PREMIÈRE PREUVE DE CE DOGME. LA PAROLE DIVINE
Depuis que la logique s'est mêlée de réduire en art le raisonnement, et d'en assigner la bonne méthode, ces maîtres, depuis Aristote jusqu'à nous, n'ont cessé de recommander aux orateurs et aux écrivains de bien définir, de bien distinguer. Bien définir : à commencer par les mots. Les mots louches et équivoques sont la source intarissable de l'obscurité et des ténèbres du discours, et fout à la fois de ces fausses lueurs, de ces faux aperçus, que le sophiste présente devant les yeux du lecteur pour l'égarer dans de mauvaises roules et le détourner du terme où il va. Bien distinguer : ces nombreuses distinctions vont à séparer la proposition en litige, de toutes les questions incidentes qu'on y a mêlées, qui la chargent, la surchargent, l'enveloppent, la cachent, au lieu de la montrer, de l'exposer dans cette nue simplicité où elle apparaît aux yeux, seule, isolée, facile à saisir, à démêler. Voyez celte aiguille, ou tout autre objet plus matériel mêlé et perdu dans un tas de foin, de paille ou de fumier; au milieu de tous ces corps étrangers, le moyen que le chercheur puisse le trouver. Appliquons ces règles à notre question; lâchons de la faire précéder, à la manière des géomètres, de toutes les définitions, de toutes les distinctions utiles ou nécessaires, pour en éclaircir les mots, et poser avec netteté l'état de la question.
1 '' Qu'entend-ou par un objet spirituel ?
2" Quelle est la notion exacte d'un objet temporel?
3 " Par quelle règle discerner sans confusion; et sans embarras, le spirituel du temporel ?
J'appelle objet spirituel, bien spirituel, tout ce qui se rapporte à ce monde des esprits, qu'on appelle moral, religieux, spirituel. Ces objets sont appelés de ces noms, par opposition à ceux de l'ordre civil, temporel. La fin ultérieure des premiers, c'est le bonbeur de la vie future, la paix, la justice. La fin prochaine et immédiate des seconds, c'est la vie présente et ses jouissances sensibles; et, pour mieux formuler ma pensée, je dis que l'Eglise possède, dans l'ordre spirituel, toute la plénitude de puissance dévolue dans l'ordre temporel aux princes, mot générique, et synonyme de celui de gouvernement, quelles qu'en puissent être la forme et la constitution politique.
Ne plaignons pas ici les explications. Nous ne serons jamais trop longs, tant que nos développements contribueront à donner plus de jour à une question si capitale. Par quels principes, par quelles règles distinguer, séparer, classer, assigner à chacune des deux puissances, leur forme, leur ressort, et poser entre leurs territoires respectifs des limites visibles, sensibles comme les bornes de nos chemins et de nos champs ? Lès objets spirituels, dites-vous, voila la part de l'Eglise, son domaine, sa propriété; les objets temporels sont le territoire du prince, la sphère d'activité où il doit agir. Mais qu'est-ce qu'un objet spirituel? qu'est-ce qu'un objet temporel? Définissez clairement ces mots. Si malheureusement ils demeurent
dans le vague, dans l'obscurité, il n'y a plus que trouble et confusion dans l'univers ; l'ordre pbysique et l'ordre moral se mêlent et se confondent. Les deux pouvoirs régulateurs qui y président, se heurtent et se choquent à chaque instant : au lieu que si les termes sont bien expliqués, bien éclaircis, chacun des deux pouvoirs y trouve l'expression nette et précise de ses attributions, dont il ne sort pas, et tout rentre dans Tordre.
L'objet spirituel est, comme je l'ai déjà insinué, celui qui, par sa nature et ses effets prochains et immédiats, se rapporte à la perfection et à la sanctification des âmes, et dont la fin prochaine se termine aux biens du royaume de la gloire.
L'objet temporel sera donc, par opposition, celui qui, par ses effets immédiats et sa fin prochaine, s'applique et se termine à la vie présente, à ses biens matériels.
Une remarque essentielle en cette matière, et sans laquelle la borne des deux puissances, loin d'être sensible, comme nous le désirons, devient confuse, obscure et invisible, est celle-ci. Dans l'appréciation des choses, dans leur classiiîcation, on ne doit s'occuper que du fond, de la matière, des effets immédiats, delà fin prochaine; en un mot, de leur nature et de leur essence, et ne tenir aucun compte de leurs accessoires, jdes accidents que peuvent y mêler les temps et les circonstances, mais qu'on peut en séparer sans qu'elles cessent d'être ce qu'elles sont. Pour peu que l'on perde de vue cette remarque, toutes les idées se brouillent et se confondent dans cette matière ; tout devient] spirituel ou temporel au gré de
chacun des deux pouvoirs, des passions ou des mobiles intérêts qui les remuent et qui les agitent. La raison en est que l'homme étant un être mixte, esprit et corps, citoyen du temps et de l'éternité, tous les objets de ce monde visible ont nécessairement deux faces, deux visages comme le Janus de la fable, un côté spirituel et un côlé temporel par où on peut les saisir : d'où il suit que si on s'arrête aux accessoires, on laisse une prise aux deux pouvoirs pour les tirer à eux selon leurs intérêts ; au lieu que si l'on s'en tient à notre règle, la classification des objets demeure immobile comme leur nature. Prenons pour exemple un de ces contrats matériels dont il est traité au long dans le code civil. Quoi de plus temporel que cette sorte d'échange entre deux objets égaux ! C'est la terre contre la terre, un bœuf contre un cheval • de l'argent donné, un champ et une maison reçus. Cependant, que de fraudes, d'injustices, de tromperies, de parjures peuvent se mêler accidentellement à cette convention toute matérielle, et y être surajoutés par les passions des hommes ! D'oîi il suit que si vous n'avez égard ici qu'aux accessoires, le pouvoir spirituel de l'Eglise pourra, tant qu'il voudra, les saisir et les revendiquer par leur côté moral et religieux, qui est le péché. Et, dans le vrai, l'Eglise catholique, au moyen âge, avait, par un effet de l'oubli de cette règle, beaucoup amplifié, augmenté le for de son tribunal ecclésiastique ; elle ne serait pas a l'abri du reproche d'empiétement que lui fait ici le siècle, si elle n'avait à lui opposer cette excuse et celte apologie recevable : c'est que cette législation s'était, chez elle, introduite insensiblement, par le gré, le consen-
tement, la libre concession des peuples, et était devenue la loi, le droit commun de l'époque. Je n'insiste pas sur ce point, et je me réfère à tout ce que j'en ai dit dans mon précis historique.
La même remarque s'applique d'elle-même aux impôts, aux guerres de peuple à peuple, et à tant d'autres objets toujours saisissables sous la main du pouvoir religieux parle côté moral qu'ils lui présentent. L'Eglise, de son côté, si Ton s'écarte de la même règle, ne deviendra pas moins vulnérable aux attaques du pouvoir temporel. La foi, quoi de plus spirituel, de plus divin ! . . . Nous l'avons dit, et cependant que de rixes, de querelles, de guerres, les doctrines ne peuvent-elles pas faire naître parmi les hommes! Elles sont l'inépuisable lieu commun des déclamations de nos philosophes contre le clergé ; et par ce côté, l'Eglise présente à tout moment au pouvoir temporel un prétexte pour la déposséder, la spolier, sous le motif apparent du trouble causé à l'ordre public. Les sacrements, quoi de plus spirituel encore que celte grâce intérieure, ce secours surnaturel et divin prêté à notre faible volonté dont ils sont la source, la cause immédiate? Et cependant les voies de fait de nos anciens parlements, les fusiliers dont ils ont fait accompagner les prêtres catholiques pour porter les sacrements aux sectaires de leur bord ; ces violences nous témoignent hautement que les prétextes ne manqueront jamais au pouvoir civil pour envahir la juridiction de l'Eghse, tant qu'on s'arrêtera à confondre les accessoires avec le principal, les accidents avec le fond des choses.
Après tout, notre thèse n'est que le grand principe
proclamé par le pape Gélase; tous nos élèves de théologie connaisseDt ce passage, répété, écrit dans leurs livres élémentaires. 11 porte en substance que Dieu, modérateur et conservateur de l'ordre social, gouverne du haut du ciel toutes les choses humaines par deux pouvoirs qu'il a éta- Mis pour le représenter sur la terre : les princes et les magistrats, les rois et les pontifes, le sacerdoce et l'empire. L'un et l'autre sont souverains, indépendants chacun dans leur ressort : l'Eglise dans Tordre ^spirituel, le prince dans l'ordre temporel. Chose remarquable, ces deux puissances régnent sur les mêmes hommes et dans la même société ; néanmoins Dieu a séparé leurs attributions, et en quelque sorte leur territoire, par des bornes sî précises, que chacune d'elles, en déployant toute l'étendue de son pouvoir avec l'indépendance pleine et entière qui lui convient, pourra éviter, dans l'exercice de ses fonctions, tout choc et toute collision avec la puissance parallèle : et pourquoi? c'est que, dans la même société, et avec les mêmes sujets, chacune se crée un tribunal, un département, un territoire à part ; cela tient à la nature et à l'espèce différente des choses qu'elles gouvernent. A l'une les choses divines, à l'autre les choses humaines. L'une garde la vérité, la foi, et dispense, par le canal des sacrements, la grâce, fruit des mérites deNotre-Seigneur. L'autre conserve à chaque citoyen ses dpoits d'existence, de liberté, de propriété, contre les attentats de la violence et de l'injustice. A l'une le salut de l'âme et sa vie bienheureuse dans l'éternité j à l'autre la conservation du corps et de sa vie temporelle, de son bonheur sensible.
L'homme intelligent lie ces choses à un principe plus haut : l'existence des deux sociétés et des deux cités, si connues dans les écrits de saint Augustin. Nous entrons dans l'une par le mariage et la génération charnelle ; le haplcme, seconde naissance, appelée la régénération spirituelle, nous introduit dans l'autre. Chacune de ces sociétés a ses lois, ses magistrats, sa constitution à part : l'une ne sort pas de l'enceinte de ce monde, l'autre nous transporte au delà du monde présent par les biens dont elle dispose.
Les parlements, sous le régime de l'ancienne France, avaient cinq ou six crocs sous la main, pour tirer à eux toute la juridiction ecclésiastique :
1° La protection des canons. Au nom du Roi trèschrétien, protecteur des canons et évêque du dehors, cette sentence de l'officialité, où l'on a violé les formes, sera cassée. Ces cours de justice motivaient sur la même raison la vériGcation des bulles du saint Siège. Qui sait si elles ne renferment pas quelque clause contraire à ces libertés Gallicanes dont nous sommes les conservateurs et les défenseurs? Et sur ce fondement, elles se croyaient autorisées à les revoir, à en juger le fond.
2° La justice : Cet interdit de l'évêque est violent et oppresseur; c'est à nous à protéger les opprimés.
3° La temporalité : Ce bénéfice est temporel, sa dotation sont des prés et des champs, ses fruits sont du blé et du vin; tout cela est temporel, etc. etc. Au moyen de tous ces faux prétextes, les officiers de justice avaient entièrement spohé l'Eglise ; sans cesse elle se réfugiait
sous l'abri du conseil d'Etat, pour se mettre à couvert contre leurs attaques de tous les moments.
Encore un exemple, et je finis. Quoi de plus spirituel que les sépultures et les funérailles des chrétiens selon leurs communions diverses? Ce ne sont que des prières et des suftrages (suffrage, c'est le mot ecclésiastique); l'Eglise catholique croit ces prières pleines de force et de vertu poîir soulager l'âme du défunt, pour lui mettre en main une portion des mérites surabondants de Notre-Seigneur, de sa sainte Mère^ de ses saints ; valeurs recevables pour l'acquit et la libération des dettes dont il est mort redevable envers la justice divine, lié bien, il plaît à l'Eglise de déclarer que ces biens sont le patrimoine exclusif des membres de sa famille, que les étrangers n'y ont aucune part : n'est-elle pas dans son droit ? Les parents d'un Protestant essaieront de forcer les barrières du cimetière catholique, d'y introduire à main armée le cadavre d'un membre de leur communion, de contraindre, le pistolet sur la gorge, les ministres de ce culte de chanter des Liherciy des Requiem^ d'offrir le divin sacrifice pour le repos de son àme ; et tout le monde criera à la violence, à l'oppression.
, Et voilà un soi-disant philosophe , qu'il plaît à ses amis de décorer du nom de dévot catholique (I). Qu'est-ce que cet homme? est-il Prolestant? On serait tenté de le croire. Comme Luther et Calvin, il ne croit pas à l'autorité de l'Eghse, à son infaiUibilité, à son pou- Ci) 0» voit bien que ÏNL de Montlosicv est iei désigne.
voir législatif. Fixer la croyance par des décisions précises, lier la conscience par des lois de discipline, par des peines canoniques, voilà ce qu'il appelle la partie conquérante du sacerdoce. C'est par cette tyrannie que le clergé est le but de la haine du peuple. 93 et ses horreurs, les orgies révolutionnaires des vétérans de cette époque, n'ont été, en 1830, que le réveil du peuple opprimé par la tyrannie sacerdotale. Toutefois, je ne balance pas à le dire : Cet homme n'est pas Protestant; et en voici la raison. Avant que d'être Protestant, il faut être chrétien; or, il ne l'est pas, il ne croit pas au péché originel, il rit de la bonhomie des catholiques qui prennent au sérieux le dialogue d'Eve et du serpent. 11 ne croit pas à la révélation; V Evangile est un assez bon livre, pourvu quon en retranche ses dogmes, ses mystères, ses articles] de foi : ce qui nous rappelle le mot de ce plaisant qui louait dans un individu la beauté de son corps, sauf la taille et la figure. La venue du Rédempteur est un dogme qu'il ne se charge pas de prouver, et qui présente de grandes difficultés à l'esprif. Est-il déiste? Non, il ne l'est pas. ^ toutes ces menaces de feu, d'enfer, de tortures, de démon, à toutes ces sanctions extravagantes qu'on a voulu attacher au christianisme, il oppose le dogme de l'indifférence des religions enseigné par Rousseau, et mal combattu par M. de LaMennais. Enfin est-il athée? Oui, il l'est. « Dieu » n'est que la force générale, l'âme est la force vive; tous » les corps ont une âme, sans en excepter la pîncette du » feu; tout corps sans âme implique une contradiction; la » terre n'est point une masse inerte, elle a une âme, que nous
» nommons esprit de la terre ^ principe terrestre. Le soleil » est un Dieu suhalterne, il est vrai^ mais qui régit et co- » ordonne tous les mouvements du globe. » Je m'arrête : je ne fais que montrer au lecteur un échantillon des folies de cet auteur sur le chapitre de la divinité. Toutes ces assertions, que j'impute à BI. Montlosier, sont extraites d'un écrit apologétique (1) de l'administration épiscopale qui l'a privé de la sépulture ecclésiastique sur son refus opiniâtre de rétracter les erreurs consignées dans les nombreux écrits sortis de sa plume . Je les livre au public : j'avoue ne les avoir pas toutes confrontées avec le texte; il eût fallu relire la totalité des écrits de M. de Montlosier dont je n'ai lu qu'une partie. J'ai cru pouvoir m'en rapporter à l'auteur déjà cité ; je n'ai pas présumé qu'un homme de ce mérite pût se compromettre ainsi dans une matière de fait, où il ne faut que des yeux pour découvrir le faux. Le nombre de mes citations est si grand, qu'après en avoir retranché les trois quarts et la moitié de l'autre quart, la justification de M. l'évéque de Clerraont serait suffisante.
Les ministres du culte catholique s'approchent de son lit de mort et lui disent : « Vous n'êtes pas chrétien : ré- » tractez tant de propositions impies et anlichrétiennes » qui vous classent parmi les déistes, ou plutôt parmi les » athées; autrement nous vous déclarons que l'Eglise ca-
(1) le Bon Catholique selon le conseil d'Etat, ou M. de Montlosier jugé par ses ouvrages ; par M. le coinic de lUsic, aucicu odicier supérieur de cavalerie lé{',<Me. (Irrmont, 18.U).
» tholique vous refusera les honneurs de la sépulture, et » la participation aux biens de sa communion. » Sur ce, il plaît à des hommes titrés de faire du bruit, de crier à l'oppression, de recourir au fameux appel comme d'abus devant le conseil d'Etat. Enfinle conclusum de cette grande atîaire, le voici : On ne demande pas compte à un évêque, à un prêtre catholique, de ses dogmes, de ses croyances en matière de religion ; sur tous ces points, la charte et la liberté des cultes les couvrent de leur égide ; mais au moment où cette profession extérieure se manifeste avec diffamation des personnes et le trouble de l'ordre public, le gouvernement a le droit d'intervenir, et le cas d'abus devient manifeste. Au fait, par tous ces grands mots, la liberté des cultes s'évanouit en fumée. On oublie qu'entre le despotisme et la tyrannie des anciens parlements en matière de reHgion, et la charte de 1830 et son dispositif sur la liberté des cultes, la distance est immense ; et cette distance, on prétend la franchir avec des mots. Une tourbe de mécréants, de carbonari, d'ennemis implacables du culte catholique, n'ont qu'à faire du bruit et du scandale, provoquer des émeutes factices, crier à la diffamation ; et l'on suspend la charte, on met un voile sur la statue de la liberté, on place les ministres du culte catholique dans l'alternative inévitable, ou de trahir leur conscience par une opposition manifeste entre leurs convictions et leurs croyances, et les actes extérieurs de leur ministère, ou bien d'encourir la censure des cours de justice.
Mais heureusement chez nous il y a deux peuples dans
un môme peuple, et une sentence d'infamie prononcée dans l'un devient un tilre d'honneur dans l'autre (1).
Il est temps d'en venir à la preuve de ma proposition principale. Le chemin que j'ai fait n'est pas trop long, si j'ai pu, dans mon trajet, jeter sur les ténèbres, dont on se plaît à l'environner, une utile lumière. Je le répéterai encore : cette question est, pour parler le langage du jour, capitale, vitale. L'Eglise catholique ne peut entrer chez une nation qu'avec la concession de ce principe. Refuser d'y souscrire, c'est lui interdire l'eau et le feu, c'est lui fermer la porte du territoire. Rien de ce qui contribue à l'éclaircir ne doit être négligé.
Ce principe, nous l'avons souvent formulé de cette manière : L'Eglise, soumise à l'Etat dans l'ordre temporel, est souveraine et indépendante sur tous les objets de l'ordre spirituel, tels que nous venons de les définir et de les expliquer.
Il est temps de finir ces préliminaires, et d'arriver à notre première preuve, qui se tire de l'Ecriture sainte.
Au commencement de cette preuve, une réflexion bien
(1) L'appel comme d'abus ne devrait plus êtie connu dans notre jurisprudence. Ce mot devrait êti-e effacé de notre langue parlementaire. Il suppose un prince, un gouvernement protecteur, défenseur armé des canons et évèque du dehors ; ce n'est que sous ce couvert, que nos anciens Parlements ont pu l'introduire dans le Droit. 0 qu'il y a loin de Louis XI Y à Bonaparte ; des rois très-chrétiens aux rois constitutionnels ; des fils aînés de l'Eglise à des monarques devant qui toutes les religions, jusqu'aux plus contradictoires, sont égales, c'est-à-dire ni vraies ni fausses !
simple se présente à l'esprit. L'Eglise n'est pas une institution humaine, une république idéale et imaginaire, comme celle de Platon ; sur le fait de sa législation, de son gouvernement, de sa constitution religieuse^ on ne peut se méprendre. Le Fils de Dieu, visible sur la terre sous la forme d'un homme, est le fondateur, le régulateur, et, pour parler le beau langage de saint Paul, le divin architecte de la cité de son Eglise ; la législation, la constitution toute divine qu'il lui a données, on les trouve, comme celles des législateurs humains, dans le livre dont il est l'auteur, et que son Esprit saint a dicté, a inspiré. Or, sur le fait de la constitution de l'Eglise, que nous dit ce livre? quelle est l'idée, la pensée qu'il nous en donne ? Est-ce à César ou à Pierre qu'il a confié la souverai- . neté? Sont-ce les magistrats ou les pontifes qu'il a choisis pour en être les administrateurs et les juges? Encore un coup, c'est à ces hommes apostoliques, qui ont écrit la parole divine sortie de la bouche du divin modèle, à nous le dire. Je lis dans saint Matthieu, chap. xxii, v. 23, ces paroles remarquables : Rendez à César ce qui est à César ^ cl à Dieu ce qui est à Dieu.
Ce serait ici le lieu de remonter jusqu'à la cause qui a mis dans la bouche de notre Seigneur ces paroles si célèbres; la recherche en serait curieuse. On admirerait avec quelle divine adresse il évite ici le piège tendu par ses ennemis. Les Pharisiens, espèce de libéraux de l'époque, très-favorables à cette tendance à l'émeute ou à la révolte, dont les explosions devenaient tous les jours plus fréquentes chez ce peuple impatient du joug des
Romains; ces hommes lui adressent cette insidieuse question : Maître, est-il permis de payer le tribut à César? espérant le commettre avec le gouvernement romain, si sa réponse est négative; ou avec la faction des indépendants, très-puissants parmi le peuple, si elle est affirmative. J'aimerais bien à expliquer ici la merveilleuse adresse avec laquelle Notre-Seigneur élude en cet endroit la difficulté, et se tire du mauvais pas oii l'ennemi voulait l'engager, sans compromettre en rien la dignité de l'Homme-Dieu ; mais ce discours me mènerait trop loin. Il me suffit de montrer comment le dogme de la distinction des deux puissances sort de ce passage.
Il me semble qu'il y est exprimé avec clarté et précision. Si la pensée du divin législateur est celle-ci : Que le pouvoir unique du prince est préposé au gouvernement des choses humaines, et qu'en lui se réunit la souveraineté de l'ordre spirituel et temporel ; pourquoi mettre ici en regard, et comme sur deux lignes parallèles, deux autorités égales, Dieu et César? puisqu'il est visible que César n'est ici, au jugement de tous, que la représentation, la personnification de la puissance temporelle, comme Dieu celle de la religion et de son pouvoir divin. Dans le vrai, les attributions distinclives de la puissance politique ne sont-elles pas indiquées ici par le double pouvoir de battre monnaie, d'imposer, et d'exiger les tributs? comme celles de la souveraineté spirituelle, par cet autre tribut qu'il faut payer à Dieu, dans la personne des ministres do son sacerdoce, chargés de l'entretien de son temple et de son autel? César est,
dites-vous, l'unique souverain au spirituel et au temporel. Pourquoi le maître de l'univers, au lieu de le dire en cet endroit, tient-il un langage propre à nous égarer dans une pensée contraire? Il était si simple de dire nettement : Obéissez à César en tout, sur les choses divines et humaines; il est, comme toutes les nations le reconnaissent, dans l'ordre religieux le souverain pontife, et dans l'ordre civil il possède la royauté, pouvoirs qu'ont exercés naguère César et Auguste. Au lieu de ce langage si simple, si conforme à la vérité, selon le système constitutionnel, il se plaît à séparer les fonctions de César et celles des ministres de Dieu, les attributions du sacerdoce et les droits de l'empire, par des bornes distinctes, séparées. Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.Vour surcroît de difficulté, le divin maître, au lieu de lever celte obscurité dans le cours de sa législation, prend à lâche de la rendre plus épaisse, et de fortifier davantage la distinction du spirituel et du temporel, indiquée par ce discours si solennel, coïnme nous allons le voir dans la suite de cette polémique.
Saint Paul, infaillible interprète du discours éYangelique que nous venons d'entendre, nous dira: Rendez au prince, honneur, tribut, soumissionnée n'est pas en vain qu'il porte le glaive : ce pouvoir du glaive, on le connaît ; et d'ailleurs il le désigne clairement, c'est le droit de vie et de mort sur les malfaiteurs qui troublent l'ordre public. Quant aux droits du sacerdoce et de sa hiérarchie, Noire- Seigneur et ses apôtres ne nous les laissent pas ignorer; ils entrent là-dessus dans tous les détails désirables, et aucune des prérogatives de la souveraineté spirituelle
n'y est omise, comme nous allons nous en convaincre par toute la suite de celte controverse , Le premier droit, comme le premier devoir du sacerdoce et du pouvoir suprême qui y préside, c'est bien l'enseignement de la divine parole , et l'interprétation authentique des divers sens qu'on peut lui donner, et tout à la fois le jugement irréformable des différends qu'elle peut faire naître entre les esprits. Ce pouvoir, à qui le divin maître va-t-il le confier? à Pierre ou à César? aux délégués du pouvoir civil, ou bien aux successeurs de ses apôtres ? La chose est importante ; car il s'agit de prévenir l'anarchie des esprits, de ne pas les laisser flottants à tout vent de doctriue. J'ouvre l'Evangile, j'y lis textuellement ces paroles : Baptisez, enseignez aux nations les vérités que je vous ai enseignées : je suis avec vous enseignant et baptisant; gardez, conservez ce dépôt sacre dans toute sa pureté. Je suis avec vous, moi le Fils du Très-Haut, à qui tout pouvoir a été donné dans le ciel et sur la terre; mon esprit ne se séparera pas de vous jusqu'à la consommation des siècles. Encore un coup, à qui s'adresse cet étrange langage? Est-ce à Pierre, au collège des apôtres ? est-ce à César, à ses magistrats, à ses juges? Je ne vois là que Pierre et les douze apôtres. Le divin maître est élevé sur la montagne, et ses apôtres sont à ses pieds. César n'était pas là, il n'y était représenté ni par ses majjistrats, ni par ses juges.
Saint Paul nous parlant sur le même sujet, montrant à tous les siècles les vrais docteurs, les véritables interprètes de la divine parole, ne nous a pas dit : Dieu a établi des princes et des magistrats; mais il a établi au milieu de
son peuple des pasteurs et des docteurs, pour ne pas les abandonner, flotlanls et incertains comme la paille légère, à tout vent de doctrine.
La seconde attribution d'une souveraineté ou suprématie spirituelle, c'est le domaine et la baute juridiction sur les sacrements de l'Eglise. C'est de cette source élevée du pouvoir suprême, qu'émane, dans les prêtres et les pasteurs du second ordre, le pouvoir d'ouvrir ou de fermer ces sources de sa grâce. Les sacrements, comme le savent les simples néophytes, sont les liens qui unissent les chrétiens entre eux, qui en font un même corps, une même société. C'est par la possession de ces biens inestimables, patrimoine commun de tous les fidèles, qu'ils offrent le magnifique spectacle d'une famille de frères, lesquels, en quelque lieu de l'univers qu'ils se rencontrent, s'asseyent à la même table, sont initiés aux mêmes mystères, et dans un banquet sacré, nourris de la même chair, ils deviennent un même esprit. Ici encore suivons la même marche, et, l'Evangile à la main, répétons la même question : Est-ce dans les mains de Pierre ou de César que Dieu a remis ces pouvoirs dont nous aimons si souvent à dire et à répéter, que les anges n'en seraient pas dignes? Le pouvoir de sacrificateur est le sommet de tous les pouvoirs de la hiérarchie; le pouvoir civil et ses agents n'y ont aucune part. Certes, il n'y avait ni rois ni magistrats, à cette dernière scène où le Fils de Dieu, prêt à quitter la terre, institua le divin sacerdoce et son divin sacrifice; et lorsque, cette œuvre divine achevée, il dit à tous les convives présents cette parole pleine de la force et de la vertu d'un Dieu, cette parole plus fé-
conde que celle qui tira l'univers du néant, et qui perpétuera jusqu'à la fin des siècles le sacrifice et les divins sacrificateurs : Faites ceci en mémoire de moi, cette parole ne fut adressée qu'aux douze apôtres, convives en ce moment à la table d'un Dieu.
Parcourons les autres lieux de l'Ecriture oiile pouvoir souverain est montré ; toujours c'est Pierre, et jamais César, que nous y verrons nommer. Rappelons à notre pensée une particularité remarquable de la vie de Notre- Seigneur. Nous en lisons un récit bien naïf, bien sensible dans le saint Evangile.
On croit voir le divin maître conversant avec ses disciples comme un père avec ses enfants, et leur adressant cette parole : Quelle idée se fait-on dans le monde de ma personne et de mon ministère? que vous en apprend la rumeur publique? — El ses disciples de répondre : Les uns disent que vous êtes Élie; d'autres s'imaginent que Jérémie est revenu sur la terre, tous vous prennent pour un grand prophète; et moi, répond Pierre en élevant la voix : Je dis que vous êtes le Fils du Dieu vivant. — Bienheureux Pierre, répond le divin maître, ce n'est pas la chair et le sang qui vous ont révélé ce mystère, mais bien l'Esprit de mon Père qui est en vous; et moi le Fils du Dieu vivant, je vous dis à vous qui vous appelez Pierre : Sur cette pierre^ je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Tout est vif, animé, dramatique en quelque sorte, dans ce dialogue : Moi le Fils de Dieu ^ la force, de Dieu, à Pierre fils de Jean, Et pour l'appliquer à notre sujet, rien de plus
commun, de plus familier dans le langage humain que celte figure d'une société, d'un royaume comparé à un édifice. La société, voilà le corps de l'édilice; les sujets en sont les pierres vives, les souverains la base et le fondement; et ici revient encore notre refrain accoutumé : Estce Pierre ou César, la société civile ou la société ecclésiastique, que l'Esprit saint désigne par ces emblèmes.
Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. On a donné plusieurs interprétations à ce passage : celleci présente à l'esprit une image si noble et si élevée, que je crois devoir lui donner la préférence : les grandes cités avaient des portes grandes et spacieuses. On se rappelle combien de milliers d'hommes armés pouvaient, dit-on, s'étendre et sortir sans confusion par les portes de l'ancienne Thèbes ; et on croit voir les armées de l'enfer sortant par les portes de la cité des ténèbres, pour venir combattre contre l'Eglise. Mais l'Eglise, appuyée sur la divine promesse, semble les défier, et leur dire : Assemblezvous, et vous serez vaincus. Toutefois la portée de ces paroles me semble bien redoutable ; je crois y voir toutes les calamités possibles annoncées, et l'Eglise toujours sauvée; comme la barque battue par la tempête, dont on dit: Elle va périr, quand le divin pilote, par une seule parole, apaise les vents et la tempête. Je ne finirais pas, et mon écrit dégénérerait en un livre de théologie, si je continuais à exposer tous les passages où l'Evangile, en parlant de monarchie, de gouvernement des choses divines, ne cesse de désigner Pierre et les apôtres ; César et sa magistrature, jamais. Eh quoi ! à propos de la souveraineté, le sujet indiqué, et le souverain toujours omis! Et
cette auomalie, ce renversement continuel du langage humain, toujours dans la bouche de la vérité même : cela est-il possible ?
Au seul nom de pouvoir souverain, indépendant, qui commande à la conscience de leurs sujets, qui étend sur toutes leurs actions et j usqu'àleurs pensées une surveillance continuelle, une juridiction non interrompue, on conçoit comment les princes et les gouverneurs de la terre doivent s'effrayer, concevoir des terreurs et des alarmes. Il est beau de voir, dans le saint Evangile, avec quelle sagesse le divin maître va au delà de ces craintes, de ces préoccupations, et n'omet rien pour les dissiper. Le jour même de sa mort, il entre sur ce point délicat, avec les puissances de la terre, en des explications si rassurantes, si pacifiques, que le pouvoir le plus ombrageux doit en être satisfait. Le gouverneur romain, au nom de tous les Césars, lui adresse cette demande : (( Est-il bien vrai que vous êtes roi ? que vous en prenez le nom '} que vous vous en attribuez les prérogatives? Tu es rex Judœorum? rex es lu? Oui, je suis roi, reprend avec dignité le maître de l'univers, je le suis par droit de ma naissance : Ego in hoc natus sum, et ce n'est que pour régner que je suis venu dans le monde; in hoc veni in mundum. Dans une autre rencontre, il ne balance pas à dire : Et moi aussi je commande à une milice redoutable, je n'ai qu'à dire un mot, et mon Pore fera descendre du ciel des milliers d'anges plus puissants, pour me défendre, que les soldats de vos armées ; et un jour vous verrez le Fils de l'homme abaisser les nuées du ciel, et venir en grande puissance et en grande majeslé pour juger l'univers Rois,
monarques, puissants de la terre, ne craignez pas, ne vous alarmez pas, écoutez ce qui suit : Mon royaume^ continue lo Fils de Dieu, nest pas de ce monde; je règne dans les âmes par la vérité : tout homme qui cherche le vrai, qui aime le bien, obéit sans violence, par choix et par amour, à ma loi : Ego veni in mimdum, ut testimomum perhibeam vtritali. Omnis qui est ex veritate^ audit vocem meam. Pilate étonné cesse de craindre, et il termine ce grave entretien sur un ton railleur ; car Satan est railleur par caractère, et la raillerie fut dans tous les temps, dans la bouche de ses suppôts, de toutes leurs armes la plus acérée pour repousser la vérité : Qind est veritas ? Les écrivains sacrés ont coutume de donner au règne du Christ le nom de vérité. Le royaume de Dieu, dit saint Paul, c'est la morale, la justice, la vérité. Et cependant les moins clairvoyants comprennent ici, comme Pilate, qu'un royaume placé hors des confins de ce monde, un royaume dont le trône est assis dans l'éternité, qui a pour domaine la vérité, pour armée les anges du ciel, et dont les grandes assises sont renvoyées à la fin des temps, une telle domination ne saurait inspirer aux rois de la terre des craintes raisonnables ; et si la plaisanterie pouvait trouver place dans un sujet si grave, ne pourrait-on pas répondre à ces trembleurs de nos jours : Eh ! messieurs, vous êtes plus ombrageux que Pilate !