'appesantit peu sur ce fait, parce qu'il déshonore trop la mémoire de Pierre I'^^ Car ces fêtes, ajoute-t-il, n'étaient ni galantes ni ingénieuses. L'ivresse, la grossièreté, la crapule y présidaient . 'allais un autre historien plus récent, prenant la chose sous un autre aspect, ne croit pas devoir priver la postérité d'une plus ample connaissance de cet événement. Cet historien est Le Clerc, qui publia en deux parties l'histoire ancienne et moderne de Russie en cinq volumes, dont le premier parut en 1783, à Paris et à Versailles. Dans la première partie, intitulée : Histoire physique, morale, civile et politique de la Russie ancienne, tome III, page 546 et suivantes, Le Clerc décrit aiusi le fait eu question : « Pierre avait créé pape un fou nommé Zolof, et avait célébré la fête » du conclave. Ce fou était âgé de quatre-vingt-quatre ans. Le czar imagina » de lui faire épouser une veuve de son âge, et de célébrer solennellement » cette noce. Il fit faire l'invitation par quatre bègues; des vieillards décré- « pits conduisaient la mariée; quatre des plus gros hQmraes de Russie ser-

» yaient de coureurs ; la musique était sur un char conduit par quatre ours » qu'on piquait avec des pointes de fer, et qui, par leurs mugissements, for- » maient une basse digne des airs qu'on jouait sur le chariot. Les mariés » furent bénis dans la cathédrale par un prêtre aveugle et sourd à qui on » avait mis des lunettes. La procession, le mariage, le repas de noces, le » déshabillé des mariés, la cérémonie de les mettre au lit, tout fut également » digne de la bouffonnerie de ce divertissement. »

En voilà assez sur Pierre le Grand.

Revenons à notre article ; passant des temps d'Alexis Mikailowitch à l'époque où la Russie fit de nouvelles et immenses acquisitions à l'Occident, il dit : « Enfln depuis que les provinces occidentales furent réunies à l'empire, » un grand nombre d'individus, et même de communautés entières, aban- » donnèrent successivement l'Union pour retourner à l'Eglise nationale; » et peu après il ajoute : « Ainsi, sans aucune violence de la part du pouvoir sé- » culier, le temps seul produisit peu à peu la dissolution d'un pacte qui sans » doute manquait de solides fondements. » Les provinces dont on veut ici parler se lièrent à la Russie à deux époques : la première comprend l'espace de 1T72 à 1795, durant la vie de Catherine II ; la seconde peut se rapporter à 1815, année où furent signés, le 9 juin, les congrès de Vienne. Cette dernière époque appartenant à nos jours, comment, au mépris de la positive et publique connaissance des faits, peut-on affirmer que sans violence de la part du pouvoir séculier le temps seul a conduit au schisme une grande multitude des nouveaux sujets catholiques de la Russie ?

Dans la première époque, outre le bouleversement de la hiérarchie catholique, tant du rit latin que du rit grec, laquelle fut sous Paul I", successeur et fils de Catherine II, réorganisée, tant bien que mal. par Mgr. LorenzoLitta, délégat du saint Siège, mort cardinal en 1820, un autre expédient fut employé par le gouvernement russe pour mener à fin ses projets. Il résolut d'envoyer dans ses nouvelles posse.-^sions des missions prétendues d'évcques et de prêtres schismatiques pour détacher de la communion de l'Eglise romame les Grecs-unis contre lesquels Catherine avait plus de haine encore que contre les catholiques du rit latin. Nous avons le récit de ces missions dans les Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le xvine siècle, tome 3, sous la date du:î mai 1791, où, entre autres choses, on parle en ces termes de ces faux apôtres : « Les gouverneurs avaient ordre de les seconder. Ces missionnaires d'une espèce nouvelle étaient accompagnés de soldats et parcouraient les villages. Ils forçaient les portes des églises, et les bénissaient comme si elles eussent été profanées. Si le pasteur refusait d'adhérer au schisme, il était remplacé. Pendant ce temps les officiers faisaient comparaître les habitant». On leur disait qu'il fallait retourner à la

religion de louis pères, qui étaient de la communion grecque. Quand on ne pouvait les gagner par la persuasion, on avait recours aux voies <ie l'ait, à la bastonnade, à l'emprisonnemeut. Ce fut par ces moyens doux cl liiunaius qu'on fit des prosélytes. Les évéques ne cédèrent point à l'orage, on confisqua leurs biens. » Un vif souvenir de cette persécution s'est toujours conservé en ces contrées , et les habitants de Lubawicz dans la province de Mohilew, qui au nombre de 120 adressèrent une pétition a l'empereur actuel Nicolas I", le lOjuillet 1829, en parlaient ainsi : « Nos ancêtres, nés dans la foi grecque-unie, toujours fidèles au trône et à la patrie, ont passé paisiblement leur vie dans leur religion; et nous, nés dans la même foi, nous la professions librement depuis longtemps. Mais par la suprême volonté, comme on nous disait, de l'impératrice Catherine d'heureuse mémoire, l'autorité locale, en employant des moyens violents et des peines corporelles, était parvenue à forcer beaucoup de nos co-paroissiens d'abandonner la religion de nos ancêtres. »

En un très-grand nombre d'autres lieux on vit de semblables apostasies, toutes filles de la persécution.

Nous venons à la seconde époque que nous n'étendrons que de 1815 à 1830, puisque l'article parle séparément des dernières années. Pendant ce laps de temps, le schisme ne peut pas se vanter de grands progrès, et cela précisément parce que la Russie, jusqu'en 1825, fut gouvernée par un prince que son caractère et sa grandeur d'àme éloignaient de tous moyens violents. Cependant on vit se perpétuer sous lui les effets de la persécution antérieurement excitée, et il ne fut pas exempt de blâme, principalement à cause des mesures prises contre les jésuites. Il est certain aussi que ce que nous dirons des années postériaures à 1830 était en partie commencé avant cette époque. Et de fait, dans la requête des habitants de Lubawicz écrite, comme nous l'avons dit, le 10 juillet 1829, on lit : « Cette religion nous la professions librement jusqu'aujourd'hui sous la protection de Votre Majesté impériale (Nicolas I«r) , et nous ne pensions pas que, sans un ordre exprés de votre volonté impériale, nous pussions être troublés dans la libre profession de la foi que professaient aussi nos ancêtres, et dans laquelle nous sommes nés comme eux. Mais les prêtres de la religion dominante alléguant pour prétexte que quelques-uns d'entre nous, ce qui n'a point eu lieu, ont été dans la communion de la religion gréco-russe, nous forcent d'abjurer notre foi, non par des peines corporelles, mais par des moyens beaucoup plus atroces, c'est-à-dire en nous privant de tous les secours spirituels, en défendant à nos propres prêtres de baptiser nos enfants, d'entendre nos confessions et de bénir nos mariages. C'est de cette manière qu'ils nous arrachent à nos pasteurs. »

Mais yoyons ce que l'article nous dit des deniières années : « Enfin la conduite, si peu compatible avec les préceptes du Ciiristianisme, que le clergé polonais avait tenue dans les derniers troubles de la Pologne, a fini par avilir cette union aux yeux des Grecs-Unis eux-mêmes, qui, intérieurement, sont restés toujours attachés à la Russie. Ils revinrent par milliers à l'Eglise grecque, et ils sollicitent aujourd'hui en masse la faveur de leur réintégration dans ce culte antique qu'ils chérissent comme un gage de saiut et un héritage sacré venu de leurs ancêtres. » Plus loin nous parlerons de la conduite du clergé polonais. Quant au reste, celui qui, par hasard, aurait parcouru la Sibérie, n'aurait pas besoin de nos paroles; car, en voyant le nombre des catholiques déportés en ce pays pour cause de religion, il se convaincrait facilement de la fausseté de tous ces mensonges dont on fait un sujet de triomphe dans l'article. Mais sans faire le voyage de Sibérie,on sait par les bruits publics, et par des documents certains, que ce n'est pas par la libre volonté des catholiques du rit grec ou latin, mais par de malicieux artifices employés à leur égard, que l'on obtint ce changement si vanté de religion. Et par rapport aux Grecs-Unis, les seuls dont parle l'article, peut-on mentir plus audacieusement qu'en affirmant qu'ils ont toujours été attachés de cœur au schisme, et sont avides de l'embrasser, tandis qu'eux-mêmes, au contraire, protestent par leurs paroles et leurs actions de vouloir vivre et mourir dans le sein de l'Eglise catholique ? Parmi toutes les preuves de ce fait, une surtout mérite une attention spéciale, c'est la relation des habitants dUszacz, de la province de Vitepsli, qui, après a\oir raconté comment, le 2 décembre 1835, il se présenta chez eux une commission qui, ayant assemblé le peuple, l'avait engagé à changer de religion, ajoute : « Mais nous nous sommes tous écriés d'une voix que nous voulions mourir dans notre foi ; que jamais nous n'avions voulu ni ne voulions d'autre religion. Alors la commission, laissant les paroles, en vint aux faits; c'est-à-dire qu'on se mit à nous arracher les cheveux, à nous frapper au visage jusqu'à effusion du sang, à nous donner des coups à la tète, à mettre les uns en prison, et à transporter les autres dans la ville de Lepel. Enfin la connnission, voyant que ce moyen ne lui réussissait point non plus, défendit à tous les prêtres grecs-unis d'entendre nos confessions ou de nous administrer quelque autre secours spirituel. »

On ne prétendra pas sans doute compter sur l'adhésion de ceux qui se sont écriés : Qu'on noux réserve jilulùt le sort du Bienhcnreiix Josaphat, c'est ce que nous désirons. Dans la mètne province de Vilespk, déjà lannée précédente, c'csl-à-dirc en 1834, la noblesse avait adressé à l'empereur une pétition dans laquelle, entre autres choses, on lit : « On met tout en œuvre » pour entraîner les Grecs-Unis à la religion dominante. Ces manœuvres ne » feraient aucune impression sur les esprits dans celte province, si on per-

» lueltait aux lidéles de se diriger, pour celte réunion, par la voix de la ton- » science et par une forte conviction. Mais les moyens qu'on emploie rem- » plissent l'àme de terreur. » On raconte aussi, dans cette pièce, conniicnl des faibles s'étaient soumis ; mais on ajoute : « Ils avouaient, même à ceux qui » les forçaient d'embrasser la religion dominante, qu'ils obéissaient, à la vérité, » aux ordres qu'on leur donnait, qu'ils allaient aux églises et fréquentaient » les sacremenis de la re!-igion dominante, mais quiutérieurenient ils demeu- » raient fortement attachés à leur ancienne religion.» Quant aux catholiques du rit latin, il suffira d'observer que s'ils avaient nourri le moindre amour pour le schisme, ils ne se seraient point opposés à la cession de leurs églises, comme cela est arrivé dans plusieurs lieux, et notamment à RadomI, où la violence exercée contre eux a été si forte, que huit sont restés morts sur la place. Mais quelle que soit l'opposition des catholiques, le gouvernement russe, ayant pris à tâche de les enrôler tous sous les bannières du schisme, ne néglige aucun moyen de les rendre ou du moins de les faire paraître schismatiques.ll est tellement infatué sur ce point, qu'il cherche à se faire illusion à lui-même et aux autres, comme s'il avait déjà obtenu le but de ses eDforts, croyant sans doute que cette illusion même est un excellent moyen de l'obtenir réellement. Il voulut tenter un acte solennel de réunion entre les schismaliques et les catholiques du rit grec, et la profession de foi à souscrire fut présentée d'abord par ruse , ensuite avec violence, au digne métropolitain Josaphat Bulhak, qui la rejeta généreusement, et mourut après ; malgré cela, on voulut faire croire que le métropolitain n'était plus catholique, et on le fit enterrer au milieu des schismatiques. Si dans une paroisse catholique quelques individus se font schismatiques, tous les paroissiens, quel qu'en soit le nombre, sont considérés comme tels, et tousles membres d'une famille sont assimilés à un des membres auquel il prend fantaisie de professer le schisme. Si, dans l'un ou l'autre cas, les catholiques recourent au gouvernement, ils ne sont pas écoutés ; s'ils n'obéissent pas, on les punit.

Le gouvernement a senti que, pour rendre le schisme général et perpétuel, il fallait arracher du cœur des catholiques lamour et l'estime de leur religion, et empêcher que l'éducation de la jeunesse ne fût catholique. Il ne lui parut pas impossible d'atteindre ce but; on peut facilement perdre l'amour de la religion, quand on n'est plus enlreîenu par les soins doux et prévoyants des curés ; le gouvernement a donc supprimé un grand nombre de paroisses, afin que l'énorme distance des lieux rendît très-difHcilc la communication des fidèles avec leurs curés. L'Eglise a toujours reçu une grande illustration des ordres réguliers, chez lesquels les catholiques, voyant mis en pratique nonseulement les préceptes, mais aussi les conseils de l'Evangile, se forment une idée très-haute de leur religion. En conséquence, le gouvernement russe

a fait niain-bassc sur les monastères et couvents catholiques, n'en laissant ouvert qu'un très-petit nombre seulement. Chacun comprend que de cette manière s'augmentent les revenus du trésor public ; mais ceux qui connaissent bien le gouvernement russe sentiront que l'intérêt du fisc n'est pas le seul et principal motif qui le pousse ;i l'oppression. Arrivant à la conduite du gouvernement envers les catholiques, relativement à l'éducation, nous voyons que récemment s'est élevée à Wilna une Académie ecclésiastique catholique romaine pour les jeunes clercs du rit latin et arménien; notez bien que le ministre de l'intérieur est directeur suprême de l'Académie. Les Grecs-Unis en sont exclus : on a pourvu plus sûrement à leur éducation en les envoyant à l'Académie schismatique de Pélersbourg; on ne veut pas laisser à la volonté des parents l'éducation des enfants nés de mariages mixtes, et l'on exige que celui des époux qui fait partie d'une communion autre que l'Eglise nationale fasse serment d'élever ses enfants dans le culte schismatique. Et comme en 1768, dans un traité conclu entre la Russie et l'ancienne république de Pologne, on avait stipulé, par acte séparé, que les enfants nés de mariages mixtes seraient élevés dans la religion catholique, l'ukase impérial du 23 novembre 1832 déclare que le traite et l'acte séparé sur les mariages mixtes cessent d'être obligatoires, vu que la république n'existe plus. Le gouvernement devrait savoir qu'au milieu même des changements politiques, la doctrine de l'Eglise catholique ne change et ne peut jamais changer sur cette matière. Elle enseigne qu'en vertu de la loi naturelle et divine (laquelle ne dépend point des lois, traités ou promesses des hommes, et à laquelle nul homme n'a le droit de déroger), les parents sont obligés d'élever leurs enfants dans la religion catholique.

Après tout ce que nous avons dit, il resterait encore beaucoup à ajouter sur les moyens employés dans ces derniers temps par le gouvernement russe, pour étendre et consolider le schisn>e dans tous ses domaines ; mais afin de ne point trop nous éloigner, nous nous contenterons de dire que, pour achever l'œuvre de Terreur, on a récemment érigé deux nouveaux évècliés grecs schismatiques, l'un à Polotzk, dans le duché de Lithuanie; l'iuUre à Varsovie, capitale de la Pologne. L'ukase du 30 avril 1833 a fondé le premier, sous le titre dévêcbé de Polotzk et de Wilna; un autre ukase du 22 avril 183i a créé le second, en donnant au titulaire le nom d'évèque de Varsovie, vicaire de l'Eparchie de Yolhynie. Le gouvernement se llatte de tirer de grands avantages de l'érection de ces nou\eaux diocèses; du moins il peut espérer que deux nouveaux évêques, résidant dans ces deux villes, faciliteront l'entrainemenl hors de la vraie Eglise des catholiques du rit crée, puis ensuite du rit latin : mais on voit bien, quoi qu'eu dise notre article, que les uns aussi bien que les autres se montrent fort éloignés d'embrasser le schisme.

Enfin, il non» reste a faire quelques ohservalions sur la conduiie tenue parle clergé i»olonais dans le cours des dernières secousses politiques, commencées en 1830. Quelle quait été celte conduite, si ;;ew cotnpuliblc avec les préceptes du chrislianismc, au dire de l'article, il Tallait, pour avoir le droit de Llàmer le clergé polonais, se montrer moins partial envers le gouvernement russe. El comme l'article a donné çà et là quelques traits d'histoire ancicime ou moderne sur la Russie et la Pologne, il ncùt pas été hors de propos de remarquer que jamais, dans les temps anciens, l'harmonie n'a pu s'élablii" entre ces deux pays. Ainsi, l'on arriverait à découvrir que, dans la vieille antipathie nationale, devait se trouver la cause des derniers troubles de la Pologne. Que si, dans l'article, on veut seulement parler de la religion, pourquoi passc-t-on sous silence ce qui avait été dit sur ce point dans la dernière constitution donnée à ce royaume, depuis le congrès de Vienne? Sur la fin de l'année 1815, Alexandre, l'empereur de Russie, donna à ses sujets polonais, en qualité de roi de Pologne, imc constitution signée par lui le 27 novembre, dans laquelle, sous le titre 2, on lit : « La religion catholi- » que romaine, professée par la plus grande partie des habitants du royaume » de Pologne, sera l'objet des soins particuliers du gouvernement.» A la fin, Alexandre faisait encore celte déclaratipn : «Xous leur (aux Polonais) avons » donné et donnons la présente charte conslitulionnelle, que nous adoptons » pour nous et pour nos successeurs. » Mais après la mort d'Alexandre, et avant 1830, le bien-être de la religion catholique a-t-il été réellement, en Pologne, l'objet des soins particuliers du gouvernement? Disons-le pour l'honneur de la vérité, il résulte des faits que, par rapport aux intérêts de la religion catholique, le successeur d'Alexandre marchait dans une voie tout opposée à celle de son prédécesseur. "

Il fallait remarquer aussi que, dans ce royaume, on voulait voir les droits de la religion catholique non-seulement respectés, mais protégés et défendus ; et à ce sujet, laissant de côté les temps plus éloignés de nous, nous citerons deux documents, l'un de 1791, l'autre de 1768. Le 5 mai 1791, la diète polonaise sanctionna à l'unanimité une constitution dont le § l*;"" décrétait : « La religion catholique, apostolique, romaine est et restera à jamais la reli- » gion nationale, et ses lois conserveront toute leur vigueur. Quiconque » abandonnerait son culte pour tel autre que ce soit, encourra les peines » portées contre l'apostasie. » En 1768, de concert avec Catherine II, impératrice de Russie, un traité (comme plusieurs veulent l'appeler) fut conclu parla diète polonaise, le 24 février, où on lit en tète : «La religion catho- » lique sera nommée la religion dominante dans tous les actes publics. » Et ensuite, pour assurer ses'intérêts dans l'avenir, on disait : «Aucun prince •> m pourra aspirer au trône, s'il n'est catholique, ni aucune princesse être

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